‹ Études d'histoire du Moyen Âge, dédiées a Gabriel MonodChapitre 142 sur 340 · EDOUARD FAVRE · texte numérisé non relu

EDOUARD FAVRE

famille de Bérenger a fait l'objet de nombreuses recherches ' ; nous croyons cependant pouvoir compléter sur quelques points ce qui a été dit et rattacher à cette race deux personnages qui ont joué un rôle sous le règne du roi Eudes : Rodolphe, abbé de Saint-Bertin et de Saint-Vaast, et un comte Hucbald sur lequel deux diplômes qui nous ont été récemment communiqués ont attiré notre attention.

Un comte Unroch est mentionné à l'époque de Charlemagne comme un grand personnage de la cour' ; en 806, il est missus dominicus" ; il était très riche ; ses biens étaient situés pour la plupart dans les contrées qui environnent la Meuse "^i à la fin de sa vie, il se retira dans l'abbaye de Saint-Bertin où il se fit moine '-. Ces quelques traits de la vie d'Unroch, les seuls que nous connaissions, sont importants à noter ; sa richesse, sa piété, l'intérêt qu'il portait à Saint-Bertin, se trouvent chez ses descendants.

Il eut trois fils : Bérenger '% marquis de Toulouse, qui mourut jeune (835); Adalard, abbé de Saint-Bertin''; enfin Evrard, duc ou marquis de Frioul •^.

Adalard fut nommé abbé de Saint-Bertin en 844 ^, cette abbaye lui fut enlevée en 859 parce qu'il avait favorisé l'invasion de Louis le

1 . Diimmler, Gesta Berengarii, p. i 2 et suiv. ; — le même, Gesch. des ostfrsnkiichen Reichs, passiin.; — Wenck, Die Erhebung Arnulfs, Leipzig, in-8, p. 68 ; — le même, Das frxnkische Reich iiach dem Vertrage von Verdun, Leipzig, i85i, in-S, p. 3 jo.

2. Einhard, Viia Karoli, chap. 32 ; — Einhard, Annales, ann. 811, dans les Mon. G'erin., SS., t. 1, p. 198.

3. Mon. Germ.. LL., t. I, p. i 3 7 ; — Histor. de Fr., t. V, p. 692 ; — Wenck, Die Erhebung Arnulfs, p. 69 n.

4. C'est ce qu'on peut conclure de rénumération des biens de son fils Evrard contenue dans son testament, voy. ci-après.

. 5. Fo\qu\n, Chartulariiun S/^/u'ense, éd. Guérard (Documents inédits), p. iio: « Hunrocus, <i in monasterio Sithiu comam capitis deposuit, monachicumque habitum, jugo se Christi « submittens, assumpsit ; et, quia cornes erat ditissimus, hereditatis suae maximam paitem pre- « fato monasterio est largitus. «

6. Wenck (ûi'e Erhebung Arnulfs, p. 69 n.) a prouvé que Pertz avait à tort corrigé le texte de la Vita Ludovici ch. 57 et que seul le texte donné par les manuscrits est exact : c Beringarii, Hunroci quondam comitis filii. ù Voy. sur Bérenger, Mabille, Le ro-jaurne d'Aquitaine et ses marches sous les Carlovingiens, Toulouse, 1870, in-4, p. 33 ; il fait encore et à tort de Bérenger un fils d'Hugues comte de Tours.

7. Folquin, Chartulariuin Sithiense, éd. Guérard, p. 92 et i i o : « Hujus autem |Adalardi] pater Hunrocus ». — Schroers (Hinkmar Erzbischof von Reims, Fribourg en Brisgau, 1884, in-8, p. 565), fait à tort de cet Adalard un neveu d'Evrard. La parenté de l'abbé Adalard et du comte Adalard, le rival de Hugues l'Abbé, n'est qu'une vraisemblance, mais n'a pas été prouvée encore. Kalcksiein, Abt Hugo, dans les Forschungen zur deutschen Geschichte, t. XIV, p. 40 n° 4 ; — Wenck, Das frxnkiiche Reich, p. 3 5o, n" 1.

