‹ Études d'histoire et de biographieChapitre 1 sur 12 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

ET

ANVERS AU XVIe SIECLE

[ Ce morceau a été inséré dans la Revue de Paris, au mois de janvier i833, lorsqu'une armée française, venait d'assiéger et de prendre, au profit des Belges, la citadelle d'Anvers, défendue par les soldats du roi Guillaume. Bien qu'il ne s'y trouve aucune allusion au fait contemporain, l'auteur avait cru pouvoir profiter de la circonstance, qui mettait dans toutes les bouches et dans tous

les journaux le nom d'une ville, pour y rattacher quelques souvenirs du passé. C'était glisser une page d'histoire sous le pli d'un bulletin. ]

Antwerpen, cette ville duBrabant dont l'ignorance orgueilleuse de notre langue a si bizarrement travesti le nom , dont l'origine, fabuleuse sans doute, mais conservée dans l'idiome du pays, se perd pour nous sous deux syllabes insignifiantes, Antwerpen, l'ancienne demeure du géant coupe-main, la capitale d'un marquisat du Saint- Empireque posséda Godefroy de Bouillon, était au commencement du seizième siècle une des cités les plus florissantes que le commerce ait jamais fondées. Bruges etGand avaient eu leurs jours de gloire, de richesse et de prospérité; ces deux villes en avaient abusé : elles étaient devenues insolentes et mutines. Elles avaient voulu mesurer leur opulence avec la puissance des ducs et des empereurs qui conduisaient à la guerre de nombreux vassaux, etla force des armes avait prévalu. Ces velléités de rébellion n'arrivent jamais qu'aux peuples trop heureux. Anvers, puisque ainsi nous l'appelons. Anvers, qui n'avait encore éprouvé qu'à demi les avantages de sa belle position,, aida de son mieux ses souverains à punir d'orgueilleu-

ses rivales. Elle en reçut le prix : le commerce, qui se soucie peu de savoir de quel côté est le droit ou le tort dans les querelles des peuples et des rois, se porta tout entier vers le lieu où il trouvait paix, protection et sécurité. Les soies d'Italie, les laines d'Angleterre , accoururent au nouveau marché qui leur était ouvert sur les bords de l'Escaut, dans ces murs que baignait un fleuve large de sept cents mètres, régulièrement enflé par le flux de la mer, de manière à porter jusque devant ses magasins les vaisseaux les plus pesamment chargés. La Perse, l'Arabie et les Indes recevaient les produits des manufactures brabançonnes expédiés d'Anvers, où venaient s'étaler les marchandises du Nord et de Calicut. Cette époque de la splendeur d'Anvers (1531) est consacrée par un monument, non pas de ceux qu'on vote en marchandant et comme par manière d'acquit , pour garder un souvenir dont on est déjà fatigué, mais un établissement magnifique, parce qu'il fut entrepris à bon escient et en vue de l'avenir. Je veux parler de sa Bourse, « construite « par les citoyens pour l'ornement de la ville, et (c pour l'usage des négociants de tous les pays et « de toutes les langues. » Aussi l'architecture elle-même portait le témoignage de cette univer-

salité. Les quarante-quatre piliers de pierre bleue dont se composaient les quatre côtés de sa galerie couverte étaient tous de forme diverse , et chacun d'eux devait servir de rendez-vous aux négociants d'une nation différente. Jamais la savante symétrie de l'art n'avait été violée par une plus noble pensée. A l'heure des affaires, cinq mille têtes s'agitaient dans cette enceinte, et on entendait s'y croiser toutes les variétés de la parole humaine. La ville comptait plus de cent mille habitants, et l'Escaut ressemblait à une forêt par le nombre infini de mâts qui se dressaient dans le port. Ainsi était Anvers sous Charles- Quint; et comme les princes ont aussi leur manière à eux de prouver l'opulence des cités, il suffira de dire qiie l'empereur, roi d'Espagne et souverain des Pays-Bas, tira de cette nation, pour le servir dans ses longues guerres , quarante millions d'écus d'or dont Anvers fournit la plus grosse part. Lorsque ce monarque, las de régner et de combattre, voulut voir son fils s'essayer sous ses veux à ce rude métier ( 1555 ), Anvers dépensa 260,000 florins d'or pour célébrer sa bienvenue. C'était payer fort cher la mauvaise mine d'un roi nouveau, d'un roi sombre et chagrin , qui ne savait pas rem-

bourser en gracieusetés les frais de joyeux avènement.

Or ce roi était Philippe II, et chacun sait à quelle œuvre terrible il se croyait appelé. La réforme s'était déjà répandue dans les Pays-Bas. Anvers l'avait reçue en franchise, tout comme une chose de trafic, et elle circulait rapidement avec les importations de l'étranger. La liberté du commerce fit reculer même l'inquisition. Charles- Quint, qui avait établi ce tribunal dans ses provinces de la Basse-Allemagne , voulut bien exempter de sa juridiction, par privilège spécial , la ville où il trouvait de si bons revenus. La foi sauvage de Philippe II n'admettait pas ces distinctions et ces faveurs. Lorsqu'il partit pour l'Espagne (1559), laissant le gouvernement des Pays-Bas à sa sœur naturelle , Marguerite de Parme, espèce de gendarme à corsage de femme, il lui donna pour mot d'ordre cette résolution : « Plutôt ne pas régner que de régner sur des <c hérétiques! » Cependant Anvers se défendit encore par les représentations et les prières; elle obtint môme de ne pas recevoir un évêque dont le pape Paul IV l'avait gratifiée, et sous la mitre duquel les étrangers, dont sa prospérité dépendait, croyaient découvrir la tête de l'inquisition.

Enfin ce fut contre l'inquisition en personne , appuyée par un vouloir inexorable, que l'on eut à lutter. Anvers avait des orateurs, des publicistes, des avocats (les peuples riches n'en manquent pas ), raisonnant à merveille sur la puissance des monarques et le droit des sujels , sur les limites de la soumission et les franchises de la conscience. De tout côté on écrivit, on discuta ; la logique battit en brèche l'autorité, pendant que la moquerie en mitraillait les agents. Il est dit qu'en peu de mois cinq mille pamphlets furent publiés dans les Pays-Bas, ce qui prouve assez que la liberté de la presse n'y avait jamais été proclamée. Alors, les esprits paraissant disposés à la résistance, un homme de conseil et d'entreprise, froid comme Philippe, taciturne Somme lui, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, se retira du gouvernement pour rester à la disposition de la révolte ou ne plus prêter au pouvoir qu'une assistance conditionnelle (1585). Sa dernière parole dans le conseil avait été cette prédiction jetée à l'oreille d'un collègue : a Nous verrons bientôt une sanglante tragédie. » Et la tragédie commença par un festin; et de jeunes nobles s'assemblèrent pour délibérer au bruit des verres sur les intérêts de la nation, et ils

formulèrent une grave pétition avec laquelle ils allèrent assiéger la gouvernante dans son palais; et comme ils surent qu'on leur avait fait honte de leur pauvreté ( car, en bons gentilshommes qu'ils étaient, leurs affaires se trouvaient fort dérangées ), ils acceptèrent ce reproche, ils voulurent s'en parer, ils se déclarèrent « gueux » à la face du pays; ils se mirent à table portant la besace au cou , ils burent le vin du Rhin dans une écuelle, et ils entonnèrent en chœur le refrain d'une chanson que, deux siècles et demi plus tard, un de nos poètes devait achever : ce Vivent les gueux ! »

Ceci s'était passé à Bruxelles (1566). Peu de jours après un des convives, un des conjurés, un de ces illustres mendiants qui faisaient bonne chère, se montra dans Anvers à la fenêtre de l'hôtel où il était descendu, tenant à la main un verre de vin rempli jusqu'au bord ; et là, il demanda l'adhésion de la foule assemblée à l'entreprise dont cette libation allait leur porter l'assurance. Le seigneur but sa rasade;le peuple leva les mains : la proposition était adoptée. Notez bien que le peuple votait à sec ; chacun demeurait dans son rôle.

Dès ce moment, les Ànversois devinrent tout

à fait curieux d'entendre les prédications des nouveaux apôtres. Us allèrent d'abord les écouter en pleine campagne près de Borgerhout ; puis ils les ramenèrent dans leur ville. Il fallut que la gouvernante leur envoyât Guillaume de Nassau , qui fut reçu en triomphe par toute la population comme un sauveur , comme « un gueux , » comme un calviniste , comme un luthérien : car tous avaient foi en lui ; et lui , toujours prudent et calme, se contentait de répondre à ces acclamations diverses : ce Voyez bien ce que « vous faites, etprenez garde d'avoirà vous re- « pentir ! » A peine eut-il rétabli l'ordre et quitté la ville, qu'il s'y commit toutes sortes de violences. La populace , qui s'était faite protestante , peut-être parce qu'il y avait beaucoup à briser dans le culte catholique, roula ses flots dans cette église de Notre-Dame, dont nous connaissons tous mainten ant la haute tour, et se prit à insulter l'image de la sainte Vierge, qu'on avait enfermée dans le chœur pour la préserver des profanations. Là, chacun s'excitant par des rires, des cris, des chants et des blasphèmes , ia statue, longtemps objet insensible de toutes ces bravades, fut renversée et mise en pièces. Alors rien ne fut épargné de ce qu'on put atteindre :

autels, ornements , tableaux, orgues, crucifix, vases sacrés, tout fut jeté par terre, détruit, emporté avec mille outrages. On fouilla même les tombeaux, et l'on dispersa la poussière des morts. Les historiens du temps , qui n'avaient jamais rien vu de pareil, racontent avec étonne ment qu'en quelques heures il ne resta que les murailles' et des débris informes de ce temple qui contenait soixante - dix autels richement décorés. Ensuite on se porta dans les autres églises et dans les couvents à la lueur des cierges qu'on avait conquis. Le pillage dura trois jours, au bout desquels les bourgeois, craignant enfin pour leurs magasins , commencèrent à prendre les armes, et assistèrent ainsi au renversement de quelques croix qui étaient encore debout. On raconte que la dernière tomba de tout son poids sur l'écusson d'un chevalier de la Toison -d'Or, engagé aussi dans la cause nationale, et mit en poudre ses armoiries. Après quoi, voyant le petit nombre de ceux qui leur avaient fait si grande peur, les bourgeois reprirent courage, les magistrats reparurent, et les ouvriers de la destruction rentrèrent dans leurs réduits.

Si Philippe 11 avait eu à sa disposition l'ange exterminateur, il l'aurait envoyé, avec son épée

10 ETCDES D'HISTOIRE.

flamboyante, contre ces sacrilèges et ces rebelles; — mais il avait le duc d'Albe. A la seule nouvelle des préparatifs que faisait Ferdinand de Tolède pour se rendre dans les Pays lias , la confédération se trouva dissoute ; les villes se soumirent à la gouvernante, et le prince d'Orange lui-même alla mettre en sûreté, dans ses terres d'Allemagne, le futur fondateur des Provinces- Unies, sachant bien que toute la politique est dans cette maxime : céder aux circonstances, garder ses desseins, et compter sur le temps. Anvers aussi alla au-devant du pouvoir , qui reprenait ses forces, les particuliars s'apercevaient déjà qu'il y avait du mécompte dans leurs intérêts et du vide dans leurs caisses. Ils comprirent que les prédications ne valaient pas de bonnes cargaisons échangées contre des écus, et de nombreuses commandes payées en lettres de change. Ils offrirent donc d'expulser de leur ville tous les ministres protestants. Les habitants les plus pauvres furent les plus attachés à leur foi nouvelle , et suivirent leurs pasteurs exilés. Anvers reçut une garnison (1567), et la gouvernante y fut accueillie par les mêmes transports qui avaient salué le prince d'Orange huit mois auparavant. On pouvait déjà croire que te faute était ré-

parée quand le châtiment arriva. Le duc d'Àlbe vint s'installer à Bruxelles, où il lui fut expédié un arrêt de justice royale, formulé par Finquisition , qui déclarait tous les habitants des Pays- Bas, sans distinction de sexe et d'âge, coupables de lèse-majesté , les uns pour avoir fait le mal , les autres pour l'avoir souffert, sauf les exceptions qui seraient publiées en temps et heure. A l'effet de juger en détail cette population déjà condamnée en masse, il établit un conseil « des troubles, » prononçant chaque jour et sans appel , sur une liste d'accusés, la mort et la confiscation. Anvers fournit à ce tribunal de sang son contingent de victimes. Mais le duc d'Albe lui réservait un témoignage plus durable de sa haine : c'était une citadelle, mauvais voisinage pour les villes, et dont la dangereuse protection peut trop souvent se tourner en menace. Il la fît construire sur ¥ le bord de l'Escaut, au-dessus de la ville, par un ingénieur d'Urbin que le duc de Savoie lui avait prêté, et qui s'appelait Pacciotto. Elle eut deux mille cinq cents pas de circuit, et présenta cinq têtes de défense , garnies de forts bastions, à quatre desquels le gouverneur général des Pays- Bas donna un de ses noms; de sorte qu'en les désignant l'un après l'autre, il fallait, malgré

qu'on en eût, prononcer le Duc-d' Albe-Ferdinandde-Tolède. Paceiottofut le parrain du cinquième. Dans l'intérieur on éleva de petits monticules , d'où la vue et le canon planaient sur le fleuve et les campagnes d'alentour. De vastes magasins, des écuries spacieuses, des casernes préparées pour le logis de trois mille hommes, une belle place destinée à la promenade et aux exercices delà garnison, une jolie église enfin, complétèrent cet ouvrage élégant et gracieux, \ à l'entrée duquel on écrivit : Sou Deo gloria. Tout fut terminé en moins d'un an (1568); et il en coûta aux Anversois 400,000 florins pour vivre sous l'artillerie de leurs gardiens.

Après cela , Anvers subit la tyrannie et vit s'éloigner la guerre, ce qui pouvait être une compensation. Mais il arriva un jour que les soldats espagnols employés à punir la révolte voulurent en goûter aussi. On les payait mal; ils échappèrent à leurs chefs , et se mirent à faire contribuer irrégulièrement le pays. Toutes les provinces catholiques se soulevèrent à leur tour contre l'occupation espagnole ( 1576 ) ; et ce mouvement répondit à celui de la réforme armée. Anvers sentit alors ce que valait contre elle cette funeste citadelle. Engagée dans l'insurrec-

tion, elle avait tout à craindre pour ses immenses richesses. Les troupes amies arrivant à son secours ne lui faisaient pas moins de peur que celles de Philippe II, prêtes à fondre sur elle. Cependant il fallut bien recevoir des défenseurs. Aussitôt on vit la citadelle vomir dans la ville des flots de soldats arrivés du dehors , et parmi lesquels on reconnut les régiments mutins, qui s'étaient facilement ralliés pour le partage d'une si belle proie. Les bourgeois résistèrent de leur mieux, et défendirent bravement leur hôtel-deville; mais les soldats de tous pays qu'on leur avait envoyés se débandèrent ou passèrent aux Espagnols. Parmi ceux qui soutinrent le combat jusqu'au bout, on comptait des Français, et l'histoire a gardé le nom de l'un d'eux, le capitaine Lafontaine. L'incendie annonça la victoire des Espagnols, qui éteignirent le feu pour commencer le pillage. Ce fut un des brigandages les plus complets que les annales de la guerre aient à raconter. Seulement il fut d'une chasteté remarquable. C'était de For qu'on voulait, rien de plus, et des tourments atroces furent inventés pour découvrir les lieux où il pouvait être caché. Au bout de trois jours, les soldats en étaient gorgés ; et , ne sachant qu'en faire, ils le hasar-

dèrent au jeu sur la place publique. Les gagnants et les avares essayèrent de le conserver en se faisant fabriquer des pièces d'armure avec le précieux métal, de sorte que les orfèvres purent au moins en reprendre la moitié.

L'année suivante, Anvers eut la joie de voir, par suite d'un traité, la garnison espagnole, emportant avec elle les restes de son butin, sortir de cette aire formidable, et se promit bien de ne jamais l'y laisser rentrer. Les affaires de l'insurrection prospéraient tellement qu'on en était déjà à l'ingratitude, aux divisions, aux jalousies. On avait le prince d'Orange : on voulut un archiduc d'Autriche ; puis on alla chercher a la 'cour de France un jeune étourdi de prince qui tourmentait fort le roi son frère, pour en faire le sauveur d'un peuple libre. Anvers retrouva pour le duc d'Anjou toute la vivacité de son enthousiasme (1582). Guillaume de Nassau, en rival généreux, en homme qui voulait le salut de son pays, de quelque part qu'il vînt, fît à François d'Alençon les honneurs de son trône ducal. On le proclama duc de Brabant dans Anvers ; on lui remit la clef d'or de la ville. Il y fit son entrée en grand équipage, ayant à son côté le baron de Mérode. Parmi les personnages du cortège figuraient trois cents

criminels condamnés à mort (on voit que la ville était bien pourvue),, dont le rôle consistait à demander leur grâce tout le long de la marche triomphale. Des pièces d'argent furent jetées au peuple; les grands donnèrent des fêtes brillantes; puis, quand le nouveau souverain et les sujets eurent le temps de se regarder, ils furent tout surpris de ne pas se convenir. Le duc avait bien la clef d'or; il voulut aussi avoir la clef de fer, c'est-à-dire se rendre tout-puissant dans une ville où il n'exerçait qu'un pouvoir précaire et contrôlé. Pour cela peut-être il ne manquait qu'une chose : c'était d'avoir vaincu le général de Philippe ÎI; mais il trouva plus facile de tenter un coup d'état sur ses sujets que de gagner une bataille sur ses ennemis. Il fît donc approcher ses troupes (1583) , alla au-devant d'elles, leur ouvrit traîtreusement la porte , et, se plaçant lui-même hors des murs, les lança, furieuses et avides, dans les rues d'Anvers. Cependant, depuis le pillage des Espagnols , les bourgeois avaient fait des progrès. Quoiqu'on les eût surpris à l'heure du dîner, ils sortirent de leurs maisons, se mirent en ordre, se jetèrent vaillamment sur les Français , les forcèrent à s'arrêter, puis à reculer, et en firent un tel massacre que

les derniers des fuyards trouvèrent la retraite interceptée par un monceau de leurs morts. Ainsi la France perdit l'occasion d'établir sa puissance aux Pays-Bas. Le nom français y devint tellement en horreur que Guillaume de Nassau lui-même, soupçonné de ne pas assez haïr le prince qu'on lui avait opposé, Guillaume, qui n'allait pas si vile que les Belges dans toutes leurs passions, résolut de quitter une ville où on l'avait aimé six ans, et se retira chez un peuple dont l'affection était plus constante, où il trouvait plus de foi et d'obéissance. Aussi ce peuple finit-il par rester maître chez lui, sous la protection héréditaire de la famille qui l'avait affranchi.

