‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 6 sur 319 · SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

SON ŒUVRE

A. Hannequin qui s'en allait hier, avant quarante-neuf ans, en pleine journée de travail et d'espérances, ayant largement et vaillamment semé, au moment de lier sa gerbe riche et lourde, était peu connu en dehors de l'Université et des hommes qui s'intéressent chez nous aux choses de la philosophie. Mais ceux qui le connaissaient le tenaient en haute estime : ses chefs savaient qu'on pouvait en attendre beaucoup, ses collègues l'adoraient, ses élèves s'enorgueillissaient de lui. Premier agrégé à un concours, celui de 1882, dont les concurrents s'appelaient Pierre Janet, Durkheim, Picavet, après un court passage aux lycées de Bar-le-Duc et d'Amiens, il était nommé à la Faculté de Lyon en 1884. Il y a enseigné vingt et un ans. L'éclat de ses débuts, la vigueur et la nouveauté de son enseignement, l'accueil fait en Sorbonne à ses thèses présageaient une belle carrière de professeur et une belle œuvre de philosophe. Si toutes les promesses, à beaucoup près, n'ont pas été tenues, si le cursus honorum a été moins éclatant, si l'œuvre surtout n'a pas eu l'étendue et le retentissement qu'elle devait avoir, qui plus que lui et plus vite s'en est aperçu et en a silencieusement souffert ?

Juste dans le temps où, maître de sa pensée, ses jeunes gens conquis, — j'allais dire séduits, — il s'apprêtait à utiliser, pour deux ou trois grandes constructions d'idées, de précieux matériaux diligemment amassés, vers 1890, il était soudainement atteint dans un des organes vitaux. « Dès la première atteinte, dit M. Brunot, il fut condamné. Et j'entends encore le glas des paroles qui tombèrent, il y a quinze ans, de la Bouche des médecins, après la première consulta-

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tien. Dans un an il ne serait plus ! Quand je confiai autour de moi ce funèbre pronostic que j'avais dû recevoir seul» ce fut une épouvante universelle, comme si un deuil commun commençait. » On put cependant conjurer le mal jusqu'en 1899. Il fallut alors recourir à la chirurgie : sur les instances de son ami le professeur Lépine, le malade y consentit ; une opération fut faite par le professeur Poncet et le docteur Bérard, et réussit. L'énergie de Mannequin fit un second miracle : à peine sorti de l'hôpital et quand tout le monde parlait de retraite et de repos, on le vit fort d'une rare \olonté, décidé à se survivre, à continuer la tâche professionnelle moins pour lui que pour celle dont l'avenir le tourmentait, s'aidant des deux dévouements admirables de sa femme et de son médecin, tenter un grand effort pour remonter dans sa chaire, travailler, reprendre tous ses enseignements, écrire encore des commencements de livres, maintenir l'âme et la pensée au-dessus des ruines irréparables de l'organisme, attendre la mort debout.

Plusieurs de ses collègues de Lyon avaient été appelés à Paris. Par affection autant que par ambition, il rêvait de les aller retrouver. Il ne pouvait plus être question de l'Ecole normale ni de la Sorbonne : il se tourna vers les chaires du Collège de France plus hospitalières aux valétudinaires. La mort de P. Laffite laissait vacante celle de Vhistoire générale des sciences. Il avait des titres très particuHers : il posa sa candidature. La tournure que prit l'affaire l'aida à se consoler d'un échec qui n'avait rien du tout de déshonorant. Avec des précautions de toute heure, grâce à des conspirations de sollicitudes autour de lui, il conservait assez de vie pour faire à peu près son service à la Faculté. Les alertes étaient fréquentes, parfois angoissantes ; mais tant de fois déjà il était sorti vainqueur, qu'on avait fini même autour de lui par s'illusionner. On se fiait que, dans ce terrible duel, le tenace lutteur longtemps encore aurait le dessus. Le dernier hiver fut moins bon ; le pauvre infirme dut partir un peu plus tôt pour son village natal dans la Marne. C'est là, à Pargny-sur-Saulx, que, le 5 juillet 1905, il est mort, presque subitement, d'une crise pareille à toutes les autres, au milieu de ses camarades d'enfance heureux de le revoir et de le fêter à chaque retour, dans la petite maison de famille qu'il finissait d'aménager pour ses années de repos, suivant de près sur le chemin de l'humble cimetière sa f( bonne vieille maman » partie sans lui un matin du dernier mois de janvier.

l'historien de la philosophie

Chargé d'un cours d'histoire de la philosophie qui devint plus tard un cours d'histoire de la philosophie et des sciences, A. Hannequin s'était tout de suite porté vers un groupe de philosophes qui furent, plusieurs, des créateurs ou des professionnels de sciences, tous au moins des curieux de problèmes et de méthodes scientifiques : Descartes bien au centre 1; en avant ses véritables précurseurs, non pas du tout les médiocres philosophes de la Renaissance, mais les algébristes et les géomètres du xvi« siècle et du xvii« commençant, Galilée aussi et les physiciens bénéficiers de la « physique galiléienne » ; et plus loin, dans son prolongement, continuateurs de sa révolution, héritiers de sa méthode et chacun d'une partie de sa pensée, V intellectualisme sans doute de Spinoza et de Malebranche, mais aussi le criticisme de Leibnitz et de Kant. Il avait projetés de publier toute une série de volumes qui auraient renouvelé et vivifié l'intelligence un peu abstraite qu'on a en France

