ET LES COMMENCEMENTS DE LA CRITIQUE HISTORIQUE
AU MOYEN AGE
Par Abel LEFRANC
Il existe dans la littérature du xn e siècle une œuvre absolument unique tant par le sujet qu'elle traite que par l'esprit qui l'anime, œuvre éminemment personnelle et originale, dont les tendances critiques contrastent d'une manière étrange avec celles dont s'inspirent toutes les autres productions de l'époque, et qui marque par là une date vraiment importante dans l'histoire de l'évolution intellectuelle du moyen âge. Je veux parler du traité de Guibert de Nogent, intitulé : De pignoribus sanctorum\ — Sur les gages ou les reliques des saints, — dont le seul titre suffit à indiquer les visées audacieuses, puisque toute étude loyale sur une matière si délicate risque d'aboutir à des conclusions grosses de conséquences. Un tel sujet, en effet, est de ceux qu'on n'aborde point sans danger ; les
1. Ce traité a été édité, en 16S1, par D. Luc d'Achery, dam son édition complète des œuvres de Guibert (Paris, Jean Billaine). Migne a reproduit cette édition au tome CL VI de sa Patrologie latine. Le texte donné par d'Achery avait été établi d'après un ms. de la Bibliothèque du Roi, qui est actuellement conservé au département des mss. de notre Bibliothèque nationale sous le n° 2900 du. fds latin. Les renvois faits dans le présent mémoire aux chapitres et aux paragraphes (§) s'appliquent indifféremment à l'édition originale et à la réimpression de Migne ; les chiffres de pages renvoient tous aux colonnes de la Patrologie. Je n'aurai guère à mettre à profit les notes mises par d'Achery à la suite du De pignoribus. Visiblement, le savant bénédictin, pourtant d'un esprit si libéral, se sentait gêné par cette œuvre indiscrète. Son commentaire, conçu avec une certaine timidité, traduit en plus d'un cas son embarras (V. notes u, i3, 16, note prélim. du liv. III, 2s). La note 12 contient, en revanche, sur la question des reliques de S. Firmin des observations nettement favorables à Guibert,
esprits timides ne l'ignorent pas et, de nos jours encore, s'interdisent soigneusement d'y songer. Par le fait même qu'il s'y appliquait, l'abbé picard du xn e siècle donnait déjà la mesure de la largeur de ses idées et de l'indépendance de son caractère. Mais, ce qui achève de lui assigner parmi ses contemporains, comme parmi les écrivains et les penseurs des siècles qui suivent, jusqu'aux approches de la Réforme, une place tout à fait à part, c'est que ce sujet par essence si redoutable, eu égard aux préjugés de l'époque, il l'a traité avec une méthode, une clairvoyance et une sûreté de critique qui le rapprochent singulièrement de nous et en font presque un homme moderne. Assurément, il s'est rencontré, pendant le cours du moyen-âge, des hommes éclairés, voire même de saints personnages, à qui des abus incroyables dans le trafic et le culte des reliques arrachent des paroles de blâme parfois sévères, mais ce ne sont là que des réserves sans grande portée, des indignations passagères, qui ne se rattachent à aucune conception générale et ne sont pas provoquées par une étude raisonnée ; elles n'aboutissent à aucune considération d'ensemble. Les allusions relatives à ces questions qu'on peut relever à travers les œuvres d'Agobard de Lyon, de Claude de Turin, de Sigebert de Gembloux, — qui ressemble du reste à Guibert par tant de côtés, — et de Robert d'Auxerre (invention de la vraie croix), rentrent toutes dans cette catégorie.
Or, par un oubli peu explicable, ce curieux traité, dont l'importance est si grande pour l'histoire du développement de l'esprit scientifique au moyen-âge, bien que cité par plus d'un auteur, n'a fait jusqu'à présent l'objet d'aucune étude particulière. En dehors d'une simple analyse parue dans le tome X de V Histoire littéraire de la France des Bénédictins (p. 478 et suiv.), il n'a provoqué que quelques appréciations, d'ailleurs justes, mais très sommaires f .
1. Deux des plus récents travaux parus sur le sujet spécial qui nous occupe l'ont complètement négligé : celui de Berthold Lasch, Das Erwachen und dit Entwickelung dtr hittorischen Kritik im Mittelalttr (Vl-XH Jahrh.) Breslau, 1887, in-8°, de même que l'étude d'Ellinger, Das Vtrhxltniss dtr affentlichtr Meinung zu Wahrheit und Luge. Berlin, 1884, 8°. — Beissel, l'auteur d'une histoire détaillée — conçue au point de vue catholique — de la Sainte Tunique de Trêves, cite Guibert dans sa brochure intitulée : Die Vtrthrung dtr Heiligtn und ihrer Rcliquitn in Dtutschland. 1890, p. i5o, mais c'est pour le prendre à partie et le discuter avec une extrême malveillance. Aux yeux de ce croyant intransigeant, Guibert est un esprit dangereux, passionné et surtout gênant. Beissel ne s'attache guère, dans les quelques passages où il nomme Guibert, qu'à enlever à ses témoignages, trop souvent accablants, leur valeur documentaire. Est-il besoin d'ajouter qu'il va à rencontre de son but et qu'il réussit plutôt par ce procédé à faire ressortir combien sont instructifs les éléments fournis par notre auteur? Il est curieux de constater qu'en somme tous les écrivains modernes, qui ont abordé ces délicates questions avec les mêmes préoccupations confessionnelles, ont montré, sans exception, un esprit moins ouvert, moins libre et infiniment moins critique que l'abbé du xu e siècle, qui n'était cependant rien moins aVhéréticJue. En revanche, les travaux d'ensemble proprement
Je voudrais combler cette lacune et montrer par une étude plus détaillée, tant du De pignoribus sanctorum lui-même que de l'homme qui a osé l'écrire et des circonstances qui lui ont suggéré et facilité cette œuvre, quelle attention il convient de lui accorder et quel profit on en pourra tirer le jour où Ton se préoccupera d'étudier de plus près, dans notre pays, l'histoire des transformations des idées au cours des siècles qui ont préparé, au prix de bien des tâtonnements et des tristesses, les progrès de la civilisation moderne.
Le premier problème qui se pose est de savoir quelle place occupe ce traité, en ce qui concerne la date de sa rédaction, dans l'ensemble des œuvres de l'abbé de Nogent-sous-Coucy. La question peut être résolue avec certitude par l'examen du texte même de l'ouvrage. Le De pignoribus a été composé par Guibert, dans les quatre ou cinq dernières années de sa vie, vers 1 1 19, selon toute vraisemblance. C'est, chose importante à remarquer, le dernier de ses travaux historiques. Il n'y a aucun doute à ce sujet : le traité en question a été écrit après les trois livres de l'autobiographie intitulée De vita sua l et par conséquent après les Gesta Dei per Francos dont la composition est antérieure à celle du De vita. Et comme, d'autre part, les œuvres historiques de notre abbé sont évidemment toutes les trois postérieures à ses œuvres théologiques, composées en grande partie à Saint- Germer de Flaix, on est tout à fait fondé à regarder le De pignoribus comme sa dernière œuvre. Mais, dans l'hypothèse même où le témoignage positif des textes ne serait pas là pour établir ce fait, l'impression proprement littéraire qui se dégage de certaines pages suffirait encore à l'établir. Un tel livre est par excellence une œuvre de parfaite maturité, le produit d'une longue et rare expérience. II fallait à Guibert toute l'autorité que lui donnait une vie bien remplie, mêlée à de grands événements, le prestige d'une science renommée et d'ouvrages déjà célèbres pour faire accepter une pareille tentative. Il est mani-
sclentiflques ont été plus justes envers Guibert, dont ils citent quelques jugements. V. Gieselef, Lthrbuch dtr Klrchtngeschichtc, 4e éd. Bonn., 1848; ch. V, g 78; Reuter (H), Geschichtt det religictstn Aufklxrung im Mittclalttr, Berlin, 187 S; t. I, pp. 147 et suiv., et passim \ Wattenbach, Deutschlands Gtschichtsqutlltn im Mitttlalttr, t. II, p. 247. Ces ouvrages contiennent l'indication des textes les plus caractéristiques des écrivains du moyen-Âge sur la question du culte des saints et de leurs reliques. V. aussi l'Encyclopédie des sciences religieuses de Licbtenberger aux mots Reliques et Saints,
1. L'auteur le dit lui-même au chapitre m du liv. I er du De pignoribus.
feste que depuis son premier essai Sur la manifre de composer un sermon, qui fait pressentir déjà un esprit singulièrement ouvert, jusqu'au De pignoribuSy sa pensée a subi un développement ininterrompu.
