Ethique, i* partie, prop. LX\T;I
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revoir des grandes plaines et des hautes futaies champenoises où ses souvenirs d'enfant accouraient au devant de lui, radieux et ensoleillés, où les caresses de sa vieille maman, gardienne du cher foyer natal, se faisaient plus maternelles encore au soir de la vie : «< Que c'est bon I » disait-il A Lyon, il lui restait ses grands amis les philosophes, et son piano : les sonates de Beethoven lui semblaient aussi belles et aussi vraies que la Critique de la Raison pure. Adroit, ingénieux, attentif aux détails de la vie pratique, l'esprit à la Descartes, il s'intéressait aux M arts mécaniques » autant qu'aux « beaux arts » : il avait (les curiosités et des émotions d'ingénieur. Dans les derniers temps, aux heures où il lui devenait difficile de s'arracher à sa chaise longue de malade, sans plainte ni regret, il attirait à lui sa bonne pipe jaunie et, comme Daruch Spinoza, à la veille de mourir, fumait tranquille et solitaire, l'ùme en paix, le regard au loin, l'œil songeur et très doux.
En revoyant les années passées, il les voyait telles qu'il les avait souhaitées, dès vingt ans, fier, fort et droit. Jeune, au départ de la vie, il s'était fait du devoir une idée simple et consistante qui ne lui avait jamais manqué, à laquelle lui non plus n'avait pas manqué. De Kant déjà il avait appris à identifier le Devoir et la Raison. Une raison pratique, au double sens où Descartes et Kant l'ont entendu, c'était toute la formule de sa vie morale. Le plus haut éloge de ceux qu'il avait formés était de leur reconnaître un «< esprit dépouillé ». Nous dépouiller l'esprit des préjugés qui s'insinuent en noua de partout, qui nous asservissent, qui nous matérialisent^ qui nous cachent à nous-même ce que nous sommes, ce que nous avons droit d'être, ce qu'il faut que nous soyons ; — et puisque « l'homme est visiblement feiit pour penser, que c'est toute sa dignité et tout son mérite, et que tout son devoir est de penser comme il fauti », » éviter soigneusement la précipitation et la prévention », disait Descartes, u travailler donc à bien penser », répétait Pascal, voilà aussi notre vrai métier d'iiomme, l'œuvre difficile de tous les jours et de toute la vie à laquelle il voulait que chacun se donnât sans se lasser, à laquelle il s'est appliqué lui-même jusqu'au bout. La première ainsi de nos vertus, c'est d'a\oir Vesprit critique, de devenir raisonnable, sapere audc. Car nous ne naissons pas du tout raisonnable ; c'est notre devoir de le devenir — lentement, malaisément, en nous affranchissant
i. Pascal. Pensées, édlt Brunschvicg, U6.
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au long des années qui passent, en nous retrouvant sous i'amas des passions, des erreurs, des croyances héréditaires et irréfléchies, Raison et Liberté, Volonté pure et
bonne volonté.
Et môme, pour l'humble pratique de chaque jour, les maximes de Kant restent encore les plus sages et les plus sûres conseillères du bien faire et du mieux faire. Avec quelle conscience, et souvent aussi au prix de quelles souffrances, il pratiquait, lui, son devoir de professeur, de tuteur de jeunes gens de directeur de conscience intellectuelle ! Exquise était sa serviabilité, et sans bornes, comme d'un grand frère aine : ses élèves pensaient-ils à s'excuser de la peine trop visible qu'il s'imposait, du temps qu'il prenait pour eux sur son peu de temps utilisable, c'est presque lui, enjoué, qui les remerciait • « Pour qui donc serions-nous faits si ce n'était pas pour vous ? » répondait-il. Quand il lui arrivait de ne pouvoir se tramer, fiévreux et haletant, à la Faculté, il s'inquiétait vite des suites que cela pouvait avoir pour ses étudiants ; il s ingéniait à les dédommager, dans son cabinet de travail transformé en saUe de conférences, par un enseignement plus intime par des causeries profondes et charmantes aussi longtemps prolongées que ses pauvres forces le lui permettaient. Ceux qui pénétraient le matin dans sa chambre d'infirme le trouvaient au lit, à peine remis d'une de ces terribles crises, la figure encore contractée d'une atroce souffrance, occupé a lire, à annoter des copies, à préparer ses textes.