Quant à la ville d'Anvers, déjà l'Espagnol était à ses portes (1584). En vain la guerre des Pa\s-Bas avait-elle consommé en quinze ans trois généraux de Philippe II, le duc d'Albe, Requesens et don Juan d'Autriche. Il faut que le despotisme soit favorable à produire de grands capitaines; car Philippe en retrouvait toujours. C'était maintenant Alexandre Farnèse , duc de Parme, fils de l'ancienne gouvernante Marguerite, qui se faisait un nom célèbre aux dépens de ces provinces. Anvers eut le triste avantage de contribuer à sa gloire en soutenant un long, un beau,

un terrible siège, qui est devenu un objet d'étude pour la stratégie et un morceau capital pour l'histoire. Il n'est pas d'écrivain qui, arrivé à cet épisode, ne taille une plume fraîche, ne fasse provision de couleurs descriptives, de connaissances locales et de mots techniques , pour raconter comment le duc de Parme, avec une armée peu nombreuse et sans flotte, se mit en tête de bloquer une grande ville, protégée du côté de la Flandre par le large fossé de l'Escaut, du côté du Brabant par une enceinte puissante de fortifications, qui recevait librement des \ivres et des munitions par les deux extrémités de son fleuve, et correspondait encore par la terre avec des villes voisines, Bruxelles, Maîines, Gand, Termonde. Le siège commença par les dehors et à grande distance. 11 s'agissait de couper les communications de dix lieues à la ronde, en s'emparant des routes , des canaux et des rivières, en ravageant le pays, en harcelant sans cesse les places voisines, ce qui occupait nécessairement beaucoup de soldats. Avec ce qui lui en restait, le duc composa deux corps, dont l'un occupa la rive de Flandre , l'autre celle du Brabant. D'un seul coup il enleva le fort de Liefkenshoeck, situé à quelques lieues au-dessous

18 ÉTCDES D'HISTOIRE.

d'Anvers sur la rive gauche; mais il manqua le fort de Lillo, qui fait face au premier. Alors> ne pouvant se servir d'ouvrages tout faits pour empêcher la navigation du Bas-Escaut, force lui fut d'en créer. En-deçà de Lillo;, il fit bâtir visà-vis l'un de l'autre deux forts , appelés de Sainte-Marie et de Saint-Philippe, entre lesquels devait s'étendre une barrière sur toute la largeur du fleuve; entreprise gigantesque imitée du grand Alexandre par Alexandre Farnèse, et dont celui-ci donna l'exemple à Richelieu. De longs mâts enfoncés dans le lit de l'Escaut formèrent de chaque côté du fleuve, large ici de 2,400 pieds, une forte palissade terminée par un bastion qui le rétrécit de moitié. L'intervalle qui restait devait être rempli par une estacade flottante de bateaux attachés ensemble. Ces mesures étaient à plus d'une fin ; car, dirigées contre Anvers, ce fut Gand qu'elles forcèrent d'abord à se rendre. De ce moment l'assiégeant devint maître du Haut- Escaut, et eut toutes choses à sa disposition pour nourrir son armée et continuer ses travaux. Anvers ne communiquait déjà plus qu'avec la Zélande par la partie du fleuve qui descend vers la mer et remonte avec elle; et c'était ce chemin qu'il fallait loi fermer. Pour cela, il avait besoin

de matériaux. Gand lui en fournissait à profusion; mais on ne pouvait les confier au cours de l'Es* caut sans les faire passer devant la ville. Heureusement, en ce pays, les rivières s'improvisent à volonté : la terre, qui retient les flots, peut en s'ouvrant les introduire et les guider dans son sein. Bientôt des transports., partis de Gand, naviguèrent sans crainte à travers la campagne, et débouchèrent par cette route nouvelle près de Calloo. Les assiégeants reçurent tout ce qu'il leur fallait pour terminer leur clôture audacieuse , en dépit des flottes ennemies et d'un adversaire encore plus redoutable , l'hiver. La belle saison vit l'Escaut traversé par un rempart solide que couvraient de l'une à l'autre rive les soldats espagnols, insultant avec orgueil au fleuve vaincu qui coulait sous leurs pieds, pendant que cent bouches à feu, rangées sur toute la ligne, célébraient par leur tonnerre cette prise de possession . Le malheur des Anversois voulut qu'au lieu de songer à leur défense , ils attendissent le secours de l'étranger. Ils comptaient sur la France; ils comptaient sur l'Angleterre; ils offraient à tout le monde la souveraineté de leur pays, et personne ne voulait en accepter le péril. Enfin un étranger entreprit de les sauver: aussi n'é-

tait-ce pas un prince , mais un simple ingénieur de Mantoue. Farnèse avait bâti sur les flots; Gianibeili voulut y conduire l'art du mineur. Il fit construire deux vaisseaux dont chacun contenait, enfermé dans une épaisse muraille, de quoi faire sauter une ville; et, par une obscure nuit, il livra au cours de l'Escaut ces mines flottantes pour les conduire contre l'estacade espagnole. L'une d'elles échoua ; mais l'autre produisit l'effet d'un volcan qui tout à coup se serait élancé du sein des ondes. La palissade fut rompue, nombre de soldats mis en pièces; le duc de Parme lui-même n'échappa -que par miracle. Si les Anversois eussent eu un chef, la ville était délivrée. Mais il ne s'y trouvait qu'un peuple, c'est-à-dire mille têtes, mille volontés,, mille crédulités diverses. L'événement resta inconnu pendant trois jours , et peu s'en fallut que l'ingénieur italien ne fût massacré pour le mauvais succès d'un dessein qui avait réussi. La flotte de Zélande, stationnée à Lillo, attendit en vain qu'on lui donnât le signal convenu pour franchir le passage désormais ouvert, et pendant ce temps le duc de Parme avait tout rétabli, au son des tambours et des trompettes qui couvraient le bruit des travailleurs.

Après quelques essais pareils , tentés avec moins de bonheur par le Mantouan , qui était revenu en faveur , les Anversois eurent recours à un nouveau moyen : c'était d'abandonner au duc de Parme l'Escaut qu'il avait si péniblement conquis, et de se créer à leur tour un autre fleuve ou plutôt une mer plus voisine , par l'inondation de la rive droite inférieure. Les champs disparurent bientôt sous les eaux ; mais, au milieu des terres , se trouvait un long monticule élevé par la main des hommes , une digue placée transversalement, dont l'extrémité touchait au flanc de la digue qui bordait le fleuve. Cette langue de terre devint un isthme qu'il fallait percer pour joindre les deux lacs nouvellement formés ; il y eut un terrible combat sur ce terrain étroit jeté entre deux plaines d'eau. La victoire resta aux Espagnols, et les corps de leurs ennemis servirent à boucher treize ouvertures que les soldats d'Anvers et de Zélande avaient faites dans le champ de bataille. Le vainqueur alors vint asseoir son camp à Borgherout, et menaça de plus près la ville affamée, découragée, tumultueuse, pleine de désordre et de confusion. Peu de jours après elle se rendit (août 1585). Le duc de Parme y entra, armé de toutes pièces,

22 ÉTUDES DHISÏOIRE.

entendit un Te Deum dans la cathédrale, qui, depuis longues années n'avait pas retenti de chants catholiques , et s'occupa promptement de faire réparer la citadelle. Ainsi Anvers rentra sous la domination de ses anciens maîtres et reprit son ancienne religion ; mais elle ne retrouva plus son commerce et sa prospérité : c'était là l'enjeu qu'elle avait follement livré aux hasards de l'insurrection , des alliances étrangères et de la guerre civile. Amsterdam s'en était emparé.

[Revue de Paris, janvier 1837. — Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'Histoire de France. 2e série, tome II.

Le morceau qui suit a été pour nous l'occasion de quelque reproche. On a cru y voir l'intention de rabaisser une grande renommée , doublement protégée, dans notre pays, par deux intérêts qui ne s'accordent pas souvent. La fortune a voulu , en effet, que le successeur légitime de Henri III, réclamant son héritage par la guerre civile, fût pour nous un héros populaire, et que le prince , rétabli dans sa capitale au prix d'une abjuration, regagnant toutes les portions de son royaume avec des concessions faites à ses ennemis, devînt un symbole de la foi monarchique. La philosophie du dix-huitième siècle avait adopté Henri IV, et elle avait raison : « Paris vaut bien une messe » était pour elle une confession sublime. La Restauration de i8i/|, qui n'était pas venue à cheval, sentant fort bien ce qui

lui manquait, monta en croupe derrière le vainqueur d'Ivry, et se mit sous la protection de son blanc panache. Louis XVIII ressuscita la Henriade, qui s'en allait finir sa vie de poème épique. Le vaudeville ramassa toutes les anecdotes, guerrières ou grivoises, dans lesqu elles figurait le bon Henri ; ses faiblesses même furent exploitées au profit de ses descendants, et la sainte fille de Louis XVI, cette femme dont la vue commandait tant de compassion et de respect, entendit, en plein théâtre (nous y étions), une actrice lui adresser d'étranges souhaits sur l'air u Charmante Gabrielle. » De tout cela il est résulté que le caractère, personnel et politique, de ce roi, tel qu'il apparaît dans les faits de son temps, s'est complètement effacé du souvenir vulgaire, pour y être remplacé par une physionomie de convention , où ceux qui furent ses meilleurs amis ne reconnaîtraient assurément pas leur maître, où ses deux femmes auraient plus de peine encore à retrouver leur époux. En attendant qu'il plaise à l'histoire de rétablir en son véritable jour la portion de cette vie qui est de son domaine, de rendre au roi Henri IV sa valeur réelle, incontestablement grande, selon nous, mais fort différente de celle que lui attribue la tradition banale, il aous avait pris envie d'esquisser, dans le cadre étroit d'une notice, quelque image familière de sa vie privée. Nous avouerons que notre travail était destiné à un recueil qui s'intitulait |« le Plutarque français,» et que ce Plutarque, autrement susceptible que l'ancien, s'est beaucoup scandalisé de la manière libre dont nous traitions ses grands hommes. A cela, nous qui ne changeons

jamais un mot dans ce que nous avons écrit, nous ne pouvions rien faire que d'aller exposer ailleurs notre portrait. Nous l'avons publié dans la Revue de Paris, où M. Michaud, royaliste assez pur, ce nous semble, est allé le prendre pour l'insérer dans la nouvelle collection de Mémoires, bonorée de son nom. Nous espérons nous faire pardonner cette note trop longue par une citation curieuse qui se rapporte précisément à notre sujet. On y verra fort bien établis les différents caractères de la biographie et de l'histoire, en même temps que les droits de l'une et de l'autre sur la mémoire des hommes. Le livre d'où nous l'avons tirée est de 1620, Fauteur Leroy de Gomberville , et il s'adresse à Louis XIII.

« Il y a cette différence entre les histoires et les vies, « que l'histoire ne doit représenter aux yeux des « hommes que les actions générales et publiques, et « que la vie doit faire voir les paroles, les actions pri- « vées, les humeurs et les mœurs des princes ou de ceux u dont elle parle. Si nous avions toute l'histoire de Tite- « Live, nous ne verrions nullement, parmi les grands « exploits de Pompée, tant de petites galanteries que « Plutarque a si judicieusement remarquées en sa vie... « Descendons jusqu'à notre siècle, et remarquons en « quoi les historiens d'un côté, et de l'autre les auteurs u de la vie de Henri le Grand, ont témoigné leur peu « d'esprit et leur peu d'expérience... Prenons-le pour « nous servir d'exemple de ce que l'histoire et la vie a particulière des princes peuvent diversement rece- « voir : et vous, Sire, pardonnez-moi, s'il vous plaît, de

26 ETUDES d'i-IISïOLUE.

u ce que je vais parler librement de ce grand monarque « qui vous a mis au monde. Il faut que cette vérité m'é- « chappe; elle est glorieuse pour la France et utile pour « votre Majesté. Celui qui voudra commencer l'histoire « de Henri quatrième, ne doit remarquer ni sa nais- « sance, ni sa nourriture, ni le songe qu'eut la reine de « Navarre étant grosse de lui. Il faut qu'il entre du « premier coup au temps qu'il parut dans le monde. « Il n'est nullement permis de taire que, la reine sa (( mère et Bèze l'ayant jeté dans le parti des rebelles, il « porta toujours les armes contre le service du roi, jusu qu'à ce qu'il vînt trouver Henri troisième à Tours. « Mais alors que l'historien viendra à la mort de Henri... « troisième , il faut qu'il fasse hautement éclater la u justice des armes de ce grand roi. Ce sera dans les u grandes journées d'Arqués et d'Ivry qu'il témoignera « son courage, dans cette miraculeuse bonace qu'il a « donnée à toute l'Europe, qu'il fera remarquer son in- « comparable autorité; et ainsi, suivant toutes ses ac- «■ tions générales, il déduira une belle histoire digne u de ce grand monarque. Mais celui qui voudra entre- « prendre les particularités de sa vie privée, taira pres- « que tout ce que j'ai dit ci dessus, remarquera sa façon u de vivre en son enfance, ses moeurs, ses paroles, dira « en tout le cours de sa vie ce qu'il trouvera de bon et « de mauvais, publiera comme l'autorité de sa mère et u sa jeunesse le jetèrent dans la religion prétendue ré- « formée, comme la crainte l'en retira, comme l'intérêt « Fy remit, et comme la prudence l'en a tout à fait « retiré. Il lui sera permis de dire qu'il ne s'est pas plu

HENKI IV. 27

a ni aux lettres ni à l'éloquence; qu'il n'a jamais guères « avance' d'hommes qui ne lui aient été grandement « nécessaires, ou en son état, ou en ses plaisirs ; qu'il a n'aimait rien tant que les femmes, les bâtiments et la « cliasse durant la paix : là-dessus, il n'y a point de a péril à noter quelques traits, ou en ses amours, ou en « ses autres exercices. Bref, en deux livres, on pourra h savoir véritablement tout ce que ce prince a fait en tf sa vie, jusques aux moindres comportements. »

C'est un de ces deux livres que nous avons essayé ici de réduire en quelques pages , et Ton voudra bien nous permettre, après plus de deux siècles, autant de hardiesse que si nous parlions au fils de Henri IV. ]|

Ce fut une grande joie dans la principauté de Béarn , dans le comté de Bigorre , et dans ce morceau de terre montagneuse qui conservait encore, en deçà des Pyrénées, le nom de Navarre, lorsque le 13 décembre 1553, Jeanne d'Albret, femme d'Antoine de Bourbon, duc de Vendôme et de Beaumont , mit au monde un fils dans le château de Pau. Son père, Henri d'Albret, roi titulaire de la Navarre au delà des monts , que la couronne d'Espagne avait réunie depuis quarante ans à ses domaines,, du reste seigneur réel du Béarn, duc de Nemours, sire d'Albret, comte de Foix, d'Armagnac, de Bi~

gorre, de Penthièvre, de Périgord, vicomte de Limoges, de Castelbon, de Marsan et autres lieux, vivait en bon gentilhomme dans ses terres et seigneuries, sans souci de conquête .et sans crainte d'invasion , s'inquiétant assez peu de son royaume héréditaire, et ne voulant plus se risquer à pareille fortune qu'il avait courue autrefois, lorsque, fait prisonnier à Pavie, il eut le bonheur de s'échapper. Il s'approcha du lit de sa fille, emporta son petit-fils dans un pan de sa robe, lui frotta les lèvres d'ail, lui fit avaler quelques gouttes de vin, et se chargea de l'élever, non pas avec ces funestes délicatesses qui avaient déjà fait mourir deux enfants nés de ce mariage, mais ce à la béarnaise, pieds nus et tête « nue. » Ce fut là, sans aucun doute, la plus belle action de sa vie, qui ne compte guère dans l'histoire que par le nom de sa femme, la spirituelle et bonneMargueritede Valois, sœur de François I, laquelle encore il avait traitée fort rudement.

Si cette naissance mettait le pays en liesse au pied des Pyrénées, c'était chose peu considérable en France, et il eût fallu certes une grande témérité d'astrologue pour prédire à ce jeune nourrisson des montagnes béarnaises qu'il porterait un jour la couronne de saint Louis. Il des-

cendait pourtant de ce roi en ligne directe et masculine par le cinquième de ses fils, Robert comte de Clermont, qui, ayant épousé l'héritière de Bourbon, prit le titre de cette baronie, et garda prudemment les fleurs de lis sur son écusson. Mais encore bien que neuf branches du sang royal, issues du saint roi, se fussent successivement éteintes, que la lignée même de Robert eût failli trois fois au profit des puînés ; encore bien qu'Antoine de Bourbon fût alors et sans conteste premier prince du sang de France, il ne semblait certainement pas que la famille régnante dût si tôt manquer et faire place à ce vieux rameau, dont le représentant actuel se rattachait à elle par dix-neuf degrés de parenté. Henri II régnait, âgé de trente-cinq ans, père de trois enfants mâles, et marié à Catherine de Médicis, dont la tardive fécondité paraissait vouloir réparer sans relâche les dix années de mariage qu'elle avait perdues. Il y avait là de quoi faire souche d'une longue race, et rejeter peut-être la maison de Bourbon dans la même obscurité où se perdait humblement la branche de Courtenay, issue de Louis le Gros. Aussi voit-on que Henri de Bearn fut reçu comme né uniquement pour l'héritage maternel, et que son grand-père s'en

empara bien vite, afin de lui apprendre à vivre la vie de son pays, pendant qu'Antoine de Bourbon, qui n'avait rien à lui laisser, faisait tranquillement sa charge de gouverneur en Picardie. Le fils de Jeanne d'Albret n'était pas encore âgé de dis-huit mois, partant il avait eu peu d'occasions « de réjouir son vieux grand'-père, » qui du reste ne comptait que cinquante-deux ans, quand ce prince mourut (25 mai 1555) en ordonnant, comme il convenait à un roi dépossédé, que son corps fût porté à Pampelune, capitale de son royaume, dès qu'on pourrait la reprendre. Sa mère recueillit toute la succession qui était restée de ses ancêtres, et Antoine de Bourbon s'appela le roi de Navarre. Ce n'était pas encore là un mauvais partage pour un pauvre cadet de race royale, qui n'avait apporté au monde que sa généalogie, et qu'on avait vu en ses jeunes ans « fort petit et bas de fortune. » Il est probable qu'il aurait passé honnêtement sa vie, comme son beau-père, à visiter ses châteaux , à cultiver ses terres , à faire exécuter « los fors et « costumas du Béarn , reformatz et metutz « en lengoadge intelligible per le rey Henric « en 1552, » comme aussi à courtiser les dames de son voisinage (car il était grandementadonné à

SËNRt IV. 31

l'amour), si le coup imprévu qui frappa Henri II (1559) ne l'eût appelé à jouer un rôle politique dans les troubles de France. 11 l'accepta d'abord à regret, avec peine, en reculant le plus qu'il lui fut possible; mais enfin, après plusieurs expériences maladroites et fâcheuses, il s'y forma de telle façon et y devint si habile, qu'ayant débuté dans un parti y on le vit bientôt figurer à la tête du parti contraire. D'abord enthousiaste de la réforme et protecteur du prêche, il devint en peu de temps le plus violent ennemi de ces nouveautés, rattaché subitement à la foi catholique par l'espoir qu'on lui donna de gagner le royaume de Sardaigne. Quand les huguenots prirent les armes pour la première fois, sous la conduite du prince de Condé son frère (1562), il conduisit l'armée du roi contre les casaques blanches, et (c s'y montra fort animé, brave, vaillant, courak geux, aussi prompt d'ailleurs que personne à « faire pendre les hérétiques. » Mais il fut arrêté tout court dans cette bonne voie par une arquebusade tirée des murs de Rouen , et dont il mourut un mois après , en un bateau , sur la rivière de Seine (17 novembre 1562).

Par sa mort, Jeanne d'Albret restait reine de Navarre, et son fils devenait premier prince du

sang. Henri avait alors neuf ans, et peut-être serait-ce assez mal employer le temps que de chercher comment s'était passée sa première enfance. Quelques historiens le font venir vers l'âge de cinq ans à la cour de France, ce où chacun, disent-ils, (c fut émerveillé de sa gentillesse. » Ce qui est certain , c'est qu'en sortant des mains de son grand-père , il fut élevé au château de Coaraze , en Béarn , par Suzanne de Bourbon-Busset , femme de Jean d'Albret, baron de Miossens; que là il apprit à gravir les rochers , à mesurer les précipices, à supporter le froid et le chaud, à lutter de force et d'agilité avec les jeunes paysans, et qu'ensuite il accompagna ses père et mère en France, lorsque Antoine de Bourbon vint s'y faire reconnaître lieutenant-général du royaume pour le roi mineur Charles IX. C'était en 1561, et si l'on suppose vrai le voyage de l'an 1558, son éducation montagnarde, interrompue par cet épisode, aurait duré huit années. Dans ce dangereux séjour de la famille béarnaise auprès de Catherine de Médicis , Antoine de Bourbon n'avait pas seulement trahi sa religion et son parti , il avait aussi manqué d'amour et de fidélité pour sa femme, qui, fuyant les rudesses d'un mari , et voulant au moins sauver

ses étals , retourna promptement en Béarn. Henri resta en France avec le baron de Beauvoir, son gouverneur , et son précepteur , nommé La Gaucherie. Là, comme tous les princes, il apprit le latin et le grec, pour oublier l'un et l'autre; comme tous les princes , il traduisit les Commentaires de César, il lut avec transport les Vies de Plutarque, se passionna pour le Romain Camille et s'indigna contre Coriolan. En même temps il faisait amitié avec les jeunes gens de son âge, non plus bergers et villageois comme au pays maternel, mais fils de France, princes et seigneurs. Au mois de septembre 1563, on le vit, en son rang, assister à la déclaration de la ma#* jorité du roi Charles IX, qui se fît dans la ville de Rouen.