Si les Gesta, pour ne parler que de ses œuvres historiques, quoique écrits avec un souci de la vérité et une conscience dans le groupement des éléments d'information qui leur assignent, entre toutes les sources de l'histoire de la première croisade, une valeur de premier ordre 1 , portent encore l'empreinte d'un certain goût pour le merveilleux et de quelque complaisance à rapporter les prodiges, il n'en est pas moins aisé d'apercevoir à travers cette vaste composition les traces de préoccupations critiques vraiment nouvelles pour le temps. Je signalerai d'abord les importantes déclarations qu'il formule, à diverses reprises, sur sa manière d'écrire l'histoire (préface, débuts du livre IV et du livre V, fin du livre VIII). La' conception qu'il se fait de son métier d'historien est à la fois grave et élevée. S'il est, nous dit-il, comme tout homme, sujet à l'erreur, il s'est efforcé du moins, avec une constante application, de dégager de son mieux la vérité, en contrôlant les assertions de l'ouvrage antérieur qui lui a servi de guide — les Gesta Francorum et aliorum Hierosolomytanorum — et en multipliant les enquêtes personnelles auprès des personnages dignes de foi qui avaient joué un rôle dans l'expédition. Lorsqu'il est déjà presque impossible de se rappeler avec exactitude ses propres pensées et actions, il n'est pas étonnant que l'on puisse se tromper en racontant celles des autres. Sans doute, continue Guibert, il n'est pas allé à Jérusalem; il ne connaît ni les lieux où se sont déroulés les événements ni la plupart de ceux qui en ont été les acteurs, mais on ne saurait lui en faire un crime, en raison du scrupule qu'il a mis à se renseigner auprès de témoins oculaires. Qui songe donc à contester les assertions des historiographes ou des rédacteurs de vies de saints, alors que ces auteurs non seulement n'ont rien yu de ce qu'ils rapportent, mais même se contentent de puiser simplement dans des travaux antérieurs, auxquels ils se fient sans hésiter? On voit, par ces digressions sur la manière dont son œuvre avait été élaborée, combien notre historien avait pris dès le début sa mission au sérieux, et aussi combien il était sensible aux objections qui pouvaient lui être adressées touchant les matériaux dont il
i . V. sur les Gesta les études de Sybel, Geschichte des trsttn Kreuzzugs, 2^ éd. 1 88 1 , pp. 3 a- 35, de Thurot dans la Revue historique, 1876, t. II, p. 104-111 ; d'Hagenmeyer, Anonymi Gesta Francorum, Heidelberg, 1890, p. 78, etc. Le célèbre ouvrage de Guibert offre assurément des lacunes dans la composition ; il renferme beaucoup de digressions qui, si intéressantes soient-elles, compromettent l'unité du récit, mais il ne justifie nullement le jugement sommaire formulé par Pottbast : « oft mzrchenhaft und wundervoll ». (Wegweiser durch die Geschichtswerke des europ. Mittelalters, p. S 49 de la a éd.)
s'était servi. La science moderne a, du reste, pleinement justifié ses affirmations en ce qui concerne ce point délicat. Ajoutez à cela qu'il s'applique avec une certaine habileté à démêler les causes des faits et les origines des questions, et Ton comprendra qu'il était, par son esprit curieux et réfléchi, mieux préparé que quiconque en son temps à entrevoir quelques-unes des règles essentielles de la critique historique. Reste que l'insuffisance des connaissances générales de l'époque ne lui a pas permis de tirer de ces principes tout le parti que d'autres en ont tiré par la suite.
On lui a reproché de s'être montré quelquefois un peu trop crédule dans les Gcsta, tout en s'y révélant, en d'autres endroits, comme assez bon critique '. Mais il ne convient pas d'exiger d'un moine du commencement du xu e siècle la logique et la hardiesse qui sont encore, de nos jours, presque une exception. Ce qu'il y a intérêt à constater présentement, c'est qu'il fait preuve, dès le premier livre de son histoire de la croisade, d'un scepticisme non dissimulé à l'égard des reliques des saints. S'attaquant pour la première fois (p. 69 5 A) à la question des deux chefs de Saint-Jean-Baptiste, sur laquelle il reviendra dans son Traité des reliques, il fait remarquer que si l'on veut croire à la fois les habitants de Constantinople et ceux d'Angers, il faudrait admettre que le Précurseur ait été bicéphale. Il profite de l'occasion pour signaler les abus que le culte des corps saints a engendrés, surtout en France où de nombreuses reliques existent en double ou en triple, contre toute raison. Tout le mal vient, conclut-il, de ce qu'on ne laisse pas les saints reposer en paix dans la sépulture qui leur est due aussi bien qu'aux autres hommes et qui ne devrait jamais être changée 3 . « Je ne conteste pas que ce soit par piété que leurs corps sont enfermés dans l'or et l'argent, mais il est bien évident qu'ils servent d'instrument aux plus honteuses cupidités, grâce aux exhibitions d'ossements et aux pérégrinations des reliquaires : l'unique but de ces cérémonies étant de recueillir de l'argent. Ces abus disparaîtraient vite si leurs tombeaux étaient défendus, comme celui de Jésus-Christ lui-même, par une solide pierre, impossible à déplacer. » Voilà des paroles d'une
t. Histoire littéraire de la France, X, p. Soo.
2. Voici la partie la plus caractéristique du texte de Guibert : « Et considerandus etiam,sub « bac occasion*, plurimus quidem, sed non perniciosus error, qui Gallicanas prsecipue de sanc- « torum corporibus obsedit ecclesias ; istis illura, istis eumdem, seu martyrem, seu confessorem se « habere jactantibus, cum duo loca non valeat occupare integer unus. Quod totum contentionis « malumindesumitoriginem quod sancti non permittuntur babere debiiae et immutabilis sépulture m quietem. » A rapprocher de cette remarque si sensée celle que Guibert formule sous une forme légèrement différente au ch. iv du livre 1 er du De pignoribus : « Sed haec omnia a perversitaie « radicis emergunt, quae non est alia quam quod eisdem adimitur quod communi sorte débite- « rai omnit commerce bumana naiura. »
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haute portée et qui en présagent de plus significatives encore, car dans cette voie les pentes sont rapides, entraînant celui qui s'y risque plus loin qu'il ne le souhaiterait.
Ailleurs, le chroniqueur signale la fraude d'un abbé qui s'était gravé une croix sur le front et que ce subterfuge n'empêcha pas de devenir par la suite évèque de Césarée (747 B.); il blâme les marques puériles de vénération dont les populations entouraient Pierre l'Ermite, au cours de ses tournées de prédication (705 A). Il reproche à Foucher de Chartres d'avoir admis la réalité des stigmates d'un certain nombre d'imposteurs et il explique les moyens employés pour préparer ces prétendus miracles (821 D). En somme, Guibert est sans contredit celui des historiens de la Croisade chez lequel les préjugés et les calculs sont le moins choquants. On est surtout frappé de voir qu'il ne retranche et ne dissimule rien de ce qui peut paraître défavorable aux croisés ou à leurs chefs. Une telle impartialité est remarquable : elle prouve que notre auteur n'était pas seulement inspiré, comme on Ta prétendu — M. de Sybel par exemple, — par le souci des intérêts de sa caste et de son état.