1. Le premier livre qu'il ait pensé à écrire était déjà consacré à Descartes. Hannequin était encore étudiant à la Faculté des lettres de Besançon ; l'ouvrage, peu connu, fut publié chez Dupont sous le nom et sans doute avec la collaboration de Ludovic Carrau. son maître d'alors, et un maître pour lui très bon. — A Lyon, les exigences des programmes de licence et d'agrégation l'avaient obligé à s'occuper fréquemment de philosophie grecque. Aristote plus encore que Platon l'attirait. Il y trouvait dès lautiquité le type de philosophe et de philosophie qui le charmait si fort chez les modernes dans lœuvre de Leibnitz. et qui l'excitait de préférence à la recherche de problèmes relevant à la fois dune physique et d'une métaphysique. De son effort dans cette direction, où il n'allait d'ailleurs que par devoir prof^ sionnel, il reste une pénétrante et délicate étude sur la morale d'Arlstote (Aforolc à Nlcomaque (Dixième livre). Introduction de 82 pa««s Hachette). i**»*^.

2. Je tiens à remorcler Ici M"" Hannequin qui m'a autorisé à prendre connaissance des manuscrits existants, et M. Chabot, qui a bien voulu faire profiter cette étude de ses remarques et de ses souvenirs personnels. J'ai une dette toute particulière à acquitter envers M. l'abbé Sarry qui fut le fidèle disciple de Hannequin pendant les dix dernières années, n m'a libéralement ouvert le « reliquaire » où sont pieusement déposés les cahiers de Descartes, de Spinoza, de Leibnitz. de Kant le cours de métaphysique, etc. J'ai puisé sans scrupule dans ce trésor de riche : lul-m«me m'écrivait : « Je suis sûr que cet hommage rendu à la mémoire de Hannequin ne lui serait pas désagréable. » — Les textes entre guillemets appartiennent aux œuvres publiées, ou encore inédites avant le présent volume, sept ou huit à des comptes rendus qui n'ont pas été recueillis ou à des lettres ; pour les notes de cours abondamment utilisées. Jai reproduit l'idée et les mots aussi exactement que possible, sans oser pourtant mettre la formule au compte de Hannequin luimfme.

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de ces philosophies cartésiennes déjà distantes, moins faciles à comprendre qu'il ne parait, souvent mal comprises, combien pourtant riches, encore inexplorées, et toujours actuelles, si elles sont pour quelque chose dans la plupart des problèmes qui continuent de se poser à nous et sous la forme même où ils se posent.

Des deux méthodes de l'histoire de la philosophie dont Tune considère un système <« comme une chose achevée, parfaite, définitive, abstraction faite des tâtonnements, des efforts successifs qui en amenèrent progressivement dans le temps la réahsation », et dont l'autre, au contraire, s'efforce de mettre en lumière » Vhistoire du système, c'està-dire sa formation, ses progrès, sa croissance, bref son évolution et sa vie », c'est bien la seconde, disait-il, qui avait ses préférences. 11 le disait sincèrement ; et, à l'occasion, il appliquait sa science des textes, qui était très sohde, et sa conscience de chercheur, qui était très scrupuleuse, à établir la genèse chronologique des doctrines, à retracer leur devenir complexe, à saisir leur individualité contingente et à marquer leur authentique fîhation. M^is pcut-élie n'auraitil pas fallu trop le presser là-dessus : il estimait déjà cette recherche historique moins nécessaire même avec Kant, moins encore avec Descartes et Spinoza; personnellement il ne s'en servait guère qu'avec Leibnitz, et en réalité l'historique même de la philosophie de Leibnitz lui paraissait surtout démontrer que « les grandes directions de sa pensée n'ont guère varié, qu'ell'S furent fixées et coordonnées de très bonne heure ».

Vhistoire des doctrines l'intéressait ii coup sûr, mais autant surtout qu'elle lui permettait de les mieux comprendre, d'en embrasser toute l'étendue et U portée, de marquer la signification des idées et des formules, de voir par où les parties font un tout. Les maltresses pièces trouvées, isolées, tenues en mains, éprouvées longuement au contact des textes, il avait hâte de remonter la machine, de la faire fonctionner, d'nrriver à une reconstruction où son esprit synthétique se plaisait à faire saisir la haison des idées génératrices, l'âme secrète du système, l'orientation et les sinuosités de ses développements internes et externes, l'unité profonde de l'ensemble et des parties. Il ne se serait pas contenté de noter des faits, — tous les faits, — et de collectionner des textes, — tous les textes, — et, le sens et la valeur de chacun d'eux critiquement établis, de les laisser eux-mêmes se lier et s'expliquer les uns par les autres. Il intervenait volontiers ; il les