Peu de temps après , sa mère obtint la permission de le ramener en Béarn , où il trouva la réforme établie; car Jeanne d'Albret, qui, avant son dernier voyage de France, voulait se maintenir catholique et avait envoyé une ambassade d'obédience au pape, s'était subitement éprise d'un zèle ardent pour la religion reniée par son mari. A peine était-elle de retour chez elle avec ses enfants, qu'il fut bruit d'une conspiration découverte % laquelle avait pour but de les livrer

tous ensemble à l'Espagnol. Jeanne trouva plus sûr alors de se tenir sur la terre de France qu'au lieu où elle était souveraine. Elle se rendit donc sT Nérac, et son fils revint auprès du roi Charles ? qui se préparait alors (1564) à visiter son royaume. Le prince de Navarre partit avec lui; il parut avec magnificence à cette célèbre entrevue de Bayonne où la reine d'Espagne , Elisabeth , vint embrasser sa mère Catherine, et où l'on croit que les deux cours arrêtèrent, au milieu des fêtes et des jeux, le plan d'une politique cruelle pour la destruction de l'hérésie. On lui attribue même la découverte et la révélation de ces projets. Comme c'était chose naturelle qu'un prince de onze ans pénétrât étourdiment, ou demeurât inaperçu, dans le cabinet où l'on discutait les affaires les plus sérieuses et les plus secrètes , il entendit un jour le duc d'Albe formuler ainsi son avis : « Une tête de saumon vaut mieux « que cent têtes de grenouilles. » Il comprit aussitôt le sens caché de ce proverbe , et les chefs des huguenots se tinrent dès lors pour avertis. Sa mère rejoignit la cour à Bordeaux , la reçut à Nérac , la suivit à Blois , à Moulins , et enfin à Paris, où elle reprit son fils pour l'emmener dans ses états (octobre 1566). Là se termina la se

conde éducation de Henri , son apprentissage de cour. Ce qu'on en rapporte de plus intéressant, c'est qu'un jour, ayant voulu, dans une partie de jeu, soutenir son droit contre Charles IX, celui-ci dirigea son arc tendu sur le jeune prince , qui se mit aussitôt en même posture. 11 fut impitoyablement fouetté pour cette hardiesse.

Alors|commença, sous la conduite de Jeanne d'Albret, son instruction politique. Eli n'avait à lui montrer qu'un petit état, mais aussi troublé d'ambitions et d'opinions ennemies que pouvait l'être un grand royaume. Elle le réconcilia d'abord avec la religion protestante, contre laquelle on l'avait fort prévenu; elle lui apprit comment on déjouait les complots, comment on résistait aux violences, comment on s'accommodait avec les passions , enfin , ce qu'au milieu de tous ces soins pour la défense de son droit, on pouvait faire encore pour le bonheur des peuples. Quand elle le crut en état de se produire, elle lui fit passer quelque temps dans son gouvernement de Guyenne , et dans ses domaines qui en faisaient partie. Il y réussit beaucoup et s'y endetta fortement. Lorsqu'il manquait d'argent, il en demandait sans façon par écrit, à ce qu'on raconte, aux seigneurs et dames du pays , priant qu'on

lui renvoyât en réponse ou la somme ou son billet, et c'était toujours sa signature qu'on voulait garder : « car deux astrologues gascons « avaient prédit qu'il deviendrait un grand (c prince. » Il y eut ensuite une seconde guerre civile en France (1567) où la reine de Navarre ne prit aucune part. Mais , au troisième soulèvement des huguenots, elle pensa qu'il n'y avait plus d'abri pour elle que dans un camp , que le sort de ce qu'elle appelait son royaume était désormais remis aux chances de la lutte entre Français, où elle avait en quelque sorte son rang de bataille. Elle se rendit donc à La Rochelle (septembre 1568) avec son fils, que le prince Louis de Condé se chargea de former à la guerre. Après la mort de ce prince, tué à Jarnac (mars 1569), toute l'armée déféra le titre de général à Henri de Navarre, en partage avec Henri de Condé, son cousin, et la présence des deux jeunes gens devint nécessaire , moyennant les précautions convenables, à l'amiral de Coligny, qui commandait réellement sous leur nom. Ce fut une rude école de la vie des combats ; car des deux côtés on ne s'y portait pas avec mollesse et courtoisie , pas même avec humanité. Une cruelle suite de défaites fît connaître au général novice

HENKI IV. 37

tout ce que ce métier avait de fatigues , de périls et de soucis. Battus à Moncontour comme ils l'avaient été à Jarnac , les huguenots furent obligés d'aller chercher bien loin un lieu où rassembler leurs débris et attendre des secours. Leur chemin fut vers le Béarn , que le comte de Monlgommery venait de reconquérir pour Jeanne d'Albret, puis par le Languedoc , lesCévennes, le voisinage de Lyon , d'où , traversant la Bourgogne, et victorieuse « à la demi-bataille » d'Arnay-le-Duc , leur armée sembla prête à s'abattre sur Paris. Dans cette longue marche, pleine de souffrances et de privations , pleine aussi de vengeances et de cruelles représailles , les deux cousins furent constamment à la suite de l'amiral . préservés depéril, mais privés aussi de gloire, par sa grande autorité. Les catholiques disaient avec mépris qu'ils étaient au nombre de a ses pages.» Plus tard les historiens de Henri , devenu grand capitaine et roi puissant, lui ont attribué une sagacité précoce, une expérience improvisée, qui avait aperçu du premier coup toutes les fautes commises par les généraux et constatées par des revers. Enfin îa paix se fit (août 1570 ). Le prince de Navarre alla visiter les états de sa mère, qui l'y rejoignit ensuite,, après avoir assuré autant

qu'il était en elle, et comme véritable chef du parti, l'exécution des promesses faites aux siens par le traité.

Catherine de Médicis la tira bientôt de son Béarn par la proposition d'un mariage entre le prince de Navarre et la sœur de Charles IX, Marguerite. Jeanne d'Albret partit elle-même pour aller régler les conditions de cette alliance (26 novembre 1571 ) , ne voulant pas livrer son fils à la foi de la cour , ne voulant pas aussi hasarder sa jeunesse, déjà très-friande de plaisirs, dans un lieu « où , écrivait-elle , ce ne sont pas « les hommes qui prient les femmes , mais les a femmes qui prient les hommes. » Henri, qui était de nature à se laisser tenter plutôt qu'effrayer de pareille chose , eut cependant le mérite d'obéir ponctuellement à la prudence maternelle. Il ne se mit en route que lorsque le mariage fut conclu, arrêté, quand tous les préparatifs en étaient faits par les soins de Jeanne d'Albret. A peine était-il en France, qu'il apprit la mort de sa mère (9 juin 1572). Deux mois après, il arrivait à Paris avec son cousin le prince de Condé, et il déposait son habit de deuil pour épouser , le 18 août, Marguerite de France, âgée de dixneuf ans, belle, vive, spirituelle, plus vive peut-

être qu'il ne convenait au mariage, du reste dotée pour tous droits successifs de 67,500 livres de rente sur l'Hôtel-de- Ville. La cinquième nuit après celle de leurs noces vit s'exécuter, au signal du tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et à la lueur des torches, le massacre de la Saint-Barthélémy, œuvre de fureur populaire, autorisée ou acceptée par un roi. Le Louvre et Marguerite protégèrent le nouveau marié ; mais on ne lui fît grâce que de la mort. Appelé dans la chambre de Charles IX, on lui enjoignit de quitter sa religion. Jeanne d'Albret eût refusé sans doute, car les femmes ont du courage pour le martyre. Henri se soumit , et demanda le temps de s'éclairer. Il n'en accompagna pas moins son beaufrère au parlement (2 septembre), quand il alla s'y déclarer l'auteur de ce grand meurtre; il l'entendit publier que Coligny avait été justement puni pour avoir conspiré contre le roi de France et a contre lui-même, roi de Navarre. » Ensuite il abjura la croyance de sa mère (11 septembre), sur le simple discours d'un ministre protestant que la peur avait converti ; il écrivit au pape ( 3 octobre) pour implorer sa miséricorde ; il défendit l'exercice de la religion réformée dans ses états souverains (16 octobre); il

assista avec le roi Charles , caché derrière le rideau d'une fenêtre de l'Hôtel-de- Ville ., au supplice exécuté par arrêt du parlement ( 27 octobre) sur l'effigie de l'amiral ; enfin il le suivit au siège de La Rochelle, qu'il eut du moins le bonheur de trouver imprenable (1573).

Les quatre années qui suivirent le massacre furent, pour le roi de Navarre, une de ces époques fâcheuses que le panégyrique omet à dessein, où l'histoire, qui a bien autre chose à faire, ne se met pas en peine de chercher , et que la biographie elle-même, avec cette exactitude qui est son seul mérite, ne saurait fouiller sans se donner un air de médisance. Il est bien certain qu'une surveillance menaçante le retenait dans la résidence royale, ou le traînait à la suite des voyages du roi, et difficilement pourrait-on lui reprocher de n'avoir pas su plus tôt s'y soustraire. Mais sa liberté n'était pas tellement gênée qu'il ne se mît fort au large pour le plaisir. Si les princes et seigneurs catholiques traitaient avec mépris « ce petit prisonnier de roitelet, qu'on ce galopait à tout propos de paroles et de bro- « cards , et qui avait , disait-on , plus de nez ce que de royaume, » il savait très-bien rétablir Y égalité, voire même reprendre son rang, dans

HENBI IV. 41

les joyeuses luttes de la débauche, et on était sûr de le trouver mêlé aux plus insolentes prouesses de cette jeune cour. Les mémoires du temps le nomment comme un de ceux qui exécutèrent en riant ce que nos gens du roi appelleraient un vol à main armée, dans le logis du prévôt de Paris (septembre 1573). Mari infidèle et trompé , sa position s'empirait encore de ce mauvais relief que donne toujours la honte du ménage. Les velléités qui lui venaient de se créer une importance politique n'avaient pas d'inspiration plus haute et d'autre portée qu'une intrigue de femmes,, qu'une liaison d'intérêts avec un jeune étourdi, son beau-frère d'Alençon , et tout cela était à la disposition d'une coquette qui se jouait des deux princes, à la fois ou tour à tour. La mort de Charles IX le trouva tout à fait prisonnier (mai 1574), tenu sous bonne garde par Catherine. En cet état, la reinemère le conduisit à Lyon au-devant de Henri III , qui s'était échappé de la Pologne, son royaume électif, pour venir prendre possession de sa couronne héréditaire. Après que le roi de Navarre se fut mis aux genoux du nouveau roi et lui eut juré, sur l'hostie qu'il venait de recevoir, une éternelle fidélité, Henri III lui ôta ses gardes,

reprit avec lui cette ancienne communauté de vie folâtre qui les avait unis , et on les vit côte à côte figurer dans Avignon ce à la procession des battus. » Pendant la première année de ce règne, le roi de Navarre ne fut encore à la cour de France qu'un gai compagnon dont on redisait les bons mots, dont on racontait les disgrâces conjugales. Cependant il y avait en France un parti ardent, inquiet, qui respirait la guerre et demandait un chef. Le prince de Condé s'enfuit heureusement de Paris, et alla porter dans le camp des réformés le nom si aimé de son père. Le duc d' Alençon , frère du rôi , qui avait besoin de faire une paix pour augmenter ses apanages , s'échappa aussi. Le roi de Navarre restait seul, se leurrant de l'espoir qu'on allait le proclamer lieutenant-général du royaume. C'était absolument la situation où s'était trouvé son père treize ans auparavant; et la même cause , l'amour d'une femme qui n'était pas la sienne , le retenait là où il pouvait perdre de même sa réputation, son influence , son avenir, pendant qu'un prince de sa famille allait encore prendre le poste qui lui appartenait dans la guerre civile. Enfin ses amis, parmi lesquels se place au premier rang d'Aubigné, lui remontrèrent le tort qu'il faisait à sa

gloire, et son départ fut résolu. Sous prétexte d'aller à la chasse vers Senlis , il franchit les limites du cercle où on le renfermait (février 1 576 ) , courut à travers pays , et se rendit dans la province d'Anjou, <c ne laissant à Paris, di- « sait-il, que deux choses dont il se souciait « peu., sa femme et la messe. »

Cette démarche pourtant ne lui assurait pas sur-le-champ un grand crédit, ni du côté de la cour, ni parmi les réformés. Le duc d'Alençon, avec ses catholiques unis, et le prince de Condé* à la tête des huguenots, étaient plus à considérer que lui, qui ne savait trop où se ranger, suspect aux uns et aux autres, tellement que sa petite escorte, mêlée de gens des deux religions, « fut a trois mois sans ouïr messe ni prêche. » Avant qu'il se fût décidé, la paix se fit (mai 1576), et le duc d'Alençon en eut tout l'honneur, sans compter le profit. L'édit de cette paix était le plus avantageux qu'eussent encore obtenu les réformés : aussi se préparèrent-ils à le voir révoquer. Ce fut alors (juin 1576) que le roi de Navarre retourna publiquement à leur religion, sans laquelle il n'y avait pas de porte ouverte pour lui à La Rochelle. Il y fut reçu, mais moins bien que son cousin de Condé, tant la défiance

était grande contre ce fils de renégat, renégat lui-même (les réformés ne ménageaient pas les termes), marié en famille ennemie, et le dernier venu de cette cour où s'était tramé l'assassinat de leurs frères. Il fallut tout ce qu'il y avait d'humeur aimable et facile, d'engageante bonté, de loyauté naïve dans son caractère, pour lui réconcilier des esprits farouches, qui, avec toutes ces causes de répugnance, se scandalisaient encore de ses amours ; car il y a dans la vie de ce prince cette singularité que chaque phase en est marquée par le nom d'une maîtresse. Durant la captivité de Paris, c'était madame de Sauve. A son entrée dans le maniement des affaires, ce fut la jeune Tignonville « qui résista, dit-on, verte tueusement à ses poursuites tant qu'elle de- « meura fille. » Enfin le besoin que les réformés avaient de son autorité, et la généreuse conduite de son cousin, qui s'effaçait de son mieux devant lui, le firent reconnaître de tous « pour « protecteur général des églises de France. »

Il avait ce titre quand les états- généraux convoqués à Blois désavouèrent le traité de paix accordé par le roi, -et, sous l'influence de la ligue, qui s'était formée dans les provinces, convièrent de nouveau le royaume à la guerre.

Henri de Condé s'y jeta le premier, en publiant qu'il agissait par le commandement du roi de Navarre ; celui-ci se partagea entre quelques tentatives d'exploits militaires et la négociation d'une paix nouvelle, qui fut conclue (septembre 1577) après sept mois seulement d'hostilités. Les plus belliqueux de ses amis trouvèrent qu'il s'était bien hâté ; mais c'était vraiment un acte de haute sagesse politique que de faire un traité de son chef, à la tête d'un parti, [en acquérant ainsi le droit d'en demander l'exécution ou d'en proclamer la rupture. Aussi de ce moment date l'importance du roi de Navarre, non pas par la grandeur de ses états et la richesse de ses revenus, mais parce que son nom était arrivé à représenter une cause, un intérêt, une passion. Il ne paraît pas pourtant qu'il ait compris sur-lechamp tout le sérieux de son rôle; car, dès les premiers mois de 1578, une folie lui fit perdre la ville la plus considérable qui l'eût reçu dans son gouvernement de Guyenne. Les jeunes seigneurs de la cour qu'il tenait dans Agen, jaloux de lui montrer qu'ils en savaient autant que les courtisans de Paris, s'avisèrent, au milieu d'un bal, d'éteindre les chandelles pour faire main basse sur les belles dames gasconnes. Irrités de cette

insulte, les habitants d'Agen, pères, maris, amants et frères, appelèrent dans leurs murs les troupes du roi, et la cour de Navarre perdit « son « Paris. » Elle s'établit alors à Nérac, où la reine Catherine vint trouver son gendre, lui ramenant Marguerite, dont, à vrai dire, il savait fort bien se passer (août 1578). Le rapprochement des deux époux se fit pourtant de meilleure amitié qu'on n'aurait pu croire, grâce à la tolérance mutuelle dont ils semblaient être convenus : le mari permettant à sa femme tout exercice de sa beauté, pourvu que ce fût à bonne fin, en lui gagnant des amis ; la femme ne témoignant aucune jalousie de l'amouf que montrait son seigneur, d'abord « à la jolie Dayelle Cypriote » (ainsi parlent les mémoires),, qui avait accompagné la reine mère, puis à la douce et naïve demoiselle de Fosseux, jeune fille de quatorze ans que Marguerite lui donna de sa main. Le résultat politique de ce voyage fut une série d'articles ajoutés au dernier traité (février 1579), dans la rédaction desquels on assure que Catherine de Médicis fut trompée à son tour, son conseiller tenant la plume, le vieux seigneur de Pibrac, s'étant laissé charmer par le doux regard de Marguerite. Le roi de Navarre conduisit en-

suite sa femme à Pau, et la princesse catholique trouva un assez mauvais accueil ?« dans cette « petite Genève; » puis ils revinrent tenir à Nérac une cour si leste et si galante « qu'il n'y (r avait pas à envier celle de France. » Maximilien de Béthune, seigneur de Rosny, se fait raconter gravement par ses secrétaires « qu'il y ce prit une maîtresse comme les autres. »

En cette cour on désirait la guerre, bien plus que dans les châteaux et dans les villes qui devaient la faire et la payer. L'amour y parlait prise d'armes, exploits militaires et retour glorieux. La reineMarguerite, qui gardait rancune à son frère pour quelques railleries sur sa conduite ; le roi de Navarre, qu'on traitait en France de mari aveugle et bénin; les jeunes femmes, qui détestaient à bon escient Henri III ; les jeunes seigneurs, qui voulaient plaire aux jeunes femmes : tout cela demandait à combattre. On se mit donc aux champs encore une fois (avril 1580), et ceci s'appela « la guerre des amoureux. » Le roi de Navarre, dès les premières entreprises, s'y révéla tout à coup un héros, « son honneur et « sa vertu guerrière commençant dès lors à se « dénouer. » À la prise de Cahors, on le vit diriger les attaques avec sang- froid, avec courage,

et combattre vaillamment de sa main, cinq jours durant, dans les rues de la ville. En toutes les rencontres qui suivirent, il gagna beaucoup de gloire, mais peu de profit. Il lui arriva bien à point que le duc d'Alençon, ayant besoin de soldats et d'argent pour aller prendre les Pays- Bas sous sa protection, s'entremît de rétablir la paix : ce qu'il vint faire lui-même en Gascogne (décembre 1580), ravi de se retrouver avec sa bonne sœur Marguerite, et recrutant pour son expédition ce qu'il y avait de meilleures gens d'armes à la suite de son beau-frère.

Quatre ans de repos suivirent cette affaire d'honneur engagée, vidée et arrangée en quelques mois. Pendant que le duc d'Alençon allait manquer un mariage à Londres et une conquête en Flandre, le roi de Navarre reprit le cours de sa vie paisible, dont il ne reste guère de notable souvenir, sinon qu'en 1581 « la jeune « Fosseuse » fut délivrée d'un enfant mort, la reine Marguerite faisant office de matrone ; qu'en 1582 cette princesse alla visiter la cour de son frère, emmenant avec elle la nouvelle accouchée; que son mari remplaça femme et maîtresse absentes par la veuve du comte de Gramont, Diane d'Andouins; qu'enfin Marguerite

fut, en 1583, outrageusement renvoyée de la cour de France pour la mauvaise conduite qu'elle y avait tenue, et dont il existait, disait-on, une preuve vivante au sein de quelque nourrice : ce qui ne put dispenser son mari de la recevoir. Ainsi cette renommée brillante, qui s'était si noblement produite à Cahors, risquait fort de se ternir, si un événement inattendu n'était venu lui fournir une nouvelle occasion d'éclat. Le duc d'Alençon était mort à trente ans (11 juin 1584), et il ne restait plus que la vie de Henri III, libertin efféminé dont le mariage et les amours étaient également stériles, pour séparer du trône l'aîné des Bourbons. Mais déjà on disputait ce titre au roi de Navarre. La ligue catholique plusieurs fois formée et rompue, se renouant alors, essayait de prouver par arguments et par textes que le cardinal Charles de Bourbon, oncle de Henri, devait exclure son neveu de ce qui n'était encore qu'une espérance. Le droit du roi de Navarre fut soutenu en d'autres écrits, et chacun prépara ses armes à l'appui. Le temps était venu pour l'héritier du trône de France de réformer sa vie et de suivre le conseil des gens graves. Henri prit un terme moyen : il employa Du Plessis-Mornay et garda sa maîtresse.

