Histoire littéraire de la France, X, p. 5oo
2. Voici la partie la plus caractéristique du texte de Guibert : « Et considerandus etiam.sub « hac occasione, piurimus quidem, sed non perniciosus error, qui Gallicanas praecipue de sanc- " toruni corporibus obsedit ecciesias ; istis illum, istis eumdem, seu manyrem, seu confessorem se '< habere jactantibus, cum duo loca non valeat occupare integer unus. Quod totum contentionis « maluni inde suniit originem quod sancti non permittuiitur liabere dcbiia? et immutabiiis sepuilura; « quietem. » A rapprocher de celte remarque si sensée celle que Guibert formule sous une forme légèrement différente au ch. iv du livre l"'"' du De pignoribus : « Sed haec omnia a perversitaie " radicis eniergunt, qiia; non est alia quam quod eisdem adimitur quod communi sorte debuc- « rat oninis commereii humana natura. n
haute portée et qui en présagent de plus significatives encore, car dans cette voie les pentes sont rapides, entraînant celui qui s'y risque plus loin qu'il ne le souhaiterait.
Ailleurs, le chroniqueur signale la fraude d'un abbé qui s'était gravé une croix sur le front et que ce subterfuge n'empêcha pas de devenir par la suite évêque de Césarée (747 B.); il blâme les marques puériles de vénération dont les populations entouraient Pierre l'Ermite, au cours de ses tournées de prédication (705 A). Il reproche à Foucher de Chartres d'avoir admis la réalité des stigmates d'un certain nombre d'imposteurs et il explique les moyens employés pour préparer ces prétendus miracles (821 D), En somme, Guiberl est sans contredit celui des historiens de la Croisade chez lequel les préjugés et les calculs sont le moins choquants. On est surtout frappé de voir qu'il ne retranche et ne dissimule rien de ce qui peut paraître défavorable aux croisés ou à leurs chefs. Une telle impartialité est remarquable : elle prouve que notre auteur n'était pas seulement inspiré, comme on l'a prétendu — M. de Sybel par exemple, — par le souci des intérêts de sa caste et de son état.
Après cela, il peut admettre, contre le même Foucher de Chartres, l'authenticité de la sainte lance, en faveur de laquelle il se contente d'invoquer, du reste, le grand nombre de personnes « prudentes » qui assistaient à la découverte et la haute antiquité des témoignages qui attestaient son existence dans l'enceinte d'Antioche ; il peut admettre que la croix trouvée à Jérusalem, en 1099, est bien la vraie croix, croire au miracle d'Urbain II et à l'apparition des trois saints à Corbaran. Ces marques d'une crédulité qui était celle de tous ses contemporains et qui est encore, a notre époque, partagée par une infinité de personnes, ne sauraient lui être reprochées avec équité ; ce qu'il importe de relever dans son œuvre, ce sont précisément les points par lesquels il s'écarte des préjugés qui dominaient alors tous les esprits. On va voir qu'en avançant en âge le savant abbé s'en éloigna toujours davantage, s'efforçant de donner à ses études une direction de plus en plus désintéressée et ne visant dans ses écrits d'autre but que la vérité.
