‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 5 sur 319 · Mémoires et Récits, page · texte numérisé non relu

Mémoires et Récits, page

à la même date, une grande influence par ses livres et sa revue, Renouvier. Une {ois agrégé,. Mannequin brûle lea étapes, Bar-le-Duc, Amiens. En 1885, il est nommé chargé de cours à la Faculté des lettres de Lyon. Au même moment, Mamelin était nommé à Bordeaux. L'administration continuait d'avoir la main heureuse.

Ce {urent les belles années d' Mannequin. En peu de temps sa réputation est {aite. Sa valeur d'homme et de penseur s'impose. Les amitiés se nouent. Les étudiants, prompts à [uger un maître, (orment autour de lui une clientèle toute vibrante d'admiration et de sympathie. Car iamais, envers lui, ces deux sentiments ne nuisirent l'un à l'autre. Sa voix, d'une belle sonorité, remplissait le grand amphithéâtre de la Faculté des lettres et les couloirs voisins. Jamais corps d'apparence plus robuste ne servit de support à la vigueur de l'esprit. Tout en lui était (orce saine, expansive, rayonnante. Dans ses cours il n'abordait qu^ les plus grands sujets et les plus dil(iciles, de même qu'il étudia toujours de préférence les plus grands auteurs^ de même qu'à son piano il n'aimail {ouer que les maîtres. Il allait d'instinct vers les sommets. Mais toute trace d'e{[ort disparaissait dans l'élan de la démonstration et l'harmonie du langage. Il n'y avait d'eflort que pour celui qui écoutait, et encore était-il rendu plus {acile par le don d'entraînement que possédait le professeur. L'avenir souriait ; toutes les ambitions étaient permises à notre ami, quoique reléguées par lui au second plan de ses préoccupations. Ce {ut aussi pour lui le temps des longs espoirs intellectuels et des entreprises qui, toutes, ne devaient pas être menées à terme. Il commença un cours de psychologie qui en resta à l'introduction, mais une introduction forte et lumineuse que tous les bons élèves de nos lycées continuent de lire. Tout en publiant, il sait ne pas trop publier ; il travaille, il amasse.

Entre tous ces travaux, ceux que déterminait l'enseignement qui lui avait été attribué, la philosophie des sciences, l'absorbent et le passionnent. Il complète seul son instruction scienti{ique qui n'avait pas auparavant dépassé les limites du baccalauréat es sciences II disait gaiement qu'il faisait ses spéciales. Il se met à même de

HANNBQUIN. I. 5

PREFACE

PREFACE

ioul lire en malhémaliques et de tout comprendre. Et, avec celte audace tranquille qui caractérise plusieurs des démarches de sa vie, il s*aventure dans des études qui avaient longtemps été délaissées en France et pour lesquelles il n'avait ni conseils, ni guides. Peu à peu ainsi Vidée du livre qui sera sa thèse se [orme dans son esprit. — A peine était-il en voie d'exécution qu*apparaissent, chez cet homme dont on enviait la santé, les premiers symptômes d'un mal dont son énergie recula l'aveu, mais sur la gravité duquel on ne put se tromper et contre lequel il devait se débattre quinze ans. La première période de sa vie, toute de préparation ioijeuse et conliante, est achevée ; une seconde période commence, de production sans cesse interrompue et de lutte contre la sou[irance cl contre la mort.

Jamais nature morale ne (ut plus riche que celle d*Hannequin. Quand je pense à lui, un mol me vient toujours ù l'esprit, celui de générosité, dans le haut sens, dans le sens cartésien de ce mot. Cette qualité de son âme se retrouve dans sa façon de philosopher et dans toute l'allure de sa pensée. Elle se retrouve dans sa façon ardemment sympathique d'étudier la pensée des maîtres. Il [ut généreux ainsi envers les morts. Il (ut généreux envers les vivants, élèves, amis, compagnons d'enfance, prompt à trouver des raisons d'aimer, grandissant chacun dans son propre esprit, parce qu'il faisait iniolontairemcnl chacun à son image. Il est généreux envers les choses. Il est de ces hommes supérieurs qui ne trouvent jamais rien audessous d'eux, aucun détail de la vie pratique, aucune occupation, aucun plaisir. Il se fait petit avec les petits, sans effort, sans cet artifice si vite percé à four, et qui humilie ceux à qui pourtant on cherche à plaire. Aussi comme il est aimé partout où il paraît ! Je ne lui ai pas connu d'ennemis. El je n'ai guère connu personne qui ne fût gagné par l'extraordinaire sympathie qui se dégageait de tout son être. Il était populaire dans son village ei aux alentours, et il vint même à quelques esprits — pas au sien — Vidée de transformer cette popularité en un mandat législatif. En revanche, il a beaucoup de peine ù mépriser ; il ne sait pas haïr, quoiqu*il soit très perf<piraee et prenne