Il faut rendre cette justice à Henri III, qu'il ne craignit pas de songer à son successeur b et qu'il le voulut tel que la justice et l'intérêt de l'état le demandaient. Dès les premières atteintes du mal qui emporta son frère, il envoya un de ses favoris au roi de Navarre pour l'engager à se faire catholique , afin qu'il se trouvât tout prêt à recueillir sa couronne ; c'est plus que n'auraient fait peut-être des caractères mieux famés. Le roi de Navarre crut sans doute qu'il n'en serait jamais réduit à la nécessité de se convertir : il refusa hautement , et son parti applaudit ; le parti contraire se leva : car c'était vraiment un beau procès à vider par bataille. Cependant, quoiqu'il parût s'agir surtout de son intérêt, le roi de Navarre ne fut pas le premier sous le harnais ; le prince de Condé le devança. Mais , lorsque Henri III, « se couchant, comme dit un histo - « rien du temps, pour n'être pas abattu, » eut accepté laligue et révoqué ses édits (juillet 1585); lorsque, deux mois après, le pape Sixte-Quint excommunia le roi de Navarre, Henri en appela tout à fait du roi et du pape à son épée. La moitié de ses amis venait d'être mise en déroute à la suite du prince de Condé, dont on avait cruellement blâmé la fougue et raillé la défaite ; le

reste tremblait, et « il y avait parmi les réfor- « mes un tel naufrage des courages et des Vo- « lontés » que qui eût pu choisir n'aurait pas porté là sa fortune. Celle du roideNaVarrey était tout entière, il s'y jeta bravement, « affriandé « au travail par la beauté de sa besogne^ et rece- « vant du péril une nouvelle hautesse de cœur.» En même temps son excommunication lui rapporta cela de bon qu'elle le délivra de sa femme. Marguerite, qui l'avait déjà quitté pour se retire* dansAgen, voulut s'y enfermer, en fut chassée, et alla chercher des aventures en Auvergne. Le roi de Navarre dit adieu à la comtesse de Gramont, revint lui raconter son premier exploit, et enfin s'achemina heureusement jusqu'à La Rochelle (juin 1586). Là, il eut à conduire quelques entreprises hardies dans le voisinage ; à se démêler d'une négociation où l'avait entraîné Catherine, escortée de ses filles d'honneur; à s'excuser d'un enfant que lui donna , dans la ville même, la fille d'un homme de robe longue, ce qui causa un grand scandale parmi les ministres réformés. Cependant il ne s'était encore montré qu'en des attaques de places et rencontres de cavalerie, où il avait galamment fait le coup de pistolet, quand une armée royale, toute neuve

et toute dorée, vint arrêter auprès de Coutras l'armée huguenote qui allait joindre ses auxiliaires allemands. Le roi de Navarre lui livra bataille sans marchander, et s'y fit reconnaître grand capitaine (octobre 1587). Après la victoire, il prit à peine le temps d'essuyer la poussière qui le couvrait (car ce n'était guère son habitude), et èil courut jusqu'à Pau porter aux pieds de la comtesse de Gramont les drapeaux conquis sur l'ennemi.

Il avait repris son poste à La Rochelle, et la mort du prince de Condé, en le soulageant d'une rivalité, venait de lui laisser sur les bras toute la conduite du parti (1588), quand un caprice des Parisiens mit le roi de France presque en même état que son héritier. Chassé de sa capitale , Henri III s'humilia, fit un traité, assembla les états-généraux, ensanglanta le château de Blois par un meurtre, puis fut forcé d'appeler à son secours celui qu'il avait exclu de sa succession. L'autre Henri s'était tenu tout ce temps l'épée au poing ; il avait eu aussi son assemblée à La Rochelle, où on l'avait assez rudement traité, sur ses amours, sur ses complaisances pour les catholiques, sur la misère de ses serviteurs, toutes choses qu'il entendit patiemment, comme prince

HEKRI IV. 53

qui savait sa condition. Profitant alors du soulèvement de la ligue , qui prenait des villes au roi de France, ii se fit également sa part, tellement qu'il étendit ses limites jusqu'au lieu où Henri III était acculé. Là, c'est-à-dire à Tours, les deux rois sejoignirent, s'embrassèrent (30 avril 1589), et marchèrent ensemble pour assiéger Paris : Paris, siège d'une république catholique comme La Rochelle l'était d'une république protestante; le Paris de la ligue , tout semblable au Paris de nos révolutions, avec ses bourgeois armés et ses orateurs populaires , ses meneurs de faubourgs et ses agitations de la place publique, ses emportements aveugles et ses rumeurs soupçonneuses, ses crédulités forcenées et ses affections mobiles. Par-dessus tout cela, il s'y trouvait du fanatisme. Cette passion en fît sortir un moine jacobin qui vint, à Saint-Cloud9 enfoncer son poignard dans le ventre de Henri III, et mourut aussitôt percé de plusieurs coups. Le 2 août 1589, Henri de Bourbon, entrant dans la chambre de son beau-frère au lever du jour, y vit un cadavre au pied duquel priaient deux minimes; ce triste spectacle, lui apprit qu'il était maintenant, roi de France. « En n quatre heures on lui fit un habit de deuil

a violet » avec lequel il alla recevoir le serment des chefs et des soldats.

Mais ce n'était là qu'un simulacre d'avénement, à tel point que dès le premier jour il y eut des courtisans qui lui tournèrent le dos. C'est tout au plus s'il lui restait une armée ; car une partie de sa noblesse reprit incontinent le chemin de ses châteaux. Force lui fut de lever le siège et de conduire son infanterie jusqu'auprès de Dieppe. C'était chose piteuse que de voir l'héritier du grand empire de France se plaçant, dans le premier mois de son règne, à la frontière la plus prochaine de ses états, avec la mer ouverte derrière lui pour la retraite. Le duc de Mayenne alla l'y chercher à la tête d'une armée formidable ; il en reçut le choc sans s'ébranler, au poste d'Arqués (21 septembre), et un mois après, il était revenu aux portes de Paris, dont il occupa les faubourgs toute une journée ; puis, reprenant sa course, il se rendit maître tour à tour de Vendôme, du Mans, d'Alençon, de Falaise, tout cela en sept semaines , par une marche de cent cinquante lieues; et enfin, il vint se présenter à la rencontre du duc de Mayenne, qu'il battit complètement dans la plaine d'Ivry (14 mars 1590). C'était le cas de redevenir

ÏIENIU IV. 55

amoureux, puisque la comtesse de Gramont était trop loin : aussi le fut-il , à La Roche- Guyon, d'une noble veuve, dame du lieu, qui fît bonne défense et ne se rendit pas.

Il avait encore une forte passion pour la ville de Paris., se plaignant, dans son langage cavalier, « de n'avoir pu que baiser cette belle maîtresse « sans lui mettre la main au sein. » Il vint donc l'assiéger une troisième fois (25 avril), dans le dessein de la réduire par famine. A Montmartre, il trouva quelque chose comme ce qu'il cherchait, une fille de bonne maison, Marie de Beauvillier, ayant titre d'abbesse et habit de religieuse, ce qui ne la déparait pas, laquelle lui fut moins cruelle que la grande ville fermée de murs et souffrant dure disette. Cette agréable distraction ne lui servit pas médiocrement pendant quatre mortels mois qu'il se tint en vue de sa capitale, rôdant autour des remparts, menaçant les portes, attaquant les faubourgs, donnant la chasse aux habitants affamés qui en sortaient et dont il eut enfin pitié, jusqu'à ce que l'arrivée du duc de Parme le contraignit à se retirer, emmenant avec lui cette abbesse dont il avait par trop soulevé le voile. Il fallut donc recommencer la guerre à travers pays en suivant le duc de

Parme, qui, satisfait d'avoir délivré Paris , retournait vers la Flandre. Au mois de janvier 1 591, il reparut sous les murs de Paris pour y tenter un coup de main. Puis, désespérant d'y entrer, il chercha du moins à s'élargir dans les provinces voisines, en Picardie , en Normandie, en Champagne. Il prit Chartres, Louviers, Noyon; mais il manqua Rouen, que le duc de Parme vint encore une fois lui ôter des mains (1592). Pendant que ces expéditions l'appelaient tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , toujours assez loin et avec grande chance d'y recevoir quelque mousquetade, comme il lui arriva au combat d'Aumale, il s'était fait dans la jolie ville de Mantes une sorte de capitale au petit pied, où il tenait , dans l'intervalle des sièges et des entreprises } sa r,our , son conseil , tout ce qu'il avait d'appareil royal, sauf sa justice, qui était à Tours. Ce fut en ce lieu de Mantes qu'un de ses courtisans , l'ayant entretenu souvent d'une sienne maîtresse dont la beauté défiait toute comparaison, lui fît venir l'envie de la voir. Henri IV fut tellement de son avis qu'il la prit pour lui , d'abord en partage , puis , à ce qu'il crut , en toute propriété. Elle se nommait Gabrielle, fille du seigneur d'Estrées.

HENHI IV. 57

Mais pour toute la peine qu'il se donnait, et tout le chemin qu'il lui fallait faire , et tous les combats qu'il avait à livrer, ses affaires n'avançaient pas, et il sentait bien que son casque n'était pas une couronne. Succès et défaites servaient également à l'embarrasser ; car , dans la mauvaise fortune, il trouvait les divisions de son parti plus irritées et plus défiantes; dans la bonne, il se heurtait aussitôt contre cette nécessité prévue dès le premier jour, écartée tant qu'il n'y avait eu qu'à combattre , et vers laquelle le ramenait chaque progrès de ses armes. Il y avait en effet cette bizarrerie dans sa position, qu'il n'était jamais plus libre de sa conscience que lorsqu'il n'avait rien à espérer, sinon des arquebusades et des coups d'épée. Dès qu'il avait fait un pas vers la possession de son trône, il retombait sous l'obligation de se convertir, d'abjurer, de renier la religion de sa mère, la croyance de sa jeunesse, celle qu'il avait choisie plus tard hautement et sans contrainte, celle enfin qui lui avait donné une armée et sa gloire. Et pourtant c'était une condition qu'il fallait subir; car de conquérir toute la France pièce à pièce , c'était une entreprise à user plus que la vie d'un homme, plus surtout que la patience des gens

qui le servaient. S'il est vrai qu'en pareille matière, une conviction profonde, sincère, fondée sur l'assurance du salut dans la voie qu'on suit et de la damnation dans l'autre , doive persister jusqu'à la ruine et à la mort, il faudra dire seulement que cette conviction n'existait pas tout à fait chez le roi de Navarre, ou s'était fort affaiblie chez le roi de France. En tout cas, après avoir fait pour son honneur tout ce qu'on pouvait demander au courage humain , il se crut autorisé à faire bon marché de sa foi. Sept années de guerre ne l'avaient conduit qu'à la possibilité d'une transaction, et c'était comme vainqueur qu'on l'y recevait. Il y entra huguenot chancelant, pour en sortir tiède catholique. Un excellent trait de son caractère, et qu'il est bon de remarquer, c'est que s'étant réservé deux mois pour s'instruire, il employa tout ce temps à prendre une ville. Reconforté par cette victoire, il se trouva en état de faire, tête levée, ce qu'il appelait « le « saut périlleux, » et il entendit la messe à Saint- Denis le 25 juillet 1593.

Cependant Paris n'ouvrait pas ses portes : on convint seulement d'une trêve, pendant laquelle tous les curieux de la ville venaient se donner le spectacle du Béarnais hérétique et relaps, s'age-

nouillant dévotement à leglise ou suivant à pas lents la procession; puis ils retournaient se quereller chez eux. Ce ne fut qu'au bout de huit mois, qu'ayant traité avec le gouverneur de Meaux, s'étant fait sacrer à Chartres, faute de Reims , pour contenter la fantaisie des plus scrupuleux, ayant réduit Orléans, Bourges et Rouen, à son obéissance , moyennant bonne condition à ceux qui les tenaient, il trouva les intelligences pratiquées à Paris assez mûres pour s'y présenter de nouveau, non pas à force ouverte, non pas aussi en façon d'entrée solennelle , mais par surprise et de connivence avec les officiers et le gouverneur de la ville : ce qui s'exécuta le matin avant l'aube (22 mars 1594), sans bruit ni autre résistance que celle de quelques lansquenets qu'on jeta dans la Seine, les Espagnols du reste gardant leurs quartiers, d'où ils sortirent ensuite par composition. Mais ce n'était pas encore là le repos. Il s'était passé moins de deux mois que déjà le roi marchait vers la frontière de Picardie pour repousser les Espagnols , conduisant avec lui sa maîtresse enceinte jusqu'au château de Coucy, où elle mit au monde un fils nommé César, dont il se laissa persuader qu'il était le père. Après avoir pris Laon, il revint à Paris,

où , un jour qu'il était dans la chambre de madame de Liencourt (car Gabrielle avait gagné ce nom par mariage) , un jeune écolier, appelé Jean Châtel, se glissant dans la foule, leva sur le roi son couteau, et l'atteignit à la bouche (25 décembre 1594). Sur quoi le huguenot d'Aubigné lui adressa ce bon mot, qui, selon lui, a couru toute la France : « Vous n'avez renié Dieu que « des lèvres , et il vous les a percées . Si vous le « reniez de cœur, il vous le percera aussi. » Un homme de sens , et qui connaissait les partis , avait dit mieux lors de l'abjuration de Henri IV : ce C'est maintenant qu'il y a péril pour la vie du « roi, car il est devenu tuable : auparavant il « n'était qu'ennemi. » Du reste, l'attentat de Jean Chàtel n'était pas le premier. Dès le mois d'août 1593, un Orléanais, parti de Lyon tout exprès pour tuer le roi , avait été arrêté aux portes de Melun , porteur d'un couteau, qui servit de preuve à le faire pendre. Celui-là se nommait Pierre Barrière.

Le roi n'avait encore racheté que la moitié de ses villes , lorsqu'il déclara la guerre à l'Espagne (1595), hautement, ouvertement, et de royaume à royaume. La gloire ne lui manqua pas dès l'abord; car il fit des prodiges de valeur en Bour-

HENftl IV.; 61

gogne, au combat de Fontaine-Française (30 juin). Mais les Espagnols prirent leur revanche en Picardie. Il accourut de Lyon, où lui était parvenue l'absolution du pape, pour venir au secours de cette province , ayant alors à ses côtés le duc de Mayenne, le chef de la ligue, qui s'était réconcilié avec lui, et qui resta jusqu'à la fin serviteur fidèle, comme il avait été, tant qu'il l'avait pu, brave et loyal adversaire. Malgré toute son activité, Henri IV ne put sauver Calais (avril 1596); mais il réussit à prendre La Fère , dont il donna le gouvernement à son fils César, âgé de deux ans. Aussi Gabrielle, qu'il avait faite marquise de Monceaux , et qui plus est, démariée, était-elle auprès de lui, où Rosny l'avait amenée, « faisant, comme il le dit lui-même, « le bon valet auprès de la dame. » Alors le roi, qui se voyait fort court d'argent, car, en ce temps ( c'est lui qui parle ) , « ses chemises « étaient toutes déchirées, ses pourpoints troués « au coude, et sa marmite souvent renversée , » imagina de convoquer une assemblée de notables à Rouen , sachant bien que les assemblées sont surtout bonnes pour fournir desécus. Il adressa aux notables (novembre 1596) un excellent discours , où il leur promettait toute liberté d'à-

62 ÉTUDES D*HÎSTOIttE.

vis et de paroles . allant jusqu'à dire qu'il se mettait sous leur tutelle, mais en ayant soin d'ajouter (( q[ue cette envie prenait rarement aux « barbes grises et aux victorieux. » Pendant que l'assemblée votait des impôts, à côté d'elle la marquise de Monceaux accouchait d'une fille, et les notables en virent le baptême. Tout cela rendit la joie au cœur du roi, qui se donna enfin la cfouceur d'un hiver passé à taris dans les fêtes. Elles duraient encore, quand la nouvelle arriva de la prise d'Amiens par l'Espagnol ( mars 1597). Le roi y courut avec tout ce qu'il put ramasser de troupes, et en compagnie de sa maîtresse. Il ne quitta le siège que pour venir à Paris presser de ses ordres, souvent aigres et sévères, le recouvrement des deniers que le parlement lui marchandait. Amiens repris à la vue de l'armée espagnole , et toute la province rassurée ( septembre 1597),, il y eut à s'occuper de la Bretagne, dernier asile du parti catholique. Le duc deMercœur, qui s'était réservé l'honneur d'enterrer la ligue, fit sa soumission , et le roi , réglant ses comptes un peu arriérés avec ses anciens amis, data de Nantes un édit en faveur des réformés ( avril 1598 ). Presque en même temps la paix avec l'Espagne était conclue à

HENKI IV. 63

Vervins ( mai 1598 ), et Henri IV se vit enfin arrivé au terme de ses longues traverses, possesseur de tout son héritage, aimé de ses sujets, absous par le pape, n'ayant d'autre embarras que de contenter tous ses serviteurs anciens et nouveaux.

En cet état Gabrielle , qui était devenue duchesse de Beaufort , lui donna un second fils , dont le nom fut Alexandre. La naissance de cet enfant rendit plus vif un désir qu'il essayait de temps à autre dans l'oreille de ses plus intimes confidents , et qu'il avait grand dépit de voir partout repoussé. Il lui semblait qu'ayant une femme toute trouvée et des héritiers tout faits, ce n'était qu'affaire de bonne amitié avec le saintsiége d'annuler son mariage, d'en contracter un nouveau et de légitimer ses enfants déjà nés ; car il faut noter le profit qui lui était survenu d'ê~ tre catholique. Huguenot, il n'aurait eu personne par qui faire consacrer la rupture d'un lien librement et publiquement formé; catholique, il avait cette ressource du démariage par autorité pontificale, que les papes, lui semblait-il, ne pouvaient plus refuser depuis l'exemple de Henri VIII. La reine Marguerite, toujours retirée en Auvergne, ne demandait pas mieux quedeprê-

64 ÉTDDES D'HISTOIRE.

ter les mains au divorce , moyennant que son ancien mari lui donnât de quoi subsister honorablement. Celui-ci cependant vivait en bonne espérance , sans se rebuter des mauvais propos, traitant sa maîtresse comme il eût fait sa femme, et voyant croître avec plaisir une quatrième grossesse , toujours à compte sur le mariage futur, lorsque la duchesse de Beaufort fut frappée à Paris de mort subite ( 10 avril 1599). Le roi s'abandonna au plus violent désespoir , s'habilla de deuil , écrivit à sa sœur « que la racine « de son amour était morte , » et , au bout de quelques semaines, prit une autre maîtresse. Celle-ci était fille du seigneur d'Entragues et d'une Marie Touchet, dont Charles IX avait eu un fils; elle ne se rendit que moyennant une somme* de cent mille écus, avec promesse de mariage pour le cas où elle accoucherait dans l'année d'un enfant mâle. Pendant qu'il jouissait de sa nouvelle conquête, on s'occupait à Rome de faire dissoudre son mariage avec Marguerite, ce qui lui fut accordé bien volontiers (décembre 1599); mais en même temps on négociait pour lui une nouvelle expérience du lien conjugal avec la nièce du grand-duc de Florence, et, la chose étant conclue, il n'y eut plus à s'en dédire.