Après cela, il peut admettre, contre le même Foucher de Chartres, l'authenticité de la sainte lance, en faveur de laquelle il se contente d'invoquer, du reste, le grand nombre de personnes « prudentes » qui assistaient à la découverte et la haute antiquité des témoignages qui attestaient son existence dans l'enceinte d'Antioche; il peut admettre que la croix trouvée à Jérusalem, en 1099, est bien la vraie croix, croire au miracle d'Urbain II et à l'apparition des trois saints à Corbaran. Ces marques d'une crédulité qui était celle de tous ses contemporains et qui est encore, à notre époque, partagée par une infinité de personnes, ne sauraient lui être reprochées avec équité ; ce qu'il importe de relever dans son œuvre, ce sont précisément les points par lesquels il s'écarte des préjugés qui dominaient alors tous les esprits. On va voir qu'en avançant en âge le savant abbé s'en éloigna toujours davantage, s'efforçant de donner à ses études une direction de plus en plus désintéressée et ne visant dans ses écrits d'autre but que la vérité.
La composition à la fois étrange et puissante, dans laquelle Guibert a raconté, en même temps que son existence, l'histoire des pays où elle s'écoula, nous fournira des arguments nombreux à l'appui de cette assertion. On sait que si le Traité des reliques n'a pas eu d'analogue avant le xvi e siècle, YHistoire de sa vie est restée, de même, une œuvre unique au moyen âge. Elle prélude à cette littérature de Mémoires et de Confessions qui devait trouver sur notre sol une si
riche floraison, et il faut avouer qu'elle présente déjà l'ensemble de qualités et de défauts qui font également l'attrait et le danger de ces productions. On n'a pas assez reconnu tout le mérite proprement historique de ce livre. Je ne parle pas du style, qui, si entortillé qu'il puisse paraître en beaucoup d'endroits, est, par contre, d'une couleur et d'un réalisme extraordinaires. Il n'y en eut pas alors de plus vivant ni peut-être de plus personnel. On rencontre dans le De vit a, à côté de tableaux d'une facture supérieure, à côté de récits dramatiques d'un éclat surprenant, des portraits dignes de Saint-Simon, de bonnes histoires de moines gourmands et avares, où le diable joue son rôle, et, dominant le tout, une philosophie qui ne s'étonne pas outre mesure des inconséquences ni des cruautés humaines, celle d'un esprit modéré, sagement équilibré, peu propre aux spéculations métaphysiques. Les pages célèbres qui ont le plus contribué à fonder la réputation d'écrivain d'Augustin Thierry sont traduites, ou à peu près, du texte de Guibert, et j'ajoute que le magnifique récit, d'un relief si intense, de la révolte laonnoise (les pages consacrées au meurtre de l'évêque Gaudry, en particulier) a plutôt perdu à passer dans notre langue 1 . En présence de ces morceaux achevés, on oublie les lacunes de la composition et le peu d'ordre qui a présidé, de même que dans les Gesta, à la coordination des faits. Je ne vois guère, à ce moment, que l'admirable correspondance d'Abélard et d'Héloïse qui puisse, sous le rapport de l'expression, soutenir la comparaison avec le De vit a. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister avec détail sur le côté littéraire de cette œuvre.
Un des plus profonds érudits de notre temps, Jules Quicherat, expliquant, dans l'introduction de son cours de l'Ecole des Chartes % comment le moyen âge n'avait pu s'élever à la notion de l'archéologie pas plus qu'à celle d'aucune science critique, fait remarquer qu'il est cependant possible de citer quelques exemples de jugements raisonnables portés par des savants de cette époque en matière d'antiquités, et, reprenant une observation faite jadis par les auteurs de V Histoire littéraire 3 , il signale en première ligne une intéressante réflexion de l'abbé de Nogent. Ce dernier raconte, en effet, au commencement du second livre du De vita, que des fouilles ayant été exécutées dans l'é-
i . Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettres XVI à XIX. 1. Quicherat, Mélanges d'archéologie et d'histoire : Archéologie du moyen âge, p. 35 1* 3. Quicherat ne semble pas avoir connu le passage de ^Histoire littéraire (t. X, p. Soo) qui s'applique justement au même texte qui avait attiré son attention d'archéologue. Voici ce passage : « Si Ton fait attention au jugement que porte Guibert sur cette quantité de tombeau» et d'urnes sépulcrales qu'on découvrait tous les jours, de son temps, dans son monastère, on conviendra encore qu'il était assez habile antiquaire pour le siècle où il vivoit. »
glise de son abbaye, il se rencontra dans le sol un nombre considéra* ble de cercueils de pierre renfermant des vases inconnus aux temps chrétiens. Le docte religieux observa aussitôt que ces sarcophages étaient disposés en groupes, formant chacun le cercle autour d'une sépulture centrale. N'ayant jamais constaté cette particularité et sachant, d'autre part, que l'Eglise avait consacré depuis de longs siècles l'usage d'inhumer les morts les pieds tournés vers l'Orient, il en conclut qu'il avait sous les yeux soit un ancien cimetière de païens, soit un cimetière de chrétiens remontant à l'époque où ces derniers se conformaient encore au mode d'inhumation des païens. Assurément la remarque est curieuse et le savant archéologue y voit avec raison l'indice d'une réflexion critique. Mais ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que de nouvelles fouilles entreprises à ce même endroit, il y a seulement quelques années, devaient apporter à la constatation faite par Guibert une confirmation inattendue.
Les recherches que j'ai entreprises sur cet auteur m'ayant conduit, au mois de juillet 1890, à aller visiter le site et les restes de l'ancienne abbaye de Nogent, je fus reçu dans l'antique demeure, qui eut au xvn e siècle l'honneur d'avoir Mabillon comme portier, et qui est actuellement transformée en château par M. le marquis de la Châtaigneraie, alors son propriétaire. Je constatai d'abord que l'aspect des lieux décrits si aimablement par Guibert (De vita, II, ch. 1) n'avait guère changé. La modeste rivière d'Ailette, dont le bon abbé célébrait déjà les eaux poissonneuses et que son cours tranquille transformait, disait-il, en une façon de vivier, fort apprécié des moines, coulait toujours gracieuse et lente. L'horizon de petites collines, « dont le sol fertile convenait aussi bien à Bacchus qu'à Cérès », la vaste plaine, abondante en toute sorte de produits agréables, grâce au ruisseau qui la fécondait : rien, dans l'aspect général n'avait été sensiblement modifié. Seul peut-être, l'énorme château de Coucy qui se dresse en face de Nogent et qui a remplacé au xm e siècle la forteresse de Thomas de Marie pourrait ajouter quelques traits nouveaux à la description. Les plans qui nous sont parvenus, ainsi que les restes des fondations, permettent de déterminer avec exactitude le tracé de l'ancienne église du couvent, toujours reconstruite à la même place depuis l'origine. Comme je parcourais son emplacement, mon hôte, qui voulait bien se faire mon guide, me raconta qu'il venait de pratiquer, peu de temps auparavant, des terrassements dans la pelouse qui recouvre aujourd'hui le sol de l'église et qu'il y avait découvert, à sa grande surprise, une quantité considérable de sépultures disposées en cercle. Cette circonstance l'avait beaucoup intrigué, en l'induisant à penser que
c'étaient là des restes d'une antiquité très haute. II fut encore bien plus étonné lorsque je lui eus appris que Guibert — dont il n'avait pas encore lu les œuvres — avait déjà découvert ces mêmes corps, il y a près de sept cents ans. Une telle vérification de l'exactitude de notre historien complète utilement la remarque faite par les Bénédictins et par Quicherat, et il m'a paru qu'elle méritait d'être rapportée dans l'enquête qui nous occupe.
