‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 89 sur 326 · Nithard, IV · texte numérisé non relu

Nithard, IV

continuelle ; pour réprimer complètement le désordre des mœurs et les violations de la justice, il crut qu'il devait avoir le gouvernement des corps comme celui des âmes, et que sa domination devait s'imposer aux princes et aux grands comme aux prêtres et aux moines, aux souverains temporels comme aux guides des consciences. Aussi tout en formant ceux-ci à la vie sacerdotale et à l'obéissance envers le Pape, il fit sentir à ceux-là qu'ils étaient sous sa main ; tout en réformant cet épiscopat, où l'ignorance était parfois si profonde 1 , il s'en servit pour agir sur les rois, et il sut dire aux faibles successeurs de Charlemagne, qui avait dominé l'Eglise, que pour être souverains temporels, ils n'en relevaient pas moins d'une puissance supérieure à la leur, celle du Pape. C'était la plus grande des révolutions de ce temps, si fécond en bouleversements ; les rôles étaient changés. La théocratie pontificale se fondait.

Ce n'est point là cependant l'impression que laissent dans l'esprit deux passages des œuvres de Nicolas I er ; il semble qu'un jour il a entendu autrement les rapports des deux pouvoirs et que, sans concevoir le système dit de nos jours séparation de l'Eglise et de l'Etat, il s'en est un peu rapproché ; il n'a pas dit qu'ils pouvaient se passer l'un de l'autre, mais en prétendant que leur alliance était profitable à tous les deux, il a reconnu qu'il ne devait pas y avoir d'empiétement de l'un sur l'autre :

« Vous devez savoir que l'homme chargé de l'administration de ce monde doit avoir autant de soin de se tenir à l'écart des choses sacrées qu'il convient à ceux qui sont inscrits sur la liste des clercs, ou enrôlés dans la milice divine, de ne pas se laisser engager dans le réseau des affaires humaines. Enfin, comment des hommes, qui ont le privilège d'être à la tête des intérêts humains et non pas des choses divines, pourraient-ils avoir la présomption de prononcer en juges sur les ministres des choses divines ? Nous l'ignorons absolument 2 ? »

Un peu plus bas, dans la même lettre, nous lisons : a le même médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus fait homme, a voulu

i. Charles le Chauve, dans une lettre à Nicolas, dit du prédécesseur d'Ebbon qu'il sarait : « aliquatenus légère, nihil (amen textus evangelici intelligere. » D. Bouquet, Vil, 55a sq.

2. « Noiite quai sua sunt usurpare : nolite quae ipsi soli commissa sunt ▼elle surripere : « scientes, quia tanto nimirurn a sacris débet omnis mundanarum rerum adminisirator esse m rem o tus, quanto quemlibet ex ealalogo clericorum et militantium Deo nullis convenit negotiis a szcularibus implicari, Denique ht, quibns tantum humants rébus et non divinis p races se perce missum est, quomodo de his, per quos divina ministranlur, judicare présumant, penitus « ignoraraus. » (Migne, Patrol, /a/., t. CXIX, ep. 86, col. 960.)

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séparer les attributions des deux pouvoirs par des actes qui leur fussent propres et des distinctions qui leur fussent réservées ; il a voulu que, retrempés dans son humilité, ils pussent s'élever, sans courir le risque de s'abîmer de nouveau dans ce qu'il y a de plus bas, sous l'inspiration de l'orgueil humain : voilà pourquoi les empereurs chrétiens ont besoin des pontifes pour obtenir la vie éternelle ; et les Pontifes, à leur tour, mais seulement pour la marche des affaires temporelles, ont besoin de recourir aux lois impériales : cette ligne de démarcation nécessaire empêche que Faction spirituelle ne soit exposée aux entreprises de la chair.