8. Translatio S. Calixti,c. 3, dans \ei AA. SS. BolL, Oct., t. VI, p. 444 et dans les Mon. Germ., SS., t. XV, p. 419: « Ea igitur tempestate fuit vir nobilissimis Francorum natalibus <( oriundus nomine Evrardus ducatum Foriiulensis sub glorioso principe Lothario... nobiliter <t adminisirabat. » — Sedulius [Mon. Germ., Poelx latini medii sévi, t. HI, p. 221) appelle Evrard : « Hunroci proies »; Diimmler, Gesta Berengarii, p. i 7, et Geschichte des ostfrxnkischen Reichs, t. I, p. 119.

9. Annales Blandinienses^ dans les Mon. Germ., SS., t. V, p. 25.

LA FAMILLE D'EVRARD MARCtUlS DE FRIOUL iS^

Germanique dans le royaume de Charles le Chauve; en 86 1, elle lui fut rendue ' ; il était aussi abbé de Saint-Amand ; c'est là qu'il mourut (3 février 864) et qu'il fut enterré '.

Evrard avait épousé Gisèle, fille de Louis le Pieux ; il reçut de Lothaire h'"" la marche de Frioul ; il possédait lui-même, ou par sa femme-', outre ses biens en Italie et en Alémanie, de grands domaines sur la Meuse, dans la Hesbaye, le Condroz, la Texandrie et \e pagus Moilla^ puis d'autres, plus à l'ouest, dans les environs d'Arras et de Tournai, en Ostrevant, dans le Mélantois : Cysoing, Camphin-en- Carembault, Somain en Ostrevant, Vitry en Artois, etc. '. . .

Ses richesses, le rôle politique qu'il jouait firent de lui un des personnages les plus importants de son époque ; il jouissait d'une haute culture intellectuelle; les nombreux ouvrages énumérés dans son testament sont une preuve de son goût pour les choses de l'esprit; il entretenait des rapports avec Hraban Maur, archevêque de Mayence, avec Hincmar, archevêque de Reims, et avec d'autres lettrés encore ^ ; enfin, nous avons une preuve de sa piété, attestée déjà par une lettre d'Hincmar *^' : il fonda, dans le diocèse de Noyon, l'abbaye de Cysoing ', et il y fit transporter, en 854, les reliques de saint Calixte qu'il avait obtenus du pape ; il mourut en Italie en 864 ''.

Il laissait un fils aîné Unroch " qui lui succéda dans la marche de Frioul et qui ramena d'Italie à Cysoing la dépouille de son père "\ Unroch ne vécut pas longtemps, il ne laissait pas de fils, et le second fils d'Evrard, Bérenger, succéda à son frère en Frioul ; ce Bérenger fut le compétiteur de Gui de Spolète au trône d'Italie.

Evrard laissait encore deux autres fils, Adalard et Rodolphe, et trois filles. Nous ne savons rien d'Adalard si ce n'est qu'il hérita de son

1. Folquin, Chart. Sith., p. 107-110 ; — Dùmmler^ Gesch. des osifr. Reichs, t. I et II passim.

2. Annales Elnonenses majores, et Annales Blandinienses, ann. 864, dans les Mon. Genn., SS., t. V, p. 12 et 24 ; — Folquin, Chart. Sith., p. 109-110.

3. Voy. son testament et les donations de Gisèle dans d'Achery, Spicilegiuin, t. XII, p. 490 et suiv.

4. Voy. sur ces biens, Wenck, Die Erhehung Arnulfs, p. 68 ; — Diimmler, Gesta Berengani, p. 17-18 ; Geschichte des ostfrœnkischen Reichs, i. I, p. 211 et t. III, p. 14-15.

5. Dummler, Gesch. des osifr. Reichs, t. I, p. 333; — Sclirœrs, Hinkmar, p. 100, p. 521 no 48, p. 523 n» 68, p. 565 n° 26.

6. Schrœrs, ouvr. cité, p. 523 n" 68 : Hincmar écrit à Evrard: <■ laiidans ipsius devotionem « erga Deum principumque unanimitatem et ecclesiasticae pacis studium. »

7. Dépaitement du Nord. — Translatio S. Calixti citée plus haut.

8 Dummler donne comme date de sa mort 864 ou 865 ; — Schrœrs, ouvr. cité, donne la date précise.

9. Dummler, Gesta Berengarii, p. 18; — André de Bergame, Chronicon, dans les Mon. Gerni., SS., t. III, p. 23 5 : « Imperator Foroiulanorum Ebheiardo principem constiiuit. Eo << defuncto, Unhiocli filio suo principatum suscepit » Unroch vivait encore en 871.