Vcxacte mesure des hommes. Mais il juge de haut, et sans colère, même quand Vévénemenl le louche. Rien de petit n'entre dans sa pensée à lui, ni calcul, ni intérêt, ni rancune. Il va droit devant lui. Les moyens vulgaires d'arriver lui échappent, et Vart même de se faire valoir. Il se donne, il se dépense, comme une belle force de la nature. Il ne {ail d'économie ni de temps, ni de peine, ni d'idées, mais répand sans relâche les richesses de son esprit ei de son cœur. Avec lui chaque heure d'enseignement en devient deux et plus. Fait-il passer un examen, il cherche à imtruire le candidat autant qu'à le fuger, et lui sait gré de Vattention qu'il se garde bien de lui refuser. Aucun travail, aucune fatigue ne lui fit jamais fermer sa porte. Et pour ceux qui la (ranchissaient quelle cordialité dans Vaccueil! Même quand on le dérangeait, on se fût cru attendu. Ce fut notre seul sujet de dispute. Je tenais à son temps, dont je savais le prix, plus que lui-même. Mais ce méditatif aimait vraiment la société de ses semblables, et surtout il ne pouvait consentir à faire de la peine à quelqu'un. Beaucoup venaient près de lui faire une confidence ou recevoir un conseil, toujours discret et tempéré par une peur presque excessive de blesser une susceptibilité. Car ce fort avait toutes les délicatesses. Et c'est ce qui faisait de son commerce quelque chose à la fois de sûr et d'exquis. Son amitié hospitalière avait pourtant de chaudes préférences, et ceux qui en furent Vobjet cherchent maintenant Vappui qui leur manque. Avoir llannequin avec soi et pour soi était, en effet, un réconfort. Mais, en même temps, ils éprouvent comme une joie fière d'avoir rencontré un tel ami. Car, dans le recul du souvenir, la noblesse de son âme leur apparaît plus haute encore et sans une ombre. On peut avoir vécu fraternellement avec lui, et n'avoir rien à absoudre, et ne se rappeler rien que Von aimerait mieux effacer. On pouvait lire dans son âme sans détour, mais on n'y pouvait lire rien que de pur et de grand.

Eh bien, à toute cette noblesse s'ajouta la souffrance, pour l'achever. Il fut généreux aussi en face d'elle. Il l'accepta avec le sentiment philosophique d'une inéluctable nécessité ; mais s'il lui fit la part dans sa vie qu'elle

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se (aisail elle-même, il ne lui permit de rjûler aucune des heures qu'elle lui laissait libres, i'cs heurcs-lù, il les voulut, au contraire, plus (i-condes pour le travail, plus remplies par Vamilic. Jamais de décourayemenl, jamais d'amertume. Il n était pas de ceux dont le caractère s aigrit. Il assista le cœur haut, avec un stoïcisme naturel, à la diminution de ses forces et de ses espérances ; et il se mil en mesure de tirer le meilleur parti de ce qui lui restait. La petite maison qu'il habitait et qui semblait faite pour abriter le bonheur, avait beau receler les pires douleurs physiques et les pires angoisses. Elle nen fut jamais moins accueillante. On venait vhez ce malade chercher lie la force, de la confiance dans la vie. On le trouvait souriant au sortir d'une crise, s intéressant toujours aux affaires d'au- Irui, même aux moindres, pitoyable aux plus petits maux, lui qui en supportait de si grands, et reprenant vaillamment la lâche interrompue. — Comment ne pas ajouter un mol sur le spectacle touchant dont nous fûmes tous témoins? Ils étaient deux que ht perte d'un enfant avait encore serrés l'un contre l'autre. L'un longtemps représenta la force, l'autre la faiblesse. A/r/»s quand le fort fut atteint, la faiblesse se fit force à son tour pour prolonger, par la tension continue de la sollicitude et de la volonté, une précieuse vie. Et ce miracle de l'amour conjugal dura quinze ans, jusqu'au jour où, ht lâche achevée, il fut permis à la faiblesse de reprendre sa i raie nature et d'avouer sa lassitude.

