‹ Etudes d'histoire du moyen ageChapitre 98 sur 326 · DATE DE L'ABBATIAT DE LOUP DE FERRIERES · texte numérisé non relu

DATE DE L'ABBATIAT DE LOUP DE FERRIERES

On sait, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, quelle est la valeur exceptionnelle de la correspondance de Loup, abbé de Ferrières, au milieu du ix e siècle 1 . Ce recueil de cent trente lettres est peut-être le document qui nous donne sur la renaissance carolingienne et sur les misères où elle sombra les renseignements les plus directs et les plus sûrs. Sans lui, il manquerait certainement à la connaissance que nous pouvons avoir de cette époque, un certain nombre de détails essentiels dont l'équivalent ne se retrouve pas ailleurs. Ce moine, auquel l'enseignement de ses maîtres et ses lectures avaient fait une âme d'humaniste 3 , qui était enflammé de l'ardeur de s'instruire, et qui proclamait, en plein IX e siècle, que l'amour de la science doit être désintéressé 3 , nous montre pour ainsi dire à chaque page de sa correspondance à quelles recherches persévérantes, à quels soins assidus nous devons la conservation du trésor de la littérature latine.

Ces lettres nous livrent l'image fidèle de toute une civilisation, avec les détails précis et caractéristiques qui, seuls, peuvent donner l'impression vivante de l'époque et du milieu; elles renseignent avec abon-

i . Je n'ai à parler ici ni des manuscrits ni des éditions ; je me borne donc à prévenir que mes citations sont faites d'après la a e édition de Baluze, B. Servati Lupi... Opéra, Anvers, 1710, 8°, parce que je la considère comme la meilleure. Elle a notamment, sur la plus récente édition, l'avantage d'avoir respecté l'ordre des lettres donné par le manuscrit.

a. C'est le mot qui se présente tout naturellement à l'esprit lorsqu'on parcourt les lettres de Loup. J.-J. Ampère disait de lui : « C'était un véritable humaniste, à la manière des humanistes du av e et du xvi e siècle. » (Histoire littéraire de la France avant le xin° siècle, t. III, 1840, ch. XII, p. 237), et Manitius intitule l'article, du reste insuffisant, qu'il a consacré aux renseignements fournis par Loup sur les auteurs anciens : Ein Humanist des IX. Jahrdts. (Rheinischet Muséum fur Philologie, t. XLVII, 1893, pp. 3 1 3-3 20).

S. Lettre I à Einhard (juin 836) : « Mihi satis apparet propter seipsam appetenda sapien- » tia. » — - Lettre 62, à Altsig, abbé d'York (84 7-8 5 4) : « Qjjia vero vos amore sapientiae, ucujus et ego sum avidus, flagrare comperi. »

dance, non seulement sur la vie monastique, sur les affaires de l'Église et de l'Etat, mais sur tout ce qui occupait et préoccupait alors les hommes. A côté de débats théologiques et philosophiques, de discussions grammaticales et littéraires, on y trouve de menus faits de la vie de tous les jours, on y surprend de petites intrigues de palais ou de couvent, on note des détails sur la misère du temps, ou des mentions curieuses au point de vue archéologique.

L'histoire proprement dite n'y trouve pas moins son compte. Loup, familier et parfois conseiller de Charles-le-Chauve, assidu au palais, ami du chancelier du royaume, obligé par sa charge de conduire ou d'envoyer à l'armée les hommes de son abbaye, deux fois revêtu des fonctions de missus et chargé une fois d'une mission auprès du pape, correspondait avec les personnages qui tenaient alors les premiers rôles, et les entretenait des affaires auxquelles il était mêlé.