10. Comme le dit Gisèle dans un acte, d'Achery, Spicilesiuin, i. XII, p. 497.

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père, entre autres biens, de Cysoing, ce qui permettrait de supposer qu'il avait embrassé la carrière ecclésiastique, car Evrard, respectueux comme il l'était des droits de l'Eglise, n'eût pas confié son abbaye à un laïque. Adalard figure encore dans un acte de 870'. A sa mort, Rodolphe hérita de Cysoing et des reliques qui s'y trouvaient' ; il avait embrassé la carrière ecclésiastique; comme son frère, il hérita d'Evrard et de Gisèle des biens dans le nord ; il est probable qu'il y joignit ceux d'Adalard et qu'il devint ainsi un très riche propriétaire dans les régions énumérées plus haut.

Quel rôle a joué ce Rodolphe, le cadet des fils d'Evrard ? Riche comme il devait l'être, petit-fils d'un empereur carolingien, fils d'un marquis très puissant et très riche, abbé très pieux -% il serait extraordinaire qu'il eût disparu de l'histoire sans laisser d'autre trace que la donation ^ qu'il fit, par son testament, à l'église de Reims de son abbaye de Cysoing et des reliques qu'elle renfermait. Si l'on ajoute que Rodolphe a vécu longtemps, puisqu'il n'est mort qu'à la fin de l'année 891 ou au commencement de l'année 892 -\, cette disparition devient tout à fait improbable.

A cette même époque, le 5 janvier 892 '•, mourait un nommé Rodolphe qui, lui aussi, avait embrassé la carrière ecclésiastique, qui était abbé de Saint-Vaast et qui avait succédé comme abbé de Saint-Bertin à Foulques lorsque celui-ci fut élevé à l'archevêché de Reims (882- 883); à la mort de l'empereur Charles III (888), pour sauver la légitimité carolingienne, il avait, avec Foulques et Baudoin II comte de Flandre, offert à Arnoul roi de Germanie, comme lui étant dû, le royaume franc de l'Ouest ; sitôt qu'Eudes avait été reconnu par Arnoul il s'était réconcilié avec lui.

1. D'Acheiy, ouvr. cité, t. XII, p. Soi ; une autre charte non datée se termine ainsi : « actum Cisonio régnante Karolo rege gloriosissimo. Sig. Adelardi ejusdem loci senioris. » Des quatre fils d'Evrard ce sont Adalard et Rodolphe qui héritent des propriétés dans le nord; ce sont eux qu'elles concernent ; aussi Gisèle leur mère les nomme-t-elle ensemble dans l'acte de donation pour sa sépulture, d'Achery, ouvr. cité, p. 497.

2. Flodoard, Hisloria Remeinis eccks'ise, liv. IV, c. I, dans les Mon. Germ.,SS., t. XIII, p. 5 58 : « Evrardus marchio sancti Calixii papae et martiris venerabile corpus a Romana sede « impetraverit atque in eius honore monaslerium in predio suc constituerit. QjJod predium « post eius obitum ad fiiium ipsius Rodulfum abbatem heredilario ïure devenerit. »

3. Flodoard, liv. IV, c. 6, ibidem, p. 569 : « Rodulfus vir dévolus. »

4. Cette donation est mentionnée trois fois dans Flodoard, p. 5 58, 56o, 569. Dans sa lettre à Foulques (I. IV, c. 2, p. 56o) le pape fait erreur, ce n'est pas Rodolphe mais Evrard qui a fondé le monastère.

5. Ces dates ressortent des lettres citées par Flodoard: Foulques, dans la seconde lettre qu'il adresse au pape Formose, le consulte sur les difficultés que rencontre la donation qui lui a été faite de Cysoing ; il n'avait pas consulté son prédécesseur. Or, Formose n'est devenu pape qu'en septembre 891 et il répond à Foulques dans une lettre peu postérieure au 3o avril 892.

6. Ann. Vedast., ann. 892 : « Rodulfus abba et levita obiit nonis januarii. » Voy. sur Rodolphe abbé de Saint-Vaast et de Saint-Bertin, les Annales Vedast., le Cartulaire de Folquin et Ed. Favre, Eudes, p. 99-100^ 119, i36, iSg.

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