Ces/ dans ces conditions physiques et morales qu'Ihmnequin écrivit sa thèse. Dans un passage célèbre. Descartes compare le philosophe à un chef d'armée qui livrerait des batailles pour conquérir la vérité. Persoime n'a fait vivre cette image à nos yeux cotnmc Jlannequin. Parfois il luttait de toutes les forces de son être contre une difficulté qui r arrêtait. Son corps même, dans le temps de sa vigueur, semblait prendre part à cette lutte ; et il en parlait avec des accents pcfssionnés, quoiqu'il s'agît de l'espace ou du temps. Mais sa pensée ne lui fut jamais extérieure, si je puis dire, tellement il se mettait tout entier dans ce qu'il faisait. Il s'acharnait ainsi pendant des journées et des semaines dans la sincérité de sa recherche. Puis on le

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rencontrait rayonnant. La bataille était gagnée. El plus tard cette lutte se doubla de celle que lui imposait la souffrance qui le guettait. Il avait entrepris une tâche immense : toute une philosophie des sciences servant de base à toute une métaphysique. Il renouvelait la tradition des maîtres en donnant cette base à ses propres spéculations. Mais la tâche était plus difficile pour lui que pour les maîtres eux-mêmes, tellement la science s'est, depuis eux, enrichie et compliquée. La première partie de son livre est d'abord un répertoire des hypothèses les plus élevées auxquelles, l'une après l'autre, ont donné lieu l'analyse, la géométrie, la mécanique, la physique et la chimie, et des idées fondamentales qui président au développement de ces diverses sciences. A ce titre déjà son travail est un monument, et les spécialistes de chaque science, souvent sévères pour celui qui s'approche du sanctuaire sans avoir reçu l'initiation traditionnelle, ont toujours témoigné pour le livre d'Hannequin un respect d'autant plus significatif. Quelle sûreté de connaissances unie à quelle hauteur de vue fut nécessaire pour que l'érudition ne nuisit pas, dans cette vaste synthèse, à la philosophie, ni la philosophie à l'érudition, ceux seulement qui se sont essayés à pareille besogne peuvent le savoir et mesurer la difficulté de l'entreprise. En en venant à bout, Mannequin rendit, comme on Va dit, à la logique et à la théorie de la connaissance son véritable objet, et il reconquit à la philosophie tout un domaine abandonné par elle. Cette synthèse de la connaissance scientifique en est, de plus, au sens kantien du mot, « une critique ». Au fond de la science Mannequin découvre l'hypothèse atomistique. Découverte facile quand il s'agit des sciences expérimentales. Mais sa hardiesse a été de chercher et de dénoncer V atome jusque dans les mathématiques. Or cette hypothèse atomistique postule tout ce qu'il s'agit d'expliquer. Un atome d'hydrogène, c'est lliydrogène lui-même en raccourci, avec toutes ses propriétés, et ainsi de suite, chaque aspect de la réalité ne faisant que surajouter des hypothèses et des difficultés. L'atome concentre en soi les problèmes, il ne les résout pas. Cependant cette hypothèse est une hypothèse nécessaire, qui dérive de la constitution même

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de notre connaissance. Cest la destinée de noire esprit de ne saisir dans les choses que ce qui vient de lui, étendue et quantité. Et cest ainsi par une nécessité de sa nature que la science humaine tend à Valomisme.

