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ET LES COMMENCEMENTS DE LA CRITIQ^UE HISTORIQUE

au moyen age

Par Abel LEFRANC

Il existe dans la littérature du xii^ siècle une œuvre absolument unique tant par le sujet qu'elle traite que par l'esprit qui l'anime, œuvre éminemment personnelle et originale, dont les tendances critiques contrastent d'une manière étrange avec celles dont s'inspirent toutes les autres productions de l'époque, et qui marque par là une date vraiment importante dans l'histoire de l'évolution intellectuelle du moyen âge. Je veux parler du traité de Guibert de Nogent, intitulé : De pignoribus sanctorum\ — Sur les gages ou les reliques des saints, — dont le seul titre suffit à indiquer les visées audacieuses, puisque toute étude loyale sur une matière si délicate risque d'aboutir à des conclusions grosses de conséquences. Un tel sujet, en effet, est de ceux qu'on n'aborde point sans danger ; les

I. Ce traité a été édité, en i65i, par D. Luc d'Achery, dans son édition complète des œuvres de Guibert (Paris, Jean Biilaine). Migne a reproduit cette édition au tome CLVI de sa Patrologie latine. Le texte donné par d'Achery avait été établi d'après un ms. de la Bibliothèque du Roi, qui est actuellement conservé au département des mss. de notre Bibliothèque nationale sous le n° 2900 du. fds latin. Les renvois faits dans le présent mémoire aux chapitres et aux paragraphes i^J;) s'appliquent indifféremment à l'édition originale et à la réimpression de Migne ; les chiffres de pages renvoient tous aux colonnes de la Patrologie. Je n'aurai guère à mettre à profit les notes mises par d'Achery à la suite du De pignoribus. Visiblement, le savant bénédictin, pourtant d'un espiit si libéral, se sentait gêné par cette œuvre indiscrète. Son commentaire, conçu avec une certaine timidité, traduit en plus d'un cas son embarras (V. notes II, i5, 16, note prélini. du liv. 111, 22). La note 12 contient, en revanche, sur la question des reliques de S. Firmin des observations nettement favorables à Guibert.

esprits timides ne l'ignorent pas et, de nos jours encore, s'interdisent soigneusement d'y songer. Par le fait même qu'il s'y appliquait, l'abbé picard du xii^ siècle donnait déjà la mesure de- la largeur de ses idées et de l'indépendance de son caractère. Mais, ce qui achève de lui assigner parmi ses contemporains, comme parmi les écrivains et les penseurs des siècles qui suivent, jusqu'aux approches de la Réforme, une place tout à fait à part, c'est que ce sujet par essence si redoutable, eu égard aux préjugés de l'époque, il l'a traité avec une méthode, une clairvoyance et une sûreté de critique qui le rapprochent singulièrement de nous et en font presque un homme moderne. Assurément, il s'est rencontré, pendant le cours du moyen-âge, des hommes éclairés, voire même de saints personnages, à qui des abus incroyables dans le trafic et le culte des reliques arrachent des paroles de blâme parfois sévères, mais ce ne sont là que des réserves sans grande portée, des indignations passagères, qui ne se rattachent à aucune conception générale et ne sont pas provoquées par une étude raisonnée ; elles n'aboutissent à aucune considération d'ensemble. Les allusions relatives à ces questions qu'on peut relever à travers les oeuvres d'Agobard de Lyon, de Claude de Turin, de Sigebert de Gembloux, — qui ressemble du reste à Guibert par tant de côtés, — et de Robert d'Auxerre (invention de la vraie croix;, rentrent toutes dans cette catégorie.

Or, par un oubli peu explicable, ce curieux traité, dont l'importance est si grande pour l'histoire du développement de l'esprit scientifique au moyen-âge, bien que cité par plus d'un auteur, n'a fait jusqu'à présent l'objet d'aucune étude particulière. En dehors d'une simple analyse parue dans le tome X de VHistoire littéraire de la France des Bénédictins (p. 478 et suiv.), il n'a provoqué que quelques appréciations, d'ailleurs justes, mais très sommaires '.

