CHAPITRE III
L'Hypothesis physica nova et les deux traités du mouvement
On vient de voir quelle importance Leibnitz, vers le milieu de l'année 16G9, attribuait au mouvement, dès lors que, bien qu'il s'en tienne toujours au principe général du mécanisme contemporain selon lequel tout dans la nature doit être expliqué « per magnitudinem, fîguram et molum », de €es trois facteurs les premiers se sont réduits au troisième qui explique la figure et la grandeur des corps, pourvu qu'on offre aux déterminations du mouvement un espace homogène et continu et une matière première à peins distincte de cet espace. Le mouvement, accessible à la mesure et susceptible d'être construit, en tant qu'il est « mutatio spatii », en tant par conséquent qu'il est fonction de l'étendue et de la durée, devait provoquer toute l'attention et la méditation de Leibnitz, et il semble que ce soit à la fin de cette année 1669 et dans la première moitié de l'année 1670 qu'il S3 soit appliqué à en déterminer les lois avec exactitude et précision.
Il semble, en effet, qu'il s'était donné satisfaction sur ce point et que c'était chose faite lorsque, par l'intermédiaire du baron de Boinebourg, il entra pour la première fois en correspondance avec Oldenbourg, secrétaire de la Société Royale de Londres, à l'occasion de la querelle qui s'était élevée entre Wren et Huygens i au sujet de leurs
1. V. préface de Gerh. Math. I, p. 4 ; Mémoires de Huygens dans les Philos. Trans. d'avril 1669 ; Conclusions identiques du mémoire
GO ÉTUDES d'histoire UE la niILOSOPHIE.
mémoires sur les lois du ciioc des corps. A en juger par la réponse de Oldenbourg, Leibnilz avait écrit sans doute à ce dernier que la querelle lui paraissait vaine, par la raison que les deux adversaires n'avaient point, selon lui, rencontré les vrais principes et les vraies lois du mouvement ; et, à cette occasion, il annonce à Oldenbourg qu'il croit avoir trouvé ces lois et principes véritables et lui donne dans sa lettre un aperçu de sa doctrine. Or qu'il ait résumé dans cet aperçu tant les développements et les résultats de sa Théorie du mouvement abslrail que ceux de sa Théorie du mouvement concret ou Ihjpothèse physique nouvelle i ; cela ressort des termes mômes de la réponse d'Oldenbourg 2 qui, par les mots « de veris Motus rationibus », désigne sans aucun doute les lois abstraites du mouvement, et qui exprime ensuite le désir très vif de connaître l'Hypothèse physique que Leibnitz en avait déduite et dont il ne lui avait donné qu'une rapide esquisse. Or la lettre de Leibnitz étant du 12/23 juillet 1670 (datée de Mayence 3), on peut en conclure qu'à cette date Leibnitz avait sinon complètement écrit, du moins conçu ses deux traités, dans leur opposition si importante aussi bien que dans leurs rapports. Il est sûr, en tout cas, que la Théorie du mouvement abstrait^, bien qu'elle n'ait été publiée qu'en 1671, était complètement écrite avant le milieu de septembre 1670, puisqu'en réponse à une lettre de Leibnitz à Oldenbourg, datée du 18 septembre ^, celui-ci écrit : « Aeger
de Wren présenté à la S. R. vers la même époque. Huygens accuse Wren de plagiat.
1. L'opposition des deux traités montre l'impossibilité de leur donner le titre commun et général d'Hypothèse physique nouvelle, quand cette dernière désignation ne convient qu'à la Theoria motus concreti. V. à Jean Frédéric. Gerh., Phil., I, 52.
2. « Eaque de veris Motus Rationibus epistola tua subinnuis, quae salivam mihi et aliis movent, unicam illam tuam, de qua loqueris, cei'li motus universalis in Globo nosfro Terraqu-aëreo Hypothesin cognoscendi. » Gerh. Math., I, p. 11.
'3. Ibid.
h. Présentée à l'Académie des .Sciences de Paris.
5. « Responsum ad locuplctissimas litteras, 18 septemb. ad me datas, invitus plane ad hoc usque tempus ob varia impedimenta distuli », p. 13.
LA PREMIÈRE PHII^OSÛPIIIE DE LEIBMTZ. 61
rime fero, clarissimum Docl. Maurilium luas de Primis Abstraclisque Motus rationibus Meditationes nobis invidisse, Solalur inlerim, quod generose adeo candideque aliud nobis Exemplum polliceris i. » Quant à la Thcoria motus concreli ou Ilypotliesis phtjsica nova, elle ne fut adressée par Leibnitz à Oldenbourg tout imprimée (« typis maguntinis editam », p. 17) pour la Société Royale qu'en avril 1671 ; mais elle avait été vraisemblablement écrite vers la même époque que la Theoiia moins ahslracli, c'est-à-dire dès le milieu de l'année 1670, au plus tard avant le milieu de septembre, comme le prouve un passage de la lettre II de Oldenbourg à Leibnitz 2.
De tout cela, on peut conclure que Leibnitz a\ait composé les deux traités en question dans la première moitié de l'année 1670, en sorte qu'ils résultent des réflexions qu'il dut faire sur le mouvement à la fin de l'année 1669, sous l'influence des idées qu'il avait développées dans sa célèbre lettre à Thomasius du 20/30 avril de la même année.
Quoi qu'il en soit, ces deux traités, le second surtout (Theoria motus abstracti), constituent l'œuvre la plus importante que Leibnitz, dans la première période de sa vie, ail consacrée au mouvement : c'est autour d'elle que gravitent, c'est d'elle que dérivent ses idées les plus remarquables, à cette époque, sur l'âme et sur Dieu, idées qui sont l'ébauche de quelques-unes des théories fondamentales de la Monadologie ; c'est elle qui marque le point culminant des théories mécaniques et mathématiques de Leibnitz avant son voyage à Paris ; et souvent dans la suite de sa vie et jusque dans un âge avancé, il y reviendra en portant sur elle un jugement, toujours le même 3 : à savoir