De cette longue guerre qui avait coûté tant de sang, il restait une petite contestation avec le duc de Savoie , que Ton croyait avoir réglée à Paris , lorsqu'il vint y visiter le roi (1599). Comme il tardait à tenir parole, le roi se mit en route pour l'y contraindre ( juin 1600 )? laissant à Paris Henriette d'Entragues , maintenant marquise de Verneuil, sur le point d'accoucher, ce qu'elle fit avant terme, et d'un enfant mort. La Savoie , hardiment conquise en quelques mois , força le duc à s'accommoder ; alors le roi , se trouvant tout porté au-devant de sa nouvelle épouse , congédia la marquise qui était venue le rejoindre à Chambéry, et courut à Lyon surprendre Marie de Médicis le soir dans son logis , où , comme il n'y avait pas de lit préparé pour lui, il la pria de le recevoir sans façon dans le sien (9 décembre 1600). Après la cérémonie qui suivit la consommation, toute la cour revint à Paris , et le roi présenta sa maîtresse à sa femme ? voulant qu'elles vécussent toutes deux en bon ménage, ensemble et avec lui. L'année 1601 se passa en soins domestiques, et ne fut remarquable que par un voyage du roi à Calais, voyage qui mit près l'un de l'autre, séparés seulement par un bras de mer , les souverains d'Angleterre

et de France, sans les amener à se voir et a s'entendre. Ce qu'il y eut en cela de particulier, c'est que , des deux têtes couronnées , celle qui était sur un corps de femme parut la plus désireuse d'embrasser l'autre , et que Henri IV , qui n'avait peur de rien , ce nous semble , recula de vant les caresses d'Elisabeth. Il revint en hâte de Calais pour assister à la naissance de son premier enfant légitime, qui naquit neuf mois et dix-huit jours après la soirée de Lyon ( 27 septembre 1601), et fut depuis le roi Louis XIII. La marquise accoucha le mois suivant d'un fils qui devint évêque. Le roi partagea ses attentions avec une égalité fort touchante aux deux mères et aux deux enfants.

Henri IV avait vu presque toute sa vie la guerre civile, puis le poignard s'était approché de son cœur ; il lui restait à connaître une autre épreuve de la paix et de la royauté, les conspirations. Il s'en découvrit une dont le chef était un de ses meilleurs généraux, de ses plus fidèles serviteurs au temps des combats, son compagnon d'Arqués, d'Ivry, d'Aumale, de Fontaine-Française, Charles de Gontaut, maréchal de Biron, celui qu'il avait publiquement appelé * le plus « tranchant instrument de ses victoires. » Ce

qu'on lui reprochait ne pouvait guère se nommer que menées, intelligences, projets, vanteries , rêves d'indépendance et de souveraineté , sans effet ni exécution : tout cela révélé par le méprisable agent qui avait excité son orgueil. Le roi commença par s'assurer des provinces où quelques mécontentements d'un ordre matériel pouvaient tenter les ambitions. Sa présence à Poitiers suffit pour rétablir l'obéissance ; puis il manda le maréchal de Biron à Fontainebleau. Là, il le pressa d'avouer sa faute; Biron rappela fièrement ses services : et il fut arrêté aussitôt, conduit à la Bastille, livré au parlement où les pairs ne voulurent pas siéger, condamné à mort et exécuté par la main du bourreau (31 juillet J602). Le roi n'intervint au procès que pour faire grâce au coupable de l'échafaud dressé en place de Grève : on lui coupa la tête, par faveur, entre quatre murs et sans témoins. Le comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX, avait été mis en prison comme son complice ; mais il n'y eut pas de rigueur pour le frère de la marquise de Verneuil.

C'est le moins sans doute que l'on compte la mort de ce brave capitaine, quoi qu'ait pu exiger la raison d'état, parmi les chagrins de

Henri IV, puisque l'histoire, ordinairement si tendre pour les victimes, ne fait pas reproche de celle-ci à sa mémoire. Mais, dans le même temps, il avait d'autres sujets de tristesse. Moins heureux avec Marie qu'il ne l'avait été avec Marguerite, il la trouvait jalouse, et s'avisa aussi d'être jaloux : c'est assez de la moitié pour troubler la vie. Cependant les choses se passèrent aussi régulièrement la seconde année que la précédente. La reine et la marquise mirent chacune au monde une fille , à deux mois de distance (novembre 1602 et janvier 1603). Peu de temps après, le roi mena sa femme à Metz où il était survenu quelque désordre, et au retour sa première visite fut pour la marquise. Le double ménage reprit son cours, et les querelles recommencèrent à ce point qu'il s'y forma le germe d'une conspiration nouvelle. Le duc de Bouillon, soupçonné d'intelligence avec Biron et qui s'était mis prudemment hors de portée, continuait, disait-on, ses intrigues où téaient entrés le père, le frère de la marquise, et cette dameelle-même.Parmilesinstruments dont on voulait se servir contre le repos de l'état, se trouvait cette promesse de mariage à laquelle la jeune Henriette s'était rendue, que Rosny avait, dit-il, brutalement déchirée, et dont le roi avait

fait, en tout cas ,une seconde copie. Il fallut la racheter des mains du père (juillet 1604), qui n'en fut pas moins arrêté quelques mois après , ainsi que le comte d'Auvergne, la marquise restant sous bonne garde en son logis. Par suite, le sieur d'Entragues et le comte d'Auvergne furent condamnés à mort, et la marquise à la réclusion dans un couvent (février 1605). Le roi fitgràce au père, laissa le frère en prison; et retourna chez la fille. Mais pendant sa disgrâce il lui avait donné une rivale : Jacqueline de Bueil, qu'il avait faite comtesse de Moret, et mariée pour plus de sûreté, était maintenant en tiers dans ses bonnes grâces ; et bientôt la famille devint complète par l'arrivée à Paris de la reine Marguerite, qui eut charge sans doute d'enseigner la complaisance à la reine Marie.

Tous ces tracas d'intérieur n'empêchaient pas Henri IV de veiller avec zèle et prudence , avec une haute connaissance des hommes et des choses , aux intérêts de son royaume. Mais les temps de calme ont cela de désobligeant pour les rois, que leurs actes s'enregistrent froidement dans l'histoire sous le titre des établissements qu'ils ont fondés , des réformes qu'ils ont opérées , des bâtiments qu'ils ont élevés , et que la

curiosité , peu excitée à les suivre dans les fonctions du gouvernement, se reporte tout naturellement sur leurs personnes. Ainsi, quoi qu'on veuille faire, en l'absence des grands -événements et pendant le silence des sages projets qui mûrissent et produisent sans bruit, la dernière partie de la vie de Henri IV est tout entière dans sa maison. On voit bien qu'en 1605 il partit pour rétablir l'ordre dans quelques provinces toujours travaillées par un sourd esprit desédition; qu'en 1606 il alla , suivi d'une armée , demander au duc de Bouillon compte de sa conduite et assurance de sa fidélité dans sa ville souveraine de Sedan; que, la même année, il établit une chambre de justice pour la recherche des vols commis en finances; qu'il se porta ensuite médiateur puissant entre le pape et Venise pour la conciliation de leurs différends ( 1607 ) , entre l'Espagne et les Provinces-Unies pour la conclusion d'une trêve ( 1608), ce qui le fit nommer l'arbitre de la chrétienté : mais tout cela tient encore moins de place, même dans les relations sérieuses, que ses querelles sans cesse renaissantes avec la reine sa femme; que les bouderies , les pleurs et les colères du lit conjugal ; que le coup de poing surtout destiné par la

reine à son mari , et intercepté par le bras du duc de SulJy. Pendant tout ce temps néanmoins l'heureuse fécondité de la princesse florentine ne se démentit pas. En février 1606, elle mit au monde une seconde fille; en avril 1607, un second fils j en avril 1608, un autre fils; et en novembre 1609, une autre fille. A tous ces dons du ciel , la comtesse de Moret joignit celui d'un fils, né en 1607, et Carlotte Des Essars, comtesse de Romorantin, augmenta de deux filles cette nombreuse postérité.

A travers tout cela , peut-être à cause de tout cela , Henri IV avait vieilli plus vite que son âge ne le voulait. Son admirable activité était entravée souvent par des infirmités et des maladies. Plusieurs fois il avait été averti de songer à la mort , et le péril passé , il s'était aussitôt rejeté gaîment dans ces fatigues joyeuses qui remplaçaient pour lui le travail des camps. A l'âge de cinquante-six ans, on le vit tout à coup entreprendre une nouvelle guerre et un nouvel amour, La guerre était contre] l'Espagne , sa vieille ennemie. Quanta l'amour, une jeune fille de seize ans lui avait apparu dans un ballet, sous le costume de Diane , sa main gentille armée du dard des chasseresses. C'était la fille du connéta-

ble de Montmorency. Le roi en fut épris sur-lechamp , et i pour la garder auprès de lui , il la maria , non pas au beau comte de Bassompierre, qui la désirait trop, mais au prince de Condé , pauvre hère, d'une légitimité assez suspecte, sans biens , sans amis , sans crédit , qui n'était plus rien dans le royaume , pas même huguenot, et à qui Ton payait une pension (mai 1609). Au bout de six mois , le jeune marié, ennuyé de voir trop souvent son vieux cousin à la poursuite de sa femme, la fit monter à cheval et l'emmena en Flandre. C'était en: Flandre aussi que devaient se porter les armes du roi , et il n'en fut que plus prompt à faire les préparatifs de son départ. Tout était disposé, et il allait quitter Paris pour se retrouver encore une fois à la tête de sa noblesse, de ses régiments, de ses bons et fidèles Suisses, de sa belle artillerie tout nouvellement fondue par les soins de Sully. Il avait de grands desseins dans la pensée et une vive passion au cœur, mi-partie de colère et d'amour. La reine, sa femme, venait d'être couronnée à Saint-Denis; il ne lui restait plus qu'un jour à passer dans Paris , un jour de fête et d'entrée solennelle, pour lequel les échafauds étaient dressés , les tapisseries tendues, les canons chargés, toute la ville

HENRI IY. 73

en attente, lorsque , la veille de cette cérémonie, le 14 mai 1610, un de ces hommes sombres et retirés, qui ramassent dans leur cerveau toutes les préventions, toutes les crédulités de leur temps, etles convertissent en désir de meurtre, un homme de la même trempe que le moine Jacques Clément et notre contemporain Pierre Louvel, suivit le carrosse du roi, et trouvant l'occasion belle, lui plongea froidement à deux reprises son couteau dans le cœur. Avant qu'on l'eût ramené au Louvre, Henri IV était mort.

[Revue de Paris. — Mars 1843.J

Marguerite de France (et non de Valois) naquit à Saint- Germain-en-Lay e , le dimanche 14 mai 1553 (et non 1552), sept mois (non pas près de deux ans ) avant le prince béarnais que le sort lui destinait pour mari , et le même jour, quoi qu'en dise Bassompierre , où, cinquante-sept ans plus tard , il devait mourir assassiné. Elle était le septième (non le huitième) enfant, et la troisième fille, du mariage de Henri II avec Catherine de Médicis , mariage dix ans stérile et, depuis dix ans, constamment fécond. Après elle, Catherine avait encore à

mettre au monde un fils, qui fut le duc d'Alençon, et deux filles jumelles qui ne firent pas longue vie. Notre Marguerite n'avait donc guère plus de six ans lorsque son père fut frappé d'un coup mortel au tournoi de la rue Saint-Antoine, devant la Bastille ( 30 juin 1559). Cette fête, qui devint funèbre , avait pour objet le triste mariage d'Elisabeth, sa sœur aînée, âgée de quatorze ans, avec le roi d'Espagne Philippe IL Son autre sœur, Claude., de deux ans plus jeune que celleci , avait été mariée, l'année précédente, au duc de Lorraine. Ainsi toutes les deux ne purent être pour Marguerite que les compagnes de sa première enfance , et Marie Stuart, reine d'Ecosse, plus âgée de onze ans, mariée en 1558 au dauphin François son frère , avait achevé son éducation quand celle de Marguerite commença. — Tout cela soit dit pour rectifier autant de bévues des biographes , avec qui nous ne nous débattrons plus.

C'est Marguerite elle-même qui nous a fourni les plus anciens souvenirs de sa vie , et , quoiqu'elle aif écrit des mémoires où les choses innocentes devaient naturellement tenir le plus de place, on peut dire qu'elle remonte vers le temps de sa jeunesse avec une rare discrétion. A l'âge

de cinq ans environ , invitée par son père à choisir entre deux princes enfants celui dont elle voudrait faire son serviteur, elle s'était prononcée pour le plus sage et le moins beau. A huit ans (1561), elle résistait courageusement aux menaces et aux railleries de la jeune cour qui prétendait, parce que c'était alors la mode , l'obliger à se moquer de la religion catholique. Ces huit années s'étaient passées à Saint-Germain, sous la conduite de Charlotte de Vienne , dame de Curton, sa gouvernante. Quand la dispute religieuse (1562) en vint, comme dit d'Aubigné, « des arguments aux armements, » la jeune princesse et son frère d'Alençon , né en 1554 , furent envoyés, pour plus de sûreté, au château d'Amboise, où le bruit de la première guerre civile ne troubla pas leurs études et leurs jeux. Là s'étaient réfugiées plusieurs dames du pays, et Marguerite explique avec une grâce infinie comment, entre deux de ces dames, la mère et la fille,, elle se prit d'une plus vive amitié pour la première. « L'âge ancien de votre tante et ce mon enfantine jeunesse , écrit-elle au neveu « de madame de Dampierre , avaient lors plus c< de convenance, étant le naturel des vieilles « gens d'aimer les petits enfants, et de ceux

« qui sont en âge parfait , comme était votre « cousine , de mépriser et haïr leur importune « simplicité. » Elle sortit de cette retraite , après deux ans de séjour (1564), pour suivre la reine sa mère et le roi Charles IX dans ce long voyage à travers les provinces de France qui aboutit à la célèbre entrevue de Bayonne. Le prince Henri de Béarn , qui s'y trouvait aussi , passe pour avoir découvert en ce lieu , par un propos obscur du duc d'Albe, les projets sanglants dont l'exécution devait se faire six ans plus tard. Marguerite, plus ou moins heureuse, n'y vit que des divertissements et des magnificences dont sa jeune tête fut étourdie au point d'en garder seulement une souvenance confuse.

De ce moment, elle ne quitta plus sa mère , reine assez mal famée pour avoir eu l'étrange idée de maintenir l'autorité royale entre deux partis, mais qui, au milieu des noirs desseins dont les historiens la font sans cesse préoccupée, trouvait pourtant le moyen d'élever parfaitement ses enfants. Marguerite reçut, par ses soins, tous les enseignements qui pouvaient la rendre propre à continuer cette noble lignée d'aimables et doctes princesses, si souvent chantées par nos poètes du seizième siècle. Elle acquit en même

temps les talents qui servent à plaire et ceux qui aident à penser, de telle sorte qu'après avoir émerveillé des ambassadeurs par l'élégance non pareille de sa danse , elle pouvait encore répondre en latin à leurs compliments. Or, cette éducation se poursuivait au milieu des fureurs de la guerre civile. On l'avait vue renaître au retour de ce voyage si plein de fêtes (1567). Une paix de courte durée (1568) en suspendit seulement les opérations , pour remettre bientôt les armées en campagne avec des auxiliaires étrangers. Ce fut, ainsi que Marguerite le raconte, au plus fort des hasards militaires, à la veille d'une bataille , qu'on vint la tirer de ses doux passe-temps en lui offrant un rôle politique. Un de ses frères régnait; un autre commandait les armées; mais tous deux obéissaient, avec même crainte et même respect , à leur mère Catherine. Celui qui risquait sa vie à la guerre , Henri d'Anjou , vint prier sa jeune sœur d'unir ses intérêts aux siens, et de l'entretenir , absent, dans la bonne grâce de cette mère tant redoutée. « Ce langage « me fut fort nouveau , dit-elle , pour avoir jusce qu'alors vécu sans dessein, ne pensant qu'à a danser ou aller à la chasse, n'ayant même la « curiosité de m'habiller ni de paroître belle,

« pour n'être encore en l'âge de telle ambition ; s et pourtant elle promit de servir, comme il le voulait, ce général en tutelle, qui alla vaincre à Moncontour (octobre 1569). Mais, après la victoire, elle le trouva fort changé. Un favori, qui devint dès lors l'ennemi mortel de Marguerite , s'était emparé de l'esprit du duc d'Anjou, et prétendait n'y laissor de place à aucune amitié. Son premier chagrin suivit donc de fort près sa première initiation aux intrigues de cour, et il lui en coûta bien des larmes pour avoir cessé d'être un enfant. Cependant la paix venait d'être conclue pour la troisième fois (1570), et on peut dire que c'était à ses dépens. Dans le parti que son frère avait combattu , avec qui sa mère avait traité, il y avait un jeune prince, moins âgé qu'elle de sept mois, qu'elle n'avait pas vu depuis cinq ans, qui avait quitté la cour encore petit garçon , et dont l'adolescence même paraît avoir été sans beaucoup de commerce avec la sienne. Ce prince, qu'elle était habituée à traiter en ennemi , à qui elle avait désiré tout le mal possible pour le bien de ceux qu'elle aimait , peu agréable de sa personne , habitant un pays qu'on jugeait barbare, entouré de ces gens maussades et rudes qui s'appelaient huguenots ,

médiocrement curieux, disait-on, des plaisirs délicats et des beaux vers, ce rustique enfant du Béarn, rendu plus sauvage encore par le prêche, allait, suivant un calcul de la raison d'état, devenir son mari , l'enlever à la cour de France , à ses belles assemblées, à ses femmes si gracieuses et si bien parées, à ses magnifiques châteaux, à ses galants cavaliers, à ses poètes si courtois , pour la conduire en d'affreuses montagnes, sous l'œil sévère de Jeanne d'Albret. Quelques-uns veulent encore , et parmi ceux-là sont de graves témoignages, qu'à tous ces motifs de répugnance se joignît une vive passion pour le duc Henri de Guise, le même prince qui, à l'âge de sept ans, lui avait paru trop peu raisonnable , et qu'elle pouvait bien , sans se contredire, trouver très-aimable à vingt ans; mais il faut convenir que Marguerite, qui se défend contre cette accusation, a du moins le fait en sa faveur : car cette liaison entre deux jeunes gens nourris dans la même cour, d'âge et de rang à peu près assortis, pouvait à peine se dire formée, quand le duc épousa (1570) avec assez de hâte Catherine de Clèves, comtesse d'Eu, veuve d'Antoine de Croy, prince de Porcian; et il n'est pas croyable que le prince lorrain eût sacrifié si

vite l'espoir d'avoir pour femme une fille de France à la promesse qu'elle lui aurait faite d'un amour illégitime. Ceci, du reste, serait à la charge de l'époux survenant, qui devait y regarder. Jeanne d'Albret, dans le séjour assez long qu'elle fit à la cour (1572) pour régler les conditions du mariage, trouva sa future bru « bien avisée et de bonne grâce, » s'indigna fort de s la corruption au milieu de laquelle on l'avait nourrie, » mais ne s'aperçut pas qu'elle en fût atteinte , et la livra pour honnête et pure à son fils. Le contrat fut donc arrêté; la reine Jeanne vint à Paris et y mourut (9 juin 1572) , ou d'une pleurésie, comme il peut nous arriver à tous, ou du poison , comme il faut que meurent ceux à qui les partis s'intéressent. Les historiens les plus affectionnés au roi Henri IV lui font honneur d'être arrivé , deux mois après la mort de sa bonne mère, pour épouser, au milieu des fêtes les plus brillantes , la fille et la sœur de ceux qui auraient commandé cet assassinat. Les noces eurent lieu, en effet, le 18 août, et les deux époux prirent leur logis au Louvre. A la fin de la sixième nuit (c'était celle du 23 au 24 août 1572) , le roi de Navarre avait quitté de bonne heure le lit conjugal pour aller jouer

à la paume; la nouvelle mariée y dormait, lorsqu'un gentilhomme entre précipitamment dans sa chambre, poursuivi par quatre soldats, se jette sur sa couche, l'étreint fortement de ses bras, et roule avec elle sur le plancher. La première pensée de Marguerite , et nous lui savons gré de s'en être souvenue , fut qu'elle était aux prises avec un téméraire ; mais le sang qu'il répandait par deux blessures , ses cris qui demandaient pitié , et la présence des assassins armés , lui firent comprendre bientôt que le malheureux ne cherchait qu'à sauver sa vie. Aussi le mit-elle hors de péril, et, courant aussitôt auprès du roi son frère , elle eut encore le bonheur de soustraire au massacre deux victimes.