La composition à la fois étrange et puissante, dans laquelle Guibert a raconté, en même temps que son existence, l'histoire des pays où elle s'écoula, nous fournira des arguments nombreux à l'appui de cette assertion. On sait que si le Traité des reliques n'a pas eu d'analogue avant le xvi^ siècle, ÏHistoire de sa vie est restée, de même, une œuvre unique au moyen âge. Elle prélude à cette littérature de Mémoires et de Confessions qui devait trouver sur notre sol une si
riche floraison, et il faut avouer qu'elle présente déjà l'ensemble de qualités et de défauts qui font également l'attrait et le danger de ces productions. On n'a pas assez reconnu tout le mérite proprement historique de ce livre. Je ne parle pas du style, qui, si entortillé qu'il puisse paraître en beaucoup d'endroits, est, par contre, d'une couleur et d'un réalisme extraordinaires. Il n'y en eut pas alors de plus vivant ni peut-être de plus personnel. On rencontre dans le De vita, à côté de tableaux d'une facture supérieure, à côté de récits dramatiques d'un éclat surprenant, des portraits dignes de Saint-Simon, de bonnes histoires de moines gourmands et avares, où le diable joue son rôle, et, dominant le tout, une philosophie qui ne s'étonne pas outre mesure des inconséquences ni des cruautés humaines, celle d'un esprit modéré, sagement équilibré, peu propre aux spéculations métaphysiques. Les pages célèbres qui ont le plus contribué à fonder la réputation d'écrivain d'Augustin Thierry sont traduites, ou à peu près, du texte de Guibert, et j'ajoute que le magnifique récit, d'un relief si intense, de la révolte laonnoise (les pages consacrées au meurtre de l'évêque Gaudry, en particulier) a plutôt perdu à passer dans notre langue'. En présence de ces morceaux achevés, on oublie les lacunes de la composition et le peu d'ordre qui a présidé, de même que dans les Gesta, à la coordination des faits. Je ne vois guère, à ce moment, que l'admirable correspondance d'Abélard et d'Héloïse qui puisse, sous le rapport de l'expression, soutenir la comparaison avec le De vita. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister avec détail sur le côté littéraire de cette œuvre.
Un des plus profonds érudits de notre temps, Jules Quicherat, expliquant, dans l'introduction de son cours de l'Ecole des Chartes % comment le moyen âge n'avait pu s'élever à la notion de l'archéologie pas plus qu'à celle d'aucune science critique, fait remarquer qu'il est cependant possible de citer quelques exemples de jugements raisonnables portés par des savants de cette époque en matière d'antiquités, et, reprenant une observation faite jadis par les auteurs de VHisloire Ultéraire'-", il signale en première ligne une intéressante réflexion de l'abbé deNogent. Ce dernier raconte, en effet, au commencement du second livre du De vita, que des fouilles ayant été exécutées dans l'é-
1. Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettres XVI à XIX,
2. Quicherat, Mélanges d'archéologie et d'histoire : Archéologie du moyen âge, p. 35 i.
3. Ciuiclieiat ne semble pas avoir connu le passage de \' Histoire littéraire (t. X, p. 5oo) qui s'applique justement au même texte qui avait attiré son attention d'archéologue. Voici ce passage : n Si l'on fait attention au jugement que porte Guibert sur cette quantité de tombeaux et d'urnes sépulcrales qu'on découvrait tous les jours, de son temps, dans son monastère, on conviendra encore qu'il était assez habile antiquaire pour le siècle où il vivoit. »
glise de son abbaye, il se rencontra dans le sol un nombre considérable de cercueils de pierre renfermant des vases inconnus aux temps chrétiens. Le docte religieux observa aussitôt que ces sarcophages étaient disposés en groupes, formant chacun le cercle autour d'une sépulture centrale. N'ayant jamais constaté cette particularité et sachant, d'autre part^ que l'Eglise avait consacré depuis de longs siècles l'usage d'inhumer les morts les pieds tournés vers l'Orient, il en conclut qu'il avait sous les yeux soit un ancien cimetière de païens, soit un cimetière de chrétiens remontant à l'époque où ces derniers se conformaient encore au mode d'inhumation des païens. Assurément la remarque est curieuse et le savant archéologue y voit avec raison l'indice d'une réflexion critique. Mais ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que de nouvelles fouilles entreprises à ce même endroit, il y a seulement quelques années, devaient apporter à^ la constatation faite par Guibert une confirmation inattendue.
