Zeumer. formulx impériales
» aïeul Pépin, le feu roi, et leurs prédécesseurs, rois des Franks, » avaient, par leur pouvoir, concédé à ce monastère et aux moines » qui y sont attachés l'exemption du tonlieu, soit pour les navires, » soit pour les chars ou tout autre véhicule, et dans tout négoce où » le fisc avait coutume de percevoir le droit... »
Le préambule de cette charte ne diffère pas, au fond, des formules usitées dans les diplômes généraux d'immunité. Comme l'immunité administrative, l'acte s'appelle auctoritas, prxceptum. Il est envoyé aux officiers du roi ou aux fonctionnaires publics l : évèques, abbés, comtes, vicaires, échevins, telonarii. Il est rédigé au Palais, revêtu de la signature royale. Il est enfin une faveur accordée à un abbé ou à un évêque, faveur qui doit être renouvelée à chaque changement de règne. Ces caractères nous sont connus. Voici maintenant la partie originale de nos chartes. Elles nous renseignent : i° sur les hommes et les choses qui profitent de l'immunité, 2° sur la nature même des privilèges que confère l'immunité. Telles sont les données que nous avons surtout à analyser.
Et ici se pose une première question. Comment les abbayes ou les évêchés privilégiés avaient-ils organisé leurs transports et leur trafic ? Quelques passages des Polyptyques nous aideront peut-être à compléter les renseignements que nous devons à nos diplômes.
On voyageait beaucoup à l'époque franque. Grégoire nous parle à plusieurs reprises des marchands qui traversaient la Gaule, et qui déjà venaient de Germanie, d'Italie, d'Espagne, d'Orient. Les guerres civiles du vn c siècle paralysèrent le commerce. Mais les Carolingiens essayèrent de le ranimer. Ils veillèrent à la restauration ou à l'entretien des ponts et des routes, accordèrent des diplômes de protection ou des immunités aux marchands, s'interdirent et interdirent l'établissement de taxes nouvelles et arbitraires 2 . En même temps, l'union de tout l'Occident sous un maître avait rendu faciles les grandes entreprises. Aix était devenu un entrepôt commercial aussi bien qu'une capitale politique. De là partaient des caravanes pour la Britannia, la Rhétie et l'Italie ; d'autres, par le Rhin et le Danube descendaient vers les pays slaves et Byzance 3 . Les grandes abbayes de la Gaule devaient prendre part à ce mouvement. Elles y étaient invitées depuis longtemps; d'abord, par les relations qu'elles avaient avec leurs
i. Zeumer, ibid., n° 23. « Omnibus episcopis, abbatibus, ducibus, coraitibus , vicariis, te- « loneariis, actionariis vel omnibus rem publicam administrantibus. »
2. Cf. sur tes mesures prises par les Carolingiens en faveur du commerce : Inama Sternegg. Deutschet Wirthschaftslebcn, p. 439 et suiv.
3. Capit. de disciplina palatii, 3. — Capit. de Thionville (80 S). 7.
villae. Pour assurer le transport des redevances et des dîmes au couvent, elles avaient dû créer tout un outillage. Il leur fallait, de plus, aller au loin chercher les objets qui leur manquaient : le sel, les épices, les étoffes, la cire pour Tentretien du luminaire. Enfin, à mesure que grandissait le nombre de leurs domaines, s'augmentait celui de leurs produits. Elles durent vendre ceux qu'elles ne pouvaient suffire à consommer.
Dès le viu e siècle, une foule de relations commerciales s'établissent ainsi entre les abbayes et les villes sur les marchés de la Gaule. Saint- Denys envoyait ses agents à Marseille, en Italie, en Germanie ; Saint- Wandrille, en Flandre, à Térouanne, pour l'acquisition des étoffes ou des draps. Nous trouvons les hommes de Saint-Remi de Reims à Aix et à Saint-Quentin ; de Prûm, à Bonn, Cologne, Coblentz et Metz ; de Saint-Germain, à Rouen, Troyes, Angers, Amiens, Quentowich, Utrecht, Doorstedt 1 . A côté du commerce libre, du commerce impérial que Charlemagne a organisé avec autant de soin que ses domaines ou ses conquêtes, se forme toute une classe de trafiquants privilégiés : les églises. Et ces trafiquants, on les rencontre partout.
