PHILIPPE VI DE VALOIS
Par Camille COUDERC
MM. Guigniaut et N. de Wailly ont publié, en i855, dans le t. XXI du Recueil des historiens de, la France, d'après quatre manuscrits de la Bibliothèque Nationale, des extraits d'une chronique anonyme, en français, dont ils ont cru pouvoir faire remonter la composition aux « premières années du règne de Philippe de Valois. » Ils ont « supposé » que son point d'arrêt primitif était l'année 1 3 28, non pas seulement parce qu'elle finit à cette date, dans deux des quatre manuscrits qu'ils ont connus, mais parce que les deux continuations qu'ils ont rencontrées, dans les deux autres, présentent de telles différences qu'on ne saurait les attribuer à un seul auteur et qu'on est obligé d'admettre, à cause d'elles, l'existence d'un original s'arrètant aussi à 1 328. « L'auteur de cette chronique, ajoutent-ils, ne puise pas toujours aux mêmes sources que les Chroniques de Saint-Denis » et son œuvre « renferme quelques détails nouveaux, malheureusement en trop petit nombre \ »
Si l'on ajoute à ces renseignements ceux, d'ailleurs assez brefs et sans conclusion, que M. Paulin Paris a donnés, dans son ouvrage sur Les manuscrits françois de la Bibliothique du Roi 2 > on aura à peu près tout ce qui a été dit au sujet de cette chronique. Aucune des notices qui lui ont été consacrées par les rédacteurs de divers catalogues ne mérite d'être signalée ici ; plusieurs d'entre elles contiennent même des indications erronnées que nous aurons occasion de relever.
1. Recueil des historiens de la France, t. XXI ( 1 85 5), p. 146.
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Les conclusions exposées, avec une certaine hésitation, par MM. Guigniaut et de Wailly sont exactes, mais elles ne sont pas les seules qu'on doive tirer. Cette chronique présente, en effet, plus d'intérêt qu'ils ne l'ont pensé : elle n'est rien moins, comme on va le voir, qu'une sorte de manuel d'histoire rédigé pour Philippe de Valois et sur son ordre. C'est dans cet ouvrage qu'il chercha à compléter ses connaissances historiques, le jour où il put nourrir, sans trop de présomption, l'espoir de mettre sur sa tête la riche couronne de France.
Nous ne saurions traiter, dans le présent mémoire, toutes les questions qui se posent au sujet de cette chronique. Ainsi, à propos de son contenu et de sa composition, nous n'aborderons pas l'étude si difficile et si délicate des sources qu'elle a utilisées. Cette étude trouvera mieux sa place dans un autre travail. Nous bornerons nos recherches à l'examen des points suivants : après avoir fait une courte analyse de ses différentes parties, nous nous efforcerons de préciser la date de sa rédaction ; nous montrerons ensuite qu'elle a été rédigée sur l'ordre de Philippe de Valois et pour lui ; nous verrons, enfin, ce qu'il est possible de conjecturer au sujet de son auteur et nous terminerons par quelques renseignements sur une compilation dans laquelle on en retrouve de très nombreux chapitres.
MM. Guigniaut et de Wailly n'ont connu que quatre manuscrits; les recherches auxquelles nous nous sommes livré nous ont permis d'en découvrir vingt-six ', et la liste que nous avons dressée n'est certainement pas complète : ceux qui savent les difficultés qu'on a à identifier, d'après les catalogues, des ouvrages anonymes, n'en seront pas étonnés. Quinze de ces manuscrits sont conservés à la Bibliothèque Nationale. Ce sont les seuls que nous ayons pu voir et les seuls, par suite, auxquels nous fassions des renvois.
Ces manuscrits doivent être rangés dans deux grandes séries ou classes. On constate, en effet, que le chroniqueur a fait deux éditions de son œuvre et que ces éditions présentent entre elles des différences très sensibles. Il en prévient, d'ailleurs, le lecteur, dans le prologue qu'il a ajouté à sa seconde édition ; il va même jusqu'à donner l'indication de quelques-unes des additions qu'il a insérées dans son texte. Il
i . Nous devrions dire vingt-neuf, si nous tenions compte des trois manuscrits qui contiennent la compilation dont nous parlerons à la fin du présent mémoire.