On peut regarder comme certain qu'elle n'eut pas à implorer même grâce en faveur de son mari. Il est évident que ni lui, beau-frère du roi, ni même son cousin le prince de Condé, beaufrère alors du duc de Guise, n'avaient jamais été compris dans le terrible arrêt prononcé contre les huguenots. Le péril, pour l'un comme pour l'autre, ne pouvait naître que d'une sympathie trop vive en faveur de leurs amis cruellement immolés, et d'une constance héroïque dans la croyance dont ceux-ci avaient été martyrs. Mais

on trouva le premier surtout de si bonne composition, si prompt à oublier les tragédies de la nuit funeste, si docile à se convertir, et, bientôt après , si joyeux compagnon des meurtriers , qu'il n'y eut vraiment rien à faire pour le préserver. Il paraît seulement que, dans les premiers jours, on eut quelque velléité de rompre son mariage, et que la reine Catherine interrogea sa fille sur la circonstance intime et décisive qui pouvait, ou la lier pour toujours à son mari, ou donner moyen de l'en séparer. Marguerite répondit qu'elle voulait rester comme elle était, et prétendit ne rien comprendre à la question, « Aussi pouvois-je dire lors, ajoute- t-elle , « comme cette Romaine qui croyait que tous les « hommes eussent l'haleine mauvaise, ne s'étant « jamais approchée d'autre que de son époux. » Le ménage demeura donc en même état, le m^ri toutefois n'étant guère mieux que prisonnier, maudit des siens et méprisé de ceux avec lesquels il vivait. C'était là une cruelle position pour un roi, même de Navarre; mais c'en était une aussi par trop fâcheuse pour un mari , qui avait tant besoin de s'établir en réputation et en autorité auprès d'une femme jeune, vive et belle. Au moins aurait-il pu se relever un peu à ses yeux

par la dignité de la vie domestique , et il n'est mention de lui en ce temps que par des récits defolles équipées ou de honteuses débauches. Il s'ensuivit que l'occasion fut perdue pour lui d'inspirer à sa compagne un peu de ce respect qui maintient la foi conjugale, et que la foi ellemême ne tarda pas à être ébranlée. Lorsque, moins de deux ans après le mariage, deux favoris du duc d'Alençon payèrent de leur vie (31 avril 1574) les complots où s'amusait leur jeune maître, le bruit public fut que la reine Marguerite avait perdu un amant, et qu'en compagnie d'une autre princesse, veuve aussi du. sien, elle était allée quérir la nuit les têtes des suppliciés pour leur donner une sépulture honorable. Toutefois le roi de Navarre n'y gagnait rien. Fortement compromis par les révélations des deux coupables, il avait vu resserrer sa prison, des commissaires du parlement avaient reçu charge de l'interroger, et il retombait encore plus avant sous la protection de sa femme. Ce fut elle encore qui voulut bien lui prêter des paroles pour répondre aux magistrats, écrivant, de sa main et dans son excellent style, ce qu'il pouvait leur dire sans danger et avec honneur. Après quoi il ne restait plus qu'à lui procurer les moyens de

s'enfuir, et elle s'y employait de bon cœur; mais, sur ces entrefaites , le j roi Charles IX mourut (30 mai), et Catherine fît bonne garde pour que son bien-aimé fils Henri III, accouru de Pologne ( 5 septembre), trouvât son frère et son beaufrère en pleine captivité.

Avec le nouveau roi revenait le vieil ennemi de Marguerite, ce Béranger du Guast, le seul homme, dit-on, qu'elle ait sincèrement haï. Il reprit aussitôt tous ses mauvais desseins contre elle ; il essaya d'abord d'éveiller sur sa conduite la jalousie du roi son mari, qu'il trouva d'une confiance obstinée; puis il réussit mieux à rompre l'accord qu'elle avait établi entre ce mari et son jeune frère d'Alençon , par le moyen d'une dame qu'ils « servoient » ensemble, et qui les trompait tous deux au profit de quelques autres. Bientôt il eut encore meilleur sujet de lui nuire. Le duc d'Alençon venait aussi de prendre un favori, Louis de Clermont d'Amboise, sieur de Bussy, celui que son siècle nomma par-dessus tous ce le brave », et tout le monde, sauf, bien entendu , le roi de Navarre , fut persuadé promptement que ce gentilhomme, beau et spirituel autant qu'il était vaillant, plaisait fort à la sœur de son maître. De là des moqueries,

des insultes, des défis, des entreprises à main armée, par suite desquelles le héros de la cour puînée, sorti sain et sauf de toutes les attaques, fut obligé de faire une retraite triomphale hors de|Paris. Le duc d'Alençon s'en échappa peu de temps après (15 septembre 1575) ; puis le roi de Navarre le suivit (3 février 1576); mais, auparavant, Marguerite et son frère avaient été vengés par la mort du sieur du Guast, assassiné nuitamment dans sa maison (31 octobre 1575), ce que la douce Marguerite appelle « un jugement de « Dieu. » Après ce double départ, elle demeurait auprès de sa mère et du roi son frère comme un otage assez suspect, et on prit le parti de la traiter tout à fait en prisonnière. Cependant la guerre avait toujours continué en plusieurs provinces depuis la mort de Charles IX, ici au nom des mécontents catholiques, là pour le compte des huguenots. L'évasion des deux princes donnait un chef à chacun de ces partis; ce qui les empêchait du moins de s'unir, mais apportait des conditions doubles au traité qu'on leur offrait. Marguerite recouvra sa liberté pour aller aider samère en cette négociation, où l'on faisait bon partage à son frère chéri. La paix se fit en effet (mai 1576) et ramena le duc d'Alençon

à la cour. Mais le roi de Navarre eut grand soin de s'en tenir éloigné, redemandant assez faiblement sa femme, que la volonté absolue de la reine-mère empêchait , dit-elle, de rejoindre un époux redevenu hérétique. Il lui fallut donc suivre la cour à Blois , y voirie roi son frère signer l'acte de la sainte ligue contre la religion de son mari, et assister à la publication de la guerre, votée cette fois par les états (1577). Ne pouvant plus retourner avec le roi de Navarre, et ne voulant pas rester au lieu où on le déclarait ennemi . elle résolut d'aller passer le temps que durerait cette nouvelle épreuve des combats dans une retraite qui ne fût pas trop sévère. Elle retrouva heureusement ce un érésipèle » qu'elle s'était vu au bras , et elle se fit permettre d'aller le guérir aux fontaines de Spa.

Il y avait toutefois un intérêt politique dans le choix de ces eaux si complaisamment salutaires. C'était le temps où les provinces de Flandre paraissaient le plus disposées à secouer le joug de l'Espagne. Le duc d'Alençon s'était imaginé d'offrir sa protection à ces gens qui cherchaient maître, et sa bonne sœur devait, sur son chemin, lui ramasser des amis. Elle partit donc (juillet 1577) en belle et honorable compagnie, et,

avant d'arriver à Namur, elle avait déjà gagné à son frère deux personnages importants. Là il lui fallait prendre un autre rôle; celui qui venait audevant d'elle pour lui faire accueil était l'ennemi qu'elle avait à tromper, mais un ennemi jeune , aimable, galant, don Juan d'Autriche, l'illustre bâtard de Charles-Quint. Le prince espagnol avait déjà vu Marguerite dans tout l'éclat de sa triomphante beauté, au milieu d'un bal, lorsque, l'année précédente, il avait traversé la France déguisé pour aller prendre possession de son gouvernement aux Pays-Bas. Il la reçut avec de grands honneurs dans Namur, et lui témoigna, par de flatteuses paroles , toute son admiration , sans pourtant qu'il soit resté de cette entrevue de trois jours, même pour l'usage des libelles, aucun soupçon injurieux contre la reine. Le prince d'ailleurs avait autre chose en tête : car à peine fut-elle partie que, profitant du désordre causé par les réjouissances de sa réception, il se rendît maître de la citadelle de Namur (24 juillet), et prit ainsi sa revanche des bons tours que la fille de France croyait lui avoir joués. Le voyage de celle-ci s'arrêta bientôt à Liège , où elle se faisait apporter de Spa la boisson que son frère lui avait conseillée , égayant d'ailleurs la durée

de son traitement (six semaines ) par des fêtes et des plaisirs; pendant que son mari, après quelques exploits de guerre 3 négociait habilement une paix dont le traité lui servirait de contrat définitif avec son parti. Lorsqu'elle eut à revenir en France, elle y trouva de la difficulté et du péril; les Flamands et les Espagnols étaient aux champs , les villes fermées et en défiance ; don Juan lui-même avait bonne envie de rendre plus étroite l'hospitalité dont elle avait uu peu mésusé. En deçà de la frontière, des partis de huguenots couraient le pays, et, en tombant dans leurs mains, elle risquait toute autre chose que d'être reconduite auprès de son mari. Elle échappa heureusement à tous ces dangers,, et vint se reposer ( octobre 1577) en sa maison de La Fère. La paix ne tarda pas à être conclue, et on ne voit nulle part que le roi de Navarre y eût fait inscrire , comme une condition de pressante nécessité , la restitution de sa femme. Ils demeurèrent donc , l'un tenant sa cour dans Agen, l'autre se divertissant chez elle avec son frère d'Alençon ,, qui lui disait à toute heure : « Oh! ma reine, qu'il fait bon près de vous. » Pour être juste toutefois, il faut savoir que, parmi les conseillers du Navarrois, il y avait contrariété

d'avis sur la réunion du ménage , les huguenots zélés faisant toujours minede croire que la messe allait revenir avec Marguerite , et se disant trahis dès qu'on parlait de l'envoyer quérir. En attendant qu'elle eût invitation et congé de partir, elle se rendit à la cour ( janvier 1578 ), où elle trouva la querelle plus que jamais échauffée entre les favoris de son frère roi et ceux du duc d'Alençon, seigneur en perspective des Pays-Bas; de telle sorte que eeluj-ci finit par s'échapper de nouveau du Louvre (14 février), y laissant pour les gages sa sœur, encore une fois complice de sa fuite. Mais on fut bientôt assuré qu'il n'avait nul désir de causer du trouble dans le royaume , et que toute sa visée était pour la conquête de Flandre. Le roi se trouva donc trop heureux d'en décharger son état aux dépens de la province espagnole, et, comme le duc avait emmené avec lui sa galante escorte , Marguerite en fut d'autant plus disposée à se rendre enfin en Gascogne. Sa mère se chargea de l'y conduire , et , après deux ans et demi de séparation (août 1578), les deux époux se revirent à la Réole.

On pense bien que Catherine n' tait pas allée si loin pour le plaisir tout maternel de voir sa fille embrasser son gendre ; aussi s'occupait-elle

fort sérieusement de diviser le parti protestant, afin d'en détacher des serviteurs qui assistassent le roi son fils contre la faction toujours croissante des catholiques ligueurs. Quant à Marguerite, il semble qu'elle fit assez bon ménage avec le roi de Navarre , d'abord à la Réole, puis à Àuch, à Montauban et à Foix. Il y avait en effet tant d'assortiment entre le mari et la femme, l'un de si commode, l'autre de si complaisante humeur, Marguerite était d'ailleurs si sincèrement irritée des mauvais traitements qu'elle avait reçus à la cour de son frère, que tout allait du meilleur accord dans cette autre cour, aussi jeune, aussi gaie , et non moins raisonnable. Le seul déplaisir qu'elle y eut au commencement fut dans la ville de Pau , par le fait d'un secrétaire du roi, qui jouait là le personnage de courtisan bourru , et qui avait nom Dupin. Un jour de fête (Pentecôte 1579) qu'elle entendait la messe au château, dans une petite chapelle ouverte pour elle seule , les portes closes et le pont-levis préalablement dressé , ce brutal conseiller s'aperçut que quelques catholiques du pays s'y étaient glissés par avance pour jouir d'un bien alors défendu, et il les avait fait rudement châtier devant elle. Ce ne fut pas

sans beaucoup de peines et de querelles qu'elle parvint à obtenir justice de cette insulte, et il lui fallut presque montrer toute la puissance du royaume très-chrétien prête à en demander réparation, pour décider le roi de Navarre à se défaire d'un serviteur mal appris : tant ces gens au zèle butor savent bien s'établir chez leurs maîtres. Ce fut seulement à Nérac qu'on retrouva la joie et les amusements. Henri venait de se donner une nouvelle maîtresse « toyte enfant et toute « bonne, » qui s'accordait parfaitement avec la reine, et celle-ci trouvait les gentilshommes de son mari aussi honnêtes gens que les plus polis qu'elle eût vus à la cour, « n'y ayant rien à re- « gretter en eux, sinon qu'ils étaient huguecc noîs. » De cette vie si douce sortit pourtant encore une guerre; et, chose étrange! le belliqueux d' Aubigné semble reprocher à Marguerite de l'avoir allumée. Le fait est que les entreprises hostiles avaient toujours duré pendant la paix, que les deux partis ne cessaient de surprendre l'un sur l'autre des places, et qu'il fallait de chaque côté se tenir continuellement sur ses gardes. Dans cette posture, il y avait peu d'effort à faire pour que les épées fussent tirées. On reprit donc le harnais (avril 1580), malgré les huguenots

rigides qui croyaient voir leur sainte cause gâtée par un mélange adultère de galanterie et de ressentiment féminin. Pendant ces quelques mois de combats , Marguerite demeura dans Nérac, dont la neutralité fut reconnue, mais seulement tant que son mari n'y serait pas ; et , de fait , comme il y était rentré un jour pour voir sa femme et sa maîtresse, le maréchal de Biron, sans respect pour la sœur de son roi , amena son armée devant la ville , qu'il salua de quelques volées de canon. Le duc d'Àlençon vint en personne terminer par un traité (novembre 1 580) cette guerre , qui tournait mal pour son beau-frère, et demeura longtemps avec le couple royal. Lorsqu'il fut parti pour aller enfin exécuter son entreprise de Flandre ( 1581 ), les deux époux reprirent leur train de vie ordinaire à Nérac, où pourtant la bonne intelligence fut quelque peu troublée. La timide jeune fille que la reine avait encouragée à souffrir l'amour de son mari, s'y était si fort apprivoisée, qu'elle était sur le point d'être mère, et qu'elle faisait valoir avec hauteur les droits de sa faiblesse. Il en résulta de fâcheux débats, et le soin généreux que mit la femme à faire accoucher secrètement la maîtresse ne rétablit pas entièrement la con-

corde. Ce fut alors , et pour son grand malheur, qu'elle se laissa tenter par le désir de revoir la cour de France, et qu'elle obtint de son mari (1582) la permission d'y faire un court voyage. Cette seconde époque de leur ménage avait duré trois ans et demi (quoique Marguerite l'évalue à cinq ou six ans), pendant lesquels le roi de Navarre avait mis à mal , sous les yeux de sa femme, trois filles de condition, et la reine, dit~on , s'était seulement prise d'un goût passager pour un jeune seigneur, que les libelles appellent « ce grand dégoûté de vicomte de Tu- « renne » ( celui qui devint duc de Bouillon ). Il nous est resté d'ailleurs quelques lettres adressées par la reine à son mari , dans les premiers jours qui suivirent son départ, et elles montrent assez comment ces époux vivaient ensemble. On y voit une femme qui a pris son parti et qui s'est déclarée sur ce qu'elle peut attendre et donner d'amour en mariage , mais qui n'en reste pas moins avec son mari , bonne , douce , prévenante, soumise, toute dévouée à ses intérêts , et s'accommodant à ses désirs. Celui-c paraît aussi avoir un fonds honnête d'affection pour sa compagne, mais avec des saillies assez fréquentes de cet esprit taquin que l'on nous a dit être particu-

lièrement insupportable aux femmes. De plus, il pousse si loin l'exigence sur l'assistance due à ses amours, qu'il révolte parfois la délicatesse la moins jalouse. Marguerite avait emmené avec elle celle dont le roi de Navarre avait eu un enfant, et qu'il n'en appelait pas moins effrontément sa fille , dans le dessein fort obligeant pour elle de lui trouver en France un mari. Le roi de Navarre voulait qu'elle ne s'en séparât pas , même à la cour où elle allait et où l'on voyait clair, et il lui disait que ce ne lui serait jamais honte de complaire à ses volontés. « Je vous « estime si raisonnable , lui répondit-elle, que « vous ne m'ordonnerez rien qui soit indigne « de personne de ma qualité ni qui importe à « mon honneur,, où vous avez trop d'intérêt; et « si vous me commandiez de tenir une fille « avec moi à qui vous eussiez fait un enfant au « jugement de tout le monde, vous trouveriez « que ce me serait une honte double , pour Finie dignité que vous me feriez et pour la réputacc tion que j'en acquerrais. Si j'étais née de con- « dition indigne de l'honneur d'être votre « femme, je le pourrais faire; mais, étant telle

K que je suis , ce me serait très-mal séant , et tr ne le ferai pas. » Et elle poursuit assez long-

LA REINE MARGUERITE. 9Tb*»

temps sur ce ton , qui certes ne sent nullement l'épouse coupable s obligée d'acheter son pardon en s'avilissant.

Elle était pourtant à la veille de tomber en cette position. Arrivée à la cour le 8 mars 1582, elle demeura, depuis lemois de juin suivant jusqu'au mois d'août 1583 , dans le logis qu'elle avait pris à Paris y près la couture Sainte-Catherine. C'est pendant cet espace de temps que se place un événement, dont les circonstances sont restées à peu près inconnues, mais dont le résultat fut un éclat mortel à sa renommée. Tout ce que l'on en peut recueillir , non pas du témoignage , mais du commérage historique , c'est qu'elle y forma une tendre liaison avec un gentilhomme au service de son frère d'Alençon, nommé Jacques de Harlay, seigneur de Champvallon, « de noblesse douteuse, dit l'ambassadeur « Busbecq, mais jeune, beau et d'aimable façon, » et que cette liaison produisit ce que,, depuis dix ans, le ciel refusait à la couche légitime. Cette preuve imprudente de fécondité, malheureuse contrepartie de la naissance survenue à Nérac , aurait été, suivant le dire du temps.; effectuée et mise à terme en pleine ville de Paris, et l'enfant aurait vécu pour devenir un jour le père Ange ou

