‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 274 sur 326 · Jusserand, William Langland, p · texte numérisé non relu

Jusserand, William Langland, p

gens de loi qui avaient soutenu les propriétaires fonciers et les capitalistes pendant la crise des salaires, et qui avaient appliqué avec une atroce rigueur le statut des travailleurs?

Le dernier sermon de ce recueil est construit sur le texte : « Quomodo stabit regnum. » Il date évidemment d'une époque où le mouvement lollard était commencé, car Fauteur déclare, non sans amertume, que des hommes simples d'esprit, des femmes, des laïques grossiers, enseignent maintenant l'Evangile et sèment la parole de Dieu 1 . Le prédicateur commence par indiquer nettement les devoirs des diverses classes, les obligations du serf et de son maître, du prélat et du chevalier 2 . 11 se demande ensuite si ces obligations sont bien remplies ; mais il réserve tous ses reproches aux puissants et aux riches. Comme le peuple d'alors, il se plaint de l'appauvrissement de l'Angleterre et du gaspillage scandaleux des finances royales 3 . Il accuse lui aussi le clergé de mener une vie toute mondaine, et rappelle vertement à la réalité les prêtres qui, oubliant qu'ils sont seulement les « baillis du Christ », considèrent les produits de leurs bénéfices comme leurs revenus personnels, et « quand une église vaut 40 livres, disent qu'ils ont un revenu annuel de 40 livres 4 . » Il dénonce, enfin, l'iniquité des tribunaux civils et ecclésiastiques, la faiblesse et les contradictions de ces lois qu'on prétend imposer comme l'expression de la raison ; et il termine par cette phrase qui est peut-être une allusion à la révolte de 1 38 1 : « Et ainsi le soleil de l'esprit humain s'est obscurci, et la lune, qui est la volonté, s'est changée en tache de sang 5 . » Que ce sermon, plus caractéristique encore que les autres, soit antérieur, ou, comme il est probable, un peu postérieur à l'insurrection, il n'en

1 . « Ecce jam videmus tantam disseminacionem Evaungelii, quod simplices viri et muliere» « et in reputacione homioum laici ydiote scribunt et discunt Evaungelium, et, quantum possunt « et sciunt, docent et seminant verbum Dei. Sed num quid taies senescente mundo elegerit « Deus ad confundendum superbiam sapientum mundanorum nescio. Deus scit. » (F° 149). L'auteur fait allusion, même f°> à l'élection d'Urbain VI et au schisme.

3. « Per hoc vicium, est nostrum regnum addeo depauperatum quod vix habent popuiares « unde vivant, quia et si {sic) superbi et carnaliter vi vente [s] maie et inutiliter expendant the- « saurum regni. » (F 08 149-150).

S. « Auendamus, queso, ad juris peritos tam ecclesie quam regni, et videbimus quod iota

« die false et nequtter coguntur homines perd ère bona sua, false et etiam injuste compelluntur

« emendas facere ubi non deliquerunt, et ntchilominus omnia ista fiunt, ut dicitur, per procès-

« sum legis que nomen racionis habet. In curia etiam Christiana falsa fiunt multociens tnatri-

« monia, falsa devorcia, et alie injurie multe, que non possunt facile numerari, et hec omnia

« per processum juris, et sic per viam racionis ut dicetur. Videmus etiam quod hodie homo

« per legem expellitur de domo sua et aliis bonis suis, et que hodie per legem perdidit, forte

« cras sibi restitue[n]tur per eandem legem. In curia ecclesie hodie copulantur duo in matri-

« monio, et cras per eandem legem separabuntur. . • . Hodie probatur unum per jura et die

« proximo probabitur contrarium per eamdem legem, et sic sol humane mentis obtenebratus

« est, et luna, que est voluntas, conversa est in sanguinem. » (F° 149.)

LES PREDICATIONS POPULAIRES 387

montre pas moins quelle hardiesse déployaient en chaire certains prédicateurs anglais de ce temps. En écoutant des sermons pareils, les malheureux ne pouvaient guère oublier leurs malheurs, ni s'endormir dans une résignation muette.

