‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 30 sur 319 · Phttèhe, 16 d · texte numérisé non relu

Phttèhe, 16 d

COURS SUR LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES

qui n'existe vraiment qu'à la surface, au sein du phénomène ? Qu'est-ce, en effet, que la loi scientifique? C'est l'expression d'une relation constante, dans la succession,, entre deux faits ou deux groupes de faits, entre A et B ; et sans doute il reste toujours, dans la formule de la loi, quelque trace des A et des B, quelque attribut qui les caractérise, quelque ciiose enfin des phénomènes observés ; mais la constance même de la relation, cette marque et ce nerf de la causalité, qu'est-elle autre chose qu'une abstraction, insaisissable dans les faits ? Et pourtant on dirait que le progrès des sciences tend toujours à la dégager davantage, à l'isoler des termes qu'elle unit, des derniers vestiges du phénomène, et à ne lui laisser, comme un dernier support, que les termes abstraits de l'espace et du temps. A mesure en effet que la généralisation hiérarchise les lois sous un principe unique, n'est-ce pas une nécessité qu'elle appauvrisse le phénomène et qu'elle le réduise à une forme si simple, qu'ils puissent tous y entrer, au prix de leurs éléments propres et de leurs caractères individuels ? Or quelle serait cette forme commune, sinon le changement qui se retrouve en tous les phénomènes ? et qu'est, hors de nous, le changement, sinon mobilité et mouvement, sinon une fonction de la durée et de la position ? Ainsi le monde, étreint par la causalité, se resserre dans les formes de l'espace et du temps, et s'v évanouit !

Étrange destinée. Messieurs, que celle de la science, dont l'objet se dissout au moment même où elle atteint la plus grande rigueur et la plus haute certitude ! Tenir en effet le monde dans ces deux conditions de l'étendue et de la durée, n'est-ce pas le placer directement sous la prise de notre connaissance ? n'est-ce pas, s'il est étendue, donner à la géométrie le pouvoir d'en pénétrer l'essence, d'en expliquer les figures et les situations, et par celles-ci, comme s'en vante l'atomisme physique, les qualités primordiales, d'où découlent toutes les autres ? et si de plus il faut soumettre à la durée cette étendue, qu'est-ce autre chose qu'y mettre le changement ? et qu'est-ce que le changement dans

la pure étendue, sinon le mouvement, dans sa toute simple et toute mathématique expression ? Aussi, quel rêve, si le monde n'était que cela, s'il n'était que mouvement ! quelle espérance d'en pénétrer le fond, avec ces instruments admirables de précision et de puissance, la mécanique et la géométrie ! Pas une qualité, si complexe soit-elle, qui ne soit un mouvement ; et pas un mouvement dont la loi ne se réduise aux plus intelligibles éléments ; si bien que d'un effort immense, en tirant de soi-même l'espace et la durée, l'esprit conçoit la grandiose espérance de retrouver l'univers en le reconstruisant, et de parcourir, en l'inondant de ses lumières, tout le chemin qui s'étendrait d'un théorème admirablement simple à l'être le plus complexe et le plus mystérieux !

Telle serait la science idéale et parfaite, algèbre merveilleuse, qui ferait d'une équation l'unique et inflexible loi du monde ; illusion suprême et décourageante, si l'homme se flattait un seul instant d'en obtenir l'explication des choses !

El comment, Messieurs, en serait-il autrement? Comment, sans une critique et sans une assurance préalables, avec des éléments empruntés à l'esprit, oserait-on penser qu'on touchera le réel ? Si rigoureux que soient les résultats, est-il permis à la science d'en oublier les principes ? et jamais principes eurent-ils un caractère aussi essentiellement logique ou idéal, que ceux de la géométrie ou de la mécanique ? Définir et déduire : définir l'objet d'une intuition pure, l'espace ; et de définitions diverses, rapprochées l'une de l'autre, déduire des théorèmes sans sortir jamais de l'intuition ni de la pensée ; traiter en un mot par le pur raisonnement de pures idéalités, ainsi fait la géométrie et ainsi font, comme elle, toutes les sciences mathématiques. Dès lors, s'il était vrai que la science poursuit, en leurs complications indéfinies, les formes innombrables des rapports mathématiques, et qu'avec les dernières et les plus compliquées elle croit saisir ces choses réelles que nous sentons, couleur, son, chaleur, ou, d'un seul mol, le monde en sa réalité telle qu'elle est au contact de notre sensation, n'esta

BANNBQUTN. I. ^

il pas trop visible qu'on ne ferait qu'enchaîner des rapports et des termes abstraits, et qu'elle est sans doute rigoureuse et parfaite, la construction mathématique de l'univers, mais pourtant subjective et comme chimérique ? création sublime de l'esprit, mais, par cela môme, enchaînement d'idées et de définitions, système logique de termes que l'esprit s'emprunte, et qu'un abîme sépare toujours de la réalité qui fuit devant le liiéorème, et qui, sphère du particulier et de l'individuel, laisse l'abstrait s'épuiser en vain pour l'atteindre !

Tel est donc. Messieurs, le résultat le plus clair de la science : un monde tout entier renfermé dans notre esprit, appuyé sur des définitions, des hypothèses et des axiomes ; une construction faite d'idées, puissante et rigoureuse comme la mathématique, subtile comme la pensée, j'allais dire illusoire et fuyante comme elle ! Et pourtant, c'est ce rêve que la pensée pour ainsi dire souffle hors d'elle-même, qu'elle objective, et qui est, après tout, de nous à la réalité, le seul intermédiaire qui nous permette de l'atteindre ou de la retrouver.