L'Essai sur l'hypothèse des atomes eût pu s'arrêter là. Et déjà il eût de beaucoup dépassé le point de vue positiviste dans la philosophie des sciences. El sa trace resterait dans la pensée contemporaine, trace qu'il ne serait pas malaisé de retrouver. Mais Mannequin est un métaphysicien né. Il supporte même mal les lisières que le kantisme impose à la spéculation philosophique, et, à la même date que Bergson, quoique d'une autre façon, il s'ellorce de s'en aUranchir. Il va essayer de substituer ù Vatomisme scientifique un alomisme philosophique, c'està-dire un monadisme qui échappe aux diflicultés du premier, et du même coup le iustifie à titre d'apparence.

Comme Bergson, il se place aux antipodes du platonisme, pour lequel le vrai c'est l'immuable. Pour llanne quin « tout est changement, hors de nous comme en nous, depuis la plus subtile et la plus fugitive des émotionfi de Vâme jusqu'aux roches ignées, jusqu'au granit enfoui sous des couches profondes, mais que dissout lentement le travail séculaire des réactions chimiques, qu'emporte en son mouvement constant la terre qui gravite, el qu'agitent tout au moins en ses dernières parties les moindres varia lions des états électriques ou de la température. Et de la réalité profonde du Devenir ce n'est pas, tant s'en faut, la moindre garantie que cette analogie et cette parenté, dont il est le support, entre notre nature et la nature des choses ». Le devenir s'impose donc à la pensée et, par là même, s'affirme comme ayant hors de soi la loi de ses déroulements. Et ce devenir est le devenir de réalités multiples, multiplicité dont notre espace morcelé nous donne la traduction sensible, comme le temps donne celle du changement. Car si l'espace et le temps sont les formes de la représentation, le monde qui s'offre à cette représentation n'a pu s'y offrir qu'autant qu'il s'y prête. Mannequin ici incline de Kant vers Leibniz. M va plus loin : il fonde sur la forme synthétique d'un jugement quelconque la preuve que la catégorie ne s'applique pas à vide, ni

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sur un sensible indifférent, mais sur une diversité réelle qui, pour confuse qu'elle soit, appelle les déterminations que notre esprit lui impose, de sorte que le principe de cause, comme l'espace et le temps, pourrait n'être pas sans parenté avec les lois obscures du réel.

Mannequin se rapproche encore de Leibniz par sa conception de l'harmonie que ce devenir multiple engendre. Mais à llifunionie leibnilienne, décrétée dès l'origine des temps, cl qui ne laisse qu'à Dieu l'efficace, il substitue une harmonie qui se fait sans cesse par l'énergie vivante des choses qui y participent. C'est encore la réalité pro fonde du devenir qui permet à Mannequin de faire an nouveau pas. Car une monade sans fenêtres aurait du premier coup épuisé toutes les virtualités qu'elle contenait, et, ne trouvant pas en dehors d'elle les conditions • d'un changement nouveau, tomberait dans rimmutabiliié. Cette critique du Leibnitianisme est, de tout le livre d'Mannequin, une des parties les plus sûres de durer. Dans, son monadisme à lui, l'individu solidaire de soi est en même temps solidaire du monde, mais d'une solidarité sans cesse agissante èl renouvelée. L'action réciproque des individualités, tel est, en effet, le fondement du changement et de la succession. Là est aussi ce qui peut conférer à la monade une réalité vraie, autre que celle qui lui vient du monde quelle exprime. La condition suprême d'une certaine indépendance n'est donc pas l'isolement, mais l'action échangée, l'association, en sorte que « ce qui rachète l'individu de la Nécessité et, en même temps que lui, en rachète le monde, ce n'est rien d'autre au fond que la Solidarité ». « Par tous les éléments de sa vie inlérieure, l'individu fait donc plus que de restituer au monde qui l'enveloppe timpulsion qu'il en reçoit ; ce qu'à son tour il reporte sur lui, c'est le travail fécond de sa propre synthèse, c'est l'œuvre originale par laquelle, se renouvelant el se faisant lui-même, il entraîne par surcroît dans le mouvement qui l'emporte te tout dont cependant il reste solidaire. » Spontanéité et solidarité sont en résumé la double condition d'un monde réel et harmonieux.

