Wd., h pp. 382 et
LA PREUVE ONTOLOGIQUE CARTLSIEXXE
a de soi d'autant plus de force pour exister ; et par conséquent l'être absolument infini ou Dieu a de soi une puissance infinie d'exister, c'est-à-dire existe absolument i. »
Sur ce second point, comme sur le premier. Descartes échappait donc aux critiques effectives ou virtuelles de Leibnitz, et y avait d'avance donné satisfaction. Seulement que restait-il de Vargument ontologique ? Au lieu d'une preuve ou d'un syllogisme en forme, comme on le trouve dans la cinquième MédUalion, les Réponses ne donnent plus qu'un jugement qui le résume, ou mieux qui le supprime, tant il serait impossible de restituer jamais à la démonstration ce qui vient de plus haut que de la pure logique. Descartes a dit lui-même que, grâce à ce jugement, on peut sans raisonnement connaître que Dieu existe : on le peut par une synthèse ou par un postulat, qui se résout, en fin de compte, dans un rapport perçu entre le souverainement réel et le souverainement nécessaire par une intuition immédiate.
Ce postulat cependant n'en requiert-il pas un autre . Sans doute, si d'emblée je me trouvais transporté au cœur même de l'essence, j'y saisirais aussi l'existence qu'elle enveloppe ; mais si je ne suis qu'esprit, et si je n'attems jamais immédiatement qu'une idée de mon esprit, comment d'une pure idée pourrais-je passer à l'être, si la richesse du pur représenté n'était soutenue d'abord par celle de l'essence ? Il faut donc que je puisse aflîrmer deux rapports, d'une part celui de l'essence et de l'idée, de l'autre celui de l'essence et de l'existence ; et de ces deux rapports ou de ces deux synthèses, soutenues toutes les deux par l'infinie puissance de la pleine perfection, dérive la preuve parfaite que réclamait Leibnitz. La preuve onto-
1. Ethique, 1" partie, scholie de la prop. 11, trad. Saisset. III, p. 13.
LA PREUVE ONTOLOGIQUE CARTÉSIENNE
ÉTUDES D*HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
logique enveloppe donc la preuve par l'idée de rinfini, qui n'atteint pas au delà de l'essence divine ou de la possibilité de Dieu, et celle-ci à son tour ne trouve que dans l'autre son complément nécessaire. Ainsi de deux jugements réellement synthétiques pouvait enfln sortir une démonstration 1, et le mérite de Descai les est d'avoir vu nettement qu'il y en avait deux, et de les avoir maintenus dans une preuve unique de l'existence de Dieu *.
Tout bien compté, la méthode de Leibnitz, telle qu'elle ressort du syllogisme qu'il trouvait préférable, revenait sans doute au même, puisqu'il fallait toujours, pour justi-
1. Dans la démonstration des Bép. aux secondes obf. (Cousin, I, p. 460), les prémisses sont constituées par ces deux jugements : Descaries, il est vrai, dans la majeure semble dire : ce qui est vrai de la nature est vrai de la chose (Cf. à Catérus, p. 389) ; mais il devrait dire : ce qui est contenu dans le concept « véntable » l'est aussi dans la « nature » ; et la conclusion serait : donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire appartient & la nature de Dieu. Au reste le rapprochement n'est pas fortuit, dans la majeure, des mots « nature » et « concept » ; et il confirme notre interprétation.