Les recherches que j'ai entreprises sur cet auteur m'ayant conduit, au mois de juillet 1890, à aller visiter le site et les restes de l'ancienne abbaye de Nogent, je fus reçu dans l'antique demeure, qui eut au xvii"-^ siècle l'honneur d'avoir Mabillon comme portier, et qui est actuellement transformée en château par M. le marquis de la Châtaigneraye, alors son propriétaire. Je constatai d'abord que l'aspect des lieux décrits si aimablement par Guibert (De vita, II, ch. 1) n'avait guère changé. La modeste rivière d'Ailette, dont le bon abbé célébrait déjà les eaux poissonneuses et que son cours tranquille transformait, disait-il, en une façon de vivier, fort apprécié des moines, coulait toujours gracieuse et lente. L'horizon de petites collines, « dont le sol fertile convenait aussi bien à Bacchus qu'à Gérés », la vaste plaine, abondante en toute sorte de produits agréables, grâce au ruisseau qui la fécondait : rien dans l'aspect général n'avait été sensiblement modifié. Seul peut-être, l'énorme château de Goucy qui se dresse en face de Nogent et qui a remplacé au xiiF siècle la forteresse de Thomas de Marie pourrait ajouter quelques traits nouveaux à la description. Les plans qui nous sont parvenus, ainsi que les restes des fondations, permettent de déterminer avec exactitude le tracé de l'ancienne église du couvent, toujours reconstruite à la même place depuis l'origine. Gomme je parcourais son emplacement, mon hôte, qui voulait bien se faire mon guide, me raconta qu'il venait de pratiquer, peu de temps auparavant, des terrassements dans la pelouse qui recouvre aujourd'hui le sol de l'église et qu'il y avait découvert, à sa grande surprise, une quantité considérable de sépultures disposées en cercle. Gette circonstance l'avait beaucoup intrigué, en l'induisant à penser que
c'étaient là des restes d'une antiquité très haute. 11 fut encore bien plus étonné lorsque je lui eus appris que Guibert — dont il n'avait pas encore lu les œuvres — avait déjà découvert ces mêmes corps, il y a près de sept cents ans. Une telle vérification de l'exactitude de notre historien complète utilement la remarque faite par les Bénédictins et par Quicherat, et il m'a paru qu'elle méritait d'être rapportée dans Tenquête qui nous occupe.
Il serait facile, à l'aide d'une étude détaillée du De vita, de grouper d'autres indices des aptitudes critiques de Guibert, aussi bien que des preuves nombreuses de la droiture de son jugement et du soin avec lequel il se gardait de suivre servilement les doctrines reçues. De même qu'il n'avait pas ménagé les Croisés dans les Gesla, il ne craignit pas davantage dans son autobiographie de signaler avec franchise les abus, les scandales, voire même les crimes qui se commettaient dans le monde ecclésiastique au milieu duquel il vivait. La vénalité de la cour romaine est dénoncée par lui à différentes reprises (1. III, ch. iv et vi) sans grands éclats d'indignation, mais aussi sans réticence, avec une fine ironie, comme un mal inévitable. Les vices du haut clergé, autant que ceux des moines, sont signalés avec la sincérité d'un homme qui a cessé de s'en étonner et qui, après avoir confessé ses propres faiblesses, assez peu graves il est vrai, se reconnaît le droit de révéler celles des autres. Les écrivains religieux ont été ordinairement choqués de la liberté avec laquelle il s'est exprimé sur le compte de S. Geoffroy, évêque d'Amiens (l. III, ch. xiv), son prédécesseur comme abbé de Nogent. Mais, outre qu'il a suffisamment rendu hommage à ses vertus, rien n'était plus juste que de juger ce personnage d'un caractère mystique et irrésolu, comme l'intérêt de l'histoire l'exigeait. Guibert, au moins en ce qui concerne les individus, savait se garder du dénigrement systématique aussi bien que de l'admiration exagérée. A cet égard, il s'éloignait sensiblement des habitudes des écrivains ecclésiastiques, en général onctueux et laudatifs : il disait le bien comme le mal. C'est là précisément ce qui lui donne droit, au premier chef, au titre d'historien.
Le début du deuxième livre nous fournit encore un renseignement assez précieux sur la manière dont il appréciait les sources écrites dont il se servait. Ayant à raconter les commencements de son abbaye, il nous dit qu'il avait trouvé les éléments de cette histoire dans une chronique en vers et que cette composition lui avait d'abord paru très suspecte, mais après avoir constaté par lui-même l'exactitude de certains faits qui s'y trouvaient rapportés, il résolut de la mettre tout de même à contribution. Toutefois, il en use avec pru-