Archange, capucin. Selon d'Aubigné, « les pri- « vautés » entre la reine et Champvallon auraient commencé à Cadillac, lorsque le duc d'Alençon vint faire la paix avec son beau- frère, et elles auraient été reprises à Paris , où ce gentilhomme se fit, en effet, renvoyer de Flandre par le duc d'Alençon, comme Busbecq encore nous rapprend. Dans tout le fatras injurieux qu'on a débité à cette occasion, vous ne trouverez pas un mot de plus sur le fait lui-même. On nous a conservé, il est vrai, vingt-une lettres fort passionnées de Marguerite, que Ton dit adressées au sieur de Champvallon ; mais elles n'expriment que des regrets, des désirs, des sentiments, des pensées, et semblent avoir horreur de ces détails prosaïques qui se rapportent aux choses, aux lieux ou aux dates. A part quelques indications vaguement positives, mais qu'il est impossible de faire concorder avec des faits connus, on pourrait les prendre pour des essais de rhétorique amoureuse, exercice purement littéraire d'un cœur inoccupé, et, sous ce rapport, elles feraient peu d'honneur au talent de l'écrivain. Il est sans doute étrange, mais il est absolument'vrai, que le style de Marguerite manque de naturel et de grâce sur le sujet seulement qui semble avoir le

plus rempli sa vie. L'unique particularité, du reste, que nous ayons pu rattacher de cette correspondance au personnage à qui l'on veut qu'elle s'adresse, regarderait le mariage de celuici, Le père Anselme dit qu'il épousa, le 20 août 1582, c'est-à-dire cinq mois après l'arrivée de Marguerite, Catherine de La Marck., dame de BrevaL Or, dans une de ces lettres, il est question de noces récemment célébrées, source de mortelle tristesse pour le marié et pour celle qui écrit. « Cet accident, lui dit-elle, ne m'était « toutefois nouveau, ayant reçu du mariage « tout le mal que j'ai jamais eu, et le tenant « pour le seul fléau de ma vie; je ne m'étonne « pas si Jupiter en a haï sa sœur. C'est un étrange « cas, mon beau cœur , comme , de ce qui dé- « plaît, la nouvelle est plus redite; car, tout « hier, ma chambre ne résonna que de noces. « Je ne sais comment je la pourrai repurger de « Ja malédiction qu'un si fâcheux mot y aura « laissée; elle en aura été, pour certain, pollue, « et n'y oserais plus faire nul sacrifice à Apollon, (f qu'elle ne soit par vous redédiée. » Ce qui est encore fort singulier, c'est que le libelle intitulé « le Divorce satyrique, » qui porte au compte de Marguerite, en outre des désignations générales,

vingt amants tous nommés et qualifiés, omet complètement le nom du sieur de Champ vallon, quoiqu'il fasse mention de l'enfant né à Paris et qu'il appelle Esplandian. Nous n'en tenons pas moins pour certain, puisque tout le monde l'a dit et que ce n'est pas d'ailleurs chose exorbitante , que la reine Marguerite prit ou retrouva en France un amant et qu'elle y donna le jour à un fils. Or, tout était fort mal disposé autour d'elle pour l'impunité de cet accident. Le royaume était mécontent, épuisé, chagrin., et avait en grand mépris ses maîtres. Deux partis qui voulaient annihiler le pouvoir royal pour avoir le champ libre à mesurer leur puissance , se prévalaient à « l'envi des désordres de la cour. Henri III était alors au plus fort de ces amitiés impures qui ont laissé tant d'opprobre sur sa mémoire., et on sait, car il faut tout savoir, que les vices énormes ont toujours eu peu de chanté pour les faiblesses communes. Tout se réunissait donc, intérêts politiques et passions infâmes, pour faire bruit du malheur survenu à cette pauvre femme qui avait failli selon son sexe , et le roi des mignons se chargea de venger la morale. Dix-sept mois, jour pour jour, après son arrivée à la cour (8 août 1583), la reine Marguerite quitta Paris,

chassée par son frère et renvoyée à son mari. Celui-ci, engagé dans un nouvel amour avec la veuve de Philibert de Gramont, ne songeait à rien moins qu'à sa femme, Cependant , comme , en matière pareille , le point d'honneur commence au scandale, force lui fut de demander, ou satisfaction de l'offense faite àla reine, ou la preuve des torts qui l'intéressaient avant tous. Cette démarche requérait un homme raisonnable; du Plessis-Mornay en fut chargé, quoique d'Àubigné, le moins propre qu'il y eût à tel emploi, se vante d'y avoir porté ses fanfaronnades, Après une longue conversation, noblement soutenue et admirablement racontée par Mornay , celui-ci retourna vers son maître avec des paroles embarrassées,, qui l'invitaient à prendre patience et à ne laisser pas de recevoir sa femme. Un envoyé du roi vint compléter cette faible réparation. Marguerite, qui attendait dans Agen que la maison de son mari lui fût ouverte, fit aussi ses conditions pour y être bien traitée; quelques troupes s'approchèrent afin d'avertir le roi de Navarre qu'il devait être satisfait et faire bon accueil à la reine; celle-ci rentra donc en son ménage de Nérac, près d'un an (c'est elle qui le dit) après son départ de Paris,

avec toutes les apparences d'une réconciliation honorable. Seulement on vint dire au sieur de Lestoile , grand collecteur d'anecdotes et de fadaises, que le roi de Navarre se gardait bien de partager lé lit de sa femme, et le bon bourgeois de Paris écrivit soigneusement celte confidence sur ses tablettes, qui sont, pour ce temps-là, notre histoire.

Il est assez difficile de savoir ce qui se passa pendant la durée de cette dernière réunion. On peut présumer pourtant que la reine Marguerite eut à y souffrir quelques désagréments. Son mari était le chef d'un parti, et, comme tel, il ne pouvait se croire tout à fait le maître chez lui. Ses amis huguenots, qui prétendaient que son honneur leur appartenait, devaient porter peu de respect à Marguerite, qui n'était pas d'un sang à endurer les outrages. Pendant que des hommes comme Mornay reprochaient sévèrement au roi le tort qu'il se faisait par ses amours, il ne pouvait manquer de gens tels que d'Aubigné pour lui faire honte de sa tolérance à l'endroit de sa femme. Les événements politiques arrivaient d'ailleurs coup sur coup, tous contraires à ce replâtrage de l'amitié conjugale. Le ducd'Alençon venait de mourir (juin 1584),

presque au temps où Marguerite fut reçue à Nérac, et, outre que cette mort lui avait ôté son meilleur soutien, elle rapprochait du trône son mari, contre lequel s'élevait plus épaisse la barrière formidable de la ligue. Partout la vieille religion s'armait pour exclure de la couronne le successeur hérétique de Henri III, et son droit appelait aussi ses amis à le défendre. Quand Marguerite eut passé huit mois environ dans cette cour, elle s'y trouva fort mal à l'aise, et chercha le moyen de s'en échapper. Les pratiques religieuses le lui fournirent ; elle demanda la permission d'aller faire son carême (1585) dans la ville catholique d'Agen, et n'en revint plus. Peu après, les partis courant aux armes, elle tenta de s'y fortifier contre les troupes même de son mari , sous la protection de la ligue. Ce petit essai de guerre civile lui réussit mal, et les habitants d'Agen, s'étant soulevés contre elle., la mirent dehors (septembre 1585), pour ne dépendre plus que du roi son frère, dont elle s'était déclarée aussi l'ennemie. Fuyant l'un et poursuivie par l'autre, elle se réfugia au milieu des montagnes d'Auvergne, dans le château de Cariât, dont était seigneur le frère d'un de ses serviteurs, « lieu sentant plus sa tanière

« de larrons, disent les libelles, que la demeure « d'une princesse, fille,, sœur et femme de rois. » Suivant eux encore, car ils deviennent les seuls témoignages de cette vie aventurière, Marguerite s'y serait éprise d'un sien écuyer nommé d'Aubiac, et en aurait eu un second enfant qui resta sourd et muet. Cela du moins servirait à prouver qu'elle y fit un assez long séjour, et le père Hilarion de Coste ne se trompe peut-être pas de beaucoup en disant qu'elle y fut enfermée dix-huit mois. Pendant qu'elle y résidait, le châtelain vint à mourir, et son frère, gouverneur d'Aurillac , celui-là même qui lui avait procuré cet asile, devenu ou jaloux, ou inquiet, l'en fit sortir avec son écuyer pour courir nouvelle fortune. Une marche pénible,, faite en misérable équipage, la conduisit à un château d'Iboy, dont il nous a été impossible de trouver la situation, mais qui devait être vers la rivière d'Allier, et qui n'est certainement pas Ivoy, comme l'écrivent les livres. Cette maison appartenait à la reine sa mère, comtesse d'Auvergne, et elle croyait y trouver sûreté. Elle y fut pourtant arrêtée par le marquis de Canillac, et conduite au château d'Usson,, place forte sur ie bord de l'Allier, à la hauteur et presque en face

d'Issoire. Le marquis, exécutant les ordres du roi, l'y retint prisonnière, et fit pendre vilainement son écuyer par la justice d'Aigueperse. Mais bientôt il tomba lui-même en pareille faute que celle pour laquelle il avait fait périr un malheureux. Il ne put résister aux attraits de Marguerite/qui ménagea si bien cet amour, sans le satisfaire ni le désespérer, et lui en demandant pour preuve la liberté entière de son bon vouloir, qu'un beau jour le geôlier se trouva, lui et sa garnison, à la porte de sa forteresse, dont les remparts se garnirent tout à coup de soldats envoyés d'Orléans par le duc de Guise. Dès lors (ce devait être au commencement de 1587 ) , cette porte ne s'ouvrit plus que par l'ordre de Marguerite. Pendant que toute la France était en guerre pour la plus sérieuse et , de chaque côté, la plus noble querelle qui ait jamais divisé un pays , les impénétrables murailles du château d'Usson enveloppaient sa vie d'un favorable mystère. Tout ce qu'on sut d'elle, durant plusieurs années, c'est qu'elle était à l'abri, dans une place bien défendue , et l'on supposait, avec quelque raison sans doute, qu'elle y vivait comme à Paris, comme à Nérac, comme à Cariât.

Or, il y avait, en ce temps-là, dans le royaume, un gentilhomme de l'esprit le plus aimable et de la morale la plus facile, écrivain sans façon et sans trop de conscience. C'était messire Pierre dé Bourdeille, seigneur et baron de Richemont et de Saint-Grespin , celui que nous appelons familièrement Brantôme; lequel avait été obligé de renoncer à l'honnête projet par lui conçu d'aller servir le roi d'Espagne contre la France, et s'était retiré dans une de ses maisons, où il s'âmùsait à jeter sur le papier tout ce qu'il avait VU, tout ce qu'on lui avait dit, tout ce qu'il n'avait ni vu, ni ouï, mais qui lui paraissait plaisant à raconter. De cette plume cavalière, qui passa plus tard au comte de Bussy-Rabutin, était issu déjà un livre manuscrit , dédié au duc d'Alençon, et contenant plusieurs contes propres à le diverlir ( c'était le livre des Dames galantes) , (c en attendant, disait l'auteur, qu'il se mît sur u les discours sérieux. » Il en était, sans qu'on s'en aperçoive beaucoup ,, à cette seconde époque de ses fantaisies littéraires , et s'occupait d'écrire les vies des personnes illustres de son temps, hommes et femmes , lorsqu'il eut occasion de faire porter ses compliments à la reine Marguerite dans sa forteresse. Ancien chambellan du

LA REINE MARGUERITE. ÏOf

feu duc son frère , il était , par cela seul 3 un de ses pius familiers serviteurs , et les preuves qu'il avait données de son savoir-faire ne pouvaient pas le mettre mal auprès d'elle. La reine lui répondit gracieusement : « J'ai su , lui dit-elle , « que, comme moi, vous avez choisi la vie « tranquille en laquelle j'estime heureux qui s'y « peut maintenir , ainsi que Dieu m'en a fait la « grâce depuis cinq ans, m'ayant logée en une « arche de salut, où les orages de ces troubles « ne sauraient me nuire. » Cette correspondance ranima le zèle de Brantôme pour Marguerite, qu'il avait toujours eue en particulière vénération, et il s'empresa de lui donner une large place dans sa galerie de portraits. Celui qu'il a tracé d'elle est certainement le plus glorieux et le mieux soigné de tous, et on voit aisément qu'il était fait pour être présenté au modèle. Le temps où il fut écrit s'y trouve parfaitement indiqué. C'était environ six ans après que Marguerite se fut rendue maîtresse dans Usson, c'est-à-dire en 1593. Cette date est encore confirmée par un autre passage^ où l'auteur « maudit la malheureuse obstination qu'on avait « en ce royaume de ne pas la rechercher avec / « roi son mari, recueillir et honorer comme

« Ton doit; » phrase qu'il a rétractée plus tard , en y mettant cette apostille : « J'écrivais ceci au « plus fort de la guerre de la ligue. » Or, le roi Henri IV ne fut reçu dans Paris qu'en 1594, et ce ne fut pas encore la fin de la guerre. Le portrait terminé fut envoyé à Marguerite, qui le trouva également flatteur et discret. Mais Brantôme la louait de bien écrire, et admirait « ses « lettres seulement » à tel point « qu'il n'y avait « nul, disait-il, qui, les voyant, ne se moquât « du pauvre Cicéron avec les siennes fami- « lières. » Cet éloge encouragea Marguerite à raconter elle-même l'histoire de sa vie. De là ses Mémoires, malheureusement inachevés, récit plein de grâce naïve et de fraîcheur , qui ne dit pas tout , mais qui fournit encore les plus sûrs renseignements sur ce qu'il consent à dire. Dans l'état où ils ont été donnés au public , l'an 1628, par Auger de Mauléon , sieur de Granier , l'un des premiers académiciens français ( exclu de sa compagnie pour avoir manqué de probité), ils ne vont pas plus loin que le départ de Marguerite pour la cour de France en 1582, et on n'y a rien ajouté depuis. Bien qu'ils fussent incontestablement adressés à Brantôme, on ne voit pas, dans aucun de ses écrits, qu'il en ait jamais

eu connaissance. Il n'en continua pas moins à correspondre avec la reine; il la vit à Usson; il lui dédia (1604) toutes ses œuvres ensemble et séparément , sauf toutefois ses « Dames gâte lantes , :» qui restèrent adressées au duc d'Alençon, mort depuis vingt ans; et lorsque, dans son testament, la pièce assurément la plus curieuse qu'il ait laissée, il enjoignit à sa nièce de faire imprimer ses livres , il voulut ce que le pre- « mier qui sortirait de la presse fût donné par « présent , bien relié et couvert de velours , à la « reine Marguerite, sa très-illustre maîtresse, (c qui lui avait fait cet honneur d'en avoir vu « aucuns , et trouvés beaux , et fait d'eux es- « time. » Brantôme mourut en effet avant la reine ; mais les Mémoires de celle-ci furent publiés avant les siens.

Cependant le mari que Marguerite avait quitté en 1585 avec quelque dédain de sa position et de son caractère, était devenu un grand homme, un grand capitaine, un grand roi. Pour dire vrai , il n'avait rien jusqu'alors annoncé de tout cela, et d'autres que sa femme avaient pu s'y tromper. Il semble qu'il n'ait pas fallu moins , pour l'avertir lui-même de ce qu'il valait, que de lui offrir le royaume de France à conquérir et

à gouverner. Mais aussitôt qu'il se vit appelé à cette récompense et à ce devoir , il trouva dans son cœur de quoi s'en rendre digne. La mort du duc d'Alençon (1584) l'avait fait héritier de la couronne; la mort de Henri III (1589) le fit roi. Sept ans durant , il avait vaillamment combattu 3 négocié habilement , pour défendre son droit et regagner son bien. Si, au bout de ce temps , en 1593,, il n'avait pas encore recouvré la moitié de ses états, il y avait pourtant répandu partout la gloire de son nom, l'estime de sa personne > la terreur de ses armes. Maintenant il était revenu aux portes de Paris, avec espérance de se les voir ouvrir, s'il voulait seulement changer une quatrième fois de religion. Ses affaires allant mieux, il pensa qu'il serait bon d'avoir des héritiers pour la couronne qui allait s'affermir sur sa tête, ce qui ne se pouvait qu'en changeant aussi de femme. En même temps donc qu'il se décidait à se faire instruire pour une conversion nouvelle , il fit adresser à Marguerite des propositions de démariage. Celle-ci se montra toute prête à y consentir -, mais elle voulut qu'on lui assurât de quoi vivre selon sa qualité, et pourtant elle donna loyalement la procuration qu'on lui demandait. Bientôt le roi lui-même.

LA USINE MARGUERITE. ili

rentré dans le sein de l'église romaine et dans Paris (1594), s'aperçut que les choses n'étaient pas si faciles, pour rompre un mariage de vingtdeux ans , qu'on les lui avait faites dans son conseil de guerre. La bonne amitié ne s'en rétablit pas moins entre lui et Marguerite, du moment qu'ils cessèrent de se regarder comme époux, et une correspondance tout à fait bienveillante vint attester ce rapprochement , opéré par la seule perspective d'un divorce. Mais le résultat dépendait de la cour de Rome, dont la principale force consiste à ne pas aller vite. La seule absolution du roi converti se fit attendre deux ans ( septembre 1595 ). Pour l'autre complaisance qu'il demandait au pape, Henri IV avait fini par prendre patience , d'autant mieux qu'il possédait une maîtresse fort aimée, la fille du seigneur d'Estrées , qui lui donnait des enfants. Tous les historiens attribuent à Marguerite la gloire d'avoir , de son côté , retardé les démarches qui pouvaient rendre le roi libre de se remarier, dans la crainte qu'il ne voulût alors donner le titre d'épouse à Gabrielle. Quelque bonne intention qu'on puisse nous supposer pour elle , nous ne saurions ni lui prêter, ni lui laisser, une belle action qui ne nous semblerait pas prouvée ;

or celle-ci , et c'en serait une suffisante pour racheter tous ses torts , ne Test à nos yeux aucunement. La créance qu'elle a obtenue provient des OEconomies royales de Sully, c'est - à - dire du document le plus suspect qu'on puisse avoir à consulter, et qu'il est pourtant reçu d'opposer, comme une sorte de sainte- écriture, à tous les témoignages contraires des contemporains, à tous les doutes timides qui cherchent le vrai. C'est le duc de Sully qui , toujours pour se faire valoir, a inventé la résistance de Marguerite, entretenue sourdement par lui tant que la duchesse de Beaufort vivait, et cessant tout à coup , grâce encore à lui , dès que cette femme , ou, comme il dit élégamment , « cette décriée ce bagasse, » eut cessé de vivre. Une lettre de la reine , écrite dans le style du surintendant, en contient, suivant lui, la preuve; mais les dates, qui ne se soumettent pas à l'intérêt des gens , donnent à ce récit le démenti le plus formel et démontrent la fausseté de la lettre dont il s'appuie. La procuration de Marguerite, par laquelle sont constitués pour agir en son nom aux fins de son démariage les sieurs Ma rtin Langlois et Edouard Mole , est du 3 février 1599, et à cette époque, Gabrielle, mère depuis dix mois

d'un second fils, enceinte d'un quatrième enfant, était en parfaite santé. Jamais peut-être moment n'avait été plus favorable pour autoriser celte espérance qui , dit-on , aurait toujours retenu la signature de Marguerite, que celui où elle l'accorda librement, dans son château d'Usson , devant les notaires du lieu , au bas d'un acte authentique et devenu ie fondement de la procédure. Ce qui est fort probable, c'est que la pensée du rci , distraite assez longtemps de ce sujet où Marguerite n'avait aucun motif de la ramener, s'y reporta plus vive et plus pressante lorsqu'il eut remis son royaume en paix, au dedans par l'édit de Nantes, au dehors par le traité de Vervins (avril, mai 1598). De là une nouvelle instance pour faire dissoudre son mariage, et un nouveau consentement de Marguerite, celui qu'elle avait donné en 1593 pour arriver à cette fin par une autre voie étant demeuré inutile. L'indigne maîtresse pouvait, il est vrai, en profiter; mais cette conséquence, comme nous l'avons vu, ne la retint pas. La Providence seule parut avoir pris la charge d'épargner une pareille tache à l'honneur de Henri IV, au sang royal et à la France entière un tel affront. Gabrielle , pleine de vie au mois de février 1599, mourut le 10

avril suivant, et sa mort servit sans doute à recommander auprès du pape la poursuite des deux époux. Dès le 24 septembre, Clément VIII commit pour le jugement de cette demande le cardinal de Joyeuse, l'archevêque d'Arles et son propre nonce, Gaspard, évêque de Modène. Le 12 novembre , le roi fut interrogé à Paris par les trois juges commis, et, le 17, la reine Marguerite, dans le château d'Usson, répondit à l'archidiacre de Toulouse, Jean Bertier, par eux délégué; puis enfin, le procès se trouvant en état, par sentence du 17 décembre 1599, il fut dit « que le mariage fait et consommé en 1572 (c était nul , non valide et sans effet , comme « n'ayant pas été célébré avec les solennités or- « données par l'église et les autres conditions de « dioit pour la validité de cet acte. » Cette bonne nouvelle fut annoncée à Marguerite par Henri lui-même, qui dès ce jour ne l'appela plus que ce ma sœur. » Jamais, il faut le dire sérieusement , le mari et la femme ne s'étaient si bien comportés lun envers l'autre qu'ils le firent dans cette occasion. Leur ménage avait été moins que bourgeois; leur divorce fut royal.

