ANTÉRIEURS AU RÈGNE DE CHARLES VI
Par Bernard PROST
Si nombreuses, si irréparables que fussent les destructions accumulées, dans le passé, le long de la routç à parcourir, l'histoire de Fart en France au Moyen-Age a ouvert aux recherches de l'érudition et aux controverses de la critique un champ assez vaste encore et, sur beaucoup de points, d'une exploration assez ardue, pour que le sujet ne pût être de sitôt épuisé.
Et pourtant, que de pas faits en avant, que d'étapes franchies depuis l'époque où, deux siècles et demi durant, de François I er à Louis XVI, des humanistes de la Renaissance à Voltaire, il fut de mode de sacrifier au goût du jour toutes les productions de l'art médiéval, taxées indistinctement de barbares, injurieusement condamnées, en tant que gothiques, à une épithète combien méprisante alors!
Pendant que Roger de Gaignières se passionnait pour ce gothique décrié et amassait des collections restées fameuses, les ouvrages de dom Mabillon, d'André Félibien et d'Henri Sauvai commencèrent à indiquer Fa voie à leurs successeurs. Bientôt, dom Bernard de Montfaucon consacrait à nos antiquités nationales des in-folio auxquels on aura toujours à recourir. L'impulsion était donnée, la lutte s'engageait, timide encore et restreinte, mais déjà victorieuse contre des préjugés injustes et des doctrines suranftées. Au moment même où sonnait le glas de l'ancien régime, l'abbé Lebeuf et quelques autres savants avaient fini par rendre au Moyen-Age artistique un peu d'honneur, et
les bouleversements politiques qui suivirent n'empêchèrent pas Millin, Alexandre Lenoir, Eméric-David, Willemin, Seroux d'Agincourt de mener de front, au double point de vue monumental et documentaire, l'enquête générale qu'en des temps plus rapprochés de nous devaient reprendre avec ardeur et poursuivre glorieusement les du Sommerard, les de Caumont,les L. de Laborde, les Viollet-le-Duc, les Jules Quicherat, secondés à l'envi par Aug. de Bastard, Mérimée, Ferd. de Lasteyrie, Didron, A. Jubinal, Batissier, D. Ramée, Gailhabaud, F. de Verneilh, Jules Renouvier, Jules Labarte, Ch. Louandre, les Pères Cahier et Martin, Leroux de Lincy, Vallet de Viriville, F. de Guilhermy, A. de Montaiglon, Alfred Darcel, Victor Gay, Louis Courajod, pour ne citer que les principaux disparus et en me bornant à rappeler le nom de la Société des Antiquaires de France, le titre des Annales archéologiques, du Bulletin monumental et des Archives de l'Art français.
Cette brillante rénovation des sciences archéologiques a, de nos jours, élargi son essor. Partout, sur notre sol, au sein de chaque province comme à Paris, d'infatigables essaims de chercheurs se sont voués, les uns à fouiller les archives et à scruter les textes, les autres à étudier avec les yeux d'une critique attentive les œuvres échappées à la destruction, pour en dresser un inventaire raisonné et en conserver un souvenir figuré exact, chacun déblayant ainsi un coin du terrain et fournissant son apport à la synthèse future d'une histoire définitive de notre art national antérieur à la Renaissance.
Mais, je le répète, la tâche est si complexe et le champ d'investigations si étendu que tout encore n'a pas été labouré à fond. Pour la peinture, en particulier, il reste maints desiderata à combler, maintes questions à approfondir.
Où trouver, par exemple, un ensemble de données satisfaisant sur les artistes qui se succédèrent, au Moyen-Age, dans l'office de « peintre du roi » ? On a dressé plusieurs listes des titulaires de cette fonction à partir du xvi c siècle l ; pour la période qui précède, il faut avoir eu besoin d'un renseignement en la matière pour savoir combien il y règne d'incertitudes et de lacunes, sans compter que les documents publiés jusqu'ici Pont été un peu partout et ne sont nulle part réunis, sauf en ce qui concerne les peintres du nom d'Orléans 3 .
i. L. de Laborde, la Renaissance des arts à la cour de France, t. I, p. 1 S2-1 $4 et S4S- 548; — Jules Guiffrey, Nouvelles Archives de l'art français, 1872, p. 59-66; — Henri Bouchot, Les Clouet (Paris, 1892), p. 60-62 ; — etc.
2. L'abbé Valentin Dufour, Une famille de peintres parisiens aux xiv e et xv e siècles (Paris,
RECHERCHES SUR « LES PEINTRES DU ROI » 3çi
Il n'est donc pas inutile, peut-être, de grouper, dans un rapide aperçu, les notes que j'ai recueillies à ce sujet au cours de recherches déjà longues, quoique bien incomplètes encore et, par conséquent, ne pouvant aboutir qu'à présenter un état provisoire de la question.
Avant le xiv e siècle, les artistes employés par les souverains aux travaux de peinture ne paraissent pas avoir été qualifiés de « peintres du roi ». A ma connaissance, du moins, aucun texte antérieur à l'année i3o4 ne constate l'existence de cet office. Il n'en est pas faitmention, avant i32Ô, dans les plus anciens états connus de la maison du roi, remontant à saint Louis \ Je n'en ai pas davantage découvert la trace, de i2Îi à 1S04, dans ce qui subsiste décomptes royaux, imprimés 3 ou inédits. Ils sont, il est vrai, d'un laconisme désespérant pour les dépenses relatives aux arts et principalement à la peinture. On en jugera par quelques extraits empruntés à ceux de ces comptes où les chapitres ayant trait aux Opéra contiennent le plus de détails.
a Pro pincturiis (sic) in Castro Nove Ville 3 , XVII I. XII s. II d. » *.
« Pro operibus castri de Mosterolio 5 . . . : pro capella dicti castri et caméra regine depingendis, VIII 1. II d.
a Pro operibus aule Pictaviensis 6 , scilicet magna fenestra in capella aule de novo facta, tam in petra, merrenno, ferra tu ri s et pictura, quam operariis. d \
l3oi.
a Dominus Johannes, rector ecclesie de Leonibus, Rothomagensis diocesis 8 , pro fine computi sui de picturis Foliate 9 , V° LV 1. VIII s. I d. par. » lo .
1. Cf. dans les Archiva historiques, artistiques et littéraires (t. I, 1889-90, p. 42 S et suiv.) ma « Liste des artistes mentionnés dans les états de la maison du roi et des maisons des princes, du xm° siècle à l'an 1 5oo m. — A défaut de peintres, il y figure, de 1261 à i 3 26, un enlumineur, des maîtres des œuvres de maçonnerie et de charpenterie, des orfèvres, des brodeurs, des ménestrels, etc., attachés officiellement à la cour.
2. Recueil des historiens de France, t. XXI, p. 220-397, S 1 2-5 1 7 ; t. XXII, p. 430-773 ; — Biblioth. de l'Ecole des Chartes, 1884, p. 237-299 ; — etc.