‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 273 sur 326 · Knighton, II · texte numérisé non relu

Knighton, II

4. Voy. les biographies de Wycliffe par Lechier(op. cit.), Vattier (Paris, 1886), R. L, Poole (London, 1889), et en particulier Lechler, I, 6 5 6-66 5.

38a CH. PETIT-DUTAILLIS

dans le Leicestershire, et que ce comté n'a pas été atteint par l'insurrection.

Bref, Wycliffe, loin d'avoir eu personnellement aucun rapport avec les rebelles de i38i, a blâmé leurs actes et leurs intentions. Est-ce à dire que les prédications du réformateur et de ses disciples n'aient nullement contribué à fomenter la révolte ?

Ici, il convient d'abord de faire une distinction. Dans les années antérieures à i38i, Wycliffe n'a encore ni écrit ni parlé contre les dogmes eux-mêmes, la transsubstantiation, la confession, le culte des saints, mais déjà il a attaqué l'Eglise. Il lui a dénié le droit d'excommunication. En somme il a rejeté l'autorité attachée au titre de prêtre. Il considère, au fond, comme inutile, tout intermédiaire entre Dieu et l'homme en état de grâce. Les nombreux documents recueillis par André Réville ne permettent pas de croire que ces doctrines aient été partagées par le9 insurgés de i38i ; nulle part ils n'ont protesté contre les pouvoirs spirituels du clergé. C'est une profonde erreur que d'appeler Wat Tyler et ses. pareils des « Lollards», comme l'a fait Kervyn de Lettenhove dans les titres courants de son édition de Froissart. Rien n'autorise à le faire. Mais Wycliffe ne s'est pas contenté d'attaquer théoriquement l'Eglise, au nom de sa doctrine sur l'autorité, qui ne pouvait guère émouvoir immédiatement qu'une minorité d'âmes puritaines. Il a fait le procès des prélats et des moines de son temps; il a dénoncé l'excès de leur opulence et de leur pouvoir à l'animosité de la nation. Or, quand on étudie la révolte des travailleurs dans les comtés, on constate que de nombreux établissements ecclésiastiques ont été attaqués et envahis par les insurgés, qui s'y sont livrés parfois à des pillages et à des meurtres, et ont toujours paru considérer les richesses du clergé comme des biens mal acquis et bons à prendre '. On peut hardiment rapprocher ces sentiments éprouvés presque unanimement par les rebelles, de l'enthousiasme inspiré aux Londoniens, dès 1377, par les propositions de Wycliffe sur la confiscation des biens ecclésiastiques. A cet égard, Wycliffe, quelques protestations qu'il ait élevées, a sa part de responsabilité dans les excès commis en i38i.

i. Dans le Hertford, attaques répétées contre l'abbaye de Saint-Alban; charte arrachée au prieur de Dunstable. — -Dans le Norfolk et le Suffolk, invasion du monastère de Bury, meurtre du prieur et d'un moine ; attaques contre les prieurés de Bromholm, de Binhara, de Carrow, contre les abbayes de West-Dereham et de Saint- Benett at Holm. — Dans le Cams, pillage du prieuré de Duxford, de plusieurs églises de Cambridge, du prieuré de Barnweli ; invasion du monastère d'Ely, etc... (André Réville, Thèse manuscrite. Powell, op. cit., particulièrement .p. 34, 45, 47, 5 1, 53.) Je ne parle pas ici du meurtre de l'archevêque chancelier et du prieur trésorier à Londres, ni de la destruction de l'hôpital de Clerkenwell. Ces faits bien connus ont eu surtout des causes politiques.

LES PREDICATIONS POPULAIRES 383

Enfin, il y a bien des chances pour que les disciples soient allés plus loin que le maître. Plus tard, et dès le début de 1 382, nous sommes sûrs qu'ils ont été des fauteurs de discorde sociale. La doctrine de Wycliffe sur l'autorité f , interprétée et poussée à toutes ses conséquences par des commentateurs hardis, s'est retournée contre le gouvernement civil, et, comme on l'a dit, à la profession de lollardisme se sont invariablement associées des habitudes d'insubordination 2 . Si l'on admet avec nous que les pauvres prêtres ont commencé leurs tournées avant l'insurrection de 1 38 1 , il faut évidemment admettre aussi qu'ils ont attisé les haines sociales et qu'ils ont prêché non seulement, comme le faisait lui-même Wycliffe, contre un clergé riche et de mœurs relâchées, mais aussi contre une noblesse corrompue et des hommes de loi avides. L'auteur des Fasciculi zizaniorum prétend qu'un des disciples les plus avoués et les plus remarquables de Wycliffe n'imitait point sa réserve à l'endroit des événements de i38i : Nicolas Herford approuva ouvertement le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry 3 . Il ne dut pas être le seul. L'état politique et moral de l'Angleterre à ce moment-là était bien fait pour indigner des puritains comme Pétaient les pauvres prêtres.