Toutefois, qui voudrait se fier, sans autre précaution, à la pensée ? Pour connaître les lois, pour prévoir les faits et pour s'en rendre maître, sans doute c'est assez d'y appliquer Tesprit, et d'en faire jaillir, comme d'un seul jet, sans l'obliger à rentrer en lui-même, les hypothèses inductives ou les principes des mathématiques : un système scientifique de théorèmes ou de lois, une fois projeté hors de l'esprit, trouve en lui-même l'accord intime qui le conserve, ou la contradiction qui le brise, quelles que soient d'ailleurs les lois et l'harmonie des choses. Mais si c'est assez pour notre intérêt immédiat, si c'est même beaucoup déjà pour notre curiositél désintéressée, que de sa\ oir ainsi les successions des faits et que d'avoir conquis le monde, pour ainsi dire, du dehors, avouez pourtant, Messieurs, qu'il reste à le pénétrer par le dedans, et à savoir si la conquête qui le met à la merci de nos intérêts ne le laisse pas au fond indépendant de nous et indompté pour notre raison.

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Voilà le problème qui se pose à propos de la science, et que la science ne peut résoudre : car sans doute elle est l'acte de l'intelligence : mais qui dira ce que vaut un tel acte, sinon l'esprit revenu sur lui-même, sondant sa nature et son être, réfléchissant son œuvre, et mesurant la distance qui le sépare des réalités ? Et il ne suffît plus de construire la science, maintenant qu'il faut juger la construction et juger l'architecte ; qui lui donne le droit de sortir de luimême ? qui lui promet qu'il atteindra jamais ces êtres extérieurs à nous, aux innombrables qualités, aux formes si mobiles, qu'aucune loi ne saurait les fixer, qu'aucune abstraction ne saurait les atteindre? Sans doute la réflexion. Messieurs, ou le retour sur lui-même de l'esprit, réalité première et absolue pour nous, dont on ne peut douter sans détruire ce doute même, et qui s'affirme encore dans le jugement qui la nie; réalité suprême qui dans l'idée qui est son acte nous livrera toutes les réalités, puisque nous ne dépassons pas l'idée, et puisqu'il faut ou nous anéantir nous-mêmes ou croire en nous et en notre pensée ! Ainsi celte pensée que nous sommes cherche, à travers la science, cette pensée infiniment diverse que sont les choses : unité en nous, répétition indéfinie d'unités hors de nous, tels sont ces deux mondes du dedans et du dehors, auxquels par ses deux extrémités s'appuie la science, et qu'elle voudrait pénétrer l'un par l'autre dans l'unité de la connaissance.

Ce n'est pas tout, l'oeuvre de la réflexion ne peut s'arrêter là ; ceci est l'acte de foi de l'esprit en lui-même et en l'esprit des choses ; il reste que la réflexion nous conduise lentement de l'un à l'autre, et qu'en s'étendant sans discontinuité de nous aux choses, elle soit, entre elles et nous, le lien et l'unité. Sonder l'espace et le temps ; affronter les mystères de la continuité, en elle-même inintelligible, et du nombre qui la brise, la détermine et la rend connaissable, sans qu'on puisse espérer peut-être de jamais tout com> pro<idre ; en les synthétisant, retrouver le mouvement qui les réalise, et sous le mouvement, insaisissable comme la

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durée, continu comme l'espace, faire pénétrer encore la pensée par le nombre; atteindre l'unité, atome, si l'on veut, mais plutôt, comme le croyait Leibnitz, monade douée d'énergie, étendant ses effets, par le changement et le devenir, à travers le temps et l'espace ; en un mot, saisir la iorce au sein des choses, et comprendre, à ce terme dernier, par notre esprit, dont l'acte est de connaître, la force, cet esprit des choses, dont l'acte est de se déployer sous les lois du mouvement, telle est l'œuvre propre de cette philosophie, que les anciens appelaient la Physique, et que, pour rendre hommage à la science, qui désormais seule la rend possible, nous appelons la Philosophie des sciences. Voilà quel sera. Messieurs, l'objet de nos recherches, et voilà dans quel sens nous y procéderons ; sans cesse attentifs aux données de la science, critiquant définitions, hypothèses et méthodes, appelant à notre aide calcul, géométrie, mécanique, sciences physiques et naturelles, nous nous efforcerons de pénétrer les secrets de cet infini des phénomènes, continus comme l'étendue et le mouvement qui les enveloppent, mais sortis au fond d'unités dynamiques et vivantes. La pensée des anciens l'eut bientôt pressenti ; cl, s'écarlant de la continuité où l'avait égarée le naturalisme des premiers philosophes, elle songea de bonne heure à soumettre le réel au nombre, à y poursuivre l'unité, et à rencontrer l'atome.

C'est ce premier effort. Messieurs, de la pensée philosophique, que nous allons étudier cette année * ; et à mesure que nous en suivrons les développements et les résultats, nous verrons mieux encore combien est rigoureux ce mécanisme de la science, dont nous sommes si fiers, mais combien il serait stérile, si l'esprit réfléchi n*y mettait l'énergie cl la force, et ne s'y retrouvait lui-môme, en le rendant intelligible.

1. Objet du cours pendant le semestre d'hiver ci la science moderne. »

L'atomlsme

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