I. Deux des plus récents travaux parus sut le sujet spécial qui nous occupe l'ont complètement négligé : celui de Berthold Lasch, Das Erwachen und die Entwickdung der historisclien Kritik im Mittelalter {Vl-\ll Jahrh.) Breslau, 1887, in-8», de même que l'étude d'Ellinger, Das Verhxltniss der affentliclier Meinung zu Wahrheit und Liige. Berlin, 1884, 8". — Beissel, l'auteur d'une histoire détaillée — conçue au point de vue catholique — de la Sainte Tunique de Trêves, cite Guibert dans sa brochure intitulée : Die Verelirung der Heiligen und ihrer Reliquien in Deutschland. 1890, p. i5c), mais c'est pour le prendre à partie et le discuter avec une extrême malveillance. Aux yeux de ce croyant intransigeant, Guibert est un esprit dangereux, passionné et surtout gênant. Beissel ne s'attache guère, dans les quelques passages où il nomme Guibert, qu'à enlever à ses témoignages, trop souvent accablants, leur valeur documentaire. Est-il besoin d'ajouter qu'il va à l'encontre de son but et qu'il réussit plutôt par ce procédé à faire ressortir combien sont instructifs les éléments fournis par notre auteur? Il est curieux de constater qu'en somme tous les écrivains modernes, qui ont abordé ces délicates questions avec les mêmes préoccupations confessionnelles, ont montré, sans exception, un esprit moins ouvert, moins libre et infiniment moins critique que l'abbé du xii<' siècle, qui n'était cependant rien moins qu'hérétique. En revanch», les travaux d'ensemble proprement

Je voudrais combler cette lacune et montrer par une étude plus détaillée, tant du De pignoribiis sanctorum lui-même que de l'homme qui a osé l'écrire et des circonstances qui lui ont suggéré et facilité cette œuvre, quelle attention il convient de lui accorder et quel profit on en pourra tirer le jour où l'on se préoccupera d'étudier de plus près, dans notre pays, l'histoire des transformations des idées au cours des siècles qui ont préparé, au prix de bien des tâtonnements et des tristesses, les progrès de la civilisation moderne.

Le premier problème qui se pose est de savoir quelle place occupe ce traité, en ce qui concerne la date de sa rédaction, dans l'ensemble des œuvres de l'abbé de Nogent-sous-Coucy. La question peut être résolue avec certitude par l'examen du texte même de l'ouvrage. Le De pignoribus a été composé par Guibert, dans les quatre ou cinq dernières années de sa vie, vers 1 1 ig, selon toute vraisemblance. C'est, chose importante à remarquer, le dernier de ses travaux historiques. 11 n'y a aucun doute à ce sujet : le traité en question a été écrit après les trois livres de l'autobiographie intitulée De vita sua ' et par conséquent après les Gesla Dei per Francos dont la composition est antérieure à celle du De vita. Et comme, d'autre part, les œuvres historiques de notre abbé sont évidemment toutes les trois postérieures a ses œuvres théologiques, composées en grande partie à Saint- Germer de Flaix, on est tout à fait fondé à regarder le De pignoribus comme sa dernière œuvre. Mais, dans l'hypothèse même où le témoignage positif des textes ne serait pas là pour établir ce fait, l'impression proprement littéraire qui se dégage de certaines pages suffirait encore à l'établir. Un tel livre est par excellence une œuvre de parfaite maturité, le produit d'une longue et rare expérience. Il fallait à Guibert toute l'autorité que lui donnait une vie bien remplie, mêlée à de grands événements, le prestige d'une science renommée et d'ouvrages déjà célèbres pour faire accepter une pareille tentative.il estmani-

scieniifiques ont été plus justes envers Guibert, dont ils citent quelques jugements. V. Gieselef, Lehrbuch dei- Kirchenieschidile, 4e éd. Bonn., 1848; ch. V, < 78; Reuter (H ), Geschichle dcr religiœsen Aufklxriing iin Miltelaltcr, Berlin, 1873; t. I, pp. 147 et suiv., et passim ; Wattenbach, Deutschlands GeschichtsquelUn iin Miltelaller, t. Il, p. 247. Ces ouvrages contiennent l'indication des textes les plus caractéristiques des écrivains du moyen-àge sur la question du culte des saints et de leurs reliques. V. aussi V Encyclopédie des sciences religieuses de Lichlenberger aux mots Reliques et Saints.

I. L'auteur le du lui-mcmc au chapitre m du liv. V du De pignoribu,.

feste que depuis son premier essai Sur la manière de composer un sermon, qui fait pressentir déjà un esprit singulièrement ouvert, jusqu'au De pignoribuSy sa pensée a subi un développement ininterrompu.

