Pp. Joa
3. M. H. Guthe (Die Vntersuchung des Patriarchengrabes in Hcbron, im Jahre 1119 [Zeilschr. d. deutschen Palxstina Vereins, 1894, t. XVII, pp. a38-î5o]) a montré que les substructions du sanctuaire d'Hébron remontaient tout au plus à l'époque byzantine et que les indications fournies par la relation des mss. de Leyde et de Tournai, sur les tombeaux et leur contenu, ne pouvaient guère s'appliquer qu'à des sépultures chrétiennes.
4. L'auteur du catalogue in-4 de cette bibliothèque, M. Taranne, a négligé d'indiquer cette pièce (Catal. général des mss. des biblioth. des départements, t. IV, paru en 1872, p. 491). Elle a été signalée pour la première fois par M. H. Omont, dans le catalogue in-8°, t. X, p. 59 (Paris, Pion, 1889), avec la mention suivante : « . . .c'est un texte plus anciens plus complet que celui que M. le comte P. Riant a analysé, d'après le im. Voss. lat. 4°, n° 11S de Leyde, dans les Archives de l'Orient latin, t. II, 1, p, 41 1. »
•NOUVEAU RECIT DE L'INVENTION DES PATRIARCHES j63
point, comme on le verra, pour sa valeur documentaire, mais parce qu'en élucidant les questions qu'elle soulève, on apportera un élément à l'étude d'autres problèmes d'un intérêt plus général et dont la solution serait vainement cherchée par d'autres voies.
L'origine et la nature de ce nouveau récit ne pouvant être déterminées que par une comparaison du texte avec la relation contenue dans les manuscrits de Leyde et de Tournai, il convient de rappeler ce qu'est cette relation déjà connue.
L'auteur ne se nomme pas; c'était sans doute un religieux de Palestine, faisant probablement partie d'une congrégation de chanoines réguliers autre que celle d'Hébron \ Il écrit à la requête de la communauté d'Hébron, désireuse de perpétuer le souvenir de l'invention. Mais il n'y a pas assisté en personne. Ce qu'il en dit, il l'a entendu de la bouche de deux religieux d'Hébron, Eudes et Arnoul, témoins de la découverte et y ayant même pris une part importante. Ces deux personnages lui ont raconté la chose de la façon suivante :
Un jour, au mois de juin de la vingt et unième année du règne des Francs en Palestine, un religieux, qui fuyait la chaleur estivale, était entré dans l'église du prieuré pour y faire sa sieste. S'étant couché au pied de la colonne dite d'Isaac, il remarqua qu'un courant d'air frais sortait de l'interstice de deux dalles voisines. Il sonda cet interstice et constata qu'une cavité profonde de i5 coudées existait au-dessous. Ses confrères, auxquels il fit part de sa découverte en furent grandement impressionnés. Depuis longtemps, ils cherchaient l'entrée des sépultures ; ils pensèrent que la cavité révélée y conduirait. Avec l'autorisation de Baudouin [de Saint-Abraham], qui était alors seigneur du lieu, des fouilles furent entreprises. Les dalles soulevées donnèrent accès dans une spacieuse caverne, où le plus âgé des religieux, le susdit Eudes, fut descendu à l'aide d'une corde. Celui-ci n'ayant rien vu, sinon que la salle était hermétiquement close de tous côtés, un autre religieux, Arnoul, s'y fit descendre le lendemain. Il scruta avec un marteau les murs de cette chambre souterraine et trouva du côté de l'occident un endroit sonnant le creux. Des ouvriers furent alors introduits, et, au bout de quatre jours de travail, on déblaya l'entrée d'un couloir large d'une coudée, haut de onze et long de dix-sept, ayant l'apparence d'un aqueduc, mais paraissant former cul-de^sac. Cependant
!. M. Riant le tenait pour un chanoine d'Hébron, mais sans dire sur quoi il fondait cette opinion. La nôtre s'appuie sur les deux arguments suivants : i° le narrateur, en parlant du prieuré d'Hébron, s'exprime toujours d'une façon impersonnelle et détachée ne permettant pas de supposer qu'il y demeurât et le considérât comme sien ; 3° en l'adressant à la communauté d'Hébron, il dit : » Fratres karissimi qui Cariat-Arbe estis. »
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Arnoul, en promenant de nouveau son marteau sur les parois de cette construction, finit par y découvrir une ouverture soigneusement murée. Les travaux furent immédiatement repris, et, après quatre nouvelles journées, on aboutit à une seconde salle, ronde, en forme de basilique, d'un appareil remarquable et pouvant contenir environ trente personnes. Un troisième caveau dont l'entrée se trouvait tout près de la porte de cet édicule fut encore exploré par le religieux Arnoul. Il creusa la terre avec son bâton et mit à découvert un premier squelette, que Ton pensa être celui de Jacob; puis, ayant continué ses investigations, il constata, au fond de ce caveau, l'existence d'une quatrième excavation fermée par une dalle et où il trouva deux autres corps, ceux d'Abraham et d'Isaac. Cela se passait le 26 juin. Quelques semaines plus tard, le 27 juillet, des religieux, descendus dans la * crypte pour y prier, aperçurent, à droite de l'entrée, une inscription dont ils ne purent déchiffrer les caractères, puis, à gauche et juste en face de cette inscription et dissimulée derrière le mur, une cavité peu considérable contenant 1 5 vases pleins d'ossements, qui furent également respectés comme étant ceux des premiers fils d'Israël. Entre temps, le prieur du lieu s'était rendu à Jérusalem pour demander au patriarche Guermond de venir procéder à l'élévation des corps; mais celui-ci, quoiqu' ayant promis plusieurs fois de se rendre à cette invitation, différa tant de remplir sa promesse que la communauté décida de se passer de son concours. Le 6 octobre, au milieu d'une grande multitude accourue de Jérusalem et des régions voisines, les reliques furent extraites de la crypte et promenées en grande pompe dans le cloître, tous les clercs chantant le Te Deum laudamus.