Par cette institution, celui qui fait partie de la milice de Dieu ne devait en aucune façon s'engager dans les affaires temporelles, pas plus qu'il ne devait paraître se mettre à la tète des choses spirituelles celui qui s'était engagé dans les affaires temporelles : cette mesure imposée aux deux ordres faisait que personne n'avait le droit de se prévaloir, de s'appuyer sur l'un ou l'autre, et que leur objet propre était toujours en proportion avec la nature spéciale des actes qu'ils pouvaient produire *. »

On le voit, d'après ces passages, la puissance temporelle et la puissance spirituelle doivent être libres dans leur développement, et, si elles sont parfois indispensables l'une à l'autre, il n'en demeure pas moins établi que chacune doit rester sur son terrain, s'enfermer dans ses propres limites. Mais quelles sont ces limites ? C'est ce que n'a point dit Nicolas, et quand de ce principe on passe à ses actes, on voit qu'en fait la question des rapports des deux pouvoirs est aussi peu fixée qu'à l'époque de Charlemagne , ou plutôt, si elle l'est, c'est dans un sens contraire; alors c'était l'empereur qui faisait la loi; maintenant c'est le pape. Voyons comment.

D'abord, Nicolas ne veut pas que Ton puisse supposer que le Souverain-Pontife peut être subordonné à la puissance temporelle. L'empereur Michel avait répondu à la décision du synode romain de 863 qui déposait Photius par une lettre très violente. La réponse du pape 2

i. Id.— « Quoniam idem médiat or Dei et hominum, homo Christus Jésus, sic actibus « propriis, et dignitatibus distinciis, officia potestatis utriusque discrevit, propria volens « médicinal! humilitate sursum efferri, non humana superbia rursus in inferna demergi, ut et ■ Chrtstiani imperatores pro œternfi vitâ pontificibus indigerent, et pontifices pro cursu tempo- « ralium tantummodo rerum imperialibus legibus uterentur ; quatenus spiritalis actio carnalibus distares incurstbus.

« Et ideo militans Deo minime se negotiis saecularibus implicaret, ac vicissim non ille rébus « divinis praesidere videretur, qui esset negotiis saecularibus implicatus, ut et modestta utriusque « ordinis curaretur, nec extolleretur utroque suffultus, et competens qualitalibus actionum « specialiter professio captaretur. »

a. Ep. 86, col. 926.

est empreinte d'une raison, d'une grandeur et d'une noblesse qui s'allient admirablement à la simplicité évangélique; mais jamais il n'a mieux dit ce qu'il est, ce qu'il pense de son caractère. Tout en méprisant les injures personnelles, tout en s'attachant à ce que Michel a dit contre le Saint-Siège et les Pères, il relève fièrement tout ce que l'empereur avait écrit dans l'intention de l'humilier et de lui faire sentir son infériorité vis-àrvis de Constantinople; il ne peut tolérer que Michel ait osé lui donner un ordre et il l'en blâme en opposant cette expression à celles de ses lettres précédentes, sa conduite à celle des empereurs qui ont régné avant lui; il le raille finement d'avoir traité la langue latine de barbare, prétendant qu'il est ridicule de se nommer empereur des Romains, s'il ne connaît pas leur langue. Enfin, après plusieurs autres passages d'une rare intrépidité, il affirme de nouveau son indépendance dans des termes qui lui sont très familiers : « II est assez évidemment prouvé que la puissance séculière ne peut ni lier ni délier le pontife romain, lui qu'il est certain que le pieux empereur Constantin a appelé Dieu, ainsi que nous venons de le rappeler longuement ; et il est manifeste que Dieu ne peut être jugé par les hommes 1 . »

Toutes les lettres adressées à Constantinople ne sont pas aussi vives que celle-ci, mais toutes ont la même liberté d'allure, respirent la même indépendance aussi bien dans les expressions que dans les idées. Plus Nicolas avait à cœur de reconquérir l'Orient qu'il sentait lui échapper, plus il affectait de manifester sa supériorité, de montrer combien il se croyait au-dessus du pouvoir temporel.