Il serait facile, à l'aide d'une étude détaillée du De vita y de grouper d'autres indices des aptitudes critiques de Guibert, aussi bien que des preuves nombreuses de la droiture de son jugement et du soin avec lequel il se gardait de suivre servilement les doctrines reçues. De même qu'il n'avait pas ménagé les Croisés dans les Gesta, il ne craignit pas davantage dans son autobiographie de signaler avec franchise les abus, les scandales, voire même les crimes qui se commettaient dans le monde ecclésiastique au milieu duquel il vivait. La vénalité de la cour romaine est dénoncée par lui à différentes reprises (I. III, ch. iv et vi) sans grands éclats d'indignation, mais aussi sans réticence, avec une fine ironie, comme un mal inévitable. Les vices du haut clergé, autant que ceux des moines, sont signalés avec la sincérité d'un homme qui a cessé de s'en étonner et qui, après avoir confessé ses propres faiblesses, assez peu graves il est vrai, se reconnaît le droit de révéler celles des autres. Les écrivains religieux ont été ordinairement choqués de la liberté avec laquelle il s'est exprimé sur le compte de S. Geoffroy, évêque d'Amiens (1. III, ch. xiv), son prédécesseur commç abbé de Nogent. Mais, outre qu'il a suffisamment rendu hommage à ses vertus, rien n'était plus juste que de juger ce personnage d'un caractère mystique et irrésolu, comme l'intérêt de l'histoire" l'exigeait. Guibert, au moins en ce qui concerne les individus, savait se garder du dénigrement systématique aussi bien que de l'admiration exagérée. A cet égard, il s'éloignait sensiblement des habitudes des écrivains ecclésiastiques, en général onctueux et laudatifs : il disait le bien comme le mal. C'est là précisément ce qui lui donne droit, au premier chef, au titre d'historien.
Le début du deuxième livre nous fournit encore un renseignement assez précieux sur la manière dont il appréciait les sources écrites dont il se servait. Ayant à raconter les commencements de son abbaye, il nous dit qu'il avait trouvé les éléments de cette histoire dans une chronique en vers et que cette composition lui avait d'abord paru très suspecte, mais après avoir constaté par lui-même l'exactitude de certains faits qui s'y trouvaient rapportés, il résolut de la mettre tout de même à contribution. Toutefois,' il en use avec pru-
dence et il prend grand soin de nous avertir que les choses qu'il rapporte sur la période primitive de l'existence de son couvent dérivent de cette source unique. On voit qu'il ne fait qu'un cas médiocre de ce document d'ordre littéraire, où la légende joue un rôle important.
J'ai dit plus haut qu'il savait laisser voir ses propres faiblesses. Là où il a quelque mérite à le faire, ce n'est sûrement pas lorsqu'il nous expose, avec des accents manifestement imités de saint Augustin, les prétendues fautes de sa jeunesse, en exagérant leur noirceur, mais bien plutôt lorsqu'il avoue les petites lâchetés auxquelles il a dû se résigner en bon politique, celle, par exemple, qu'il confesse au cours de la scène exquise qui donne tant de saveur au tableau de la réunion de Langres et de l'audience du pape (1. III, ch. iv). Le Traité des reliques en fournira, à son tour, une preuve caractéristique. On sent que l'auteur ne se paie pas de mots et que, sans égard pour les convenances extérieures, îl ne se préoccupe que d'une chose : saisir la réalité et en communiquer l'impression à ses lecteurs.
Il reste à signaler les récits de songes, d'apparitions, de tours joués par le diable et enfin de miracles qui terminent chacun des trois livres du De vita. Remarquons d'abord que les miracles proprement dits ne figurent qu'à la fin du livre III et y tiennent une place très secondaire. Il s'agit le plus souvent de visions survenues pendant le sommeil et surtout de méchancetés faites par le diable à des religieux peu zélés ou malchanceux. Le démon occupe une place absolument prépondérante dans toutes ces histoires qui devaient défrayer les conversations du cloître. Mais, en somme, dans l'échelle des diverses catégories de prodiges, il n'y en a pas de moins significatifs, de moins choquants. C'est dans le domaine du surnaturel, si même ce mot n'est pas excessif en pareille matière, ce qu'il y a de plus facile à admettre, ou, si l'on veut, le minimum de; la croyance. En comparaison de ce qui s'imprime et s'enseigne encore aujourd'hui sur le rôle du démon et ses diverses manifestations, les anecdotes de l'abbé de Nogent paraîtraient bien anodines. N'oublioris pas que cette faiblesse, qui n'en était pas une il y a sept siècles, Guibert la partage avec Luther et avec plus d'un esprit éclairé de la Renaissance, et qu'une telle compagnie suffit à l'absoudre de tout reproche.
En ce qui concerne les miracles cités à la fin du livre III (ch. xu) > un rapprochement assez gros de conséquences s'impose aussitôt à l'esprit. L'auteur les a introduits dans son récit en raison de ce fait qu'ils s'étaient produits au cours d'exhibitions de reliques de la cathédrale
de Laon. Ces pieuses promenades entreprises, vers l'an 1 1 13, à travers la France et l'Angleterre, au lendemain des effroyables agitations que les chapitres précédents venaient de raconter, avaient pour but de réunir l'argent nécessaire au rétablissement des édifices ecclésiastiques ruinés pendant la tourmente. Or, nous le savons déjà par les Gesta, et nous recueillerons tout à l'heure dans le De pignoribus une déclaration encore plus catégorique sur ce point : Guibert était formellement hostile à ces voyages intéressés dont il dénonce les abus avec une extrême vivacité. Dans le De vit a, il se contente de les juger en une phrase moqueuse qui en dit long sur ses sentiments. Après avoir qualifié de c quelconque > ce moyen d'amasser de l'argent, il explique comment le conducteur de ces tournées faisait voir de nombreux miracles dans les divers endroits que visitait le cortège. Il faut bien, insinue notre auteur, pendant qu'on exploite habilement les gens d'un côté, les consoler de l'autre avec une généreuse compassion. Et aussitôt il décrit la châsse somptueuse, autre genre de luxe formellement condamné par lui, et se met à énumérer les reliques qu'elle renfermait. Ces dernières figurent parmi les plus suspectes qui aient paru dans le monde : des fragments de la chemise de la Vierge, de l'éponge présentée au Christ pendant son agonie, de la croix. « Je ne sais, ajoute Guibert, s'il ne s'y trouvait pas aussi quelques cheveux de Notre- Dame 1 ». Voilà le préambule peu bienveillant par lequel l'écrivain commence le récit de six ou sept miracles et prodiges sans grande portée, auxquels il n'ajoute évidemment qu'une foi des plus médiocres, pour ne pas dire davantage, puisque les reliques qui en étaient l'instrument sont de celles qu'il poursuivra ailleurs de ses plaisanteries les plus mordantes.
