DE VIENNE
représentant Théodora, femme de l'empereur Justinien, entourée de sa cour, on retrouve le même accoutrement. Ici ce n'est plus un exemple unique d'une coiffure de ce genre qu'on rencontre : on compte dans cette scène jusqu'à cinq femmes dont la tête ofire exactement la même disposition, puis trois autres exemples d'une mode analogue un peu plus simple cependant. Théodora porte la même coiffure en forme de bourrelet que Serena, décorée de bandelettes verticales et agrémentée de perles; mais le bourrelet est surmonté d'un diadème d'orfèvrerie gemmé posé sur un fond rouge. Ici nous avons une indication de couleur qui fait défaut dans le diptyque de Monza : le bourrelet est noir et au lieu d'être placé en arrière des oreilles, il en cache la partie supérieure. Cinq des femmes qui accompagnent Théodora portent la même coiffure, mais bien entendu elles n'ont point de diadème et sauf chez l'une d'entre elles,
pour laquelle la partie supérieure de la coiffure est de teinte blanche et de forme côtelée, chez toutes les autres cet ajustement est entièrement de teinte blonde et couvre complètement la partie supérieure de l'oreille. Enfin, chez trois autres femmes, la coiffure, de teinte blonde également, munie de bandelettes, parait être une sorte de calotte recouvrant le crâne et descendant fort bas sur le front.
Rien en somme, sauf les bandelettes dont la disposition demeure douteuse, dans les monuments dont je viens de parler, ni la teinte noire, ni la teinte blonde, n'excluent la possibilité d'une coiffure en cheveux^ interprétée d'une façon imparfaite par les artistes. Un manuscrit grec fort célèbre conservé à la Bibliothèque impériale de Vienne, le manuscrit de Dioscoride, en tête duquel est peint le portrait de la fille d'Olibrius, Juliana Anicia, permet déjà de soupçonner qu'il ne s'agit pas d'un savant échafaudage de cheveux, mais d'une coiffure artificielle, d'un bonnet : un premier bourrelet de teinte noire, très volumineux, entoure le visage de Juliana Anicia, mais le bourrelet plus petit qui le surmonte est de teinte rouge '. Il est assez surprenant de rencontrer ici cette teinte noire et cette teinte rouge que nous a déjà présentées le portrait de Théodora : on peut se demander si c'étaient là des teintes consacrées pour les femmes occupant un rang particulièrement élevé dans la hiérarchie byzantine, tandis que la teinte blonde que nous observons sur la tète des femmes de la suite de rimpératrice, à Ravenne, aurait été réservée à un rang inférieur. Aucun texte ne nous autorise assurément à être affirmatif sur ce point; mais étant donnés les errements de l'étiquette byzantine, le fait n'aurait rien de surprenant.
A s'en tenir aux seuls monuments que je viens d'indiquer, la question de savoir si on doit reconnaître dans cet ajustement une coiffure en cheveux ou un bonnet pourrait passer pour une simple hypothèse, ingénieuse sans doute, mais contestable. Une tête de marbre découverte à Rome, il y a quelques années, et à propos de laquelle l'archéologue qui l'a publiée n'a pas songé à soulever cette question, doit lever tous les doutes '.
Je donne ici un croquis de ce portrait découvert en 1888, à Rome, sur le tracé de la Via Cavour, près de la place de S. Maria dei Monti, au quartier de Subura. Presque de grandeur naturelle, ce marbre nous est parvenu à peu près intact ; seul le bout du nez a été brisé. C'est
1. Voyez une leproduciion en couleur de cette célèbre miniature dans Labaite^ Histoire des Arts industriels, 2e édition, t. Il, pi. XLIII, p. i63.
2. C. L. Visconti, Trovainenti di oggetti d'arte e di antichità figurata dans le Bulletino délia commissione archeologica coinunale di Roina, 3"^ série, 1888, pp. 120-123, pi. VI.
LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES
l'image d'une femme qui a déjà passé la première jeunesse, ainsi que semble l'indiquer son double menton. Sa tête est recouverte d'un bonnet qui descend presque jusqu'aux sourcils et cache la majeure partie de l'oreille, dont l'extrémité du lobe apparaît seul. Ce bonnet est décoré d'un diadème de perles et de chatons, enchâssant des pierreries, puis de fils de perles disposés verticalement comme les bandelettes dans les coiffures que j'ai citées. Ces fils se réunissent sur le sommet du bonnet que terminait peut-être, suivant l'hypothèse émise par M. Visconti, une croix ou un fleuron. Cette coiffure cache complète-
TETE DE FEMME DECOUVERTE A ROME EN il
ment la chevelure, sauf sur le front où deux bouclettes de cheveux apparaissent sous le fil de perles, donnant en quelque sorte un échantillon de leur teinte '. M. Visconti, en publiant ce curieux monument, l'a considéré, en s'appuyant sur la forme de cette coiffure, comme un portrait royal. Il compare ce bonnet à la couronne dite couronne impériale et pense que ces insignes commencèrent à être en usage à l'époque de Justinien (527-565) et continuèrent à être portés à la cour de Byzance. Puis, après l'avoir rapproché avec raison de la coiffure que porte Théodora dans la mosaïque de Ravenne, il la compare,
I. La même coquetterie se retrouve dans les coiffures du xv'' siècle en France, où les cheveux soigneusement dissimulés par la coiffure haute apparaissent néanmoins sur le front, de façon à faire juger de leur couleur. Trop de miniatures peuvent servir à démontrer l'universalité de cette mode pour qu'il soit nécessaire d'en citer un exemple; je me contenterai de renvoyer aux figures données par Viollet-le— Duc, dans son Dictionnaire du mobilier, t. III, p. 236.
assez mal à propos, aux couronnes impériales qu'on voit sur les monnaies de Justinien ou sur celles des rois Ostrogoths. Enfin il propose de reconnaître dans ce marbre le portrait d'Amalasunthe, fille de Théodoric, épousée par Théodat après la mort d'Athalaric, reléguée après son mariage dans une petite île du lac de Bolsène, puis mise à mort (535). Il ouvre aussi cet avis qu'on y pourrait peut-être retrouver les traits de Théodora ou de Sophie, femme de Justin II, ou encore d'Eudoxie, femme d'Héraclius Constantin.
Je ne suivrai pas le savant italien sur un terrain aussi glissant que celui des attributions iconographiques ; j'admets toutefois avec lui que ce marbre a pu être sculpté vers le vi'' siècle. Nous ne possédons, en réalité, aucune donnée certaine pour asseoir scientifiquement un jugement et déterminer de quelle reine, de quelle impératrice nous possédons le portrait. Aussi bien, dans l'espèce, n'avons-nous pointa nous préoccuper de cette question, bornons-nous simplement à constater que ce qu'on a pris généralement pour une coiffure en cheveux, est simplement un bonnet, sorte d'insigne particulier aux femmes occupant un certain rang social à Byzance.
Cette constatation n'est peut-être pas aussi inutile qu'elle en a l'air; ce mince détail de costume peut avoir parfois sa valeur si on veut déterminer la nature exacte de certains monuments, si on veut aussi reconnaître le sexe des personnages représentés. Il existe dans les collections du Musée de Vienne et dans les collections du Musée du Bargello à Florence, deux feuillets d'un diptyque byzantin célèbre que Gori et d'autres ont publié, en accumulant sur son compte nombre d'erreurs. On sait que le costume de la cour byzantine peut parfois laisser planer quelques doutes sur le sexe de telle ou telle représentation de la figure humaine : sous un accoutrement aussi somptueux, surchargé de broderies et de pierres précieuses, les formes disparais sent et en mainte occasion il est permis d'hésiter. C'est ainsi que dans ce diptyque, Gori, pourtant assez bon juge en la matière, a cru reconnaître les portraits de Justinien et de Justin'. Plus raisonnablement on y a reconnu depuis la représentation de l'impératrice Irène et c'est à cette opinion, la plus vraisemblable, que je me suis rangé. La coiffure du personnage, bourrelet orné de perles, passant par dessus les oreilles, surmonté d'un diadème terminé par un fleuron, absolument identique aux coiffures de femme que je viens de mentionner, vient
I . Voir ce que je dis de ce diptyque dans mon Histoire générale des arts appliqués à l'Industrie, t. l'-'f, p. 42, n'^ 57 du Catalogue des diptyques; on trouvera au même article les indications bibliographiques relatives à ce monument.
LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES
encore fournir un argument nouveau pour faire considérer le diptyque de Florence et de Vienne comme représentant une impératrice et non un empereur.