Ce récit des fouilles et de l'invention des reliques est précédé d'un prologue où l'auteur expose les circonstances qui lui ont fait prendre la plume, puis d'une longue introduction dans laquelle, après avoir décrit le sanctuaire d'Hébron, tel qu'il existait de son temps, et résumé l'histoire de cette ville, en remontant à l'époque d'Abraham, il raconte avec grand détail une tentative infructueuse faite par des envoyés de l'empereur Théodose II pour pénétrer dans la sépulture des patriarches et en rapporter des reliques; ensuite, il mentionne l'invasion arabe du vu e siècle, les efforts des Infidèles pour découvrir l'entrée des cryptes, que 1? population chrétienne avait fait murer avant de fuir et que les Juifs de la localité finirent par leur révéler moyennant la concession d'une synagogue; enfin, la vénération dont les nouveaux conquérants entourèrent le sanctuaire, quoique n'ayant point pu s'assurer que les restes des patriarches y étaient encore enfouis.
Il n'est aucune des parties du récit où la personnalité de l'auteur ne
prenne corps, qu'il s'agisse pour lui de rapporter ce qu'il a vu ou de s'abriter derrière les autorités qu'il cite.
La seconde relation, au contraire, celle d'Avranches, est tout à fait impersonnelle ; on s'aperçoit immédiatement qu'elle dépend d'une narration plus ancienne ; mais rien ne permet de se prononcer d emblée sur la valeur des renseignements qu'elle contient.
Si on l'examine au seul point de vue de la forme, on aura quelque peine à en définir le caractère. Par certains côtés, elle tient de ces homélies composées à l'occasion d'anniversaires ecclésiastiques. L'emphase du style semble bien déceler une œuvre oratoire, et la dernière phrase est une formule presque constante dans cette catégorie de documents 1 . Mais elle se distingue nettement du genre homilétique par l'abondance et la précision des détails narratifs, par le soin qu'apporte l'auteur dans l'indication des dates, par l'absence presque complète de réflexions morales. Sous l'aspect que lui donnent ces dernières particularités, elle se rapprocherait plutôt d'une leçon liturgique commémorative, et l'on serait tenté de croire que l'auteur a simplement amplifié un texte de cette nature, quand on le voit mettre son récit sous le couvert de l'église d'Hébron : «... ut Ebronica testatur ecclesia ». Comme, dans sa narration, apparaît de ci de là une sorte de rythme avec assonances, on pourrait conjecturer encore qu'il a suivi non point une simple prose, mais un office complet avec parties notées pour le chant.
Si Ton éprouve une certaine difficulté à classer l'œuvre au point de vue littéraire, l'embarras n'est pas moins grand, lorsqu'il s'agit de conclure de la Confrontation des deux récits au degré de créance qu'il est possible d'accorder à celui qui nous occupe. Entre les deux relations, on trouvera sans doute de nombreux points de contact; mais les contradictions formelles sont tout aussi fréquentes et la donnée même diffère; car, tandis que la relation de Leyde-Tournai, très explicite quant à la description des fouilles, ne sait à peu près rien du religieux auquel une circonstance fortuite révéla l'accès des caveaux, dans la relation d'Avranches, tout l'intérêt se concentre sur ce personnage et sur les divers incidents qui le conduisirent à la découverte des sépultures.