Il le dit aussi aux Occidentaux, et entre plusieurs passages, je prends ce significatif canon du concile de Rome :

« Si quelqu'un ose disputer aux évêques, aux principaux du peuple et à tout le clergé de l'Église romaine le droit d'élire le Souverain- Pontife, qu'il soit anathème, conformément aux décisions du concile tenu par le bienheureux Etienne 2 . »

N'était-ce pas suffisamment avertir les empereurs que la papauté ne dépendait plus d'eux, et qu'à l'avenir ils feraient bien de ne plus intervenir dans les élections des papes ?

i . « Satis evidenter ostenditur a saeculari potestate nec ligari prorsus nec solvi posse ponti- « ficem, quem constat a pio principe Constantino, quod longe superius memoravimus, Deum « appellatum, nec posse Deum ab hominibus judicari manifestum est. » Ep. 86, col. 960.

s. « Si quis sacerdotibus, seu primatibus, nobilibus, seu cuncto clero ejus santé Roman* « Ecclesiae electionem Romani pontifias contradicere praesumpserit sicut in concilio jbeatissimt « Stephani statutum est, anathema sit. » Ep. XIV, col. 795. — Cf. Muratori, in nota ad suppléments coocilii romani, an. 863. Migne. Ep. Nicolai, col. 795, notes b et c. C'est au concile de 86a que Nicolas I rappela la décrétale du concile tenu par le pape Etienne. Elle avait été promulguée au concile tenu à Rome en 816 par le pape Etienne IV.

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Mais rien ne saurait mieux montrer l'indépendance et la puissance de la papauté dans Nicolas que la domination réelle qu'il exerça en intervenant dans toutes les affaires des rois, même dans les affaires temporelles.

Tirons d'abord sur ce point un enseignement du procès de Lothaire ; c'est bien l'un des événements dans lesquels Nicolas déploya le plus solennellement sa puissance. Jamais pareille lutte ne s'était encore élevée entre un pape et un roi ; jamais pontife n'avait parlé à un prince un langage aussi ferme et aussi dominateur, et jamais la royauté n'avait été à ce point écrasée par la puissance religieuse. Ce seul fait éleva d'année en année l'autorité papale , si bien que nous en mesurons le développement successif dans la longue correspondance que Nicolas entretint à ce sujet avec les évêques et les rois, et qu'arrivés à la fin, nous nous demandons s'il n'y a pas eu plusieurs siècles entre Charlemagne et Lothaire. Dans les derniers temps du règne du grand empereur, le palais impérial n'avait -il pas été le théâtre de bien des scandales ? Le vieux souverain ne s'adonnait-il pas avec fureur à des désordres de tout genre ' ? Ses filles ne menaient-elles pas la vie la plus déréglée 2 ? Et qu'avait fait la papauté? Était-elle intervenue? Avait-elle menacé l'empereur de l'excommunication ? Avait-elle frappé d'anathème les femmes coupables? Avait-elle convoqué des conciles, envoyé des légats pour réformer cette cour : L'heure de sa puissance n'était pas venue ; Charlemagne l'avait enchaînée; mais laquelle des deux puissances domine quarante ans après? Nous allons le voir.

Lothaire ravit les biens d'Hellétrude, veuve du comte Boson ; à la demande de la victime, Nicolas écrit en 866 à Charles le Chauve et à Louis, son frère, pour les inviter à presser Lothaire de rendre ces biens. Remarquons cette phrase dans sa lettre : « II convient que vous réprimiez sa coupable convoitise, soit au moyen d'un envoyé, soit par une lettre; vous lui ordonnerez, en vertu de notre décision, de rendre ce qu'il a pris; vous l'en prierez en votre nom, ou vous l'avertirez en invoquant l'autorité des lois 3 . »

En 865, il réprimande sévèrement Bernard, comte de Barcelone, qui a ravagé le territoire de Charles le Chauve 4 .

Louis et Charles, fils de Charles le Chauve, se sont révoltés contre

i. Eginb. Vita, c. 18.

a. Eginb. Vite, c. 19.

3. « Vos a talibus illum decet coercere illicitis, super bis per vestrum missum,aut epistolam, ■ tam ex nostrâ sanctione jubendo quam ex vestrà parle rogando, seu legum auctoritaie « monendo. » Ep. m, col. 1 1 1 5- 1 1 16.

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