Il est moins naturel de voir notre auteur raconter un peu plus loin (ch. xvin) un miracle assez grossier, sans l'apprécier comme il le mérite. Un paysan des environs de Beauvais, ayant pris son curé en haine, imagina d'introduire subrepticement dans le flacon qui contenait le vin destiné à la consécration, un crapaud coupé en morceaux — le
1. Guibert avait déjà parlé de reliques analogues au livre II (ch. i°») du De vita, en racontant comment le prétendu roi fondateur de l'abbaye de Nogent avait rapporté de son voyage de Jérusalem des fragments des liens qui avaient attaché le Christ à la colonne, des verges de la flagellation, de la couronne d'épines, de la croix, de la chemise que portait la Vierge au moment de la naissance de Jésus, des vêtements des apôtres. Mais, on l'a vu, empruntant ces détails à la pièce de vers mentionnée plus haut) il se rendait parfaitement compte du caractère légendaire de ce document. D'ailleurs, tout le reste de son œuvre témoigne que, loin d'ajouter foi à ces reliques invraisemblables, il s'indignait, dans son bon sens, qu'on pût les prendre au sérieux. Il faut y joindre le « lait de la Vierge », que l'église de Laon prétendait conserver et dont Guibert traite dans un des passages les plus remarquables du De pignoribus
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corps de cet animal était alors considéré comme un poison redoutable. Le prêtre célèbre la messe avec le vin empoisonné et le boit au moment de la communion. Un mal violent se déclare immédiatement chez lui. Il parvient cependant, au bout de quelque temps, à découvrir la cause probable de ses souffrances, brise le flacon suspect et y découvre une infinité de petits crapauds. Le malheureux curé de se croire aussitôt voué à une mort certaine. Quelqu'un lui conseille alors d'absorber, dans un verre d'eau, un peu de poussière provenant du tombeau ou de l'autel de S. Marcel, évèque de Paris; ce qui fut fait. A l'instant, le malade rejeta une masse de reptiles exhalant une odeur infecte et se trouva délivré. Que Guibert ait accepté ce miracle ridicule où l'on voit, si j'ose dire, un simple saint réparer un mal produit — au moins indirectement — par Dieu lui-même, voilà ce qu'il est bien difficile d'admettre, quand on songe au bon sens habituel de l'abbé de Nogent dans d'autres questions analogues. Une réflexion par laquelle il termine cette histoire tendrait à faire supposer qu'il en avait aperçu l'ineptie, puisqu'il prévoit qu'on pourra la trouver surprenante. Mais il n'a pas cru devoir exprimer nettement son sentiment. J'ai tenu à citer le fait : cette crédulité, réelle ou non, n'est qu'une exception dans son œuvre tandis qu'elle était la règle pour tous ceux qui l'entouraient.
Du reste, non loin de ce passage (ch. xv), Guibert, mieux inspiré, n'a pas laissé échapper l'occasion de faire une remarque sensée. Il observe, en effet, que dans un combat judiciaire livré à Laon, le coupable l'avait emporté sur l'innocent, et il s'autorise de cet exemple pour condamner un usage qu'il juge absurde et qu'aucun canon, dit-il, ne saurait justifier.
Le troisième livre du De vita a été composé vers 1 1 1 5, selon les plus grandes vraisemblances. Le De pignoribus dut suivre à peu d'années près. L'occasion de la composition de ce mémorable traité fut la prétention qu'avaient 4mise les religieux de Saint-Médard de Soissons, abbaye proche de celle de Nogent, de posséder une dent du Christ.
Faut-il supposer qu'en s'attaquant à cette relique l'auteur obéissait à une de ces sourdes rivalités monacales telles qu'en amenèrent, en plus d'un cas, le voisinage et l'opposition des intérêts? Jç ne le crois
pas. Rien n'indique que les deux abbayes aient jamais vécu en mauvais termes, et Guibert, qui, d'ailleurs, fut personnellement lié avec un abbé de Saint- Médard, n'était pas homme à faire servir ses écrits à des rancunes particulières. Evidemment, il n y eut, dans son entreprise, d'autre mobile qu'une question de principes. Une prétention aussi absurde allait à l'encontre de ses convictions les plus chères, et nous avons vu que, depuis la publication des Gcsta, sa doctrine en pareille matière n'était plus un mystère pour personne.
Mais un autre problème plus important se pose. En composant une œuvre qui s'écartait si profondément des tendances régnantes, l'auteur a-t-il obéi à une influence littéraire ou philosophique déterminée? La solution peut être donnée avec certitude. Une autorité a sûrement contribué à lui procurer, si je puis dire, l'assurance nécessaire pour aller à l'encontre de tant de pratiques superstitieuses et des puissants intérêts matériels qui s'y rattachaient. Cette autorité n'est autre que saint Augustin qui, coïncidence vraiment singulière, fournira aussi plus tard à Calvin non seulement le point de départ de son Traité des reliques, mais encore toute une série de textes cités avec complaisance par le Réformateur genevois, heureux d'en étayer ses arguments. C'est dans ses ouvrages intitulés : De opère monachorum, De sermone Domini in monte, Contra Adimantium, De vera religione, etc., que saint Augustin a abordé ce sujet, en formulant sur le culte des reliques et leurs translations des critiques assez nombreuses, encore que trop timides. Il déclare, en 'effet, dans la Citi tfe* Dieu (xxu, 1 3) qu'il n'ose parler librement sur plusieurs abus de cette nature, de peur de donner occasion de scandale à des personnes pieuses ou à des brouillons *.
Le rapprochement des noms de Guibert et de saint Augustin n'est pas fait pour surprendre. Nous savons par l'ensemble des œuvres de l'auteur du De pignoribus qu'il avait fait une étude particulière de l'évêque d'Hippone, vers lequel il s'était de bonne heure senti attirer. La lecture du De vita suffirait à prouver qu'il a poussé cette admiration si loin qu'il en est arrivé à Vinspirer trop directement du grand docteur dans le récit des événements de sa propre existence. Quoi qu'il en soit, l'empreinte d'Augustin est sensible dans le traité
i. Cf. liv. I, ch. i cr (col. 614) , Guibert cite le De strmonc Domini in Monte et le Contra Adimantium, Au ch. 4, § 1, du même livre, l'auteur s'inspire vraisemblablement d'un passage de S. Augustin emprunté au De opère monachorum (ch. xxviii), passage qui a fourni à Calvin le commencement de son Traité des reliques : « Sainct Augustin, au livre qu'il a intitulé « Du labeur des Moines », se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons qui desjà de son temps exerçoyent foire vilaine et deshonneste, portans çà et là des reliques des Martyrs, adjouste : Voire si ce sont reliques des martyrs.» D'Achery (note 16), ciie le texte d'Augustin comme ayant pu inspirer Guibert.
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qui nous occupe. Si l'on n'y trouve explicitement cités que deux textes empruntés à ses ouvrages, on devine aisément en d'autres endroits l'influence de certaines de ses idées, notamment en ce qui touche les translations. Guibert avait été conduit vers ce maître de la philosophie chrétienne par l'homme illustre dont il s'honorait d'être l'ami, Anselme de Cantorbéry 1 , qui était lui-même, on le sait, le disciple par excellence de saint Augustin, auquel il avait dû l'éveil de la plus grande de ses pensées. Disons, à ce propos, que' l'action d'un penseur aussi remarquable, sincèrement épris de rationalisme, a dû être profonde sur l'esprit de Guibert, en contribuant à lui donner le goût des idées élevées et de la réflexion indépendante. En réalité, l'œuvre propre de notre écrivain a surtout consisté à appliquer aux choses de la vie pratique, à celles du culte et aux faits de l'histoire, les principes de liberté que ses contemporains, un Bérenger de Tours, un Roscelin, un saint Anselme, un Abélard 3 , s'efforçaient de développer dans le domaine de la philosophie. Mais, si son action a pu être inspirée ou facilitée, dans une certpine mesure, par des ouvrages antérieurs ou contemporains, l'originalité de sa tentative n'en reste pas moins entière. Il est le premier qui, sur les questions du culte des saints et de leurs reliques, ait essayé d'exposer une vue d'ensemble, systématique et rationnelle, autant que le permettait l'état des connaissances, et il est allé, sur ce point, bien au delà de saint Augustin lui-même, qui n'a été pour lui qu'un lointain initiateur et aussi peut-être une sauvegarde éventuelle. -
Le De pignoribys est dédié à Eudes, abbé de Saint-Symphorien, près de Beauvais, qui devint plus tard évêque de cette ville et que l'auteur avait probablement connu pendant son séjour au monastère de Saint- Germer de Flaix. La dédicace raconte les origines de l'ouvrage. En voulant seulement étudier les divers problèmes qui se posaient à propos de la dent du Christ de ses voisins de Saint-Médard de Soissons, Guibert s'est trouvé entraîné beaucoup plus loin qu'il ne le prévoyait. Il s'excuse de n'aborder le véritable sujet de son travail que dans le III e livre, mais les considérations qui occupent les deux premiers livres étaient, àjjses yeux, indispensables. C'est aussi l'avis du critique
i. V. Saint Anselme de Cantorbéry par Ch. de Rémusat, éd. 8°, pp. 457, 4S9 et suiv. C'est également à Anselme que Guibert dut de connaître les œuvres du pape S. Grégoire, pour lesquelles il s'éprit d'une vive admiration e qui contiennent aussi quelques réflexions intéressantes sur le culte des reliques (De vita, I, 17).
a. Remarquons, à propos du célèbre philosophe, qu'il existe dans son œuvre des déclarations intéressantes contre les superstitions de son temps, les faux miracles, etc. {Sermo XXXI, de S. Joanne Baptista; Opéra, éd. Duchesne, p. 967). De tels sentiments ne sont pas surprenants chez lui.
moderne. Il répond ensuite à un certain nombre de critiques et d'objections qui lui avaient été adressées par ses premiers lecteurs, ce qui prouve que l'apparition de l'œuvre n'alla point sans provoquer les commentaires.