Si les Gesta, pour ne parler que de ses œuvres historiques, quoique écrits avec un souci de la vérité et une conscience dans le groupement des éléments d'information qui leur assignent, entre toutes les sources de l'histoire de la première croisade, une valeur de premier ordre ', portent encore l'empreinte d'un certain goût pour le merveilleux et de quelque complaisance à rapporter les prodiges, il n'en est pas moins aisé d'apercevoir à travers cette vaste composition les traces de préoccupations critiques vraiment nouvelles pour le temps. Je signalerai d'abord les importantes déclarations qu'il formule, à diverses reprises, sur sa manière d'écrire l'histoire (préface, débuts du livre IV et du livre V, fin du livre VIII]. La' conception qu'il se fait de son métier d'historien est à la fois grave et élevée. S'il est, nous dit-il, comme tout homme, sujet à l'erreur, il s'est efforcé du moins, avec une constante application, de dégager de son mieux la vérité, en contrôlant les assertions de l'ouvrage antérieur qui lui a servi de guide • — les Gesta Francorum et alïorum Hierosolon-iytanorum. — et en multipliant les enquêtes personnelles auprès des personnages dignes de foi qui avaient joué un rôle dans l'expédition. Lorsqu'il est déjà presque impossible de se rappeler avec exactitude ses propres pensées et actions, il n'est pas étonnant que l'on puisse se tromper en racontant celles des autres. Sans doute, continue Guibert, il n'est pas allé à Jérusalem; il ne connaît ni les lieux où se sont déroulés les événements ni la plupart de ceux qui en ont été les acteurs, mais on ne saurait lui en faire un crime, en raison du scrupule qu'il a mis à se renseigner auprès de témoins oculaires. Qui songe donc à contester les assertions des historiographes ou des rédacteurs de vies de saints, alors que ces auteurs non seulement n'ont rien vu de ce qu'ils rapportent, mais même se contentent de puiser simplement dans des travaux antérieurs, auxquels ils se fient sans hésiter? On voit, par ces digressions sur la manière dont son œuvre avait été élaborée, combien notre historien avait pris dès le début sa mission au sérieux, et aussi combien il était sensible aux objections qui pouvaient lui être adressées touchant les matériaux dont il

1. W . au les Gesta les éludes de Syhel, Geschichte des ersten Kreuzzugs, 2^ éd. i 88 i , pp. 3 2- 55, de Thurot dans la Revue historique, 1876, t. 11, p. 104-1 11 ; d'Hagenmeyer, Anoiiyini Gesta Francorum, Heidelberg, 1890, p. 78, etc. Le célèbre ouvrage de Guibert offre assurément des lacunes dans la composition ; il renfeime beaucoup de digressions qui, si intéressantes soient-elles, compromettent l'unité du récit, mais il ne justifie nullement le jugement sommaire formulé par Poithast : « oft mœrchenliaft und AvundervoU ». {^Wegweiser darch die Geschiciitiwerke des europ, Mittelallers, p. 549 de la 2'-' éd.)

s'était servi. La science moderne a, du reste, pleinement justifié ses affirmations en ce qui concerne ce point délicat. Ajoutez à cela qu'il s'applique avec une certaine habileté à démêler les causes des faits et les origines des questions, et l'on comprendra qu'il était, par son esprit curieux et réfléchi, mieux préparé que quiconque en son temps à entrevoir quelques-unes des règles essentielles de la critique historique. Reste que l'insuffisance des connaissances générales de Fépoque ne lui a pas permis de tirer de ces principes tout le parti que d'autres en ont tiré par la suite.

On lui a reproché de s'être montré quelquefois un peu trop crédule dans les Ges/rt, tout en s'y révélant, en d'autres endroits, comme assez bon critique '. Mais il ne convient pas d'exiger d'un moine du commencement du xii*-' siècle la logique et la hardiesse qui sont encore, de nos jours, presque une exception. Ce qu'il y a intérêt à constater présentement, c'est qu'il fait preuve, dès le premier livre de son histoire de la croisade, d'un scepticisme non dissimulé à l'égard des reliques des saints. S'attaquant pour la première fois (p. 695 A] à la question des deux chefs de Saint-Jean-Baptiste, sur laquelle il reviendra dans son Traité des reliques, il fait remarquer que si l'on veut croire à la fois les habitants de Constantinople et ceux d'Angers, il faudrait admettre que le Précurseur ait été bicéphale. Il profite de l'occasion pour signaler les abus que le culte des corps saints a engendrés, surtout en France où de nombreuses reliques existent en double ou en triple, contre toute raison. Tout le mal vient, conclut-il, de ce qu'on ne laisse pas les saints reposer en paix dans la sépulture qui leur est due aussi bien qu'aux autres hommes et qui ne devrait jamais être changée'. « Je ne conteste pas que ce soit par piété que leurs corps sont enfermés dans l'or et l'argent, mais il est bien évident qu'ils servent d'instrument aux plus honteuses cupidités, grâce aux exhibitions d'ossements et aux pérégrinations des reliquaires : l'unique but de ces cérémonies étant de recueillir de l'argent. Ces abus disparaîtraient vite si leurs tombeaux étaient défendus, comme celui de Jésus-Christ lui-même, par une solide pierre, impossible à déplacer. » Voilà des paroles d'une

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