Le kantisme absolu, celui qui, avec Fichte, fait s'évanouir la « chose en soi », peut bien justifier la science en

JHV

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tant quapodidique, mais il en supprime tout rapport au réel, et il en ruine les {ondements en tant que vérilé. Au contraire, avec Hannequin, (ormes de la sensibilité, catégories de rentendement reprennent quelque rapport et quelque proportion avec l'ordre suprême du développement des choses. La grandeur, toutes les propriétés géométriques et mécaniques restant liées aux qualités des choses dont elles deviennent une sorte d'équivalent pensable. La raison doit à ce système d'équivalents nés de Vespril sn certitude. Sans doute, notre conception mécanistc n'atteint les phénomènes qu'en les dénaturant. Elle n'atteint que des apparences, mais du moins des apparences bien [ondées. L'atome, qui ne saurait être un absolu^ est une de ces apparences.

Il laut lire dans le texte ces brillantes déductions dont nous n'avons retracé que les grandes lignes. De ce texte on prendrait une idée insuflisante d'après les quelques citations que nous avons (ailes, tellement sa continuité logique est un élément de sa beauté. Ou bien il (allait entendre Mannequin, le jour de sa soutenance, en possession ce jour-là de tous ses moyens, et se jouant, avec une étonnante maîtrise, au milieu des di((icultés et des problèmes. Il y a de la poésie dans l'ampleur et la belle ordonnance de son plan. Il y en a souvent aussi dans l'expression. Hamelin, dont ht (ormation inlellectuelle et la carrière ont avec celles d'Hannequin tant d'analogie, mettra une sorte de probité intellectuelle à présenter sa pensée sous une (orme aussi aride que possible. L'eûl-il voulu. Mannequin n'eût pas pu ne pas couvrir d'un voile très ample et très riche le raisonnement le plus abstrait. U pensait ainsi. Mais la métaphore, l'image ne (ont pas chez lui, comme chez Bergson, partie de la démonstration. Elles n'ont pas pour objet de (aire le siège de l'esprit du lecteur et d'user peu à peu sa résistance. Elles sont simplement richesse, surabondance, excédent de pensée et de (orce. Sa phrase a toujours de même une plénitude qui semble suivre le rythme d'une respiration longtemps soutenue. M est poète aussi dans le sens où ce mot signi(ie créateur. Quoi que l'on pense de son système, il est de ceux qui, dans un temps où l'on se dé(iait des systèmes,

ont osé créer. Un poète uni à un savant, il y aurait là une dé(iniiion du métaphysicien, si l'on ajoute, comme eût dit Mannequin lui-même, qu'il y a dans la synthèse quelque chose de plus encore que dans les qualités composantes, à savoir le don de les concilier et de les (ondre en une qualité nouvelle.

Que (ût devenue la pensée philosophique d'Hannequin au contact des controverses, en (ace des hypothèses scienti(iques nouvelles, quelle place il eût gardée au milieu de cette phalange de brillants penseurs qui, à son exemple, ont (ait de la réflexion sur la science le commencement, sinon le tout de la philosophie, les cours analysés par M. Grosjean, sans répondre pleinement à celte question, augmentent nos regrets d'avoir vu celte pensée arrêtée en plein essor. En réalité, il n'écrivit plus rien qui ressemble à sa thèse. C'est comme historien de la philosophie qu'il va maintenant nous apparaître.