Nous sommes donc d'avis que les pauvres prêtres de Wycliffe figuraient parmi ceux qui ont préparé, peut-être organisé le soulèvement de 1 38 1 . On se les représente bien, ces fanatiques, stylés par le vieillard infatigable et audacieux qu'était alors Wycliffe, vêtus pauvrement, marchant pieds nus, sans autre soutien que leur foi et leur haine. Ils allaient, parcourant les comtés, prêchant où ils trouvaient un public populaire. Ils ne pouvaient parler bien longtemps sur des sujets théoriques, tels que l'autorité du prêtre ; pour réveiller l'attention, et pour être sûrs du succès, ils n'avaient qu'à dénoncer les iniquités dont souffraient leurs auditeurs. Ils prêchaient d'abord contre la dîme, contre les riches prébendiers et les moines fainéants ; et puis, d'invective en invective, ils s'attaquaient à tous ceux qui étaient les maîtres.

Le temps ne nous a pas conservé leurs discours, qui évidemment n'étaient pas rédigés, ni encore moins recueillis dans des sermonnaires. Mais nous avons des textes qui peuvent nous en donner l'idée. Bien

i. « Nullus est do minus civilis, nullus est episcopus, nullus est prslatus, dum est in peccato mortali. » (Fascic. zizan,, p. 3 2 3).

a. Rogers^I, 100. Cet historien (p. 98), et plusieurs autres, ont fait un rapprochement tout naturel entre Wycliffe et les rebelles de 1 38 1 d'une part, et d'autre part Luther et les communistes de Munster. Dans un cas comme dans l'autre, le réformateur a sévèrement condamné un mouvement social qu'il avait cependant contribué à provoquer. — Sur les idées politiques et sociales des Lollards, voy. leur pétition au Parlement de 1395, dans : Fascic. zizan., p. 36o»

3. « Dixit palam quod archiepiscopus Cantuariensis Symon ideo fuit interfectus, et juste, quia voluit magistrum suum corripere. » (Fascic* zizan., p. 296).

mieux, les sermons dont je vais parler, et qui ont été trouvés par André Réville dans des manuscrits de Cambridge et d'Oxford, sont Pœuvre de moines et de prêtres qui se piquaient d'être orthodoxes, et que le gouvernement ne songeait pas à poursuivre. La violence de leurs harangues va non seulement nous faire concevoir ce qu'étaient, à plus forte raison, les prêches des nomades, mais nous prouver qu'à la fin du XIV e siècle un certain nombre de membres du clergé, pourvus d'une position régulière, aidaient les pauvres prêtres et les John Bail dans leur œuvre passionnée de justice intransigeante '.

Voici d'abord un recueil écrit dans la seconde moitié du XIV e siècle, et composé, pour une bonne partie, de sermons que le scribe attribue à John de Waldeby, professeur d'Ecriture-Sainte à l'Université d'Oxford 2 . Ce John de Waldeby était contemporain de Wycliffe. II a publié en effet ses œuvres oratoires sur la demande de T., abbé de Saint-Alban, c'est-à-dire de Thomas de la Mare, qui administra ce monastère de 1349 ^ ^96. On nous dit expressément qu'il s'agit de sermons qui ont été réellement prononcés. Les idées qui y sont exprimées sur les rapports des riches et des pauvres ne s'élèvent pas audessus de la banalité : ils se doivent aide mutuelle ; le riche donnera de ses biens au pauvre, et le pauvre priera pour le riche 3 . John de Waldeby n'a rien d'un John Bail. Or, ce modéré jette feu et flamme quand il parle des vices du clergé. Il foudroie les mauvais prêtres, leur hypocrisie, leur gourmandise, leur luxure, leur dureté pour les pauvres, leur indulgence pour les péchés des riches 4 , et emporté par son indignation, il s'écrie: «C'est aux pauvres enfin qu'est dû tout ce qu'on dépense Si effrontément autour des prostituées. Quel remède plus convenable pour effacer de tels péchés, que de rendre aux pauvres ce qu'on leur devait et ce qu'on leur a si injustement enlevé 5 ? »

1. André Réviile a montré brièvement l'intérêt des sermonnaires qu'il a trouvés en Angleterre, dans ses conférences de Genève, qui ont été publiées sous ce titre : Les Paysans au moyen âge (xin e et xiv e siècles) ; Paris, 1896, in-8° ; voy. p. 60. — Ces sermons nous sont parvenus sous la forme latine, ce qui est très fréquent; mais quelques-uns, par exemple ceux du ms. I. i. m. 8. de VUniversity Library de Cambridge, contiennent certaines phrases en anglais.

s. Cambridge, Bibliothèque de Caius Collège, m*. 334.

