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on n'a pas de peine à s'en convaincre lorsqu'on compare son texte à celui de son modèle. Ainsi, pour nous en tenir à une seule observation, les passages qu'il met sur le compte d'Hélinand n'ont pas été pris, comme on pourrait le croire, dans la chronique de cet écrivain, mais dans les citations de Vincent de Beauvais.
Notre chroniqueur note, en outre, avec soin, tout ce qui intéresse la prédication de l'évangile en Gaule, la fondation des évêchés et des monastères, la création des grands ordres religieux et les translations de reliques. Cela n'a rien de surprenant, car c'est ce qu'ont fait, avant lui, presque tous les chroniqueurs dont les récits commencent à l'ère chrétienne. Il nous apprend donc que saint Pèlerin a été envoyé à Auxerre et qu'après son martyre son corps fut porté à Saint-Denis ; que saint Georges vint à Amiens, saint Quentin à Soissons, saint Mathurin à Larchant, en Gâtinais, saint Euverte à Orléans, où il fonda le monastère de Sainte-Croix, saint Médard à Noyon, saint Germain à Paris, saint Sanson à Dol, etc., etc. Il sait que saint Benoît a fondé l'abbaye du Mont-Cassin, le roi Childebert, l'abbaye de Saint-Vincent de Paris appelée depuis Saint-Germain-des-Prés, la reine Bathilde, les abbayes de Corbie et de Chelles, saint Wandrille, l'abbaye de Fécamp, saint Boniface, celle de Fulda, etc., etc. Il enregistre la fondation des ordres de Cluny, de Grandmont, des Chartreux, de Citeaux, de Clairvaux et de Pontigny, des Prémontrés, des Frères-Prêcheurs et des Frères-Mineurs. Il signale les translations des corps de saint Benoit à Fleury, de saint Lambert à Liège, de Marie-Madeleine à Vézelay, de saint Maur à Pabbaye des Fossés, de saint Martin à Tours et de saint Nicolas à Bar. II ne manque pas, enfin, de relever les changements apportés dans la liturgie et de parler des hymnes composées à l'occasion de certaines fêtes.
Tous ces renseignements sont donnés dans des termes assez brefs, à moins qu'ils ne comportent le récit de quelque miracle ou de quelque histoire extraordinaire. Notre chroniqueur a, en effet, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la préoccupation d'intéresser son lecteur, de lui conter, selon ses propres expressions, des choses « delictables a oyr. » Il ne s'est malheureusement pas montré difficile dans le choix de ses récits ; il n'a fait preuve d'aucune critique ; il a pris de tous les côtés et en particulier dans Vincent de Beauvais; tout lui a été bon : les fables les plus absurdes, les légendes les plus incroyables sont racontées avec le même sérieux et la même foi apparente que les faits historiques les mieux prouvés.
Nous n'en citerons que deux exemples. Notre chroniqueur répète, car Vincent de Beauvais l'avait dit avant lui, qu'un ancien écuyér de
Charlemagne, appelé « Des Tems », s'était si peu usé au service de son maître qu'il avait pu lui survivre, pendant plus de trois cents ans — cet étonnant serviteur ne serait mort, en effet, qu'en 1 1 3ç — et cette vitalité prodigieuse ne paraît pas le surprendre '.
Il ne montre pas plus d'incrédulité lorsqu'il parle, à un autre endroit, d'une femme phénomène des confins de la Normandie et de la Bretagne. Cette femme était pourvue de deux têtes et de quatre bras et avait « tout double jusques au nombril. » Elle possédait l'agréable privilège de rire et de pleurer en même temps : « aucune foiz, l'une [de ses deux parties] ploroit et l'autre rioit. » Chez elle, par conséquent, le malheur trouvait toujours son correctif. Elle se servait de ses deux bouches, « toutevois la viande aloit en un conduit. » Une femme aussi extraordinaire ne pouvait finir comme ses congénères. Elle fut, pendant plusieurs années, morte et vivante ; ses deux parties se donnèrent le luxe de ne pas mourir à la fois : « l'une porta l'autre morte par l'espace de m ans 2 ! » Ces derniers détails, physiquement irréalisables, sont donnés avec la même assurance que les précédents.
Les fables, les visions et les miracles, que notre compilateur par trop crédule a ainsi insérés dans sa chronique, remplissent, autant du moins qu'il est possible d'en juger par approximation, le cinquième ou même le quart de son texte. Les deux exemples que nous venons de rapporter suffiront pour permettre d'apprécier cette particularité de son œuvre 3 .
Voilà donc comment se trouve encadrée l'histoire des empereurs romains, des papes, des rois de France, des empereurs d'Allemagne et de quelques rois d'Angleterre. C'est dire qu'il ne faut pas attribuer à notre chronique une valeur historique appréciable. Pertz qui l'a particulièrement étudiée, pour la période Carolingienne, ne lui en a trouvé aucune. Elle ne peut servir, a-t-il écrit, que comme source auxiliaire 4 . Et c'est bien, croyons-nous, le jugement qu'il faut porter sur sa presque totalité. Cette restriction est nécessaire, parce qu'on doit reconnaître, en effet, qu'elle change de caractère au fur et à mesure qu'on se rapproche de la période où son auteur a vécu. Les événements y sont racontés avec plus de détails ; le récit prend alors une réelle impor-
1. Fr. 19477, fol. 162" et Vincent de Beauvais, Spéculum historiaU, éd. de Douai, 1624, p. 1 102.