Ce qui caractérise cet historien de la philosophie, c'est, comme nous l'avons déjà noté, qu'il ne (réquenta que les sommets. H ne se plaît qu'en la compagnie des plus grands penseurs. Quand nous nous répartissions les auteurs du programme de l'agrégation, en vertu d'un accord tacite, les textes les plus di[[iciles, la Physique d*Arislote et les Critiques de Kant tombaient toujours dans son lot. M vécut à la lettre avec Descaries, Leibniz, Spinosa, si souvent il en reprit l'étude. Mais c'est Kant qui était le maître prcjcré auquel il ne se lassait de revenir. Se rendant, la veille d'une opération grave, à la maison de santé d'où il croyait qu'il ne reviendrait pas, il disait à sa (emme, en proie alors à d'autres pensées, qu'il regrettait de mourir avant d'avoir dit sur Kant ce qu'il avait à dire. Mais si ceux-là le tenaient à ce point, il n'eut guère de curiosité historique pour les auteurs de second ordre, pour les précurseurs ou les successeurs, pour ceux qui annoncent ou qui répandent les doctrines des maîtres. H se plaçait au centre des systèmes pour les étudier, pratiquant cette méthode que M. Boulroux louait récemment, essayant de comprendre non du dehors, mais du. dedans. C*est dire qu'il se re(use à expliquer les grandes pensées par de petites causes. Mais, pour cha-

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cune d'elles, il lui demande son secret à elle-même. Très au courant des exégèses les plus récentes, il n'est pas de ceux pour qui le neuf est le critère du vrai. Il remet à sa place, par exemple, qui est pour lui subordonnée, l'interprétation logistique du Leibnitianisme. Les nouveautés, en ces matières, le trouvent sans préjugé ni pour ni contre. Mais il est à ce point le familier et comme le contemporain des maîtres qu'il juge leurs commentateurs d'aujourdliui comme ils les jugeraient eux-mêmes, et pour ainsi dire du haut de leur éternité. Et nous dirons la même chose des nouveautés dogmatiques de ce temps. Il sait admirer, mais il se réserve. Il n'a pas une âme de disciple ; du moins il ne se reconnaît pas de maître véritable depuis Kant. En revanche, il défend Kant contre les déformations que Renouvier lui fait subir. Et en général il prend le parti des grands penseurs contre les objections même traditionnelles. A ce litre l'argument ontologique de Descaries lui tient à cœur. Il fait plus : il les réconcilie malgré eux, à force de pénétrer jusqu'à Vâme de vérité qui a inspiré chacun d'eux. Il a un éclectisme à lui (jui ne réunit pas des ruisseaux épars, mais qui remonte aux sources communes. Sa critique est un approfondissement perpétuel. Il n'est pas de ceux qui, une difficulté étant donnée, la résolvent de leur mieux, puis passent à d'autres besognes. Il étudie toujours les mêmes choses et creuse toujours davantage, évitant de s'entêter dans ses propres idées. Que Von compare, si l'on veut se rendre compte de cet effort jamais lassé, l'exposition quil donne de la méthode cartésienne dans l'histoire de la littérature française publiée sous la direction de M. Petit de Julleville, et le fragment de ces volumes où la même exposition est reprise, — sans être achevée, — pour un tirage à part projeté. Quand de Descartes ou de Kant quelque chose restait obscur ou contestable, il croyait toujours que c*étail lui qui n'avait pas assez compris. Les dernières années de sa vie sont pleines de cette conversation ininterrompue avec les plus grands esprits. Lisant moins, il reprenait sans cesse les mêmes lectures, où il trouvait réponse aux problèmes qui l'intéressaient. A quelqu'un qui lui demandait ce qu'il faut lire de plus actuel sur le problème de Dieu,

il répondait : « Je crois bien que c'est encore Spinosa et Kant. » C'est de cette méditation sans cesse renouvelée des mêmes auteurs que les derniers écrits analysés par M. Grosjean portent la trace. C'est elle qui remplit presque ces deux volumes posthumes.

On y lira cependant de belles pages intitulées Notre détresse morale et le problème de la moralité. Comme tous les grands penseurs, Ilannequin n'aborde le problème de la moralité qu'après les autres et comme une conclusion. Il était déjà très malade et on pouvait le croire même plus près de la mort qu'il n'était en réalité, quand il fit, à Lyon, la conférence qui porte ce titre. Elle remua profondément l'auditoire auquel il semblait tout à la fois qu'il entendait le testament d'un noble esprit et qu'il était initié au secret d'une force d'âme que tous admiraient. De cette émotion ressentie le doyen Clédat, sept ans après, apportait encore l'écho sur la tombe de notre ami. Il avait parlé de détresse, lui le vaillant et l'optimiste, et dans le sens le plus plein du nîot : « // n'y a de détresse que quand on ne lutte plus. » Et il en avait analysé les causes avec une pénétration et une science des choses morales qu'il n'avait pas encore révélées. Il ne nous abat que pour nous relever d'ailleurs. Sa large sympathie pour ce qui n'est plus n'entame en rien sa foi dans les droits et l'avenir de la raison. Sa démonstration émue s'achèvera en un hymne à la bonne volonté et à la raison qui ne font qu'un. Là cependant aussi il dépasse Kant et se libère du formalisme. L'universalité toute formelle du devoir devient en effet, avec lui, le devoir de s'affranchir de l'individuel, de se renoncer, et, allant plus loin, il ajoute : de se donner.