C'était, nous est- il dit dans cette seconde relation, un clerc de la région de Tours, qui, mû par la dévotion et l'espoir de racheter ses fautes, entreprit, vers Tan 1118, le pèlerinage de Terre-Sainte. Il se
1 . • Quorum [patriarcharum] nos translations sacra célébrantes sollempnia , ad ea quo « precessere gaudia eorum nos perducant suffragia, préstante domino Jbesu Christo cui bonor < et gloria in eternum et ultra. »
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rendit tout d'abord à Jérusalem afin d'adorer le sépulcre de Jésus- Christ, puis à Hébron, pour implorer l'intercession des patriarches, que leur foi et leurs mérites rendaient puissants auprès de Dieu. Après un séjour de deux ans en Palestine, la pensée d'avoir accompli son vœu de pèlerinage et le désir de revoir les siens l'engagèrent à reprendre le chemin de son pays; il rentra donc à Tours. Il y était arrivé depuis peu, quand un événement, qu'il considéra comme un prodige, vint troubler sa quiétude. Une nuit, dans l'église Saint- Martin où il s'était endormi en priant, il vit apparaître, au milieu d'une multitude de saints, un vieillard imposant qui lui saisit la main et lui dit : « Je suis Abraham , le père d'un grand nombre de nations, celui que tu es allé chercher à Hébron et que tu as honoré par tes oraisons et tes louanges. Lève- toi et retourne en ce lieu, où je suis enseveli. Ma protection t'y suivra et j'y converserai avec toi. » Impressionné par cette vision, notre clerc reprit dès le lendemain le bâton du pèlerin ; il gagna Jérusalem, puis Hébron, et s'y fit recevoir membre de la communauté. Un dimanche, après matines, il était resté seul dans l'église et s'était assoupi en psalmodiant, quand Abraham se présenta de nouveau devant lui et l'apostropha en ces termes : « Lève* toi, frère; va trouver le roi Baudouin et le patriarche Guermond; invite-les à venir ici et à faire découvrir le dallage de l'église. Au-dessous, on verra les tombeaux des patriarches et de leurs femmes, dissimulés par un ingénieux appareil de pierres. Le temps est venu où leurs corps doivent être révélés, pour que le peuple chrétien trouve en eux un appui nouveau contre les Infidèles. Depuis le jour où nos corps ont été déposés en cet endroit, bien des hommes de diverses nations, Grecs, Turcs, Syriens et Sarrasins ont tenté de parvenir jusqu'à nous. Jamais nous n'avons consenti qu'ils nous vissent. »
Le clerc, comme on peut croire, fut extrêmement troublé par cette seconde apparition. Cependant, il craignit d'être le jouet de sa propre imagination, et, au lieu d'obtempérer à l'ordre reçu, il se contenta d'en référer au patron du lieu, le seigneur Baudouin. L'affaire en resta là. Mais, à l'épqque de Pâques, troisième apparition du patriarche au même religieux endormi de nouveau dans l'église. Abraham, cette fois, est plus pressant ; il morigène l'incrédule et le menace de sa colère, s'il persiste à garder le silence. Le pauvre homme, de plus en plus ému, se décide alors à mettre quelques-uns de ses confrères dans la confidence ; mais, comme il ne peut fourpir aucune indication précise sur l'entrée des sépultures, on dédaigne ses paroles, et lui-même n'ose rien entreprendre. Quelques semaines s'écoulent, pendant lesquelles il redouble de ferveur dans le culte qu'il rend aux patriarches : il passe son
temps en jeûnes, en oraisons, en psalmodies. Arrive la fête desQuatre- Temps dans la semaine de Pentecôte, en l'année 1120. Notre clerc, un incorrigible dornfeur, décidément, s'est encore laissé envahir par le sommeil en priant dans l'église. Abraham se montre à lui pour la quatrième fois, accompagné des autres patriarches et d'un cortège de saints. Il l'interpelle sévèrement, lui reproche son inaction et s'étonne de le voir témoigner si peu de zèle au service de ceux qu'il invoque constamment dans ses prières. Le religieux s'excuse; il dit qu'il n'a point osé faire de démarche auprès des chefs du royaume, pour une affaire de si grande conséquence, sans leyr apporter la preuve de sa véracité, et cela par crainte des châtiments qui l'attendent si la recherche des reliques doit être infructueuse pour eux comme elle l'a été pour leurs devanciers. Alors, Abraham l'emmène dans l'angle oriental de l'église ; il soulève une dalle et, suivi de son cortège, il descend dans le sous-sol. Après avoir franchi sept portes de marbre, il atteint une sorte de basilique. Là, près de l'entrée de Pédicule, une ouverture masquée par un bloc de pierre donne accès dans une seconde salle, où se trouvent enfin les corps des patriarches et d'une multitude de saints. Abraham disparaît à ce moment et le religieux s'éveille. Son premier soin est d'aller vérifier sur place l'exactitude de sa nouvelle vision. Avec une barre de fer, il soulève sans peine la dalle que le patriarche lui a désignée ; il explore à l'aide d'une lumière le caveau qu'il aperçoit en dessous et le trouve en tous points semblable à celui qu'il a vu dans son sommeil. Alors, ses doufes disparaissent; il va chercher les autres religieux, qui accourent aussitôt. Quelques-uns d'entre eux se font descendre dans le caveau, profond de cinq coudées. Donnant sur ce caveau, ils découvrent un corridor masqué par une dalle de marbre dont les joints, à peine perceptibles, sont encore remplis de mortier. Le corridor lui-même, sur toute sa surface, est garni de mortier; il est de si petites dimensions que les explorateurs ne peuvent y marcher qu'en courbant la tête. De là, après avoir descellé successivement cinq autres blocs de marbre, également intacts et fermant les ouvertures d'autant de couloirs, ils parviennent dans la basilique ; ils constatent qu'elle est bâtie au moyen de vingt-neuf pierres, avec un seul bloc comme plafond, et qu'elle peut contenir cent personnes. Vers l'entrée, sur le sol, on soulève une dalle quelque peu proéminente et deux tombeaux apparaissent, qu'une inscription hébraïque désigne comme étant ceux d'Isaac et de Jacob. Une dernière salle, dont l'accès était également obstrué par un bloc de marbre, contenait le tombeau d'Abraham. L'invention eut lieu le 14 août, veille de l'Assomption. On décida de transférer les reliques hors de la crypte.
