LES ECHEVINAGES RURAUX DES EGLISES DE REIMS
la distinction des échevins et des jurés. L'usage d'un sceau officiel, souvent regardé comme caractéristique de l'institution communale, se rencontre aussi dans les villes à échevins '. Où donc est la différence ?
Dans un point dont les auteurs des chartes champenoises ont parfaitement mesuré l'importance. Les bourgeois de la Champagne ne font pas corps. Il leur est défendu de s'unir par le serment, de former des conjurations, des fraternités, des compagnies. A plusieurs reprises, et nous en avons vu un exemple, cette prohibition a été nettement formulée. Les seigneurs ecclésiastiques avaient saisi aussi bien que les historiens de nos jours que la conjuration était la base même de l'institution communale.
De là découlent de graves conséquences. Les bourgeois ne forment pas corps, donc ils ne constituent pas une personnalité juridique. Ils ne peuvent avoir, en tant que collectivité, le droit de vengeance prévu dans les chartes communales. Leurs privilèges sont-ils lésés : il ne leur appartient de les défendre qu'en leur nom individuel et en joignant les instances. La procuration rédigée alors doit porter tous les noms des plaignants. De même, en pareil cas, les échevins agissent seulement comme gardiens des droits de leur corps. En fait, cette distinction a assez peu d'importance. M. Luchaire a pu dire très justement de Reims que, si cette ville n'était pas une commune, elle en avait l'organisation , les moeurs et la force. Mais, en droit, la différence est considérable.
Ce n'est pas tout. Qu'ils se recrutent par cooptation, qu'ils soient nommés par le seigneur, élus par leurs concitoyens, les échevins et jurés champenois ne sont jamais que des officiers seigneuriaux. Ils sont les juges du seigneur. En conséquence, celui-ci exige d'eux le serment de maintenir ses droits. A leurs concitoyens, ils ne doivent que celui de bien rendre la justice.
Faut-il conclure de là que les petites villes champenoises étaient moins bien administrées que leurs similaires du Nord ou de la Picardie et que la liberté y fût moindre ? Il ne le semble pas. La commune a pu être un bien dans des villes où la souveraineté était morcelée entre plusieurs petits seigneurs et où la fréquence des luttes intestines forçait les bourgeois à s'organiser pour se défendre eux-mêmes. Elle n'avait point d'utilité dans une province gouvernée par des personnages aussi puissants que le comte de Champagne ou l'archevêque de
I. A Reims, l'usage de ce sceau donna lieu à un interminable procès dont les échevins sonirent vainqueurs.
îj? fAUL THIRION
Reims. Or, en fait, en quoi la commune se disiingue-t-elle des villes échevinales ? Par les droits de taxation arbitraire et de vengeance privée. Tous deux, on le sait, le premier surtout, ont donné lieu à des abus exorbitants qui ont fini, et de bonne heure, par rendre aux habitants eux-mêmes le régime communal intolérable. C'est en effet une tendance invariable chez les autorités municipales de tous les temps et de tous les pavs que d'être fort dépensières. Il faut qu'une autorité supérieure les contienne. Ce pouvoir modérateur existait précisément en Champagne où, comme on le voit par l'exemple de Reims, les échevins ne pouvaient asseoir de taille qu'avec le consentement du seigneur et à charge de lui rendre compte de l'emploi des deniers. Nos législateurs contemporains n'ont pas imaginé de plus sûre garantie.
En dehors de cette utile restriction, la petite ville champenoise a ses juges à elle, ses administrateurs indépendants qui, aux fonctions judiciaires près, ressemblent beaucoup à nos modernes conseillers municipaux. Le caractère modéré du pays, l'esprit politique des seigneurs, l'influence d'hommes éminents et populaires, tels que Henri le Libéral et son illustre frère, le cardinal Guillaume, ont permis entre princes et sujets l'établissement de compromis aussi avantageux pour ces derniers qu'ils pouvaient raisonnablement le désirer. La ville d'échevinage paraît terne dans son histoire à côté de la turbulente commune. Elle a pourtant sur elle trois avantages décisifs : la paix, l'ordre et la durée.