‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 7 sur 326 · MON CHER AMI · texte numérisé non relu

MON CHER AMI

Tes élives m'ont demandé de te présenter ce volume, qui est un monument de leur reconnaissance. Je m'empresse de faire ce qu'ils désirent ; j'ai envers toi, moi aussi, une dette de reconnaissance pour les services que tu as rendus à la science et à renseignement et pour la bonne amitié que tu m'as toujours témoignée.

La meilleure manière d'honorer un maître est de lui montrer et de montrer au public comment on sait travailler.

Les études réunies dans ce volume sont des fragments (Tune histoire de la civilisation au moyen âge : la religion, l'Église, la politique, la Société, l'art y sont représentés. Tes élèves ont donc appris de toi à tout comprendre de cette curieuse période où nos devanciers universitaires ne voyaient qu'une barbarie obscure, ceux qui ne se donnent pas la peine qu'il faut pour voir, ayant l'habitude de se plaindre qu'il ne fasse pas clair.

Tous ces mémoires sont simples et solides ; ils prouvent que tes élèves ont appris de toi la bonne méthode.

Si reconnaissants qu'ils soient envers leur maître, ces jeunes gens ne savent pas tout ce qu'ils te doivent. Pour le savoir, il faudrait qu'ils eussent été comme moi élèves en même temps que toi.

Te souviens-tu de notre éducation, des cours que nous avons suivis, de nos lectures et de nos travaux ? A l'École normale, nos maîtres étaient obligés de courir à travers d'énormes périodes historiques. Un des meilleurs nous menait en une année des origines de l'humanité à l'empire romain, et il avait à peine le temps, dans cette hâte essoufflante,

de nous jeier l'indication de quelques documents; d'autres n'y songeaient même pas. A la Sorbonne, nous suivions un cours ou deux. Le professeur qui faisait sa « grande leçon » parlait dans le vague d'un auditoire dont les mains claquaient automatiquement à l'entrée et à la sortie du maître ; il n'y avait de têtes jeunes que les nôtres. Pour la « petite leçon », nous étions presque seuls, perdus dans un amphithéâtre banal et triste comme un hangar désaffecté. Il semblait que le maître aurait pu nous appeler prh de lui et nous parler, mais ce n'était pas l'usage. Il nous connaissait, mais il n'en avait pas l'air; on aurait dit que le maître et les élèves n'avaient pas le droit de se connaître.

Te souviens-tu de l'énorme quantité de notions superficielles que nous dûmes absorber ? Nous ne connaissions guère que les dos des in-folio où les documents demeuraient enfermés, et pas une fois nous ne fîmes une étude précise. Un de nous écrivit un travail, qu'il a gardé, sur les lois barbares, sans avoir lu une seule de ces lois, qu'assurément il n'aurait pas comprises .

Mon cher ami, ton premier mérite est d'avoir refait ton éducation pour avoir le droit d'éduquer les autres.

Te souviens-tu qu'un jour, à ton retour d'Allemagne, M. Duruy, que tu étais venu voir au ministère, nous emmena promener le long des quais et qu'il nous parla de la réforme de renseignement supérieur et de la création de l'École des Hautes-Études? Tu étais prêt pour collaborer à la réforme : tu en savais mieux que personne la nécessité, la méthode et les moyens. Tu fus, tout jeune, un des ouvriers de la première heure.

Laisse-moi te rappeler que je suis allé quelques fois assister, tout au début de ton enseignement, à une de tes conférences de l'École des Hautes- Études. Cette conférence se tenait le soir, dans une des salles de la Bibliothèque de l'Université. Au temps dont je parlais tout à l'heure, cette bibliothèque n'avait de lecteurs — et ils étaient rares — que pendant l'hiver; et le livre le plus demandé était Paul et Virginie, peut-être à cause de la chaleur communicative des paysages. UÊcole des Hautes-Études, la première, vivifia la Bibliothèque où elle prit domicile .

Tu enseignais dans une toute petite salle; nous y étions serrés les uns contre les autres, adossés aux rayons. Tu dirigeais deux exercices : lecture d'un fac simile paléographique, explication critique d'un texte de Grégoire de Tours. Je ne sais plus quels élèves se trouvaient là : il y avait probablement quelques chartistes, pas de normaliens encore — les normaliens ne sortaient pas le soir, — ni de sorbonniens — les

sorbonniens n'étaient pas nés, ni même prévus. — Au reste, l'Ecole ne demandait pas à ses élèves d'où ils venaient, ni quelles études ils avaient faites, ni s'ils avaient des diplômes à montrer. Aprh s'être assurée que ceux qui se présentaient pour étudier étaient capables d'études, elle les agréait. Elle avait cette autre originalité de ne promettre à ses élèves que de leur apprendre à travailler ; elle ne donnait point d'expectative sur le budget.

Ces conférences dans cette petite salle, ces exercices trh simples : apprendre à lire le document manuscrit et à peser mot à mot le témoin gnage d'un historien ; la collaboration du maître et de l'élève, celui-ci ânonnant, se trompant et le maître reprenant et corrigeant ; la restitution du caractère essentiel du professeur qui n'est certes pas d'être un orateur ; l'intimité charmante; toute cette façon d'apprendre pour apprendre et non en vue d'un examen et d'un emploi, c'était le commencement d'une réforme qui devait bientôt se manifester partout, qui se poursuit et va chaque jour vers le but lointain, car il nous reste encore bien des habitudes à changer et des préjugés à démolir.

Ta conférence où tu as successivement étudié les sources difficiles de notre histoire depuis les origines mérovingiennes jusqu'au xm e siècle, et donné l'exemple et le modèle des histoires de règnes, réunit bientôt des élèves de toute provenance, de la Sorbonne, de l'Ecole normale, de l'Ecole des Chartes, sans compter ceux qui n'étaient d'aucune école. Des étrangers sont venus se joindre aux Français. Avec ces éléments divers, perçant toutes nos artificielles cloisons, tu as contribué, pour ta large part, à fonder une école scientifique française d'histoire du moyen âge.

Il ne t'a point suffi d'enseigner par la parole. Tes articles de la Revue critique découragèrent ou corrigèrent les mauvais travailleurs. Les services que tu rends par ta Revue historique sont inappréciables. Tu te donnes là une peine infinie pour épargner la peine d'autrui. Un grand nombre de jeunes gens apprennent chaque jour par cette Revue à s'intéresser au travail historique dans le monde entier, à s'informer et à se plaire aux informations, en même temps qu'ils s'exercent sous ta direction à l'analyse et à la critique.

Ce n'est pas tout encore. Tu ne refuses à personne tes conseils ni ton aide. Tu ne te dérobes à aucune conversation ; les lettres qu'on t'adresse n'attendent pas longtemps une réponse. Une maison de commerce qui emploie autant de timbres-poste que toi est une maison très active; tu as en effet une clientèle nombreuse, une clientèle d'obligés.

Je devais, mon cher ami, te dire toutes ces choses aujourd'hui, puisque

je parle au nom de tes êlïves, qui les pensent. Pour être le maître que tu es, la science ne suffisait pas; il fallait avoir la vertu de se dévouer, et la vocation, qui est belle et rare, d'être utile aux autres. Sois remercié au nom de tous d'être un homme utile. Sois félicité aussi ; tu le sais par ton expérience: le plus satisfaisant emploi que l'on puisse faire de sa vie est de dépenser une partie de soi-même hors de soi, à tâcher de rendre meilleurs les hommes et les choses.

Reçois, mon cher ami, la cordiale expression de ma vieille amitié,

Ernest LAVISSE.

Paris, le 14 novembre 1896.

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