Le roi et le patriarche de Jérusalem furent invités à la cérémonie. De tous côtés, de régions lointaines même, les peuples, avertis par la renommée, arrivèrent à Hébron. Chrétiens et gentils montraient une égale curiosité. Quand toutes les dispositions furent prises, le 6 octobre, on sortit les trois corps de leurs tombeaux et on les mit en des châsses qui furent remontées dans l'église supérieure, pour y être exposées dorénavant à la vénération des fidèles. Tandis que l'on procédait à cette translation, trois prélats entonnèrent le Te Dcum laudamusy que les assistants reprirent en chœur avec eux.
Bien que le lecteur ait pu déjà se rendre compte, par la double analyse mise sous ses yeux, que les deux relations, tout en reposant sur une tradition commune, divergent sur nombre de points, il convient de noter ici ces divergences, sur lesquelles j'aurai bientôt à revenir.
La relation d'Avranches, moins détaillée, moins précise, contient en revanche certains renseignements que ne fournit pas la relation de Leyde-Tournai. Tandis que cette dernière, ignorant la date exacte de la découverte, par le religieux d'Hébron, de l'entrée des sépultures, indique approximativement le début de juin, la relation d'Avranches place sans hésitation l'événement au jour de la fête'des Quatre-Temps dans la semaine de Pentecôte, ce qui, pour l'année 1120, qu'elle donne comme étant celle de l'invention, correspond au 9 juin. La relation de Leyde-Tournai ne dit pas expressément ce que devinrent les corps après Pinven^on et la promenade qu'on leur fit faire dans le cloître; celle d'Avranches nous apprend qu'ils furent placés définitivement dans l'édifice extérieur, et son attestation sur ce point se trouve confirmée, au moins en partie, par un témoignage dont on ne peut songer à contester la valeur 1 . Je passe rapidement sur quelques particularités de la relation d'Avranches, dont l'on n'oserait vraiment faire état pour rattacher cette relation à un document distinct du
i. Il s'agit d'une notice sur le pèlerinage du comte Rodolphe de Pfûllendorf, avoué de l'abbaye de Saint-Gall, qui, en 1180, se rendit à Hébron et obtint des reliques des trois patriarches. La notice a été écrite en marge d'un ms. des Casus S. Galli, à l'année 1180 (Mon. Gcrm. Script. , t. H, p. 71). Il y est dit : « llle autem [comesj... ad quoddam cenobium « perrexit, quod Ad S. Abraham nominatur, illicque decem marcas auri obtulit, deinc pro cart- « tate reliquias petiit. Illi, honorifice euro tractare volentes, duxerunt eum ad altare publicum « quod in honore patriarcharum erat consecratum, et altare aperientes, dévote sibi reliquias « Abrahe, et Ysaac/et Jacob ostenderunt, et, quia borum reliquias supra modum petiit, licet « renitendo, tamen ei particulas ex ipsis dederunt. » — Par cet altare publicum, il faut sans doute entendre un autel construit dans l'église extérieure et non dans la crypte. Il est probable toutefois qu'on n'avait placé dans cet autel que des fragments des trois corps, la plus grande partie ayant été réintégrée dans la crypte. Cf. les relations des visites faites à Hébron, par Benjamin de Tudèle (entre 1 160 et 1 1 7 3) et rabbi Petachja (entre 1175 et 1 180), qui l'un et l'autre attestent l'existence des sépultures dans la partie souterraine de l'édifice (H. Guthe, an. cité, pp. 246-247, où se trouve une version allemande des récits de ces deux voyageurs sur eur visite à Hébron).
