MON CHER AMI
Tes élèves m'ont demandé de te présenter ce volume, qui est un monument de leur reconnaissance. Je m'empresse de faire ce qu'ils désirent ; j'ai envers toi, moi aussi, une dette de reconnaissance pour les services que tu as rendus à la science et à renseignement et pour la bonne aniitié que tu m'as toujours témoignée.
La meilleure manière d'honorer un maître est de lui montrer et de montrer au public comment on sait travailler.
Les études réunies dans ce volume sont des fragments d'une histoire de la civilisation au moyen âge : la religion, l'Eglise, la politique, la Société, l'art y sont représentés. Tes élèves ont donc appris de toi à tout comprendre de cette curieuse période où nos devanciers universitaires ne voyaient qu'une barbarie obscure, ceux qui ne se donnent pas la peine qu'il faut pour voir, ayant l'habitude de se plaindre qu'il ne fasse pas clair.
Tous ces ménioires sont siniples et solides ; ils prouvent (jue les élèves ont appris de toi la bonne méthode.
Si reconnaissants qu'ils soient envers leur maître, ces jeunes gens ne savent pas tout ce qu'ils te doivent. Pour le savoir, il faudrait qu'ils eussent été comme moi élèves en même temps que toi.
Te souviens-tu de notre éducation, des cours que nous avons suivis, de nos lectures et de nos travaux ? A l'Ecole normale, nos niaîtres étaient obligés de courir à travers d'énornies périodes historiques. Un des meilleurs nous menait en une année des origines de l'humanité à l'enipire romain, et il avait à peine le temps, dans cette hâte essoufflante,
de nous jeter l'indication de quelques documents; d'autres n'y songeaient même pas. A la Sorbonne, nous suivions un cours ou deux. Le professeur qui faisait sa « grande leçon « parlait dans le vague d'un auditoire dont les mains claquaient automatiquement à l'entrée et à la sortie du nmître ; il n'y avait de tètes jeunes que les nôtres. Pour la « petite leçon », nous étions presque seuls, perdus dans un amphithéâtre banal et triste comme un hangar désaffecté. Il semblait que le maître aurait pu nous appeler près de lui et nous parler, mais ce n'était pas l'usage. Il nous connaissait, mais il n'en avait pas l'air ; on aurait dit que le maître et les élevés n avaient pas le droit de se connaître.
Te souviens-tu de l'énorme quantité de notions superficielles que nous dûmes absorber ? Nous ne connaissions guère que les dos des in-folio où les documents demeuraient enfermés, et pas une fois nous ne fîmes une étude précise. Un de nous écrivit un travail, quil a gardé, sur les lois barbares, sans avoir lu une seule de ces lois, qu'assurément il n'aurait pas comprises .
Mon cher ami, ton premier mérite est d'avoir refait ton éducation pour avoir le droit d'éduquer les autres.
Te souviens-tu qu'un jour., à ton retour d'Allemagne, M. Duruy, que tu étais venu voir au ministère, nous emmena promener le long des quais et qu'il nous parla de la réforme de renseignement supérieur et de la création de l'Ecole des Hautes-Etudes? Tu étais prêt pour collaborer à la réforme : tu en savais mieux que personne la nécessité, la méthode et les moyens. Tu fus, tout jeune, un des ouvriers de la première heure.
Laisse-moi te rappeler que je suis allé quelques fois assister, tout au début de ton enseignement, à une de tes conférences de l'Ecole des Hautes- Etudes. Cette conférence se tenait le soir, dans une des salles de la Bibliothèque de P Université. Au temps dont je parlais tout à l'heure, cette bibliothèque n'avait de lecteurs — et ils étaient rares — que pendant l'hiver; et le livre le plus demandé était Paul et Virginie, peut-être à cause de la chaleur communicative des paysages. L'École des Hautes-Etudes, la première, vivifia la Bibliothèque où elle prit domicile .
Tu enseignais dans une toute petite salle ; nous y étions serrés les uns contre les autres, adossés aux rayons. Tu dirigeais deux exercices : lecture d'un fac simile paléographique, explication critique d'un texte de Grégoire de Tours. Je ne sais plus quels élèves se trouvaient Ici : il y avait probablement quelques chartistes, pas de normaliens encore — les normaliens ne sortaient pas le soir, — ni de sorbonniens — les
sorbonniens n'étaient pas nés, ni niênte prévus. — Au reste, r Ecole ne demandait pas à ses élevés d'où ils venaient, ni quelles études ils avaient faites, ni s'ils avaient des diplômes à montrer. Après s'être assurée que ceux qui se présentaient pour étudier étaient capables d'études, elle les agréait. Elle avait cette autre originalité de ne promettre à ses élèves que de leur apprendre à travailler ; elle ne donnait point d'expectative sur le budget.