Vaperçut, dit-il, en relisant son travail qu'il avait trop brièvement « touché » certaines « histoires merveilleusement delictables a oyr. » Il se remit à l'œuvre et traduisit ou copia, pour l'ajouter à son texte primitif, 9 toutes les fables d'Esope » qu'il put trouver ; l'épitre d' Abgare ou Abagare, roi d'Édesse, à Jésus-Christ et la réponse de ce dernier; un récit de la résurrection du Christ et des miracles qui l'accompagnèrent ; des détails sur Marie-Madeleine et son arrivée en Provence; un catalogue des papes ; un catalogue des rois de France ; des extraits sur les « batailles des Romains » ; la pieuse histoire de sainte Aglaé et de saint Boniface ; la touchante légende d'Amis et Amilles, et, enfin, « diverses transfigurations et mutations qui ont été faictes des hommes en bestes et en oyseaulx et diverses visions ou apparitiohs merveilleuses advenues aux hommes 1 ». Malheureusement, ajoute-t-il, un exemplaire de sa première rédaction lui fut t ravi » , avant qu'il eût pu le corriger et l'augmenter, et servit à la confection de plusieurs copies. Cette première rédaction eut même, comme si elle avait été un fruit défendu, plus de succès que la seconde : nous en connaissons, en effet, quinze manuscrits au minimum, tandis qu'il ne semble s'en être conservé que sept de cette dernière 2 . On verra un peu plus loin comment peut, dans une certaine mesure, s'expliquer cette particularité.
Il nous paraît nécessaire maintenant, afin de faire apprécier plus justement le caractère de cette chronique, d'en donner une courte analyse. Cette analyse permettra de porter sur sa valeur historique et littéraire un jugement plus équitable.
Notre chroniqueur a divisé l'histoire du monde en six âges, suivant ainsi l'exemple de chroniqueurs plus anciens et celui, en particulier, de Vincent de Beauvais, qui justifie longuement cette division dans son Spéculum naturalc 3 . Le premier âge va de la création à Noé 4 (fol. 22-23), le second s'arrête à Abraham (fol. 23-24), le troisième à David (fol. 24-34), le quatrième à la captivité de Babylone (fol. 34-42), le cinquième à la nativité du Christ (fol. 42-72) et le sixième continue
1. Ce second prologue a été publié par Paulin Paris, Manuscrits françois, t. V, p. 3 5o, et par les auteurs du catalogue des manuscrits de Chartres, Catalogue général des manuscrits des bibliothèques de France, t. XI (1889), p. 356.
a. Quatre à la Bibliothèque Nationale et trois à Chartres, Chelienham et Toulouse. Les renseignements donnés par les catalogues sur les autres manuscrits ne nous ont pas permis de déterminer à quelle rédaction ils appartenaient. Presque tous, cependant, paraissent être de la première.
3. Éd. des Bénédictins, Douai, 1624, t. I, col. 2419, 1. XXXII, ch. 26. On sait que Vincent de Beauvais a reproduit dans les ch. 22, 16 à 100 et 102 à 106 du livre XXXII de son Spéculum naturale, les 80 chapitres d'une sorte de manuel historique qu'il avait composé sous le titre de Mémorial. Cf. N. de Wailly, Notice sur une chronique anonyme du xm e siècle (Mémorial de Vincent de Beauvais), dans Bibliothèque de l'École des Chartes, t.\l(i S 4 4), p. 389.
4. Les feuillets 1-2 1 sont occupes par une table alphabétique très copieuse et par les prologues.
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toujours. Nous avons ajouté, entre parenthèses, l'indication des feuillets qu'ils occupent dans le manuscrit français 19477, afin qu'on puisse se rendre compte matériellement des développements respectifs dont ils ont été l'objet.