texte de Leyde-Tournai : telles sont par exemple l'indication du nombre de pierres formant la basilique intérieure, la mention du roi Baudouin II, parmi les personnages invités à la cérémonie de la translation, la remarque que l'inscription placée sur les tombeaux était en lettres hébraïques. Mais il en faut noter deux autres qui, mettant en contradiction formelle les deux récits sur des points capitaux, paraîtront infiniment plus significatives à cet égard. La relation d'Avranches place au 14 août la date de l'invention, fixée au 26 juin par la relation de Leyde-Tournai. D'après cette même relation, les corps d'Isaac et de Jacob auraient été trouvés les premiers dans le même caveau, tandis que celui d'Abraham était seul dans un autre ; la relation de Leyde- Tournai, au contraire, veut que l'on ait trouvé tout d'abord un seul corps, celui de Jacob, puis, en une dernière salle, Abraham avec Isaac '. Nous voici donc en présence d'un ensemble de faits d'où Ton serait tenté de conclure que les deux relations n'ont aucun rapport direct ; qu'elles ne dérivent même pas d'une source commune, qu'exclut au surplus c» que nous savons de la composition du texte de Leyde-Tournai. Mais il faut y regarder de plus près, et Ton découvrira certains indices permettant d'affirmer au contraire que les deux récits ne sont pas absolument indépendants l'un de l'autre. On remarquera par exemple que les deux narrateurs émettent à propos de certains faits des observations presque identiques et dont la coïncidence ne peut guère passer pour fortuite ; on constatera que, s'ils sont en désaccord sur des circonstances importantes, ils s'accordent en revanche sur d'infimes détails. Tous deux indiquent en coudées la mesure du premier caveau et mesurent Pétendue du second par le nombre d'hommes qu'il peut contenir. Ils se rencontrent également pour appliquer à ce dernier édicule, qui n'était en somme qu'une salle ronde, la dénomination tout à fait spéciale de basilique ; ils nous informent que le plafond de la dite basilique était formé d'un seul bloc de pierre ; ils notent avec une égale insistance l'état parfait de l'assemblage des matériaux dans la construction souterraine et désignent l'heure de none comme étant celle où la communauté
1 . Dans le même ordre d'arguments, il y aurait lieu peut-être d'invoquer une discordance — hypothétique d'ailleurs — entre les deux récits quant à la date d'année de l'invention. La relation d'Avranches indique l'année ino. Celle de Leyde-Tournai dit que la chose eut lieu la 21 e année du règne des Francs en Palestine, ce qui correspondrait à l'année 1119, s * ' au ~ teur a fait partir sa période de 21 ans du commencement (i cr janvier ou Pâques) de l'année 1099 e mon de la date même de l'élection de Godefroy de Bouillon '23 juillet 1099). Elle se trouverait d'accord dans ce cas avec les historiens arabes fixant la découverte à l'année 5 1 3 de l'hégire. Cependant, comme la discordance en question peut provenir à la rigueur d'une interprétation fautive, par Pane des relations, de la donnée chronologique fournie par l'autre, îe m'abstiens de la faire entrer en ligne de compte.
d'Hébron apprit la découverte de l'entrée des sépultures par. le clerc auteur de cette découverte. La relation de Leyde-Tournai contient une description des fouilles exécutées à Hébron antérieurement à l'établissement des Francs en Palestine, description très détaillée, mais qui n'est là qu'un hors-d'œuvre ; la relation d'Avrafiches rappelle les mêmes faits en quelques mots, et, dans les deux textes, le même dessein se manifeste : mettre en relief l'insuccès des recherches tentées avant l'époque de la domination latine.
Ces rapprochements, si ténus soient-ils, suffisent à rendre évidente la dépendance de l'un des récits à l'égard de l'autre. Comme la relation d'Avranches, au contraire de celle de Leyde-Tournai, se présente à nous avec le caractère très précis et d'ailleurs avoué d'un témoignage de seconde main ; comme, en même temps, elle contient divers renseignements que l'on chercherait en vain dans l'autre récit et répète plus ou moins explicitement tous ceux qui se trouvent dans celui-ci, la conclusion naturelle serait de supposer que l'auteur, tout en suivant d'une manière générale un document distinct de la relation de Leyde- Tournai, avait néanmoins cette dernière sous les yeux et qu'il s'en est inspiré par endroits.
Mais, à peine s'est-on arrêté à cette conclusion, que de graves objections surgissent. En effet, si l'on s'en tient au texte de la relation de Leyde-Tournai — et à cela rien ne s'oppose — il n'aurait existé, au moment où elle fut rédigée, aucun témoignage écrit de l'invention et de la translation des patriarches. On devrait admettre alors que la source principale de la relation d'Avranches est apparue à une date moins ancienne; car, l'auteur de cette relation, en se référant à un témoignage émané de l'église d'Hébron, nous interdit de supposer qu'il ait pu suivre un récit composé en dehors de cette communauté, un récit dû par exemple à quelque religieux revenu de Palestine en Europe peu de temps après l'invention. Mais alors comment expliquer qu'il ait été plus complètement renseigné à certains égards que le rédacteur de la relation de Leyde-Tournai, et cela sur des faits dont celui-ci n'eût pas manqué de faire mention s'il les avait connus ? Comment expliquer surtout les contradictions signalées ci-dessus entre deux récits reposant l'un et l'autre sur la tradition de l'église d'Hébron, sur une tradition qui n'eut guère le temps de se pervertir, puisque, dès 1 187, la communauté disparut à la suite de la conquête de la ville par Saladin ? Est-il admissible que l'église d'Hébron eût accrédité deux systèmes quant à l'attribution des reliques à chacun des trois patriarches ; qu'au risque de jeter le doute sur l'authenticité des ossements recueillis, elle ait avoué n'avoir pas pu
faire la distinction entre les trois corps? Une semblable hypothèse qu'on oserait à peine formuler quand aucun témoignage n'y contredirait, serait au reste infirmée dans le cas présent par les descriptions ultérieures des sépultures, descriptions faites sur les lieux mêmes et qui nous montrent les corps non pas réunis pêle-mêle dans un même tombeau, mais nettement distingués, et par la tradition orale et par des inscriptions votives '.