Ces conférences dans cette petite salle, ces exercices très simples : apprendre à lire le document manuscrit et à peser mot à mot le témoignage d'un historien ; la collaboration du maître et de l'élève, celui-ci ânonnant , se trompant et le maître reprenant et corrigeant ; la restitution du caractère essentiel du professeur qui n'est certes pas d'être un orateur ; l'intimité charmante; toute cette façon d'apprendre pour apprendre et non en vue d'un examen et d'un emploi, c'était le commencement d'une réforme qui devait bientôt se manifester partout, qui se poursuit et va chaque jour vers le but lointain, car il nous reste encore bien des habitudes à changer et des préjugés à démolir.
Ta conférence où tu as successivement étudié les sources difficiles de notre histoire depuis les origines mérovingiennes jusqu'au xiii^ siècle, et donné l'exemple et le modèle des histoires de règnes, réunit bientôt des élèves de toute provenance, de la Sorbonne, de l'École normale, de l'École des Chartes, sans compter ceux qui n'étaient d'aucune école. Des étrangers sont venus se joindre aux Français. Avec ces éléments divers, perçant toutes nos artificielles cloisons, tu as contribué, pour ta large part, à fonder une école scientifique française d'histoire du nioyen âge.
Il ne t'a point suffi d'enseigner par la parole. Tes articles de la Revue critique découragèrent ou corrigèrent les mauvais travailleurs. Les services que tu rends par ta Revue historique sont inappréciables. Tu te donnes là une peine infinie pour épargner la peine d'autrui. Un grand nombre de jeunes gens apprennent chaque jour par cette Revue à s'intéresser au travaU historique dans le monde entier, à s'informer et à se plaire aux infornmtions, en même temps qu'ils s'exercent sous ta direction à l'analyse et à la critique.
Ce n'est pas tout encore. Tu ne refuses à personne tes conseils ni ton aide. Tu ne te dérobes à aucune conversation ; les lettres qu'on t'adresse n'attendent pas longtemps une réponse. Une maison de commerce qui emploie autant de tinibres-poste que toi est une maison très active; tu as en effet une clientèle nombreuse, une clientèle d'obligés.
Je devais, mon cher ami, te dire toutes ces choses aujounVhui, puisque
connue pour qu'il soit nécessaire de rapporter dans son entier le récit de Grégoire de Tours'. Il suffira d'en rappeler les traits essentiels. Les soldats de Clovis avaient enlevé les ornements d'une église et spécialement un vase d'une beauté singulière. L'évêque envoya des messagers au roi demandant que, si son église ne pouvait recouvrer les autres vases sacrés, on lui rendit au moins celui-là. Le moment venu de partager le butin, le roi pria ses guerriers de lui accorder, en dehors de sa part, le vase précieux. L'un des guerriers brisa le vase, disant au roi : « Tu n'auras que ce que le sort t'assignera. » Le roi ne répliqua rien. Mais l'année suivante, à la réunion du Champ-de-Mars, il retrouva le guerrier qui avait brisé le vase, et, après lui avoir reproché le mauvais état de ses armes, il le frappa de sa hache. Aucun des guerriers ne protesta.
Reléguer cette anecdote au nombre des légendes ne serait pas l'expliquer. D'ailleurs, quand même elle aurait été inventée de toutes pièces, elle n'en aurait pas moins de valeur au point de vue historique puisqu'elle doit être en accord avec les mœurs du vi'^ siècle et refléter l'idée qu'on se faisait en ce temps-là du pouvoir royal. Sa réalité objective n'importe guère. Elle est vraisemblable et nous croyons pouvoir affirmer que non seulement elle concorde avec tout ce que nous savons par ailleurs des coutumes guerrières des Francs, mais aussi qu'elle ne permet pas de conclure à un droit de vie et de mort absolu, et subordonné au seul bon plaisir, de la part du roi sur ses sujets.
Que Clovis ait désiré être agréable à un évêque, voilà qui n'est pas surprenant et qui était de bonne politique. Les évêques n'étaient-ils pas en fait les chefs des cités ? Ils représentaient la population qui les suivait. Gagner l'évêque c'était gagner la ciié. Mais les guerriers avaient un droit sur le butin. Ce qui est bien marqué par la lettre de Clovis aux évêques du royaume Wisigothique '. C'était là un véritable droit de propriété se rattachant au droit privé. Ainsi s'explique le silence de Clovis en présence de l'opposition que lui fait un seul
Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. I, p. 222, à lappui de
cette phrase : «Chez les Francs la juridiction souveraine qui appartient au roi, emporte un
droit absolu de vie et de mort : le roi peut mettre à mort un de ses sujets de piano, sans aucune forme de procès)). M. Paul Viollet n'entend pas dire que les rois pouvaient, sans excéder leur droit, se mettre en désaccord avec la loi ou la coutume ; mais bien plutôt qu'il leur était loisible d'ordonner de leur propre autorité et, en dehors de toute assemblée judiciaire, l'exécution de tout criminel qui, en vertu de la loi ou de la coutume, était passible de la peine de mort.