Le I er livre a un caractère tout à fait général ; il apparaît même comme étant le plus important du traité. Guibert n'a rien écrit de plus intelligent ni de plus hardi. C'est là qu'il faut chercher sa profession de foi en matière de critique historique. Habilement, il débute par une affirmation qui place tout de suite la question soulevée par la prétention des moines de Saint-Médard sur un terrain des plus favorables à la thèse négative qu'il va soutenir, a S'il est mal de se tromper sur les conditions de la résurrection générale des hommes, combien n'est-il pas plus criminel de supposer que quelque partie de son corps ait pu manquer au Maître de toutes les créatures, lors de sa résurrection! » Et l'argumentation se poursuit alerte, incisive, rappelant à s'y tromper la dialectique dont Calvin usera plus tard en pareille matière : « Puisque toute l'espérance des mortels repose, en ce qui concerne la résurrection, sur l'exemple donné par Jésus-Christ, il est hors de doute que les conséquences de la promesse divine se trouveront nécessairement infirmées, si l'on constate chez l'auteur même de la promesse soit quelque défaillance dans sa puissance d'action, soit quelque lacune dans la réalisation des choses promises. Car, lorsque celui qui promet ne tient pas ce qu'il avait annoncé, ou bien il est accusé de tromperie, ou bien il prouve que sa puissance est inférieure à celle qu'il devait manifester et par laquelle il devait affirmer sa supériorité. Donc, qu'on ose retrancher quelque chose à Dieu en diminuant sa puissance, ou qu'on l'accuse d'infidélité dans l'accomplissement de ses promesses : il y a là deux alternatives également horribles à concevoir et que personne n'oserait affronter sans des intentions blasphématoires. La raison ne saurait imaginer, en effet, quelque chose de plus impie et qui insulte davantage à la croyance universelle. »
Tel est le raisonnement de forme syllogistique, présenté en une langue nerveuse et précise et dont la traduction ne peut qu'affaiblir le relief, par lequel débute notre traité, en montrant que l'existence d'une relique du corps du Christ est en contradiction avec le dogme de sa résurrection. Guibert se hâte d'en déduire des conséquences assez transparentes. Comment admettre, selon lui, que dans l'intérêt étroit t d'églises particulières, des atteintes aussi graves, telles que celles qui résultent fatalement de semblables inventions, aient été portées à la foi chétienne? Cela revient à couvrir la main de lourds ornements d'or, au risque de paralyser par leur poids l'action de tout le reste du corps.
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Quel inutile accroissement de beauté que celui qui donne plus d'éclat à une seule partie et compromet l'existence de l'ensemble ! Assurément, la diversité des coutumes des églises, en au point de vue des pratiques du culte, ne compromet nullement l'intégrité de la foi catholique. Il y a des conditions essentielles, telles que le baptême et l'eucharistie, sans lesquelles un homme ne saurait être considéré comme chrétien. Mais on peut également admettre qu'il suffit de la foi, à défaut de tout autre élément, pour obtenir le salut. A plus forte raison existe-t-il beaucoup d'actes religieux qui ne sont pas absolument indispensables pour réussir à être sauvé. On peut très bien mener une vie irréprochable et s'abstenir de ces pratiques. Tout ce qui se rattache aux corps des saints et aux objets qui ont été à leur usage rentre précisément dans cette catégorie. Ce culte est d'un caractère d'autant plus facultatif qu'il n'offre le plus souvent que des garanties tout à fait illusoires. Les questions d'authenticité laissent place à toute sorte de réserves. Ce n'est pas la croyance populaire, mais l'antiquité de la tradition ou le témoignage d'écrivains véridiques qui devrait décider de la sainteté d'un personnage. Quelle garantie y a-t-il lorsque le culte ne repose sur aucun souvenir sérieux, ni sur des écrits authentiques, ni sur des miracles dûment constatés ? Et encore, quand on parle de témoignages écrits, il faut s'entendre. La plupart des relations composées sur les saints sont si suspectes que leur mémoire en peut être plutôt salie que glorifiée chez les infidèles. « Même quand elles racontent des choses vraies, elles sont rédigées en un style si grossier, si vulgaire, si terre à terre <, et avec si peu d'ordre, que là où elles ne le sont justement pas, elles font encore l'effet d'être fausses. » Et le réquisitoire continue plus vif et plus hardi. L'auteur fait observer que même pour ce qui concerne une partie des apôtres, leur vie apparaît entourée d'une si grande obscurité qu'elle prête aux inventions les plus fantaisistes. Combien cette incertitude ne doit-elle pas être plus marquée pour des saints moins importants ! Il expose alors — et c'est là un des passages instructifs par excellence du livre, — comment les légendes hagiographiques, naissent et se développent. Nous avons ici ce qu'on peut appeler la psychologie du groupe des saints inconnus, c'est-à-dire de ceux dont on est condamné à ignorer toujours les commencements, la carrière et la mort même. Le rôle de l'élément populaire dans ce domaine est indiqué avec une extrême justesse. Plusieurs histoires curieuses viennent à l'appui de ces réflexions, celle-ci par
i. « Et, ut poetico verbo utar, bumi serpenti éloquio proferuntur », dit Guibert. Ce dernier aimait a citer Horace de même que Sénèque. Sa culture classique était certainement considérable pour le temps. D'autres citations d'Horace 6gurent dans le Traité dts reliques.
LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT Soi
exemple. Un certain abbé est honoré sous le nom de saint Pyron. Guibert, intrigué, cherche à se rendre compte des origines de son culte. II découvre qu'il a atteint le comble de la sainteté : le pieux abbé pris de boisson est tombé dans un puits et s'y est noyé.
Ces exemples cités, l'auteur demande avec raison qu'on s'inquiète, avant de proposer un mort à la vénération des fidèles, de savoir s'il a été bon ou mauvais durant sa vie. Avant de prier un saint, il importe de ne pas avoir de doute sur la réalité de sa sainteté. Les prêtres ont tort de ne pas chercher à arrêter les abus auxquels se laisse aller le vulgaire sur ce point. Elever sans cause un homme au rang de bienheureux, c'est le parer de titres faux et sacrilèges. Le devoir de régulariser le culte des saints devrait appartenir exclusivement aux prélats 1 . Les prodiges extérieurs ne suffisent pas à établir la sainteté. Guibert a vu de ses yeux le roi Louis VI, qui certes ne prétendait pas à cette dernière, guérir les écrouelles. Il y a des gens qui servent d'instruments aux miracles, sans que ce rôle ait aucune signification au point de vue de leurs mérites propres. Les actes authentiques des saints servent à la gloire de Dieu, pendant que les faux ne font qu'y porter atteinte. Qu'y a-t-il de moins édifiant' que l'histoire dont l'abbé de Nogent certifie avoir été témoin ? Un enfant, fils d'un chevalier du Beauvaisis et parent d'un personnage ecclésiastique très en vue, vient à mourir un vendredi saint. Le bruit de sa sainteté se répand, sans doute en raison du caractère sacré du jour de sa mort. Aussitôt les paysans des environs, toujours amis des nouveautés, s'empressent d'apporter des offrandes et des cierges à son tombeau. On lui élève un monument, bientôt entouré lui-même de constructions, et les pèlerins d'y affluer en foules considérables depuis les confins de l'Angleterre. L'abbé du monastère de la région, homme des plus sages, assistait avec ses moines à toutes ces impostures, et, incapable de résister à la séduction des nombreux présents que ce culte valait à son couvent, il allait jusqu'à laisser s'accomplir de prétendus miracles sans aucune réalité, infecta miracula 2 .