Mais s'il suffit d'une date approximative pour qu'un texte ait de l'intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation, il n'en est plus de même lorsqu'on y cherche des renseignements sur les faits même et sur leur enchaînement : une date de la plus extrême précision est alors nécessaire pour que les détails aient toute leur valeur et souvent même pour qu'ils soient intelligibles. Or, les lettres de Loup sont dépourvues de toute indication de date et ne nous sont pas parvenues classées en ordre chronologique 1 . Aussi, les érudits se sont ils évertués depuis longtemps à tenter de rétablir cet ordre et à fixer la date de chaque lettre.

Dans ces recherches, ils ont été naturellement amenés à prendre pour base de leur classement l'élévation de Loup à la dignité d'abbé de Ferrières, mais, comme ils se sont trompés sur cette date, tous les résultats qui sont la conséquence de ce point de départ erroné se sont trouvés faussés.

Loup, dont la nomination parait avoir été le résultat d'une intrigue, et dont la conduite à l'égard de l'abbé Odon, son prédécesseur, disgracié par Charles-le-Chauve, semble avoir été assez peu correcte, écrivit à l'évêque d'Orléans, Jonas, une longue lettre pour se disculper des reproches dont il était l'objet. Il y raconte qu'envoyé à Ferrières par le roi le 3o novembre, il a dû procéder à l'expulsion de l'abbé Odon, mais assure qu'il y a mis les formes et a pris soin de ne

i . Je n'ai pas à étudier ici la composition du recueil des lettres, tel qu'il nous est parvenu ; il me suffira de dire qu'il n'y règne pas le désordre qu'on lui a attribué, qu'on y distingue les linéaments d'un ordre chronologique général qui n'a été troublé que par places, que les lettres s'y présentent en quelque sorte par groupes chronologiques, et que c'a été une grande imprudence du dernier éditeur de bouleverser complètement cet ordre et de se priver, ainsi que- les lecteurs, d'une base certainement très solide de classification.

ETUDES CAROLINGIENNES n5

faire son entrée dans l'abbaye qu'après le départ d'Odon, le 1 3 décembre \ Dans une lettre postérieure, adressée à Hraban Maur, qui venait de se démettre de l'abbaye de Fulda, il donne la date précise de sa nomination, le 22 novembre, en se bornant à dire qu'il la doit au consentement de ses frères 2 .

De ces faits, que la disgrâce de l'abbé Odon était due à ce qu'il était suspect à Charles-le-Chauve à cause de s$s relations avec Lothaire, que Tévêque Jonas est mort en 843, que Hraban Maur s'est démis de l'abbaye de Fulda en 842 (probablement au mois de mars), les historiens ont conclu que les événements dont il est question dans ces lettres sont de l'année 842, que toutes deux ont été écrites à l'extrême fin de cette année ou au début de 843, et conséquemment, que la date de la nomination de Loup à l'abbaye de Ferrières doit être fixée au 22 novembre 842.

Ce raisonnement, accepté jusqu'ici par tout le monde sans conteste 3 , n'est pas toutefois rigoureux. Il admet que les deux lettres doivent être à peu près de même date, ce qui n'est pas du tout démontré : celle qui est adressée à Hraban débute par des excuses du long retard apporté par Loup à lui écrire, retard motivé par la guerre entre Charles-le-Chauve et Lothaire qui rendait difficiles les communications entre les royaumes des deux souverains; et Ton peut penser de plus que Loup, comblé de bienfaits par Charles-le-Chauve, devait apporter quelque discrétion à correspondre avec Hraban, dont le dévouement à Lothaire est bien connu. Il faut observer encore que la lettre à Jonas est séparée par dix-huit autres lettres, de la lettre à Hraban, dans le recueil, où cependant les lettres de même date sont généralement réunies. On doit tenir compte enfin de ce que, la lutte entre les fils de Louis-le-Pieux ayant commencé presqu'aussitôt après la mort de leur père, la disgrâce de l'abbé Odon ne date pas nécessairement de la période finale.

La date du 22 novembre 842 donnée comme certaine pour l'abbatiat de Loup de Ferrières, est donc une simple conjecture. Elle est

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