Ainsi le clergé anglais, pendant les événements de i38i, n'a pas tout entier joué le rôle passif d'une victime. On a vu non seulement des irréguliers comme Grindecob, mais des curés en fonctions comme celui de Puttenham, se mettre à la tête des rebelles. De plus, des documents assez rares et dispersés, mais précis et concordants, nous prouvent que certaines prédications ont contribué singulièrement à échauffer les esprits et à allumer l'insurrection. Des prêcheurs nomades excitaient les passions populaires. Le document qui signale leurs menées avec le plus de netteté, le statut de i382, ne s'applique pas aux franciscains, mais aux pauvres prêtres de Wycliffe. Les tournées des pauvres prêtres avaient évidemment commencé antérieurement à la révolte. Wycliffe a désapprouvé hautement les excès des rebelles, mais il est bien probable que ses disciples doivent endosser une part des responsabilités ; d'ailleurs Wycliffe lui-même avait attaqué violemment le clergé anglais, et les insurgés se sont souvenus de ses théories sur la confiscation des biens de l'Eglise. Enfin des recueils de sermons conservés dans les fonds de manuscrits d'Oxford et de Cambridge, nous permettent d'affirmer que des orateurs sacrés de ce temps, orthodoxes, et réputés pour leur éloquence dans les universités, prenaient souvent un ton très agressif pour parler de la haute société et des pouvoirs établis.

Je ne prétends pas, bien entendu, que ce dernier fait soit absolument exceptionnel et extraordinaire. Quand on étudie les œuvres de nos prédicateurs du xm e siècle, ou bien celles de Maillard, de Jean Raulin, de Pépin, de Jean Geiler, et des autres orateurs sacrés, français ou allemands, du xv c siècle et du commencement du xvi e , voire même les sermons anglais plus anciens que ceux-ci ou plus récents ! , on y retrouve bon nombre d'attaques du même genre, contre les vices du

1 . Par exemple les sermons recueillis dans les manuscrits suivants : Cambridge, Bibliothèque de Caius Collège, ms. 151, fol. 109 et suiv. (commenc. du xiii siècle). Cambridge, Bibl. de S* John' s Collège, E. 21, fol. 21 et suiv. (commenc. du xiv c s.; curieuses diatribes contre les nobles et les gens de lot). Bodléienne d'Oxford, mss. Tanner 4, fol. 189 et suiv., et Bodley 144 (sermons prononcés par Fitz Ralph au milieu du xiv c siècle, soit à Avignon, soit en Angleterre ou en Irlande). Bodléienne, Ms. Rawlinson C. 900 (sermons de la fin du xtv° s. ou du commencement du xv 8 ). — Bodl., La t. Th., d. 1 (sermons du milieu du xv° siècle, dus au Franciscain Nicholas Phillip ; c'est principalement de cet intéressant recueil qu'André Reville s'est occupé dans la seule page où il ait mis en œuvre lui-même les notes qu'il avait prises dans les sermonnaires : Paysans au Moyen Age, p. 60).

clergé, l'égoïsme des riches, l'avidité des légistes '. Seulement les misères de la nation anglaise pendant les premières années de Richard II avaient donné à des satires assez habituelles un ton nouveau d'âpre passion et de menace directe.

Un orateur socialiste a dit récemment que l'Eglise avait su longtemps bercer l'humaine misère par les promesses de Tau delà. Que ce soit un reproche ou un éloge, on ne saurait l'adresser à l'Eglise du Moyen Age. Elle n'a point dissimulé aux malheureux leurs infortunes d'ici-bas, et elle ne leur a pas toujours prêché la résignation. On a vu non seulement ses enfants hérétiques, mais ses fils les plus dévoués protester tout haut contre les injustices du monde, et se faire ainsi plus ou moins consciemment les apôtres de représailles terribles, dont elle a été parfois, comme en 1 38i, la principale victime.

i. Cf. la biographie très intéressante de Jean Geiler par l'abbé Dacheux. En 1481, pendant une famine, Jean Geiler, indigné de l'égoïsme des accapareurs, excita littéralement le peuple au pillage. (Dacheux, Un réformateur catholique de la fin du xv* siècle, Jean Geiler de Kaysersberg, p. 527-539. Paris, 1876).

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