2. Ainsi les deux premières preuves de l'existence de Dieu, la preuve par l'idée de l'infini, et la preuve ontologique, se fondent en une seule. Quant à la troisième, développée à la lin de la troisième Méditation (Cousin, I, pp. 284 sqq), elle suppose démontrées les deux autres, et n'est plus alors qu'une sorte de preuve par l'absurde. Voici comment : on a démontré qu'il appartient à l'essence de l'être souverainement parfait d'envelopper l'existence, et on ne l'a démontré que par la vertu, aperçue ou inaperçue, de la preuve ontologique. Supposons maintenant que quelqu'un conteste encore l'existence de Dieu ; c est un fait pourtant que j'ai l'idée du parfait ; si Dieu n'est pas, il reste qu'une telle idée, avec l'essence qu'elle enveloppe, soit en moi ; donc je serais à la fois Vidée et l'essence ; mais une telle essence ou une telle nature emporte l'existence ; donc je serais l'être nécessaire ; mais cela est absurde, puisque, n'ayant manifestement pas la puissance de me conserver, manifestement je n'ai plus et par conséquent je n'ai jamais eu {conservation n'étant que création continuée) celle de me créer ; — et le même argument s'applique ù tout être de qui je tiendrais cette idée du parfait, à mes parents, à l'un quelconque de mes ancêtres ; — il reste donc qu'elle vienne de l'Etre nécessaire, c'est-à-dire de Dieu môme. — On voit maintenant l'enchaînement des trois preuves cartésiennes : liaison étroite des deux premières qui se fondent en une seule, et Maison de la troisième aux deux autres, qu'elle confirme, en sappuyant sur elles, par une réduction à Vabsurde de cette proposition : « J'ai l'idée du parfait, mais peut-être me la suis-je donnée par les seules forces de mon esprit. »
fier l'Être par soi, remonter au Parfait; mais, d'abord, c'était une faute de ne l'avoir pas vu, et de ne l'avoir pas \-u alors même que Eckhard le faisait remarquer ; puis, la faute venait d'une intention formelle d'améliorer l'argument, non en lui restituant les formes synthétiques sans lesquelles nous venons de voir qu'il n'a plus de portée, mais bien plutôt en les excluant, et en y substituant un concept qui fût tel que le logique y apparût enfin comme la mesure du vrai, et le vrai au sommet comme identique à l'être. L'être aussi, chez Leibnitz, doit trouver en luimôme l'éternelle raison qui lui donne l'existence; niais réternelle raison est pour lui l'éternelle vérité ; et c'est pourquoi la voie de la pure analyse lui semblait la plus sûre pour arriver à l'Être qui est le vrai avant tout, et qui soutient par là la possibilité de soi comme de tout le reste. Posé le contingent, que nous donne l'expérience, et posé le nécessaire, que requiert le contingent, le reste n'apparaît plus que comme une question logique d'idenlilé et de non-contradiction.
L'inspiration de Descartes nous semble toute contraire, et ce n'est point au hasard qu'il est parti d'abord de l'idée de perfection. Du parfait, on ne peut dire qu'il soit plutôt pour lui essence que puissance ; et les deux mots lui viennent à chaque instant ensemble comme exprimant ce qui, par sa surabondance, se donne l'être en se donnant soimême une raison d'être. Dès lors par sa puissance s'il se donne l'existence, c'est que sa Nécessité n'est pour lui et pour nous qu'une forme et qu'une suite de sa Volonté, en sorte que le possible ne se révèle à nous qu'avec la marque et sous l'aspect des lois de la volonté. Cette marque, c'est la synthèse. L'absolue Volonté ne trouve pas avant elle d'absolue Vérité; aux i dations logiques, qui relèvent de l'analyse, on ne peut donc concevoir qu'elle se subordonne ; elle les crée au contraire en posant des synthèses qui soutiennent l'analyse, et donnent à la logique et à la vérité leur contenu réel et leur fondement premier. De là ces deux doctrines célèbres de Descartes : que Dieu crée les rap-
LTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
ports ou les vérités éternelles, et que nous les retrouvons par l'effort chancelant de notre volonté.
La philosophie de Descartes, on ne l'a pas toujours suffisamment remarqué, est une philosophie synthétique : elle l'est pour deux raisons, parce qu'elle fut inspirée par les mathématiques, et surtout parce qu'elle est une philosophie de la volonté. Et à ce caractère de sa philosophie, la manière dont il prouve l'existence de Dieu est remarquable surtout en ce qu'elle est demeurée rigoureusement fidèle.
Pari». - Typ. Pniuppt Riwoo*»n, tl rue «l*» Salnt»-Père». — 46»V«
Hannequin
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