L'histoire des Hébreux y tient naturellement la première place mais elle n'est pas ta seule à laquelle notre auteur se ^oit intéressé. Son œuvre est, dans le sens le plus large qu'on puisse donner à ce mot, lorsqu'il s'agit d'une production du commencement du XIV e siècle, une histoire universelle. Il y est, en effet, successivement question des Assyriens et de Ninive; de Zoroastre «qui commença a rire tantost qu'il fu né »; du royaume des Argiens « qui sont une manière de Grigois » (Grecs), dont le premier roi fut « Ynaques»; d'Isis « qui trouva lettres Egiptiennes » ; de « Tritolemus qui enseigna a semer forment, quar, devant, les genz mangeoient glans et autres fruis »; deCérèsa qui trouva l'art de mesurer grain, quar avant ils mesuroient par monciaus»; de * Dyonises Bachus » qui édifia Argos et apprit à cultiver la vigne ; de Cécrops qui fonda Athènes ; de Saturne qui vint de Grèce en Italie et f fist vivre humainement le peuple» et lui enseigna à cultiver la terre et à planter des vignes ; de Cadmus qui trouva les f lettres » des Grecs; de Cerbère et de Thésée; du roi Midas et de ses oreilles d'àne; d'Orphée « le ménestrel »; de Dédale et de son labyrinthe ; de la fondation de Carthage ; d'Hercule vaincu par Omphale ; de la guerre de Troye ; des compagnons d'Ulysse « qui furent mué en bestes »; d'Homère € le poète »; de « Brutus, le premier roy de Bretaigne qui ore est appelée Engleterre »; de Lycurgue et de ses lois; de Romulus et de Remus et de la fondation de Rome ; des vers prophétiques de la Sibylle ; de Simonides, « le poète i; d'Arion « le ménestrel»; de Milon de Crotone, de Solon, du roi Cyrus et de son fils Cambyse, de Tarquin le Superbe, de Pythagore, de Denys le Tyran, de Platon, d'Aristote et de Démosthène, etc. etc. Cette énumération qu'il serait inutile de continuer, suffira pour donner une idée de la manière de notre chroniqueur et de sa façon de comprendre l'histoire ancienne. La narration y est généralement très sèche : les événements de l'histoire profane qui y sont rapportés sont précédés, presque tous, des mots : « En celui temps. . . »
La dernière période de l'histoire romaine est plus copieusement traitée. On voit que les chroniques n'ont pas manqué à notre auteur; sa façon de procéder est néanmoins la même. Certains détails sans importance historique mais curieux ou merveilleux l'arrêtent plus longuement que les événements les plus graves. Les grands noms de l'histoire littéraire y sont relevés, avec le même soin, à côté de ceux des conque-
rants et des grands guerriers. Ainsi il y est question non seulement de Virgile et d'Ovide, dont on sait le succès au moyen âge, mais de Cicéron, de Salluste, d'Horace, -de Tite-Live, de Sénèque, de Juvénal, de Pline, de' Valère Maxime, de Cassiodore et de quelques autres écrivains moins connus. S'il consacre un assez long paragraphe à Virgile ce n'est pas pour parler de ses poésies mais bien des étonnantes productions industrielles ou mécaniques que la légende lui attribue l :
« Ce Virgiles fist, se dient aucunes croniques, moult de merveilles, entre lesquiels il fist une mouche d'arein a une des portes de Napples qui chaçoit toutes les mouches de la cité. — En celé mesmes cité il fist une boucherie ou la char ne povoit porrir ne corrumpre. — Item, il fist un clochier de pierre qui se mouvoit en la manière que les cloches se mouvoient. Ici appert que H paian orent cloches avant que H crestian. — Item, il fist, par pluseurs lieus, bains chaus souz terre qui durent encore. — Item, il fist a Rome celé merveillie, qui estoit appelée sauvement de Rome et est compté ou nombre des vu miracles du monde. Illeuc estient les statues de toutes les provinces du monde, et avoit chascune escript sur son piz le nom de sa province et au col une sonnete. Et se il avenoit que aucune province se revelast contre les Romains, tantost la sonnete sonnoit et l'ymage tandoit le doit vers le non de la province qui s'estoit révélée et tornoit le doz au dieu des Romains. Et tantost un des prestres, qui gardoit les ymages, portoit le nom de celé province en escript au Senath qui envoiet leurs genz pour les mettre en subjettion 2 . »
Ovide a aussi les honneurs d'un chapitre, parce qu'il a dit « moût de bêles choses de Crist, en un livre que il appela Vetula 3 ».
Cette préoccupation de l'extraordinaire et du merveilleux trouve encore plus à se satisfaire dans l'histoire des premiers temps du christianisme que dans celle des premiers âges du monde. Les vies de saints y sont largement mises à contribution. Il semble, toutefois, que notre chroniqueur ne les ait connues, à très peu d'exceptions près, que par l'intermédiaire du De vitis Patrum et du Spéculum historiette de Vincent de Beauvais.
C'est, en effet, de cette dernière compilation qu'il s'est surtout servi. Il le déclare lui-même, d'ailleurs, dans le premier de ses prologues et
1. Fr. 19477, fol. 7i T0 . Ce passage a été publié par M. L. Delisle, d'après le Ms. fr. 17180, fol. 24^-25, dans son mémoire sur les manuscrits de Bernard Gui, Notices et extraits, t. XXVII (1879), 2 e partie, p. î3o. Il a été traduit en latin, par G. Saignet, dont il sera question plus loin : Ms. latin 5042, fol. 3 2".
3. Ce passage est tiré de Vincent de Beauvais (Spéculum historialc, 1. VI, ch.'6i, éd. de Douai, 1624, in-fol., p. 193) qui déclare l'avoir trouvé dans la chronique d'Hélinand. On peut voir, pour la comparer à celle-ci et constater qu'elle lui est inférieure, la traduction de Jean du Vignay (Ms. fr. 5o, fol. 19a).