Sur les routes d'abord, où les abbayes envoient leurs agents, missi, discursorcs, jnoines ou laïques, chargés de parcourir les grands marchés, de préparer les achats et les ventes 2 . Mais elles ont aussi établi tout un système de transports dont les chartes nous parlent avec précision. Les marchandises étaient confiées ou à des chars traînés par des bœufs, carra, ou à de simples charrettes, canada. Souvent aussi elles étaient chargées sur des chevaux ou des ânes, sauma, saumata ; parfois, portées à dos d'homme 3 . Voitures et hommes voyageaient généralement en caravanes, escortés par des serviteurs de l'abbaye à pied ou à cheval, chargés de les défendre (scararii) et sous la direction d'un frère ou d'un fidèle. Certains de ces voyages étaient très longs. Ces caravanes traversaient toute une région, quelques-unes, toute la Gaule. La dispersion de leurs domaines avait permis, il est vrai, aux abbayes d'organiser des relais, mais la longueur des voyages, les dangers de la route, durent leur rendre préférables les transports par les rivières. Jusqu'aux invasions normandes, le commerce fluvial et le cabotage paraissent avoir pris un très grand essor.
i. Saint-Denys (Diplomate, n°4 2 5). Charte de Clovis III (692). — Saint-Wandrille. (Gesta abbatum FontanelUnsium). Migne, t. 1 85, p. 748. — Saint Rémi. Polyptyque. — Prûm. Beyer, Urkundtnbuch. — Saint Germain. Histor. de F/\, T. V. p. 742 (dipl. de 779).
2. Histor. de Fr., t. VI, p. 492. « Ut quando cumque libuisset monacbos... mis&os suos m « aliquam partem imperii... dirigere. »
3. Zeumer, id., n° 24. « Tam de navibus quam de carris seu et de ceteris vehiculis... » Cf . les différents diplômes d'immunité concédés aux églises. La Grasse, Hist. de Fr., t. VI, p. 464. Decarris et sagmariis. — Murbach. id., p. 494, p. 495, etc.. .
DES IMMUNITES COMMERCIALES ACCORDEES AUX EGLISES fj
Quand on lit les chartes d'immunité, on est surpris de l'importance de la navigation. La Seine surtout était une des grandes voies commerciales de la Gaule et était déjà renommée pour son transit 1 . Mais nous rencontrons aussi les navires ou les chalands des abbayes sur le Rhône, la Loire, le Rhin et leurs affluents. Couvents et évêchés avaient de véritables flottilles qui sillonnaient en tous sens les cours d'eau. Le commerce de la Loire était à peu près entre les mains des grandes abbayes riveraines : Saint-Aignan, Fleury, Saint-Mesmin, Saint-Martin, Cormery, Saint-Serge d'Angers 2 . Leurs barques parcouraient le fleuve, ses principaux affluents, le Loir, la Mayenne, la Sarthe, la Nièvre et le Cher, servant ainsi à mettre en relations la Neustrie et l'Aquitaine. Leur situation sur la frontière des deux régions dut contribuer beaucoup à étendre leur commerce. Saint-Germain, Saint-Denys et Fontenelle se partagent le trafic de la Seine, de TOise et de la Marne 3 ; l'île Barbe, Tournus, celui du Rhône, de la Saône et du Doubs 4 . Les barques de Prûm remontent ou descendent la Moselle et le Rhin.
Non moins florissant était le commerce par mer. Les navires de Charroux, de Redon, de Saint-Philibert surtout longeaient les côtes de l'Océan entre la Loire et la Gironde, pénétraient dans ce dernier fleuve, remontaient la Garonne sans doute jusqu'à Bordeaux et Squirs ; d'autres entraient dans la Dordogne, mais nous ne savons l'étendue de leur parcours 5 . L'abbaye d'Aniane avait organisé toute une batellerie sur les étangs qui bordent le littoral méditerranéen. Dans ces régions aussi, l'abbaye de la Grasse, l'église de Narbonne faisaient le commerce le long des côtes et sans doute jusqu'à Marseille. Il n'était même pas nécessaire qu'une abbaye fût placée sur une de ces grandes voies d'échanges pour avoir ses navires. Charroux, aux sources de la Boutonne, avait les siens sur la Loire et sur l'Océan. Quelques monastères comme Saint-Germain, Saint-Denys, Marmoutiers avaient également de petites flottilles sur les grands fleuves de la Gaule, dont le port d'attache était sans doute quelque villa de l'abbaye.
Chacun de ces navires était dirigé par un patron, rector navis, que nous signalent plusieurs documents. Mais nous ne connaissons pas leur dimension et leur tonnage. Quelques-uns durent être de simples
i. Gesta abbatum Fontanellensium, Mon. Gtrm. SS. II, p. 273 : « Sequana, commerciis navium gloriosus. »
2. Hist. de Fr. t t. VI, p. 472, 5o8, 5i 1, 670, t. VIII, p. 428, 450, etc.