3. « Caritas divitibus est necessaria, scilicet ut in se ipsis sumant et relèvent onus pauperum, « et pau pères per caritatem orando supportent onus divitum. Nullus enrm indigerct, si invicem « se supportèrent, et nullus laboraret si mutuo se juvarent. Dives propter pauperem factus est, « et pauper propter divitem. » (F i5 5).

4. « Hodietamen citantur, excommunicantur et spoliantur pauperes et simplices, resistere non « valentes, et taies sepe qui sunt mundi et satis casti; sed divitum et potentum peccatum relin- « quunt impunitum. » (F 196).

5. « Quibus, rogo, fit major injuria per taliler luxuriances quam Christi pauperibus ? Ipsis « denique debetur quod tam procaciter expenditur cire a meretrices. Quid ergo convenîentius « remedium, ad hujusmodi peccatum dimittendum, quam restituere paupeVibus débit u m tam « injuste ablatum ? » (F 196). Pour être exact, j'ajoute que le sermon en question, a été prononcé devant l'Université d'Oxford, et j'ignore si parmi les auditeurs il y avait des laïques.

LES PREDICATIONS POPULAIRES 385

Dans un autre sermonnaire de la fin du xiv e siècle, je trouve cette apostrophe que Dieu adresse au riche : « O homme, pourquoi t'enrichir de ce qui fait défaut à ton prochain ? Pourquoi t'approprier ce qu'il faut partager avec les pauvres ? Qu'as-tu donc que tu n'aies reçu ? Qu'as-tu donc que je ne t'aie donné ? Si tu ne veux pas me donner ton bien, rends-moi le mien ! ! »

Le ms. I. i. III. 8 de la bibliothèque de l'Université de Cambridge est sans doute une compilation de sermons de différents auteurs, faite à la fin du xiv e siècle. Dans l'un de ces sermons, le prédicateur prend violemment à parti le clergé de son temps « Les luminaires de l'Eglise, s'écrie-t-il dans un assez beau langage, se sont changés en ténèbres, et les étoiles du ciel sont tombées sur la terre 3 . »

Un autre est dirigé contre les gens de loi; c'est une satire émouvante et amère de leur rapacité. Ils ne défendent les intérêts des pauvres que si les pauvres se dépouillent pour les payer 3 . Cette invective a dû avoir du succès. C'était le temps où William Langland représentait les légistes comme les plus incorrigibles adeptes de « Lady Meed » et écrivait : « Il serait plus facile de mesurer le brouillard sur les collines de Malvem, que de tirer d'eux une syllabe sans leur montrer de l'argent 4 . »

En 1 38 1 , les principales victimes des révoltés furent des juges ; on brûla leurs maisons, on les traqua avec un acharnement inouï, on en tua plusieurs, et l'on brisa les portes des prisons. N'était-ce point les

i . « De homine conqueritur Deus sic : O homo, cur te ditas hiis quibus indiget proximus. « Cur tibi approprias que communicanda sunt pauperibus ?. .. Quid habes quod non acce- «« pisti ? Quid habes quod non dederim tibi i Si non vis dare tua, saltem mea redde. » (Bod- « leitnnt d'Oxford, ms. Rawlinson, C, S9, f° 49).

2. « Quod dolendum est videtur multis, quod in ista incidimus infelicia tempora, in quibus « videtur quod luminaria ecclesie in tenebras sunt conversa, et stelle celi in terram ceciderunt... « Nostri sacerdotes jam ceci, tenebrosi et caliginosi facii sunt... jam laicis sunt tenebro- « siores... Ecce apud illos hiis diebus non est tonsura in capite, nec religio in veste, non « modestia in verbis, non temperancia in cibis, nec pudiciftiji in signis, nec etiam conti- « nentia in factis. » (Cambridge, Univcrsity Library, I. i. III, 8, f» 129). Par cette citation et les suivantes, on peut voit que le scribe qui a composé ce recueil était très ignorant et négligent.

3. * Clamât insuper et conquerendo asserat populus de viris magnis in partibus qui habun- « dant diviciis, et jurum noticia copiosius sunt imbuti ; si veniat jam ad talem pauper vicinus « suus, per pravorum injurias nequiter oppressus, . . . sibi supplicans pro amore patris et matris « et omnium carorum suorum in hoc mundo, quatinus velit juvare in tanta necessitate consti- « tutum, ipse non dignabitur ipsum exaudire nec videre, et si pauper iterato multiplicet preces « suas dicens : « Domine, amore Christi crucifixi et omnium Sanctorum Dei, relevetis me ne « destruar injuste per adversarios meos », adhuc nec est vox neque spiritus, quamvis possit

« per tria [vel] per X verba ipsum pauperem de toto negocio ex pe dire At ille pauper et

« vendat illa pauca que habet, de quibus débet vivere, vel aliunde mutuetur et déférât sibi au- « rum, petens ejus auxilium sicut prius, tune statim, palpato aur[o] t qui prius cecus et surdus « fuerat audiet et ridebit. » (Ibid., f° 146).

Page 1