A la suite de ce récit, Guibert est amené à nous faire sur ce .chapitre délicat sa propre confession, et avec quelle spirituelle bonhomie! Après avoir insisté sur le côté charlatanesque des tournées de reliques,
i. Remarquons que plusieurs conciles ont, par la suite, confirmé cetie thèse de Guibert, notamment le concile de Latran de 121 S.
3. Les détails donnés à l'appui de cette assertion sont curieux à rapporter : « Etsi in pro- « fani vulgi avahs pectoribus capi potuerunt fictitiae surditates, affectât* vesanix, digiti studio « reciprocati ad volam, vestigia contorta sub clunibus. Quid facit modestus et sapiens, qui « praefert propositum sanctiiatit, dum fautorem te praebet in talibus. »
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il nous conte comment un jour it lui arriva d'assister à la harangue — il vaudrait mieux traduire : au boniment — fait par le chef d'un de ces cortèges de quêteurs. L'homme montrait la châsse remplie de reliques insignes : « Sachez, s'écriait-il, sachez que dans cette petite botte est renfermé un morceau du pain que notre Sauveur a broyé — masticavit — de ses propres dents. Et si vous hésitez à me croire, voilà un éminent personnage (c'est de moi qu'il parlait, dit Guibert), dont vous connaissez tous la vaste science, qui pourra confirmer mon dire, s'il en est besoin. » — J'ai rougi, avoue notre auteur, en entendant ces paroles, intimidé surtout par la présence de tous ces gens que je savais disposés à défendre le fourbe. Je me suis tu, plus pour éviter les invectives des assistants que par crainte de l'orateur lui-même, que j'aurais dû sur-le-champ dénoncer comme faussaire. Que dirai-je ? Ni les moines, ni les clercs ne s'abstiennent de ces honteux trafics, au point de faire, en ma présence et sans que j'aie le courage de m'y opposer, des déclarations hérétiques touchant notre foi. C'est le cas de répéter le mot de Boèce : Jure insanus judicarer, si contra insanos altcrcarcr. Ici comme ailleurs, l'abbé de Nogent ne laisse échapper aucune occasion de dénoncer, comme elles le méritent, les superstitions populaires (V. aussi 1. III, ch. 1).
Il aborde avec le chapitre III l'étude des caractères de la vraie sainteté. A ses yeux, prier à l'aventure un prétendu saint, dont on ne sait rien, sauf le nom, constitue un véritable péché. La plus grande circonspection doit donc présider à la rédaction des compositions hagiographiques. Quoi de plus illogique que de voir entreprendre pour la première fois, à l'époque actuelle, des biographies de saints pour lesquels on revendique, d'autre part, la plus haute antiquité? On a souvent demandé à l'auteur d'en écrire de semblables. « Mais, dit-il, si je me trompe dans les choses mêmes que j'ai vues de mes yeux, que pourrai-je dire de véridique sur celles que personne n'a jamais vues ? » Parole profonde, s'il erj fut, qui seule suffirait à assigner une place éminente à celui qui a osé la prononcer, en un temps où la vérité qu'elle exprime n'avait jamais été davantage méconnue et méprisée 1 . Et Guibert continue en se moquant plaisamment de ses solliciteurs. Ces fraudes d'ordre littéraire le ramènent à la question des
i. Guibert accroît encore la portée de cette déclaration, en ajoutant ceci : « On me priait cependant de répéter ce que j'entendais dire, de m'étendre sur les louanges d inconnus, de les prêcher même au peuple ; si j'avais consenti à le faire, j'aurais été digne, aussi bien que ceux qui m'y poussaient, d'être flétri publiquement. » Ce passage a déjà été signalé et traduit par M. Gaston Taris dans l'édition publiée, en collaboration avec M. A. Bos, de la Vie de saint Gilles, poème du xu* siècle. (Publication de la Société des anciens textes fronçais, Paris, i88t, pp. xLYii-xLvm.)
LE TRAITÉ DES RELIQUES DE GUIBERT DE NOGENT 3o3
reliques incontestablement fausses et que cependant la foi admet avec certitude. Trois exemples servent de commentaire à ses observations générales : d'abord le prétendu crâne de Saint Jean-Baptiste que les villes d'Angers et de Constantinople prétendent posséder toutes les deux, ce qui suppose que la fraude et le mensonge sont au moins d'un côté ; ensuite l'histoire de la découverte supposée du corps de S. Firmin à Amiens, faite par S. Geoffroy, à qui notre abbé avait succédé à la tête, de l'abbaye de Nogent. Nulle part peut-être Guibert ne s'est montré critique plus perspicace, et les érudits modernes qui se sont occupés de la question sont loin de l'égaler sous le rapport de l'indépendance du jugement 1 . En dernier lieu, le récit de l'amusante confusion commise à propos de la prétendue invention de S. Exupère.
Je signalerai seulement au passage les développements si justes consacrés aux deux thèses chères à l'auteur, dans lesquels il combat l'usage des châsses et des reliquaires d'or et d'argent, en même temps que les exhumations et les translations de corps saints ou réputés tels. Il s'élève dans ces pages à une hauteur de vues vraiment remarquable ; on y constate à quel point sa pensée avait mûri, combien ses idées s'étaient affermies et précisées, depuis le temps où) il lançait ses premières attaques contre ces usages abusifs.
Craignant sans doute d'avoir contristé quelques âmes pieuses, l'auteur termine son premier livre sur plusieurs assurances consolantes. Il expose que ceux qui vénèrent de bonne foi les reliques d'un saint pour celles d'un autre, ne pèchent point, et que la prière adressée à une âme
i . Cette question des reliques de S. Firmin mériterait d'être examinée à part. Nous avons, sur la découverte de ses restes par S. Geoffroy, un autre texte qui fournit d'intéressants éléments de comparaison avec celui de Guibert ; c'est la vie même de l'évèque d'Amiens, par le moine Nicolas, bénédictin* de l'abbaye de Saint-Crespin-le-Grand de Soissons, rédigée vers 1 1 40 et publiée, avec des modifications et des arrangements, que la perte du texte original ne permet plus de contrôler, dans les Vita SS. de Surius, t. XI, p. 209-227. Cet bagiographe, crédule à l'excès, dépourvu de toute espèce de critique, a en outre, vis-à-vis de Guibert, le désavantage de n'avoir pas été le contemporain du saint dont il raconte l'histoire . Aussi son œuvre a-t-elle au plus haut degré un caractère légendaire et suspect. A ses yeux, le corps, dont Guibert prouve par de si bonnes raisons la non-authenticité, ne peut être naturellement que celui de S. Firmin. Les hagiographes et annalistes de notre temps (l'abbé Corblet, Hagiographie du diocèse d'Amiens, II, p. 40 5, et l'abbé Pécheur, Annales du diocèse de Soissons, II, p. 2 1 3 et passim) se montrent sur ce point beaucoup moins favorables a l'égard de Guibert que ne l'a été leur devancier, d'Àchery, dans sa note 1 2 déjà citée. Ils préfèrent manifestement le témoignage de Nicolas à celui de Guibert, dont ils critiquent les tendances sceptiques, lui reprochant « son hostile partialité » à l'égard de S. Geoffroy. Sans doute, ils sont obligés de reconnaître ailleurs que le récit du moine de Soissons fourmille, dans l'ensemble, d'invraisemblances et d'inexactitudes, mais ils n'en acceptent pas moins les données qu'il leur fournit en matière de miracles et de prodiges. Quand on voit, du reste, l'abbé Pécheur (II, 296), travailleur si bien informé, éviter de se prononcer sur l'authenticité de la sandale de la Vierge et des miracles produits par cette relique, on n'en saurait être surpris. Ce serait un travail curieux et utile de comparer dans le détail les récits de Guibert et du moine Nicolas en ce qui concerne S. Geoffroy, Je regrette que le défaut de place m'interdise de l'entreprendre ici.
donnée à tort comme sainte est susceptible d'être agréée de Dieu, pourvu qu'elle parte d'un cœur simple et fervent.