Plusieurs formules dans cette leçon ont un accent religieux, parfois même chrétien. Mannequin fut toute sa vie un penseur très libre, mais sans fanatisme à rebours. Rien, d'autre part, n'est plus loin de lui que le dilettantisme. Il vit à la lettre, dans sa méditation métaphysique, de la vie du tout, et, dans la vie quotidienne même, fait Veffort qu'il vient de nous confier pour oublier qu'il est un être individuel, un être de désirs et de souffrances. Y eut-il jamais, en un sens, attitude plus religieuse ? Mais

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elle ne s'accompagne ^ chez Hannequiny d'aucune myslicité ni d*aucun frisson. Il est religieux à la manière de ce Spinosa pour lequel il se sentait de plus en plus d'inclination. Mais pour ceux qui n'ont pas cette religion-là^ il ne trouve pas mauvais quils en aient une autre qui les illumine, eux aussi^ de la pensée de Vuniversel. Théoriquement, il y a place pour lui, dans la philosophie, pour une critique de la religion ; pratiquement, sn magnanimité naturelle le porte vers tout ce qui est sincère. Il aima, entre tous ses disciples, de jeunes prêtres qu'il entretenait, sans avoir à se contraindre pour respecter leur (oi, dans le culte de la raison et des saints de la pensée. Il aimait^ par-dessus tout, leur désintéressement. Ils étaient des disciples de bonne volonté, pour qui la philosophie ne faisait ni la carrière ni l'avancement. Il aimait leur courage intellectuel, leur pur amour du vrai, ajoulerai-je je ne sais quoi de noblement ingénu qu'il avait de commun avec eux. Et il s'intéressa passionnément aux problèmes relatifs à l'orientation de la pensée catholique qui, en ces dernières années, s'agitaient dans leurs belles consciences. Il g avait là pour lui une façon de s'abstraire de son point de vue propre et de vivre les plus nobles des sentiments d'autrui, conforme à la fois à son penchant et à sa doctrine. C'est l'un de ces jeunes prêtres qui a écrit sur lui l'étude religieuse, elle aussi, par le degré et le ton de l'émotion que l'on trouvera après cette préface.

Cependant, le mal dont souffrait Mannequin avait fait, depuis les premières atteintes et depuis les diagnostics menaçants de l'année 1889, de lents et sûrs progrès. Les crises étaient plus fréquentes, plus cruelles. La science était à bout de ressources, et une opération semblait d'abord contre-indiquée. Des séjours prolongés chez les Frères de Saint-Jcan-de-Dieu avaient été sans résultai appréciable. La fin approchait. Les chirurgiens lyonnais, qui savaient quel homme s'en allait, tentèrent alors l'impossible et, quand Mannequin n'avait plus que quelques heures à vivre, ils lui rendirent six ans de vie. Ils les lui rendirent grâce aux soins dont l'un d'eux, le docteur Bérard, continua de l'entourer. Nous lui devons en partie les dernières années de notre ami. Mannequin s'était

