Rédaction française de la thèse latine de Hannequin
2. Nous nous servirons, pour les principales références, des abréviations suivantes :
Guhr. = Guhrauer, Gottiried Wilhelm Freiherr von Leibnitz, eine Biographie (2 vol., 1846) ; Gerh. Phil. = Gerhardt, die philosophischen Schriften von G. W. Leibnitz (7 vol., 1875-1890); Gerh. Math. = Leibnizens Mathematische Schriften (7 vol., 1849-1863) ; Erdm. = Erdmann. God. Guil. Leibniiii Opéra philosophica, 1840 ; Selver = David Selver, Der Entwickelungsgang der Leibniz' schen Monadenlehre bis 1G95, in Philos. Studien, vol. III, 1880 ; Toennies = Toennies, Leibnitz und Hobbes, in Philos. Monatshe{te, XXIII, 1887; Archiv. = Archiv fur Geschichtc der Philosophie. Les lettres à Thomasius, à Foucher, etc., sont désignées par le chiffre que porte chacune d'elles dans l'édition Gerhardt.
MANNEQUIN, II
ÉTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ
les solutions qu'il en donne préparent à tant d'égards les problèmes et les solutions de la doctrine future, et, sauf les développements, y reparaissent de telle sorte, qu'étudier la première, c'est en quelque manière étudier l'origine et l'ébauche de l'autre.
On a dit de Leibnitz, par une vue infiniment juste, que sa pensée progresse non par une suite d'additions successives et par une sorte d'extension linéaire, mais par évolution et comme en profondeur ; il ne faudrait pas croire pourtant que cette évolution ait été continue, au point qu'on n'y pourrait marquer, comme dans tout vivant, des crises décisives. Mais tandis que l'embarras ordinaire^ pour l'historien d'un philosophe, est de discerner ces crises et d'en assigner, parmi tant d'influences dont le philosophe lui-même n'eut pas toujours conscience, les causes véritables, une circonstance notable, et en quelque sorte matérielle, de la vie de Leibnitz partage l'histoire de sa pensée en deux parties qui s'opposent nettement et comme en deux tronçons ; nous voulons parler de son départ pour Paris on 1672, du séjour de quatre ans qu'il y fît, interrompu seulement par un voyage à Londres dans les premiers mois de 1673, et de son retour en Allemagne par l'Angleterre et la Hollande à la fin de l'année 1676. Ce séjour à Paris marque un moment décisif dans la vie de Leibnitz et explique les différences notables de ses deux philosophies, malgré l'analogie profonde, si l'on ne peut même dire, malgré l'identité de leur inspiration.
Après, comme avant 1672, le point de départ, on le sait, de sa philosophie est que tout dans la nature se fait mécaniquement. Dès l'âge de 15 ans, il donne une adhésion si forme et si entière à ce premier postulat de la philosophie des novateurs, ou, comme nous dirions aujourd'hui, à ce principe vital de toute science de la nature, qu'il ne laisse d'autre soin à la philosophie que de s'y appuyer et de le justifier. Mais ce qui en doit sortir, ce n*est, pour qui l'entend et pour qui sait remonter au principe de ce principe, ni la négation de Dieu, si fréquente au xvii* siècle.
ni celle de l'esprit ; c'est, au contraire, une doctrine si forte de Dieu et de l'esprit qu'elle en est en fin de compte le plus solide soutien, en même temps qu'elle y trouve sa preuve la plus sûre. Point de philosophie de l'esprit, dirait volontiers Leibnitz, qu'on puisse déduire d'ailleurs que d'une philosophie du mouvement ; mais, en revanche, point de mouvement qui ne témoigne de l'existence de l'esprit et qui ne nous oblige à y chercher son fondement et son principe substantiel. Et celte idée, qui restera comme la pensée maîtresse de la maturité de Leibnitz, apparaît dès ses premiers essais philosophiques, quoique confusément, mais se dégage nettement dès 1670 dans VHypoihesis physica nova.
Dans un système ainsi conçu, on comprend de quelle importance devait être, pour établir la doctrine de l'esprit, l'exactitude plus ou moins grande des connaissances du philosophe relatives au mouvement. Tout le monde sait notamment quelle influence semble avoir exercée sur la doctrine des monades et sur ce qu'on appelle très justement le dynamisme de Leibnitz, la substitution des principes de la conservation des quantités de force vive et de progrès ou de direction au principe cartésien de la conservation des quantités de mouvement, ou du moins à l'usage incorrect qu'en avait fait Descartes.
Or il n'est pas douteux que ce qui le mit en état d'accomplir un jour cette substitution, c'est d'une manière générale l'étude approfondie qu'il fit des mathématiques durant son séjour de quatre ans à Paris. L'enseignement des Universités allemandes, à l'époque où il les fréquentait, paraît avoir été sur ce point tout à fait arriéré ^ ; et on en jugera par ce seul trait que, vers 1660, un quart de siècle après la publication de la géométrie de Descartes, on n'y enseignait pas l'analyse cartésienne ; du moins ni à Leipzig, ni même à léna oi'i il avait suivi les cours de Ehrard Weigel, dont il faisait un si grand cas, Leibnilz n'en avait rien
1. Neque enim illls in locis mathematica excolebantur. Cf. Gerh., Phil. vn, p. 186.
ÉTUDES D*HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ
appris 1. Et au savoir acquis en malhémaliques durant cinq années d'études universitaires, il n'avait guère ajouté que ce qu'il avait tiré un peu plus tard d'une lecture, qu'il faut d'ailleurs relever en passant, de la Géométrie des indivisibles de Cavalieri et de l'algèbre de Léotaud. Il ne fut initié qu'à Paris à toutes les ressources de l'analyse cartésienne ; mais il y fut initié par un maître incomparable 2, et de telle sorte qu'avant de quiller Paris, il avait découvert les principes du calcul dilïérentiel.
Ces progrès en mathématiques étaient, on le conçoit sans peine, la condition nécessaire d'une élude sérieuse des lois du mouvement. Leibnilz a dit lui-même que s'il eût eu, comme Pascal, la chance de passer son enfance à Paris, forte maturius ipsas scientias auxisset'; et il n'est pas douteux que ce qu'il dit en songeant à l'art des combinaisons et au calcul différentiel, il eût pu le dire aussi justement en songeant aux lois du mouvement. \ul n'a donc vu mieux que lui tout ce que doit sa philosophie aux progrès accomplis à Paris dans le domaine des sciences mathématiques. Il y a plus : s'il est tout à fait invraisemblable qu'avec l'auteur du mémoire sur la force du choc *, il ne se soit jamais entretenu des lois du mouvement, ce qu'il doit à lluygens, ce n'est sans doute pas seulement l'instrument mathématique nécessaire pour les approfondir, c'est en outre une notion toute nouvelle de ces lois mêmes, et notamment de celle en vertu de laquelle, dans le- choc des corps élastiques, ce n'est pas uniquement la somme des produits des masses par les vitesses qui se conserve, mais aussi celle des produits des masses par le carré des vitesses.
Pour mesurer toute la portée de ces notions nouvelles et pour apprécier les amendements notables qu'elles allaient provoquer dans la pensée de Leibnitz, notre premier soin ne doit-il donc pas être de définir avec précision ce qu'était