Avec ce livre se termine la partie générale du traité. Je me bornerai à indiquer en quelques mots la substance des trois autres livres, non moins attrayants à leur manière, mais d'une portée plus spéciale. Le second traite du corps véritable du Christ et de celui qui se manifeste dans le sacrement de l'autel. La démonstration commencée dans ce livre (ch. i et n) et continuée au livre suivant (ch. i et in § 4), à l'aide de laquelle Guibert prouve que le Christ n'a pu laisser sur la terre aucun fragment de son corps, pas plus une dent que telles autres reliques qu'il vaut mieux nommer en latin 1 , est un chef-d'œuvre de dialectique. Avec quel sens de la réalité il remarque, par exemple, que les contemporains de Jésus, surtout pendant ses années de jeunesse, n'ont jamais pu se préoccuper de conserver quoi que ce soit d'un personnage dont ils ignoraient le caractère et qui n'était à leurs yeux rien de plus que tout autre de leurs concitoyens. Chemin faisant, que de données curieuses sur les ravages de la simonie (ch. m § 6), sur l'indignité de trop nombreux prêtres et évéques et sur les conséquences de ce relâchement (ch. m, § 4). Mais c'est surtout dans le III e livre, où les questions spécialement relatives à l'existence de la dent sont examinées et résolues, que l'éloquent moine a déployé sa verve la plus puissante. Il y a là des traits d'ironie dignes tout ensemble de Rabelais, de Calvin et de Voltaire. Les objections des religieux de Saint-Médard, traités durement de faussaires (ch. 1, § 3), les miracles prétendus qu'ils allèguent, leurs calculs avides et ceux de leurs pareils : tout cela est réduit à néant ou dévoilé avec une logique supérieure. On peut y voir la digne' conclusion du traité, puisque le IV e livre, De intcriori mundo y a un but plutôt mystique et théologique. L'abbé de Nogent traite dans ces pages de questions relatives aux visions et aux apparitions. « Il enseigne que le monde intérieur n'ayant rien qui frappe le sens, l'imagination ne peut se représenter l'état de ce monde et qu'il n'y a que la force de l'entendement qui puisse y atteindre. Les visions et les apparitions dont il est parlé dans les livres de l'Ecriture Sainte étaient seulement des signes et des figures sous lesquels Dieu apparaissait aux prophètes 3 . » Il en est de même des visions décrites par S. Jean dans l'Apocalypse. Ce livre doit,
1 . II, 1 . « Nec desunt alii qui umbilici superfluum quod nuper natis abscinditur, juot qui circumcisi praeputium ipsius Domini habere se asserunt. m
a. Hist. /ff/er.,-X, p. 492. Les Bénédictins font remarquer qu'à s'en tenir à un passage de la dédicace (§ 2), le 4 livre du De pignoribus aurait été composé avant les trois autres. Il me païah probable que Guibert l'a annexé à son ouvrage* pensant qu'il le compléterait assez heureusement et qu'il en atténuerait le caractère de polémique.
LE TRAITÉ DES RELIQUES DE ÔUlBERT DE NÔGENT îo5
dans la pensée de l'auteur, opposer les choses du monde spirituel, la contemplation divine, l'idéale perfection, aux superstitions grossières nettement matérialistes, qu'il s'est chargé de mettre à nu. C'est, si l'on veut, la partie positive d'édification après la critique destructive des abus du culte.
Tel est cet ouvrage d'une probité parfaite et d'une nouveauté si haute, où, par une précieuse rencontre, le talent de l'écrivain va de pair avec l'originalité de ses idées. Le cri d'alarme qu'il a poussé avec tant de loyauté ne semble pas avoir été entendu de son siècle, encore que l'Église ait accepté plus tard, par la force des choses, quelquesunes des réformes qu'il proposait. Mais, comme il arrive pour chaque effort réalisé dans l'intérêt de la vérité, sa tentative n'a pas été stérile. Elle a contribué, pour sa part, à l'œuvre de régénération qui a sauvegardé et purifié le sentiment religieux, compromis par les calculs les moins respectables. Cette entreprise salutaire, Wiclef l'a reprise deux siècles plus tard, en élargissant, il est vrai, le terrain de la discussion, puisqu'il attaque le culte des saints comme rendant inutile la médiation de Jésus-Christ, mais sans élaborer aucune étude d'ensemble. Pour découvrir un ouvrage susceptible d'être rapproché de celui de Guibert, groupant comme le sien des éléments nombreux de discussion, basé sur des principes de critique sérieuse et inspiré par des préoccupations d'ordre général, il faut descendre, je le répète, jusqu'à l'époque de la Réforme, en plein xvi e siècle. Un autre Picard, le fondateur et le chef du protestantisme français, Jean Calvin, né à quelques lieues à peine de l'abbaye où vécut Guibert, a le premier donné un pendant à l'œuvre de l'auteur du De pignoribus sanctorum. Il put y ajouter naturellement des aperçus nouveaux que rendaient faciles les progrès réalisés dans l'intervalle. Mais, au fond, le point de vue est le même et souvent aussi l'argumentation se ressemble étrangement, bien qu'aucun rapport ne puisse être établi entre les deux traités, puisque celui du moine était demeuré manuscrit et qu'il n'en existait très probablement qu'un seul exemplaire. Ces deux hommes, si éloignés par le temps, se sont ainsi rencontrés sur le terrain de la critique historique, se fondant sur les mêmes invraisemblances, usant des mêmes autorités, citant les mêmes textes et les mêmes reliques ; et ce n'est pas le moindre titre de gloire de Guibert que d'avoir, plus de cinq siècles avant la Renaissance, prononcé des jugements que la puissante logique d'un Calvin n'a point dédaigné d'établir à nouveau. 11 est telle plaisanterie, celle relative aux deux chefs de saint Jean-Baptiste, par exemple, qui, rapprochement singulier, se retrouve mot pour mot
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dans le Traité des Reliques l du Réformateur noyonnais, et telle autre qui rappelle à s'y tromper les plus fines méchancetés de Bayle et de Voltaire. Qu'on puisse rapprocher de tels noms celui du modeste moine picard, c'est ce qui prouve assez quelle place exceptionnelle il convient de lui assigner dans l'histoire de la pensée au moyen âge, et avec quelle sympathie l'érudit moderne doit aborder l'étude de son œuvre, qui est celle d'un ancêtre et d'un précurseur.
i . Le Traité des reliques, de Calvin, Tune des œuvres françaises les plus mordantes et les plus achevées du célèbre écrivain, a paru pour la première fois à Genève, en i 543, sous ce titre : Advertissement tris utile du grand proffit qui reviendrait à la chrestienté s 'il se faisoit inventoire de tous les corps saints et reliques, qui sont tant en Italie qu'en France, AUemaigne, Hespaigne et autres Royaumes et pays, par M. Jehan Calvin. — Il a été souvent réédité depuis. L'édition la plus accessible, avec celle du Corpus Reformatorum , a été donnée à Genève par Ficlt. On trouvera dans cette dernière (pp. 9, 12, i3, 18, 23, 16, 27, 36, 47, 5^, 55, sur les chefs de S. Jean-Baptiste, 83, etc.) les passages qui traitent plus particulièrement de reliques analogues à celles qui se trouvent visées dans le De pignoribus.