Une seconde objection, plus grave si possible, vient de la divergence des deux récits en ce qui concerne la date de jour de l'invention. Les découvertes de reliques étaient en général l'objet d'une commémoration annuelle, au moins dans l'église qu'elles intéressaient le plus directement, et cette commémoration était fixée par une règle stricte au jour anniversaire de l'événement. La date diaire en était donc toujours notée avec soin quand elle était connue, et, dans le cas contraire, déterminée par des raisons quelconques, sur lesquelles se fondait ensuite une tradition immuable 3 . L'église d'Hébron, en faisant rédiger soit un nouveau récit, son un office commémoratif de l'invention et de la translation des reliques, pouvait bien ne point éprouver de scrupule à modifier quelque peu la physionomie de ces événements, y donner une place un peu plus grande à l'élément miraculeux, ajouter de ci de là quelques détails plus ou moins fantaisistes, forger même de toutes pièces l'histoire du clerc auteur de la découverte. Mais, quant à la date de jour de l'invention, à moins de raisons spéciales qui n'apparaissent point ici, elle l'eût conservée telle que la lui avait transmise l'attestation des contemporains. Supposer qu'elle ait dérogé sur ce point aux règles canoniques et n'appuyer sur rien cette supposition serait passer du domaine de la critique dans celui de la pure fantaisie.
1. Benjamin de Tudèle, (oc. cit. ; — Rabbi Petachja, loc. cit. ; — Aly et Herewy, Indications ayant pour objet la connaissance des lieux de pèlerinage (extraits traduits par M. Ch. Schefer, dans les Arch. de l'Or, lat., t. I, p. 606). — Le passage, cité ci-dessus, touchant la visite du comte de Pfûllendorf à Hébron, peut également être invoqué à cet égard. — On a supposé que les chanoines d'Hébron ne devaient pas être certains de l'identité respective des trois corps, parce que, dans les donations, faites postérieurement, de fragments de ces reliques, les trois patriarches figurent toujours ensemble (Arc/i. de l'Or, latin, t. II, h, p. 5 12). Mais cette déduction n'est nullement rigoureuse ; car, tout d'abord, il se peut parfaitement qu'on ait eu l'habitude de désigner ensemble les reliques comme formant un bloc, dont un seul fragment représentait le tout ; puis, à supposer même qu'on ait toujours donné une parcelle des trois corps, cela proviendrait plutôt, à mon avis, de quelque conception théologique ou religieuse interdisant de les séparer. Quoi qu'il en soit, au reste, de cette question, la divergence des deux récits en ce qui concerne la sépulture des corps ne perd rien de sa signification pour le point spécial qui nous occupe.
a. II est facile, en lisant quelques récits d'inventions et de translations, de constater le soin avec lequel les dates diaires y sont marquées. Un exemple de fixation arbitraire, la date réelle étant inconnue, nous est fourni par le récit de la translation à Gênas des reliques de S. Jean- Baptiste (6 mai 1098). Cf. Hist. occid, des crois., t. V, p. 229.
En présence de cette double difficulté, assez grave pour nous interdire la seule solution qui parût s'offrir à nous avec un ensemble suffisant de probabilités, devons-nous renoncer à résoudre les problèmes divers suscités par la coexistence des deux récits ? Je ne le crois pas, et c'est ici que se présente une dernière conjecture, capable celle-là de résister à toutes les objections, mais dont il ne nous était point permis d'user sans avoir tenté au préalable d'aboutir par des voies plus rationnelles. Elle consiste à ne voir dans la relation d'Avranches qu'un simple exercice de style, une sorte de développement de rhétorique, fait sur le thème de la relation de Leyde- Tournai, et sur ce thime seul, par un écolier, — vraisemblablement un élève de quelque séminaire ecclésiastique — dont le moindre souci était de conserver à son œuvre un caractère historique et qui n'avait d'autre tâche ou d'autre prétention que de faire montre de virtuosité littéraire. Son modèle, très détaillé sur les divers incidents de l'invention, laissait presque complètement dans l'ombre la personnalité du clerc, premier auteur de la découverte. Il s'est emparé de cette circonstance, et, par un récit de pure imagination, il a comblé la lacune.
Pour commode qu'elle soit, une semblable hypothèse serait assurément sans portée, elle équivaudrait de la part du critique à un aveu d'impuissance, et tout au plus eût-elle mérité qu'on l'indiquât en passant, si, pour la justifier, on ne pouvait mettre en ligne aucun argument positif. Mais tel n'est point le cas ici, comme je vais essayer de le montrer.
Que le lecteur veuille bien se reporter tout d'abord à ce que nous avons dit ci-dessus de la forme même du récit. Le défaut d'un caractère tranché que nous y avons remarqué, et qui nous faisait hésiter à en déterminer l'objet, s'explique d9Soi,du moment qu'il s'agit d'une œuvre telle que nous la concevons maintenant. 11 s'adapte même si bien à l'œuvre présente, que, sans grand effort, le rapprochement s'opère, la relation de cause à effet s'établit.