Ce qu'il mettait de raison et de formalisme moral dans sa vie ne diminuait en rien chez lui sa capacité de tendresse qui était très délicate, très fidèle, vraiment inépuisable • « il rayonnait la confiance et la sympathie... il ne pouvait faire de peine à qui que ce fût. >. Il a beaucoup aime, il aimait à aimer. Il se donnait à tous ceux qui l'approchaient ; il prenait sa part des tristesses et des détresses qu'on lui disait, que son journal lui apporiait, que sa femme lui racontait, tout émue, au retour d'une course de bienfaisance dans le monde des petits et des miséreux, ayant faim et soif de justice crevant inébranlablement à la prochaine venue du royaume de Dieu, c'est-à-dire d'une société moins veule, moins faite d'égoïsme et d'inégalité, où ceux qui souffrent ne souffriront pas autant. La terrible Affaire l'avait bouleverse et exaspéré : le jour où le verdict de Rennes l'atteignit dans un petit village de Suisse, il se sauva, pris d'un frisson de pitié et de colère, « ayant peur d'être seul ». Mais de tous ceux qu'il aimait, c'étaient peut-être ses élèves
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qu'il aimait le plus, à qui il réservait la meilleure part de son cœur, de sa pensée, de ses pauvres demi-journées de fiévreux et d'alité. 11 se faisait de sa responsabilité envers eux, envers ce qu'ils étaient, ce qu'il ^ oulait les aider à être un jour, une haute et grave idée. 11 les invitait à sa table de famille. Ceux qui venaient de loin trouvaient grande ouverte la riante petite chambre d'ami. Leurs études, leurs succès d'examen, la préparation d'une thèse, d'un mémoire académique, l'effort seulement pour continuer de penser et ne pas trop vite déchoir et s'enliser, étaient les plus fières de ses joies. Ceux d'entre eux qui se pressaient aux jours mauvais pour le visiter, lui faire oublier pour quelques heures le terrible mal qui l'immobilisait, l'émouvaient profondément : <( Les braves gens ! disait-il, après leur départ. La gentille jeunesse ! Si vous saviez comme ils sont bons ! » Il n'a peut-être jamais su, lui, comme il avait été bon le premier, et h combien ! Il continuait de les suivre dans la vie, il n'abandonnait jamais le premier une amitié ; et ceux-là mômes qui avaient paru l'oublier, ayant tiré de lui ce que leur ambition de carrière pouNait en attendre, et dont l'éloignement et le silence l'avaient d'abord surpris et meurtri, il les accueillait à leur retour avec la même bonté, sans plainte ni reproche.
Arthur Hannequin n'aura pas été seulement un métaphysicien, — de la famille des grands métaphysiciens, — original et puissant, un historien très srtr et très pénétrant de l'évolution et de la pensée philosophique de Descartes à Kant, un des premiers ouvriers, des plus intelligents et des mieux préparés, de la philosophie des Sciences. Il fut aussi un merveilleux entraîneur de jeunes gens i, un inspirateur
1. On lira avec plaisir ce témoignage éloquent de l'un d'entre eux sur ce qu a été. chez Hannequin. le philosophe et l'homme : « Non 1« .12. T"^ "^S."' ""^ scolastique. ni une momie; et ceux qui. «L ?f fr,^^' """^ *" ^* ^^«"^« ^e l'entendre exposer à Lyon îwh f. ^ir ^^*^"^ métaphysicien et lincomparable penseur que fut ifo I, "^""^^i"^n •' ceux de ses élèves qui subirent le frisson de cette élo<iuence métaphysique, et qui savent de quelles merveilleuses perspectives et de quelle profonde signification vitale s'muminaienT sous le regard étincelant et la parole ardente du maître TsthéoHes les Plus abstruses de la Critique, ne consentiron" JIs volontiers à ne e^m^^ulSlrs ^"'"" ^-^^^^^'^"^^ cl-abstraclns à r„^^e'd"e:
nisée en se l'incorporant ; il la vivait passionnément e? la magnm^ft S:ns"sèn/n^er^S?iî;^tirs ''''' ^^"^ ^^ enseignei^l'it^b^if il
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ARTHUR HANNEQUIN ET SON OEUVRE
d'idéal haut et généreux, nn professeur éloquent et écouté, le meilleur et le plus aimant des maîtres. Il fut encore un sage, au sens antique du mot ; bienveillant et doux à la vie qu'il savait devoir être courte pour lui et qui lui fut parfois dure ; bienveillant et doux à la mort qu'il attendit de bonne heure, qu'il regarda en face sans faiblesse ni forfanterie, et qui n'aura été soudaine et terrible qu'à ses amis» à ses élèves, — à ses enfants, — à ceux qui l'embrassaient à son départ en juin, ignorant que c'était la dernière fois, qu'il ne leur serait plus donné de revoir son bon et fin sourire, ses yeux « dont le regard étincelait d'une inoubliable clarté », de mettre leur main dans sa main chaude et caressante, de repasser jamais la petite porte axîcueillante du quai de Cuire qu'on franchissait joyeux et d'où l'on sortait toujours un peu meilleur, plus fort pour les luttes do chaque jour, plus indulgent aux hommes et aux choses, épris de philosophie, presque philosophe.
J. Grosjean.
sa terrible infirmité, il les exposait triomphalement et sans effort, jouissant en artiste de sa maestria philosophique, et donnant à ses audlte'ir^. par l'éclat de son style et la vigueur de ses idées, le sentiment de la souveraine puissance intellectuelle. — Dans ses conversations particulières, lors des conférences fermées que le pauvre malade nous faisait chez lui, étendu sur une chaise longue ou sur sou Ht de Si^uffrance, son kantisme était peut-être plus admirable encore, car il s'exprimait alors dans l'abandon libre et touchant de l'homme à l'homme, ou plutôt du père à ses enfants, et nous admirions, dans cette nature d'élite, l'étendue de l'érudition scientifique unie à la profondeur de la conscience morale et religieuse, le sentiment du mal radical et de l'indifférence des lois de la nature faisant Jaillir, dans cette âme généreuse, la foi spontanée dans le règne de la Justice et de l'Amour. Enfin et surtout, Hannequin réalisait et conciliait dans l'expérience douloureuse de son Implacable maladie, comme dans son enseignement, cette antinomie dramatique et sublime d'un déterminisme brutal, qui ruinait progressivement et sûrement son organisme, et d'une volonté héroïque qui eut le dessus jusqu'à U lin. >' A. Gindrier. f.e Censeiw, 30 novembre 1907, p. 395.
iUMNlQUIM, I.