De quelle couleur était cette coiffure? Nous avons vu que le bonnet de Théodora était noir comme celui de Juliana Anicia, tandis que les bonnets des femmes de la suite de Théodora étaient de teinte blonde. Or ces deux teintes n'étant point de celles auxquelles, à Byzance, on attribuait une signification spéciale, n'y aurait-il pas lieu de supposer qu'à l'origine ces bonnets, ces bourrelets, pour employer un terme moderne qui rend bien compte de la forme de l'objet, n'étaient (pie
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L IMPERATRICE IRENE, d'après le FEUILLET DE DIPTYQUE DE FLORENCE.
de vulgaires perruques? Peu à peu ces perruques en forme de couronnes, grâce à leurs ornements d'or et de pierreries, ont pu devenir une couronne, un véritable ^xsu-ixa. Et de la sorte cette couronne avait encore l'avantage d'être un insigne, tout en concourant à donner au visage par sa teinte noire ou blonde l'apparence de la jeunesse.
Cette coiffure, ce n'est pas seulement sur des images impériales qu'on la rencontre, on la trouve aussi, dès le vi'^ siècle dans des œuvres byzantines ou exécutées sous l'influence de l'art byzantin. Il n'y a guère de doute qu'on ne doive la reconnaître en particulier sur plusieurs des bas-reliefs d'ivoire qui décorent la chaire de l'évéque Maximien, au Dôme de Ravenne : elle est surtout très visible dans le bas-relief représentant la Fuite en Egypte, dans lequel la Vierge est
représentée SOUS les traits d'une véritable matrone romaine'. Parmi les monuments byzantins de date plus récente sur lesquels on peut facilement discerner ce détail, il faut citer les images de la Vierge qui figurent sur un grand nombre d'ivoires byzantins ; ces images sont trop connues pour que je doive en donner ici la liste, il me suffira d'en signaler une des plus caractéristiques, l'une de celles qui, par ses grandes proportions, permet le plus facilement de constater ce que j'avance, la belle Vierge assise portant sur ses genoux l'Enfant Jésus, qui a fait partie de la collection Bastard '. Sur ce monument, que son style permet d'attribuer au xi^ siècle, on reconnaît parfaitement la coiffure en forme de bourrelet descendant très bas sur le front et cachant les oreilles, ornée de bandelettes verticales. Des images byzantines de la Vierge, qui, évidemment exécutées à une époque postérieure, au xiu^ et au xiv^ siècle, sont une imitation de types iconographiques du x^ et du xi% montrent la persistance de la même coutume ; la \ ierge figurée sur le triptyque byzantin du Musée du Vatican est dans ce cas; il n'est pas très difficile de reconnaître encore les traces de l'ancienne coiffure dans les fils de perles disposées sans grande symétrie sous le voile -\ Dans les collections du Louvre, parmi les sculptures du moyen âge, figure un grand bas-relief de marbre grec représentant la Vierge assise portant sur ses genoux l'Enfant Jésus. Cette œuvre, acquise jadis par le baron Davillier, provient d'Italie '^^ mais il est assez difficile de discerner si on est là en présence d'une œuvre byzantine originale ou d'une copie exécutée par un artiste vénitien, à une époque relativement récente, au xiii^ siècle peut-être; la nature du marbre ferzïit plutôt pencher pour une origine byzantine. Quoiqu'il en soit, la coiffure que j'ai tenté de décrire plus haut y est figurée dans tous ses détails et à une telle échelle qu'aucun doute ne peut être élevé sur sa nature : c'est un bonnet destiné à cacher les cheveux ou à les remplacer.
Cette mode a-t-elle eu son contre-coup en Occident? a prior; il serait téméraire de l'affirmer; les monuments à figures impériales ne
1. Ce bas-relief a été jadis gravé dans Gori, Thésaurus velerum diplychorum, planches ajoutées au tome HI, pi. XII. Ce détail de costume, très visiljle sur roriginal et sur les reproductions photographiques, est encore reconnaissable sur la gravure de Gori, quelque défectueuse qu'elle soit.
2. Publiée par Lenormant, Trésor de numismatique et de glyptique, t. II, pi. 21 ; Didron, Annales archéologiques, t. XVII, p. 363 ; Bayet, L'Art byzantin, p. 191.
3. Cfr. L'mas, Anciens ivoires sculptés; les triptyques conservés au musée chrétien du Vatican tt à la Bibliothèque de la Minerve à Rome (1886; ; le triptyque est reproduit en photographie dans ce mémoire.