questionnait, et il les obhgeait à répondre à ses questions qui étaient celles que les philosophes se sont poséesv et celles aussi qu'il se posait à lui-même et qu'il entendait se poser autour de lui. Historien, mais philosophe plus encore qnliistorien, l'histoire de la philosophie n'était pas seulement chez lui liée à la philosophie elle-même : elle était pour lui le meilleur moyen de philosopher, de <. dégager et achever les parties de l'œuvre de chaque penseur qui sont viables et fécondes i », - .. ce par quoi, écrivait-il, elles contmuent à être pour nous une manière de penser )> Il ne voulait pas seulement qu'elle satisfit une légitime curiosité d'érudit ou qu'elle procurât une sensation d'art et de beauté, mais qu'elle aidât à poser plus justement, à débattre avec plus de largeur et de sérénité les problèmes aussi de 1 heuî-e présente, et les problèmes qui sont de toute heure -- c'est-à-dire à bien penser, à mieux penser. Il croyait au sérieux de la philosophie et des philosophes, à l'eflficacité de leur effort pour élaborer la Vérité, perennis philosophia ; et que l'histoire de cet effort, infiniment noble et émouvante n'est rien moins que l'histoire des tentatives par lesquelles la Raison dans l'homme a pris conscience d'elle-même de son pouvoir et de son devoir. '

Les concepts fondamentaux des grandes philosophies tiennent le plus souvent dans quelques textes peu nombreux et vite connus, qu'il faut savoir lire lentement et relire souvent, qu'il faudrait ruîniner à loisir. C'est que l'histoire de la phUosophie n'est pas, à beaucoup près, une histoire comme les autres : elle veut plus de réflexion encore que d érudition. Les doctrines, quelles qu'elles soient, suffisent â s éclajrer et à se démontrer par elles-mêmes ; un système porte en soi toute sa lumière et toutes ses preuves • il v a un centre par où il est vérité, il faut le chercher et le trouver : la seule exégèse qui vaille ici est Vexégèse interne. Ou SI 1 on est en droit d'attendre quelque secours du dehors, c est d ordinaire vers l'histoire des sciences contemporaines de cette philosophie ou un peu antérieures qu'il faut se tourner et encore vers les philosophies auxquelles cette philosophie est apparentée, en la rattachant à ce que Tarde appelait son (.arbre généalogique ». La biographie, la psychologie individuelle la connaissance de l'homme et du milieu social ont leur utilité aussi, mais plus modeste, et conduisent vite à des interprétations trop faciles et trop ingénieuses ; elles

édUeuî!)*'^"''' ^'"'"' ^''''*''"'' ^' ^« Philosophie, p. 2. ^FéUx Alcan.

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posent plutôt les problèmes qu'elles ne les résolvent. Et ce n'est pas Hannequin qui se souciait d'expliquer, môme seulement " en partie », l'idéalisme de Descartes «< par la complexion chétive qui l'obligeait à séjourner au lit, où il dut souvent éprouver ces états vagues qui sont intermédiaires entre le rêve et la perception i », ou la philosophie de Hobbes par les frayeurs de sa mère au temps du désastre de l'invincible Armada. Il n'aurait pas non plus admis « sans peine que la formidable scène de l'excommunication de Spinoza et l'affreux assassinat de son ami, le grand homme d'Etat de Witt, ont exercé sur la vigueur et la profondeur de la pensée de ce philosophe reclus une influence beaucoup plus grande que la lecture du philosophe Descartes » ; et il savait qu'il y a pour faire comprendre l'œuvre si curieuse de Malebranche d'autres raisons tout de même plus sûres et plus immédiates que son « amour pour la solitude et son horreur pour le monde ». Il croyait, avec l'un des maîtres de l'histoire de la philosophie, plus simple et plus vrai d' « expliquer l'auteur par lui-même, ses idées générales par ses doctrines particulières et ses doctrines particulières par ses idées gêné- * raies 2 ». — De tout ce long labeur, c'est à peine s'il est venu au public de rares et brefs morceaux, fragments disjoints d'un monument qui n'a pas été bâti, et dont les souvenirs et les rédactions de ses élèves ne permettent guère que d'entrevoir les grandes lignes.

Hannequin estimait qu'au bout de trois siècles d'une activité spéculative intense et de conquêtes sur la nature vraiment inouïes, dans la mesure où notre science et notre philosophie peuvent se réclamer d'un homme, cet homme est René Descartes. Le père de la Révolution française, écrivait Michelet. Bien mieux ! c'est le père de toute la pensée moderne qu'il faut dire : u Notre philosophie est idéaliste : elle est née du Cogito. Notre science est mécaniste : Descartes, en réduisant à l'étendue tout ce qui n'est pas l'esprit, a fondé la mécanique. » C'avait été un de ses étonnements qu'il se fût trouvé de notre temps des hommes pour croira, ou pour paraître croire, à la revic des philosophies scolastiques, des anciens ou des nou\eaux thomismes. « 11

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