Notre novice présumé reçoit ou se propose comme devoir une narration dont la trame lui est fournie par le texte de Leyde-Tournai. Où va-t-il chercher ses inspirations, sinon dans ces homélies commémoratives qu'il a souvent entendues, dans ces offices liturgiques qui sont le pain quotidien de son esprit ? Aux premières, il emprunte, outre une formule caractéristique, leur phraséologie oratoire; aux seconds, cette cadence rythmée, dont il semble connaître assez imparfaitement le mécanisme, mais dont la monotonie a, plus d'une fois peut-être, bercé ses somnolences. Au moyen de ces réminiscences littéraires, il habille le style de la narration historique qu'il a soift les yeux ; mais
son inexpérience ne réussit qu'à produire une œuvre hybride, dont, à première vue, l'impropriété déconcerte.
Voilà donc une première raison qui n'est pas sans apporter un fondement sérieux à notre conjecture. Peut-être en trouverions-nous une seconde dans certaine incorrection de la relation d'Avranches, sur laquelle nous n'avons point encore attiré l'attention du lecteur et qu'il convient de signaler maintenant.
Nous avons dit que l'auteur fixait la découverte de l'entrée des sépultures au jour de la fête des Quatre-Temps dans la semaine de Pentecôte, c'est-à-dire, pour l'année 1 120, au 9 juin. Sitôt la découverte connue, les religieux accourent dans l'église ; quelques-uns d'entre eux descendent dans les caveaux, qu'ils explorent. Les fouilles, guidées par les révélations du patriarche, se font sans tâtonnement, sans arrêt, et, le jour même, si Ton s'en tient strictement au texte de la relation, elles vont aboutir à l'endroit où gisent les trois corps. Le narrateur fait suivre cette partie de son récit d'une seconde indication de date qui contredit formellement la première : « Revelatio vero « tante exultationis contigit in vigilia beatissime virginis Marie « assumptionis. »
Que penser d'une pareille discordance chronologique? Assurément on pourrait l'expliquer par ce fait que l'auteur aurait abrégé d'une façon trop sommaire un récit dans lequel les divers incidents des fouilles se répartissaient sur un laps de temps d'environ deux mois. Mais n'est-il pas beaucoup plus naturel de l'attribuer à l'inadvertance d'un écrivain rédigeant sans autre guide que sa fantaisie? Notre auteur s'inspirant de la relation de Leyde-Tournai, laquelle fait durer les fouilles du commencement de juin au 26 du même mois, notre auteur, dis-je, avait bien l'idée d'enclore entre deux dates les incidents consécutifs de l'exploration des caveaux; mais, tout d'abord, avec une étourderie qui sent terriblement son écolier, il n'a pas songé à ordonner son récit en conséquence; puis, il a remplacé la date du 26 juin par celle du 14 août parce que cette dernière lui fournissait la matière d'une belle période. Il ajoute, en effet : « In qua [vigilia Assumptionis], a adveniens de celo Jerosolimis rutilans ignis effulsit in Templo ac « super sanctissimum redemptionis nostre sepulcrum. O admiranda « Dei dispensatio ! O inenarranda Dei exultatio, in qua in celum « nostre salutis mater assumitur, gloriosus in terris patriarcharum « thésaurus aperitur, in qua celitus adveniens rutilans ignis decla- « ratur. » Et, si l'on nous demande encore de prouver qu'une préoccupation d'ordre littéraire a seule présidé au choix de cette date, nous renverrons le lecteur à un autre passage qui s'applique à une
circonstance analogue et dans lequel la même préoccupation se montre dans toute sa naïveté : l'auteur, après avoir indiqué le 6 octobre comme date de la translation des corps dans l'église supérieure, fait suivre ce renseignement de la réflexion suivante : « Ut qui luctuosus [dies] exti- « terat exequiis patris Abrahe dépositions gloriosus appareret cornet pendio ejusdem translations. » Or, la date que l'Église assignait à la commémoration de la mort d'Abraham était non Je 6, mais le 9 octobre. Le narrateur, soucieux avant tout de placer sa figure de rhétorique, n'y a pas regardé de si près.
