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De ce premier point de vue on peut donc déjà dire que le mouvement sans l'esprit ne serait point éternel ; de sa perpétuité Dieu est le seul garant par cette économie qu'il introduit dans le monde et par cette correction que, géomètre suprême, il préparc sans cesse à la géométrie par les seules ressources des lois géométriques. S'il faut, en d'autres tonnes, à toute déduction géométrique et notamment à celle des mouvemcnls dans le monde, un point de départ bien défini dans une combinaison initiale de mobiles et de mouvements commençants, de toutes les combinaisons possibles, quelques-unes seulement, ou même peut-être une seule, étaient aptes à garantir, en vertu des seules lois géométriques, et, en un sens, contre elles, la perpétuité ou la conservation du mouvement. Par cette soumission des lois du mouvement à une loi supérieure d'ordre et d'économie. Dieu, en tant que recteur du mouvement dans le monde, apparaît donc aussi comme en étant déjà le fondement et le soutien.
Mais il faut aller plus loin et montrer que, pour Leibnitz, il devait en être, en outre, le fondement immanent et la source immédiate, en vertu de la liaison intime qu'il démontre entre l'esprit et le mouvement. Si le mouvement existe, c'est par un conatus, et par un conalus auquel, même isolé, il faut qu'on attribue un élément de mémoire ou un élément de conscience, d'abord pour qu'on comprenne que dans ces harmonies ou états de conscience qui, au dire dç Leibnitz, suivent les unes des autres, il puisse persister (de impossibilitate obliviscendi), ensuite pour qu'il y ait, dans le mouvement lui-même, quelque chose qui l'intègre à travers la durée. Sans la tendance qu'il faut prêter au conatus, bref sans la mémoire, en dehors de laquelle il n'y a point de tendance, parce qu'il n'y aurait point d'abord de persistance, il n'y aurait point de mouvement qui n'est qu'autant qu'il dure, et pour lequel durer est la même chose qu'être. Un mouvement qui ne dure pas, au moins pendant un temps aussi petit qu'on voudra, n'est point un mouvement.
HANNEQUIN, II. M
ÉTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
LA PREMIERE PHILOSOPHIE DE LEIBMTZ
Or il ne faut rien de plus, à noire avis, si l'on approfondit la pensée de Leibnilz, pour établir la priorité non seulement sur le mouvement du conatus, mais sur les conatus eux-mêmes celle de ces harmonies qui sont autant de consciences, et qui les condilionnent en un sens bien plutôt qu'elles n'en sont conditionnées, oiifin sur ces harmonies ou esprits secondaires celle d'une harmonie ou d'un esprit suprême qui, sans confondre en soi le inonde cl les esprits distincts, demeure le fondement de l'unité du monde, et mérite le nom (ïharmonie univcrseUe que Leibnilz lui donne.
A ne donner, en effet, au conatus que ce qu'il exige en tant qu'élément du mouvement, à savoir une grandeur, ■quoique infiniment petite, dans le temps et dans Tespace, on se mettrait hors d'élat de laisser subsister, ne fût ce que pendant une durée très courte, l'accord dans Tunivers des esprits et du mouvement, accord pourtant requis par la pensée de Leibnilz. Car si, dans la conscience, la loi des conatus est telle que, dans les harmonies successives où ils entrent, on ne peut concevoir qu'il s'en perde jamais rien, c'est leur loi au contraire, dans les c()nq>ositions ofi continuellement ils entrent dans l'espace, et où ils constituent des sommes algébriques, de se soustraire les uns des autres, en tout ou en partie, toutes les fois qu'ils s'opposent, et de tendre par là graduellement vers zéro. Si le mouvement se conserve néanmoins dans le monde, c'est donc qu'il y reparaît ou qu'il y est retenu, soit par les perpétuelles rencontres dans le plein par to'U corps en mouvement de mouvements préparant sans cesse de nouveaux chocs, soit par l'exigence môme de ces lois de l'esprit qui sauvent le conatus de l'annihilation géométrique par la nécessité de sa conservation psychique. Dans le premier cas, c'est, comme nous l'avons vu, déjù subordonner le mouvement à l'esprit en le subordonnant à celle « économie » qui est l'œuvre de l'esprit ; subordination d'ailleurs insuffisante, alors qu'il est trop clair que plus elles se répètent, plus, même dans le plein, les rencontres font
tendre le mouvement vers zéro. Dans le second, en revanche, c'est d'emblée reconnaître la primauté de l'esprit et de sa loi suprême de conservation, sur la loi du mouvement qui le conduit tout droit à rainiihilalion.
De l'état de conscience qui est une harmonie et qui l'est en verlu de ce que rien ne s'y oublie ni, partant, ne s'y perd, naît donc pour le mouvement et pour le conatus la garantie recjuise par la nature concrète contre leur destruction : tant s'en faut qu'on ait le droit, comme le faisait Hobbes, d'en faire une résultante et comme une surérogation d'un concours des mouvements ou de leurs différentielles ! Bien plus, il faut aller jusqu'à donner le pas à l'harmonie mentale non seulement sur ceux-ci et sur leurs conatus au sens géométrique, mais sur les conalus au sens où ils sont pris comme autant d'éléments de mémoire ou de conscience. C'est un fait, en effet, que, pour LeibniU comme pour Hobbes, il n'y a de sensation que dans l'opposition : point de conscience, disait l'un, que par la comparaison 1 ; point de conscience, disait l'autre, et point de volonté, que dans une harmonie qui résulte toujours d'harmonies précédentes 2. Est-ce donc dépasser la portée de la pensée que révèlent ces passages que de donner à l'esprit, synthèse et intégrale, le pas sur l'élément, qu'il n'intègre qu'après qu'il l'a déterminé, ou qu'autant, pour mieux dire, qu'il le détermine ? Aussi bien l'analyse rencontre-t-elle jamais un corps qui n'enveloppe des corps à l'infini, ou une sensation qui n'en enveloppe d'autres à l'infini aussi ? L'élément de conscience n'est lui-même conscient qu'autant qu'il soit déjà comparaison, selon Hobbes, harmonie, selon Leibnilz ; et c'est dire qu'il résulte bien plus de l'harmonie, que celle-ci d'éléments qui ne peuvent être assignés.
S'il y a donc une marche, qui plaît à la science, par laquelle nous croyons qu'on passe des conalus pui'ement géométriques aux iiarmonies partielles qu'ils constituent