‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 14 sur 319 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

du tout aussi simple; ni l'un n'est vrai, ni l'autre n'est faux, au sens qu'on entend. « La vérité, observait Mannequin, est que l'astronomie de Ptolémée était un système, et que, dans un système, la subordination mutuelle et la corrélation des éléments constitutifs est telle que tous s'y élèvent ou s'y abaissent avec l'ensemble, toute proportion gardée et tout compte tenu de leur rang dans cet ensemble... La vérité est que Copernic, en déplaçant le point de vue de Ptolémée, créa un système nouveau, incomparablement supérieur à l'ancien ; mais il n'abolit point la science de Ptolémée et de ses successeurs et, tout au contraire, il lui rendit dans son propre système, en l'élevant à une unité supérieure, une vitalité nouvelle. » Nos connaissances vraies, nos vérités d'à présent sont des connaissances incessamment réorganisées et réarrangées (( sous la double influence des faits nouveaux et des réflexions qu'ils provoquent de la part de l'esprit ». C'est qu'au fond la science ne diffère pas tellement de la philosophie, si vraiment elle est comme celleci, quoique d'autre façon et sur un plan différent, u exclusivement un système de concepts, concepts dont pas un^ fût-il le plus humble et le plus empirique, n'est piopremeiit et simplement la copie d'une chose brute, qui serait indépendante on ne sait comment de notre manière de le percevoir et tout au moins de le mesurer, dont pas un non plus, fût-il le plus théorique et le plus hypothétique, n'est purement arbitraire ni purement inventé par un caprice de l'esprit, mais dont Vobjectivité apparaît beaucoup plus comme une fonction des relations de l'ensemble, de l'ordre fondamental du système et des principes qui l'organisent que comme une dépendance d'un savoir en quelque sorte extérieur à l'esprit, et passant en lui du dehors avec sa part, accidentelle et fatale à la fois, de vérité et d'erreur ».

Où le savant, dans l'œuvre scientifique, ne regarde qu'à la rigueur de la démonstrfftion et à son résultat direct qui est une maîtrise toujours plus grande de la nature, l'historien des sciences, lui, s'inquiète avant tout de saisir sur le vif le travail, intéressant par lui-môme, de la pensée ingénieuse et conquérante, — les efforts multiples et successifs, innombrables et inexprimables, de tous ceux qui ont collaboré à cette merveilleuse création et, dans chacun de ces efforts la plupart emmêlés, oubliés, recouverts, » la richesse presque infinie de sa puissance et de ses ressources, telles qu'il les a manifestées dans la suite des temps. Nulle fantaisie ni nulle dialectique, si puissantes fussent-elles, n'imagine-

raient jamais la plus petite partie de ce que l'esprit humain, à travers les siècles^ a inventé de moyens et déployé de ressources pour résoudre à mesure les problèmes qui successivement se posaient devant lui ». Par là Vhistoire des sciences mène vraiment à une philosophie des sciences qui est solidaire de la science, mais qui est autre chose que la science, et qui relève forcément du philosophe puisque l'homme de science n'y prend pas garde, et qu'il n'en a ordinairement ni le goût ni le loisir.

Le savant, à laide d'un procédé très simple, d'ailleurs toujours le môme, ai fond^ — Vanalogie, — organise le savoir, brisant les vieux concepts inutilisables, en refaçonnant d'autres, ceux dont il a besoin, à mesure qu'il en a besoin, que l'observation et l'expérience l'y sollicitent, et l'obligent à des corrections jamais finies, à des adaptations toujours nouvelles, s'appliquent à faire de chaque relation une fois trouvée et formulée une relation universelle, l'essayant et l'étendant pour ainsi dire en tous sens. L'historien des sciences s'arrôte à côté de lui, et le regarde faire ; il réfléchit à la façon dont ce travail se poursuit instinctivement et uniformément, dont ces concepts mouvants se font et se défont, (pourquoi et comment) ; à quoi tient leur fécondité, leur utilité ; d'où vient aussi qu'ils s'usent rapidement, et qu'il faille remanier et transformer au bout de quelques années les théories qui naguère paraissaient les plus définitives. Rappelonsnous les difficultés que rencontra tout à coup, vers le milieu du dernier siècle, la théorie mécanique de la chaleur, et comment des corrections de toutes sortes s'imposèrent : <( On corrigea d'abord les concepts de force, de tra\ ail, d'énergie ; on introduisit les concepts nouveaux de potentiel, de réversibilité et d'entropie : on reprit un à an les éléments de la science de la chaleur, et à la thermomécanique on substitua, en la transformant, la Uiermodynamique. Et le spectacle le plus instructif, ajoutait Hannequin, auquel n<:»us assistons à l'heure présente nous est donné par ce merveilleux effort de la physique nioderne qui, d'une science presque parfaite en son domaine restreint, tend à faire par analogie l'unique science physique, en Iransportant à la science de l'électricité, de l'électro-magnétisme et par conséquent de l'optique, ainsi qu'à la cliimie tout entière, ce système de concepts érigé pour ainsi dire en méthode imiverselle, que résume le mot de thermodynamique. » Il faut bien voir, ne rien oublier, ne rien mépriser : de lous ces moyens, de tous ces concepts que la science utilise sous nos yeux, qu'elle a utilisés

LIV ARTHUR HANNEQLIN ET SON ŒUVRE

le long des siècles, .. l'historien nous semble avoir le droit de soutenir qu'aucun ne fut absolument vain, qu'aucun ne fut absolument perdu... Si les plus vigoureux et les plus féconds d'entre eux ont seuls survécu, comme dans la nature les espèces les mieux douées et les mieux armées pour 1 existence, n'oublions pas qu'ici, comme chez les vivants, les survivants ne sont pas seulement les témoins, mais qu'ils sont aussi les héritiers des espèces disparues. » On a parfois reproché à VExpérience sur laquelle Avenarius a voulu fonder sa philosophie d'être déjà le produit tardif dune longue et complexe évolution de concepts, une expérience construite, de n'être aucunement la pure expérience. Mais y a-t-il une pure expérience, — des » données immédiates »? Où la trouver, par quel effort d'analyse ou d'intuition ? Peut-être le mieux serait-il tout simplement pour le philosophe qui entrera dans cette voie, de demander à Vhistoire des sciences, quand elle aura été faite et bien faite, la seule expérience dont nous puissions parler, la plus précise en tout cas, la plus objective et la plus riche, pour constituer une véritable Critique de Vexpérience, c'est-à-dire une théorie des (( formes inventées par l'esprit pour l'explication de la nature ».

LE MÉTAPHYSiaEN

Une voix amie i a rappelé au bord de sa tombe ce témoignage d'un homme « qui était bon juge et qui ne mettait aucune complaisance dans ses jugements » — Emile Charles, — et qui proclamait Hannequin « un des tout premiers, sinon le premier des métaphysiciens de notre temps ». D'autres ont redit cela depuis. C'est le mot juste sur l'homme et sur l'œuvre. L'historien de la philosophie et l'historien des sciences n'aura été connu que de ses élèves. Le livre le plus complet qu'il ait achevé, — aussi bien presque le seul, — sa thèse de 1895, est en effet un livre de métaphysique et de métaphysicien.

Et c'était déjà une originalité de n'avoir pas désespéré de la métaphysique ni après Kant ni après Comte, de continuer à croire à la fin du xix« siècle, et juste au moment où trois de

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