‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie; avec une préf. de R. Thamin, et une introd. de J. GrosjeanChapitre 111 sur 170 · En 1702, Ilml, IV · texte numérisé non relu

En 1702, Ilml, IV

dans la doctrine que nous venons de rappeler sur les réels rapports de l'aine et du corps. Si la composition géométrique des conatus aboutit, en effet, à n'en plus rien laisser dans le mouvement résultant qu'une direction où se perdent leurs directions multiples et qu'un degré de vitesse qui ne représente point la somme de leurs vitesses, on ne peut oublier que le souvenir d'autre part les préserve dans l'esprit de toute altération et de toute diminution. Bref, tandis que la matière tend par sa nature propre à la fusion de tous les conatus dans une résultante finale de direction unique, qui équivaut pour le monde au repos absolu, il est tout au contraire de la nature de l'âme d'assurer la persistance de leur action dans l'avenir, ce qui ne peut arriver sans qu'elle assure du même coup la persistance dans le mobile des changements de direction ; Leibnitz l'a dit en termes si précis dans le texte déjà cité de 1702 que nous ne résistons pas au désir de les rappeler icii : « ...Un atome ne peut apprendre que d'aller simplement en ligne droite, tant il est stupide et imparfait ; il en est tout autrement d'une âme ou d'un esprit. Comme elle est une véritable substance, ou un Être complet, qui est la source de ses Actions, elle se souvient pour ainsi dire (confusément, s'entend) de tous ses états précédents, et en est affectée. Elle ne garde pas seulement sa direction, comme fait l'Atome, mais encore la loy des changements de direction ou la loy des courbures, ce que l'atome n'est point capable de faire 2... » A moins que la correspondance du corps et de l'esprit ne puisse pas durer au delà de l'origine du mouvement, il faut donc que l'esprit corrige de quelque manière et à chaque instant de la durée la tendance du mouvement à l'uniformité ; et Leibnitz

1. Ce texte est en effet si parfaitement d'accord avec VHypofhesis que Leibnitz le fait remarquer lui-même à la fin du passage : « Si M. Bayle avait considéré cette différence entre les nmatus des corps et ceux des ftmcs, dont j'avois déjà eu quelque légère notion dans ma première jeunesse, en donnant une Hypothèse physique au public... » etc. Ibid., IV, 544.

a. Gerh., PInl., IV, .543-544.

162 ÉTUDES D'iiiSToinr; de fa philosophie.

n'avait le choix qu'entre deux hypothèses : ou bien au conatus purement géométrique, soumis en tant que tel aux lois de l'addition et de la soustraction, il fallait qu'il donnât en quelque sorte la puissance de renaître, ce qui ne pouvait se faire qu'en le ramenant lui-même à une source plus haute et en lui assignant un fondement dans l'esprit ; ou bien sans supposer une telle renaissance, qui eût ruiné par la base le mécanisme même, il fallait tout au moins que le mouvement qui tend à l'uniformité rencontrât en chaque point de l'espace des impulsions nouvelles pour rétablir l'accord de l'esprit où ne se perd nul conatus ancien, et du corps qui en est, à tous les instants de la durée, l'expression momentanée. Et il fallait pour cela d'abord que le monde fût plein, ou que tous les points de l'espace fussent sans exception le lieu de conatus app('lés à modifier le mouvement qui les traverse, puis qu'il y eût dans le monde une telle économie que le concours incessant de tous ces conatus, bien que restant soumis aux lois géométriques, maintînt dans les corps non seulement une diversité, mais encore une unité qui y fussent le symbole de la diversité et de l'harmonie des conatus des âmes. Il fallait, en un mot, non seulement que le monde, en tant" qu'il est le lieu d'une telle économie, fût l'œuvre d'une intelligence suprême, mais que tous les mouvements y fussent circulaires ; et comme on peut concevoir que de tels mouvements s'enveloppent et se multiplient à l'infini dans l'espace, ainsi que le font les bulles de la Théorie du mouvement concret, c'est en eux que la multitude également infinie et hiérarchisée des esprits pouvait enfin trouver son expression corporelle. De là vient, selon nous, que Leibnitz fixait le siège de l'esprit non seulement dans un point, mais, comme il l'a plus d'une fois répété, dans le centre d'un cercle : « Mentem consistere in puncto, seu ccntro i » : « locum verum mentis nostrae esse punctum quoddam seu centrum 2 » ; et la raison en est que le centre d'un cercle est

t. Gerh., Phil, I, 61. à Jean Frédôric. 2. Ibid., 1, 72, à Arnatdd.

le seul lieu concevable où puissent concourir tous les mouvements, de toutes ses parties, puisqu'il est le seul lieu où concourent tous les angles et par conséquent toutes les vitesses angulaires ; et cette raison qu'on trouve exposée « nùr populariter i » dans une lettre à Jean Frédéric, du 21 mai 1071, et dans une autre un peu postérieure qui n'est point datée 2, Leibnitz ne faisait que la reprendre en termes plus précis, sans lui laisser, il est vrai, d'autre valeur que celle d'une comparaison, lorsqu'il écrivait le 12 juin 1700 à la princesse Sophie : « On voit donc que, comme dans le centre se représentent les degrés, ainsi les unités de substance, et par conséquent les âmes, qui sont comme des centres, représentent en elles ce qui arrive dans les multitudes qui les regardent, selon le point de vue de chaque unité ou âme, sans que les âmes ou les centres cessent par là d'estre indivisibles et sans étendue 3. » Ainsi, sans renoncer au mécanisme universel, bien plus au moment même où il concevait une Hypothèse physique permettant de ramener aux lois du mouvement abstrait tous les phénomènes de la nature, Leibnitz prononçait donc, dès 1670, que le mouvement lui-même et sa conservation ne sauraient s'expliquer s'il ne se rattachait à une source plus haute : « Si corpora sint sine mente, écrivaitil vers le même tenq^s, impossibile est motum fuisse aeternum 4 » ; et la raison en est qu'il diminuerait sans fin s, comme il l'indiquait lui-même dans une note manuscrite, s'il n'était comme perpétuellement restauré cl conservé par l'action de l'esprit. Les principes du mécanisme, bien loin de ruiner l'existence des âmes, requièrent donc au contraire en tout corps un principe du mouvement qui soit incorpore], et, ainsi qu'il l'ajoute en termes non équivoques, (pli soit une substance : Ich will weissen, écril-

Page 1