4. Ce bas-relief est exposé dans la petite salle près de la salle dite de Michel-Ange, sous le n" 280.
LA COIFFURE DES FEMMES BYZANTINES
sont guère de ceux qui ont inspiré nos artistes; ce sont plutôt les étoffes, les ivoires et en général les monuments religieux de petite proportion d'origine byzantine qui ont pu influer sur le style et l'ornementation en Occident. Les figures de la Vierge, en particulier, ont pu dans une certaine mesure, à l'époque romane et même avant, par exception, être copiées par des artistes du pays, en France ou en Allemagne. Néanmoins, chez nous, presque toutes les figures de ce genre sur lesquelles on peut véritablement étudier des détails très menus de l'accoutrement, montrent la Vierge les cheveux divisés sur le front et
SAINTE FOI, IMAGE d'oR DU TRESOR DE CONQUES.
descendant en bandeaux sur les joues. Il y a toutefois un monument d'un style bien particulier, très connu et qui me paraît au point de vue de l'ajustement des cheveux déceler une influence byzantine. C'est la figure d'or de sainte Foi, au trésor de Conques. Je n'ai pas à faire ici l'histoire de cette figure maintes fois publiée ' et sur laquelle il y aurait cependant encore beaucoup à dire ; il me suffira de rappeler sa date, la fin du x« siècle. On a toujours mis sur le compte de la barbarie de l'artiste la forme bizarre donnée par lui à la chevelure de la sainte : c'est un bourrelet qui fait le tour de la tête sur le front et sur la nuque
1. A. Darcel,te trésor de Conques (Extrait desAnnales archéologiques de Didron, 1. XVI;; E. Rupin, L'Œuvre de Limoges, p. 64 et suiv., pi. VII, VIII.
-o EMUE MOLINIER
en passant au-dessus des oreilles : des filigranes strient de distance en distance, régulièrement, ce bourrelet sur lequel est fixé une pierre audessus du front; une couronne fermée composée d'un bandeau articulé, de deux demi-cercles se coupant et de quatre fleurons surmonte cet arrangement bizarre, dont l'aspect très original, très byzantin, est complété par la paire de boucles suspendues aux oreilles de la sainte. Je ne voudrais pas que l'on pensât cependant que je considère la figure de sainte Foi comme une œuvre byzantine; ce monument a vu le jour en France et très vraisemblablement dans l'atelier monastique de Conques; mais bien des détails d'exécution trahissent une influence étrangère ; j'avoue que quelque inhabileté qu'on puisse supposer chez un artiste du x^ siècle, j'ai quelque peine à croire que, livré à lui-même, il eût conçu une coiffure telle que celle de la sainte ; et j'admettrais volontiers qu'il s'est inspiré d'une œuvre byzantine, de bas ou de haut relief. Que lui-même ait pris pour un arrangement de cheveux ce qu'il voyait sur un monument byzantin, cela n'est guère douteux, puisque nous autres, modernes, nous nous y sommes souvent trompés ; mais la coiffure de sainte Foi présente tant de ressemblance avec le bourrelet byzantin qu'il est permis d'admettre que c'est dans une œuvre byzantine que le moine de Conques a cherché son inspiration. C'est là une origine que, du reste, les boucles d'oreilles avaient déjà fait soupçonner.
En résumé un certain nombre de monuments byzantins, examinés de près, nous montrent l'usage en Orient d'un genre de coiffure jusqu'ici pris pour un arrangement particulier des cheveux et qui n'est qu'une espèce de bonnet ou de couronne suivant les cas, et cet arrangement paraît, dans certaines circonstances, avoir été imité en Occident.
Quant au nom qu'on donnait à Byzance à cette coiffure, j'avoue ne pas l'avoir découvert; ni Codinus, ni Constantin Porphyrogénète ne nous l'ont révélé ; du moins je n'ai pas eu le bonheur de le rencontrer dans leurs œuvres si riches en renseignements archéologiques. Provisoirement on pourrait la nommer cTÉaixa, puisque dans certains cas elle fait corps avec la couronne. Mais je ne doute pas que ceux qui étudient l'archéologie byzantine ne nous puissent révéler quelque jour son véritable nom, comme ils pourront augmenter la liste fort courte des exemples que j'ai signalés. Il me suffira d'avoir cherché à distinguer le vrai du faux et montré que ce que nous prenions pour des cheveux n'était qu'une vulgaire perruque.
DES IMMUNITES COMMERCIALES