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approché de la mort avec sérénité, lui qui aimait tant la vie. Il ne devait plus cesser maintenant d'en sentir le frôlement. Car le mal, d'abord localisé, gagna année par année tous les organes dont la résistance s'affaiblissait Mais sa vaillance, si longtemps soutenue, demeura intacte, même quand la déchéance physique devint apparente. Il parlait, avec bonne humeur, de la petite voiture dans laquelle bientôt on le traînerait. Je l'ai cependant entendu se plaindre une fois. Il avait dû renoncer à faire passer les examens oraux de l'agrégation, ce qui était pour lui une dure privation et un aveu douloureux d'impuissance. Rencontrant un collègue la serviette sous le bras, ce symbole du travail et de l'activité d'autrui lui fit faire un retour sur lui-même. L'excellent professeur qu'il fut ne voyait pas pour l'instant de bonheur au-dessus de celuilà : avoir une servielte sous le bras, et il se désolait de ne pouvoir plus supporter le poids de la sienne. C'est la parole la plus amère qui, devant moi, soit sortie de sa bouche.

Tous s'ingéniaient d'ailleurs à honorer cette fin de vie, et à panser chez Mannequin la cruelle blessure de n'avoir pu remplir sa destinée et aller donner au Collège de France l'enseignement pour lequel il semblait fait. L'affection de ses collègues et de ses étudiants prenait un caractère de vénération. Il exerçait sur les uns et sur les autres une magistrature consentie par tous. De sa figure amaigrie, au teint fiévreux, tant de bonté et d'intelligence rayonnait toujours ! El sa voix de perpétuel mourant gardait des accents si chauds ! Il eût pu se passer de ce surcroit d'autorité que donne au moindre être humain le voisinage de la mort. Il lui devait cependant je ne sais quoi d'auguste qui s'ajoutait à sa séduction naturelle. On éprouvait, en face de lui, un sentiment complexe, une angoisse se mêlant à la joie toujours grande de l'entretien, quand on savait que celui qui répandait tant de vie autour de lui n*en avait plus pour lui-même.

Ses étudiants en particulier l'écoutaient avec un recueillement qu'un frisson traversait. Il leur fut fidèle jusqu'au bout. Quand ses forces ne lui permirent plus d'aller à la Faculté, son pauvre corps s'inclinant de plus en plus sur

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le côté blessé, les étudiants vinrent chez lui. Ce {ut d^abord une exception, puis la règle, La dernière année, il ne pouvait plus du tout sortir. Il se traînait péniblement dans son salon Iranslormé en salle de cours. Mais une (ois là, en présence des étudiants, sa pensée le soutenait et Vemportail aux hauteurs coutumières où aucune douleur physique ne Vatlei(jnait plus. Il se donnait sans compter en ces heures suprêmes d'enseignement, prolongeant une leçon une après-midi entière, sau/ à payer cher ensuite sa généreuse imprudence, et laissant à ses auditeurs V inoubliable exemple d'un esprit momentanément aljranchi de tout lien avec un corps douloureux.

De même, il ne cessa de travailler que pour mourir. A peine, à la fin, s* il pouvait arracher à la souffrance deux heures par iour. Il quittait courageusement sa chaise longue et s'asseyait à sa table de travail. Et c'est dtms ces conditions qu'il écrivait des articles et pensait à des livres f Le fragment sur Descartes, que Von trouvera dans ce recueil, porte la date du 3 fuillet, avant-veille de sa mort. Car il datait ainsi tout ce qu'il écrivait, les fours où il pouvait écrire. Et sa belle et mâle écriture, presque sans rature, tant sa pensée était de belle venue et tant il avait, pour la mûrir, de loisir forcé, donne, fusqu'à la dernière ligne, cette impression de force et de sérénité que, par une ironie de la nature, tout son être contribuait à donner.

C'est à Pargny, dans son village natal, là même où il comptait venir l'attendre un peu plus tard, que la mort Vatleignit. Tous les ans, il y venait chercher la réparation impossible de ses forces. On le voyait tou fours partir avec la crainte de ne pas le voir revenir. Mais, comme on avait passé quinze ans à redouter de le perdre, on avait pris aussi l'habitude d'espérer contre toute espérance. Une année il ne revint pas. Une dernière crise, semblable à beaucoup qui l'avaient précédée, eut raison de son organisme épuisé par une longue lutte. Il mourut! le o fuillet 1905, Avec lui disparaissaient un des esprits les plus hauts et une des âmes les mieux trempées qui aient honoré la philosophie et l'enseignement.

Haymond Thamin.

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