Je ne veux pas terminer sans aller au devant des quelques objections que peut soulever mon hypothèse. Elles dérivent toutes de ce fait que l'auteur de la relation d'Avranches semble posséder sur certains points des renseignements inconnus à son devancier. A vrai dire, la plupart de ces objections sont de bien peu de gravité. On admettra sans peine, par exemple, que notre écolier ait été assez instruit pour savoir que la 21 e année du règne des Francs en Palestine correspondait à l'année 1 120 et qu'à cette époque le trône de Jérusalem était occupé par un Baudouin. On ne se refusera pas davantage à croire que son imagination seule ait pu lui fournir l'indication du nombre de pierres formant la petite basilique intérieure, ni qu'il ait puisé à la même source ce qu'il ajoute au sujet des caractères de l'inscription figurant sur les tombeaux, ni même qu'en apportant, sur la translation des corps dans l'édifice supérieur, un renseignement confirmé par d'autres textes, il ait simplement interprété avec bonheur les données assez vagues de la relation de Leyde-Tournai. La seule difficulté un peu plus sérieuse vient de la mention, par la relation d'Avranches, de la date du jour (9 juin) où fut dévoilée l'entrée des sépultures. Cette mention s'accorde en la complétant avec la donnée moins précise de la relation de Leyde-Tournai, laquelle assigne au début de juin la date de l'événement, et il semblerait bien a priori qu'elle reposât sur un témoignage indépendant. On pourra toutefois, non sans apparence de raison, lui attribuer une autre origine. Il est impossible, en effet, de ne pas remarquer chez notre auteur la préoccupation de faire coïncider les incidents principaux -de l'invention avec l'époque de grandes fêtes religieuses. L'une des apparitions d'Abraham a lieu aux environs de Pâques ; l'invention même des reliques est placée à la veille de l'Assomption. Pour fixer la date de la découverte de l'entrée des caveaux, il a probablement obéi à cette même fantaisie, d'autant plus naturelle dans ce cas qu'il n'était pas sans savoir que les premiers jours de juin sont compris dans la période où peut tomber la fête de Pentecôte.
En résumé donc, j'estime que, de toutes les solutions auxquelles il est permis de songer quand on recherche l'origine et la valeur historique de la relation d'Avranches, celle qui consiste à voir dans ce document une simple amplification de rhétorique, non seulement est la moins attaquable, mais se présente à nous avec des sécurités assez grandes pour qu'il n'y ait vraiment pas imprudence à s'en accommoder. On trouvera peut-être que cette petite question d'histoire littéraire, en raison de son intérêt très restreint, ne méritait pas d'être traitée avec un pareil développement. Je souscrirais volontiers à ce sentiment, si le résultat, considéré comme acquis, ne devait être envisagé qu'en lui-même. Mais on peut, ce me semble, le mettre en valeur, en le rattachant à un ensemble de faits analogues, soupçonnés plutôt que connus, dont l'étude nous révélera peut-être quelque jour une branche importante de la littérature médiévale.
Sans trop s'avancer, on peut admettre que l'exercice de rhétorique, la stylistique, tint une place notable dans les programmes des écoles du moyen-âge. Faut-il croire que les innombrables élucubrations sorties des instituts laïques et des séminaires ecclésiastiques aient disparu sans presque laisser de traces ? N'est-il pas licite de supposer que bon nombre d'entre elles ont été conservées par des auteurs, qui, fiers de leur œuvre, les ont copiées par exemple sur les blancs de leurs livres d'études ; que ces copies ont pu être transcrites à leur tour dans d'autres volumes ou même utilisées comme des documents authentiques par des compilateurs ignorants de leur provenance ?
L'hagiographie proprement dite et la lipsanographie, offrant des sujets bien délimités, se prêtaient admirablement à ce genre de compositions. Je puis citer dans la littérature lipsanographique deux autres textes qui très probablement en sont, eux aussi, des spécimens ; car, il ne semble pas qu'on doive les assimiler à ces sortes de narrations, fictives également, mais destinées à authentiquer des reliques existantes. Tous deux relatent des translations de reliques à Cluny, en 1 1 12 et en 1 1 19, et nous ont été conservés par les manuscrits latins i2Ôo3 et 177 16 de la Bibliothèque nationale, à Paris. Dans le plus ancien de ces manuscrits, les deux textes forment un morceau à part copié à la fin du volume. Dans le plus récent, ils font partie d'une compilation historique relative à Pabbaye de Cluny. Ils ont toujours été considérés comme se rapportant à un événement réel, et c'est à ce titre qu'ils ont été publiés en premier lieu par dom Marier et André Duchesne dans la Bibliothcca Cluniacensis \ puis par M, Riant dans le tome V des Historiens occi-
t» Pp. 56t à S64 et 56* à 568.
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dentaux des croisades '. Pourtant il y a de bonnes raisons de croire qu'ils ne reposent sur rien 2 .
La relation d'Avranches, comme les deux textes de Cluny, semble avoir été mise à profit dans la suite par un anonyme pour l'élaboration d'une œuvre plus générale. De cette relation, en effet, et non point du récit authentique des manuscrits de Leyde et de Tournai dérive, je crois, la seule mention occidentale de l'invention des patriarches existant à ma connaissance en dehors de ces deux récits. Elle figure, parmi des interpolations faites au martyrologe d'Usuard, dans un manuscrit florentin du xv c siècle, que le P. Du Sollier a utilisé pour son édition de ce martyrologe 3 . L'allusion qu elle contient à la révélation divine des reliques s'applique mieux au texte d'Avranches, où l'intervention céleste joue le rôle principal, qu'à celui de Leyde- Tournai, dans lequel la découverte des reliques est attribuée à une circonstance toute fortuite.
La rencontre, dans un domaine littéraire très spécial de ces quelques échantillons de narrations fictives, probablement scolaires, autorise à croire qu'il y aurait là une mine assez riche pour mériter d'être scientifiquement explorée, et rien n'empêche d'admettre qu'il en serait de même dans les domaines avoisinants.