Marguerite resta encore plus de quatre ans à Usson ; suivant les uns , dans l'exercice des de-

voirs pieux mêlés à d'honnêtes divertissements , selon les autres , dans la pratique du plus effréné désordre. Nous ferons une seule observation sur les derniers : c'est que rien ne ressemble moins aux molles recherches, à la délicate sensualité dont ils lui font reproche ailleurs, que cette fureur grossière et sans choix à laquelle ils veulent ici qu'elle ait sacrifié toute répugnance et toute fierté. Le sujet n'est pas tel qu'on puisse s'y étendre beaucoup ; mais nous croyons qu'il y a quelque différence d'humeur entre Cléopâtre et Messaline. Le roi, par ses lettres patentes, lui avait conservé la qualité de g reine, » sans y ajouter toutefois ni de France, ni de Navarre; et, trois ans après , lorsque la conspiration du maréchal de Biron fut connue, elle fut la première (1602) à proposer de délaisser ce titre nu, pour ne s'appeler plus que duchesse de Valois, « afin^ « disait- elle, que tels pernicieux esprits ne prisce sent à l'avenir quelque prétexte sur ce nom, qui « pût, en quoi que ce fût, troubler le repos des « enfants du roi. » Il paraît que le roi n'accepta pas ce nouveau sacrifice, et elle demeura en effet, jusqu'à la fin de sa vie, « la reine Marguerite. » En 1605, elle manifesta l'intention de rentrer «en France , » comme elle disait, pour s'établir à

Villers-Cotterets ; puis, ce lieu ayant été jugé

contraire à sa santé, elle redemanda sa maison

du bois de Boulogne, près de Paris, quelle avait

généreusement prêtée aux « faiseurs de soie; »

et enfin, au mois de juillet, bien annoncée et

bien attendue, elle se mit en route, laissant sous

bonne garde et à la disposition du roi le château

où elle avait passé près de dix-neuf ans. Pour se

ménager plus de bienvenue , elle apportait des

renseignements précieux sur les complots tramés

dans le pays qu'elle quittait par le fils de

Charles IX et de Marie ïouchet, Charles, comte

d'Auvergne, son neveu détesté, en faveur duquel

Henri III l'avait dépouillée de l'héritage maternel.

Le roi envoya au devant d'elle,, sur la route

d'Étampes, son bâtard à lui, César de Vendôme,

qu'elle trouva « un petit ange tout délicat, digne

« effet d'une royale naissance, tant en corps

« parfait de beauté qu'en esprit qui surpassait

« son âge. v Elle ne fît que traverser Paris où

elle admira, en passant l'eau, ce les beaux bâti-

« ments élevés récemment par le roi, » et elle

alla prendre sa demeure au château de Boulogne

ou Madrid (19 juillet). Peu de jours après, le roi

vint l'y voir; elle alla ensuite visiter la reine

Marie de Médicis au Louvre et le dauphin à

Saint-Germain. Elle acheva l'année à Boulogne, sauf un voyage de dévotion qu'elle fit à Chartres; et, l'hiver venu, l'hôtel des archevêques de Sens à Paris ayant été préparé pour la rece voir, elle y établit sa petite cour (décembre 1605).

Marguerite avait alors près de cinquante-trois ans. Il ne lui restait, de son ancienne beauté, que l'éclat trompeur d'un extrême embonpoint. Son esprit n'avait peut - être rien perdu de sa grâce; mais il s'y était mêlé de puériles crédulités et es terreurs superstitieuses, fruit du malheur et de la solitude. Peu de femmes auraient pu trouver plus d'excuse à cette faiblesse, qui était de son siècle, et dont l'autre sexe ne se défendait pas toujours; car le sort l'avait traitée vraiment avec une extrême rigueur. Presque tous ceux qu'on disait avoir 8u part à ses affections étaient morts d'une manière tragique ; et, s'il est vrai qu'elle portât, comme on l'a prétendu, les cœurs de ses amants trépassés en autant de boîtes pendues autour d'elle, ce n'était certes pas de quoi s'entretenir en joie et sérénité. Elle apprit bientôt que la fatalité ne s'était pas lassée de la suivre. Elle avait amené d'Auvergne un jeune Provençal, nommé, dit-on, Bat ou

Datte, et qu'elle appelait Saint-Julien; laquais, au dire des médisants; suivant elle , un de ses gentilshommes. Un autre serviteur de sa maison prit celui-ci en jalousie et le tua traîtreusement (5 avril 1606) d'un coup de pistolet, « à la vue « de sa maîtresse et tout contre son carrosse, de- « vant la porte de l'hôtel de Sens. » Le meurtrier fut aussitôt saisi , condamné, et exécuté au même lieu, le tout par la justice ordinaire du roi, qui, de Sedan où il était alors, envoya Bassompierre complimenter Marguerite sur cet attentat. Comme elle avait au moins le mérite de regretter les gens qu'elle perdait, elle fit composer « Pour une grande dame sur la mort de son « serviteur, » deux chapelets de stances, non par un nommé Mesnard , comme disent les livres, mais par François Maynard , depuis l'un des quarante de l'Académie française , ce qui ne fait pas que les vers en soient meilleurs. De ce moment elle eut en horreur son premier logis, dont l'entrée venait d'être deux fois ensanglantée,- et elle alla demeurer sur l'autre bord de la rivière, vis-à-vis du Louvre, d'ans une maison entourée de grands jardins qui s'étendaient depuis le coin de la rue de Seine jusqu'à la Charité. Il lui survint pourtant une consolation et un accroisse-

ment de fortune par le gain de son procès contre son neveu Charles, qui la remit en possession des comtés de Clermont et d'Auvergne , francs et libres des dettes de sa mère (30 mai— 17 juin). Comme, en donnant tous ses biens au dauphin, elle s'en était réservé l'usufruit, elle eut de quoi faire embellir sa nouvelle demeure, d'où la peste vint bientôt la chasser (septembre). Elle se retira au village dlssy et y tomba gravement malade. a On m'a tiré tant de sang, écrivait-elle gaiece ment à son ancien mari, que, quand j'aurai « l'honneur de baiser les mains à votre Mate jesté , vous me prendrez pour une anatomie , « ayant à cette heure le nez aussi long que le roi « mon grand-père. » Enfin, après quelques mois, elle put rentrer chez elle, et c'eût été là le dernier chagrin de sa vie, si, dans ce temps où elle semblait réconciliée avec la fortune, où le roi la traitait fort honorablement, où la cour se pressait autour d'elle, où les gens de lettres, attirés par le renom de sa libéralité, lui prodiguaient leurs louanges, où sa maison était devenue le centre des beaux entretiens , où , pour complément de son bonheur,, elle avait acquis un nouvel ami, gentilhomme lettré, du nom de Bajaumont ( à qui Vital d' Audiguier adressa une ode

et des lettres imprimées) ; si , dans ce même temps, disons-nous, son mauvais génie n'eût suscité contre elle le diabolique écrivain qui nous a laissé « le Divorce satyrique. » Dans ce libelle , où il ne faut chercher ni fidélité historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas d'une certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé quelque blâme contre la dissolution du premier mariage de Henri IV, et il place dans la bouche du roi lui-même le récit scandaleux des faits qui ont rendu cette séparation nécessaire, ou qui, depuis, l'ont trop justifiée. Nous croyons qu'on ne s'est pas mépris en attribuant cet écrit à d' Aubigné. Un voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque où l'on voit que ce pamphlet fut composé (1608), pourrait bien lui en avoir fourni l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent évidemment son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite avait toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle. « Le Divorcesalyrique» ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit des copies qui coururent les châteaux des gentilshommes réformés ; et, en 1662 seulement, les presses de Hollande le donnèrent à la suite du «Journal de Henri 111,» ce qui était parfaitement sa place. Le grand-audiencier

Pierre de Lestoile, huguenot honteux, peut pas» ser en effet pour un des ennemis particuliers de Marguerite. Il a ramassé toutes les anecdotes qui circulaient sur elle ou sur les siens, et, à défaut d'anecdotes, une foule de propos injurieux dont il fait souvent auteur le roi lui-même, à la grande joie des historiens qui croient tenir de bonne source des paroles royales. Malgré ces outrages clandestins, mais qui devaient se faire jour après sa mort , Marguerite n'en continua pas moins à vivre avec honneur, en face de ce palais où elle avait cédé sa place, bénie du peuple pour ses abondantes aumônes, aimée du roi et de la reine pour l'attachement qu'elle portait à leurs enfants, et vantée par les poètes pour ses largesses. Henri IV s'était sans doute montré généreux envers elle, mais elle savait fort bien lui rappeler qu'il lui avait aussi de l'obligation. En lui demandant quelque grâce qui contrariait un de ses serviteurs: « Je crois, lui dit elle, vous avoir « rendu plus de service en une heure que celui- « là ne saurait vous en rendre dans toute sa « vie. » Elle acheva et embellit son hôtel, elle y donna des fêtes magnifiques; elle fonda, sur le terrain qui en dépendait, un couvent d'auguslins déchaussés ; elle assista bravement au sacre de

122 ÉTUDES DHISTOIRE.

Marie de Médicis (1610), où sa présence était à coup sûr autre chose qu'un acte de curiosité ; et, après que Ravaillac eut fait du même meurtre deux veuves, elle ne se mêla dans aucune des cabales qui troublèrent la régence; elle chercha même à en retirer ceux sur lesquels elle se croyait quelque pouvoir ; sa tendresse aveugle pour le jeune Louis XIII alla jusqu'à prédire qu'il serait « un roi absolu qui se ferait bien « obéir. » Cinq ans d'une vie douce, pieuse et charitable s'écoulèrent encore pour elle après la mort de Henri IV, et elle quitta ce monde un peu avant d'avoir fini sa soixante-deuxième année , le 27 mars 1615. Nous regrettons de ne pas apprendre que Malherbe ait fait son épitaphe : cet hommage eût clos dignement une vie dont les commencements avaient plus d'une fois heureusement inspiré l'enthousiasme de Ronsard. Mais Malherbe était économe de ses vers, et ne les plaçait qu'à bons intérêts. Le seul témoignage que nous ayons de lui sur cette mort est dans une de ses lettres missives. « J'oubliais de vous dire, « écrit -il négligemment le 28 mars,, que la reine « Marguerite mourut hier soir à onze heures. (( M. de Valves a été la voir ; pour moi, je la ce tiens pour vue, car il y a une presse aussi

LA REltfE MARGUERITE. 123

(f grande qu'à un ballet, et il n'y a pas tant de ce plaisir. La reine a dit qu'elle veut payer ce (c que légitimement elle devra, et que, si elle ne « le faisait, elle aurait peur qu'elle ne la vînt « tourmenter de nuit. Le roi, la reine, Monsieur, « Mesdames , et toute la cour , porteront le I deuil. » Du reste les éloges ne manquèrent pas à cette illustre défunte, et son prédicateur ordinaire , Mathieu Morgues , sieur de Saint- Germain, fît pour elle avec de moins belles paroles, mais sur un fond tout pareil, le même tour de force que Bossuet exécuta plus tard pour la princesse Palatine.

Bayle a résumé dans une ligne charmante ce qu'il y a de mieux à dire sur Marguerite, « Ce « fut , dit-il , une princesse qui eut infiniment (( plus d'esprit et de beauté que de vertu. » En ajoutant à ce qu'il lui accorde la bonté d'âme et la fierté de cœur, la justice serait complète. Quand l'appréciation des personnages historiques n'a que ce degré de malice, on peut y souscrire sans faire tort à la vérité-, mais il faut grande ment se défier de ces indignations banales, de ces déclamations hypocrites , par lesquelles tant de gens croient s'acquitter envers la morale et la vertu. La conduite des femmes surtout sert trop

souvent de texte à ces faciles démonstrations de sévérité, et Marguerite, plus que toute autre femme, a été victime de la phrase austère et farouche. Sans doute il faut que le vice soit flétri; mais comment se fait -il que la flétrissure soit toujours pour le vice placé dans quelque condition de faiblesse , qu'on recharge sans cesse celui qui a subi sa peine, que tout le blâme s'attache aux fautes qui n'ont pas fondé de puissance, aux hontes qui n'ont pas fait souche de grandeur? Pourquoi , par exemple, la liaison de Henri IV avec Gabrielle, marché vulgaire de libertin dupé, a-t-elle reçu de la tradition un caractère héroïque, tandis que les amours de Marguerite et de Champvallon, tout riants qu'ils soient, en effet, de passion, de jeunesse et de beauté, sont demeurés un objet de moquerie? C'est que Henri commençait une branche royale, et que Marguerite était le dernier rejeton de la sienne. C'est qu'on ne gagnait rien à épargner celle-ci, que même l'opprobre, répandu impunément sur elle, servait à confirmer le droit, ou à couvrir le défaut, des nombreuses descendances venues de celui-là. Un historien, nourri domestique dans la maison de Marguerite sous le titre de maître des requêtes, et qui en a basse-

ment révélé tous les secrets, allègue avec une merveilleuse assurance que « la considération a d'état Ta voulu ainsi, afin que ses bâtards,* « nés d'elle durant son éloignement du roi, ne « pussent pas se dire légitimes et prétendre à la « couronne de France; vu môme, ajoute- 1 il , « qu'on n'a jamais voulu punir comme impos- « teur ce religieux qui s'est si longuement pro- « duit pour fils de la reine Marguerite. » Ainsi , suivant l'aveu naïf de Dupleix, il importait à la royauté de Louis XIII que la mère du père Ange restât diffamée, et cet écrivain ne faisait que témoigner son zèle pour le prince vivant qui le payait, en outrageant sa bienfaitrice morte depuis longtemps. Nous n'avions pasbesoin de cet te preuve pour savoir qu'il y a souvent plus de lâcheté dans la médisance que dans la flatterie.

[ Revue de Paris, janvier i833.

Il y avait, | au Salon de i833, sous le numéro 2078, une énorme toile peinte, qui manque, ce nous semble, au Musée de Versailles, et dont le sujet était indiqué dans le livret de la manière suivante : « Pendant les « déplorables circonstances de i5g3, qui anarchisaient « la France, Henri se présenta devant l'archevêque de « Bourges à Saint-Denis, pour embrasser la religion « chrétienne. Le peuple entendit avec transport les ser- « ments de son roi } la Ligue fut anéantie et Henri IV « régna en père sur la France. » Comme il n'était pas impossible que le pauvre peintre eût emprunté ce texte singulier à quelque écrivain d'histoire, nous avons essayé de rétablir ici les véritables circonstances 4'«n événe-

ment qui, en meilleur style et chez les historiens de profession, nous a toujours paru assez mal apprécié. J

Depuis que le roi de Navarre avait reçu de Henr illl assassiné la couronne de France à conquérir, c'est-à dire depuis bientôt quatre années, ce prince avait vécu la vie de roi la plus aventureuse qui se puisse voir, toujours aux champs et la cuirasse sur le dos , tantôt à la tête d'une nombreuse noblesse, tantôt abandonné de presque tous ses serviteurs, un jour aux portes de Paris, le mois suivant au bout du royaume, sans cesse manquant d'argent et jamais de courage, le gentilhomme le plus gueux et le plus brave carabin de son armée. Ce qui ne l'empêchait pas d'être amoureux autant que prince de sa race, tout comme s'il avait eu à donner, pour vaincre les scrupules et fermer les yeux aux surveillants, des trésors, des honneurs et des emplois. 11 paraît qu'on lui faisait crédit sur sa bonne chance; car il avait déjà maîtresse en Guyenne, celle-ci d'ancienne date et presque oubliée, maîtresse de passage enlevée au cloître de Montmartre, et maîtresse régnante à Compiègne. Il en aurait trouvé sans doute une quatrième à Rouen , si le duc de Parme lui avait

l'abjuration DE H£NRI IV. 129

laissé prendre cette ville, au siège de laquelle il ne gagna qu'une arquebusade dans les reins. Mais celle quiavait maintenant toute puissancesur son cœur, c'était la fille du marquis de Cœuvres, gouverneur de Noyon, Gabrielle d'Estrées, laquelle il avait prudemment mariée à un bon et honnête gentilhomme pour être plus sûr de la posséder seul, et qui le trompait, lui amant en titre, tout comme si elle n'eût pas eu d'autre mari.

Durant ces quatre années il avait remporté de belles et glorieuses victoires , pris un certain nombre de villes en Picardie, en Normandie, en Champagne, au grand péril de sa personne et avec plus de profit pour sa réputation que d'avancement pour ses affaires. Il ne lui manquait plus guère, pour pouvoir se dire sérieusement roi de France, que d'avoir en sa possession Orléans, Bourges, Rouen, le Havre, Troyes, Sens, Lyon, Poitiers, Châteauthierry, Agen, Laon, Soissons, Amiens, Beauvais, Saint-Malo, Toulouse, et autres lieux de semblable ou moindre importance. Mais c'était surtout Paris qu'il lui fallait; Paris qui, cinq ans déjà passés, avait eu la satisfaction de chasser son roi, et ne s'en trouvait pas plus heureux; Paris où les bourgeois gagnaient de gros rhumes à monter la garde , où

Ton faisait des processions en armes, où l'on se nourrissait pour toute pitance de sermons furieux et de fausses nouvelles, où l'on crojfcit régulièrement chaque semaine à la mort du Béarnais , où l'on aurait péri d'ennui si l'on n'avait pas vu pendre , tour à tour et les uns par les autres , quelques modérés et quelques zélés du même parti. Il l'avait déjà deux fois assiégé, une fois affamé, et il revenait de temps en temps autour de ses murs pour voir si le brait de ses succès y avait fait brèche, si les Espagnols étaient encore aux portes , si les «politiques » qui lui voulaient du tnen se décidaient à sortir de leurs cachettes. Mais il le trouvait toujours fermé; les soldats du roi catholique garnissaient les remparts tenant en main leurs mèche s allumées; et les ((politiques)) faisaient des épigrammes à la sourdine , comme gens d'esprit qu'ils étaient. A défaut de la grande ville, Henri IV tenait Saint-Denis, que le chevalier d'Aumale n'avait pu lui reprendre , bien qu'il eût choisi pour son attaque le jour de sainte Geneviève; de telle sorte que, si le Louvre lui manquait pour se reposer de ses fatigues, au moins était-il assuré d'être couché mort en terre royale; ce qui, au métier qu'il faisait, n'était pas une mauvaise précaution.

l/ABJURATION DE HENRI IV. 131

Le premier mois de Tannée 1593 avait apporté un nouveau sujet d'entretien et de spectacle aux Parisiens déjà blasés sur les émotions d'un siège, le service des corps de garde, les arrêts du parlement , les bulles du pape et les décrets de Sorbonne , voire sur la popularité de leur bien-aimé duc' de Mayenne , dont ils faisaient volontiers d'étranges moqueries. C'était une assemblée des trois états de France, convoquée par le lieutenant-général de la couronne et formée, comme il se pouvait , de gens ayant quitté leurs villes , abbayes ou châteaux > pour s'acheminer vers Paris à travers les armées de toute espèce et de toute bannière qui parcouraient le pays; chacun arrivant pièce à pièce, « comme cordeliers àun « chapitre provincial. » Cette réunion ne ressemblait guère, en nombre et en dignité de personnes , aux derniers états-généraux tenus dans la ville de Blois en 1588, où siégeaient plus de cinq cents députés tous des plus notables parmi les trois ordres du royaume. Il ne s'y trouvait ni princes du sang , ni grands officiers de la couronne, ni pairs, sauf quatre maréchaux et un archevêque que l'on avait fabriqués tout exprès. Les malins pouvaient gloser en conscience sur la maigreur extrême de ce corps, qui ne prétendait

132 ÉTUDES D'HÎSÏOIRE.

pas à moins qu'à détruire la loi de succession pour la couronne de France et à créer un roi. « Comme si c'était là , disait-on, une chose de « délibération ou de caprice ., comme si un roi « était ouvrage de main d'homme, ains ne de- « vait pas naître de lui-même pour avoir vie et « valeur, de même qu'un rameau vert est pro- « duit, par espace de temps, du suc et de la <c moelle de la terre qui entretient la sève en sa & vie et vigueur. » On pouvait alléguer encore, et on n'y manquait pas, que, restreinte et mesquine comme elle était avec de si hautes prétentions, cette assemblée se composait pour la plupart de « gens factieux, nécessiteux, affamés « du revenu d'autrui, aimant le trouble, parce (t qu'ils vivent du bien du bonhomme et ne sau- « raient vivre du leur, sans expérience ni jugece ment dans les affaires. » Tels propos se répétaient à Paris dans cent maisons bien closes ; autour du roi, sans contrainte, en plein air et à gorge déployée. Mais lui, mieux avisé, il n'en prenait sa part que du bout des lèvres; car enfin cette assemblée ne s'en qualifiait pas moins « les « états-généraux de France, » titre toujours imposant pour la multitude. Ce qu'elle aurait décidé, valablement ou non. à tort ou à raison, n'en serait

pas moins une affaire finie et conclue, auprès de laquelle des intérêts viendraient se rallier, que le moindre succès de guerre pourrait rendre tout à fait solide: et l'instinct de sa raison lui avait appris que, lorsque des hommes sont réunis avec puissance de parler , de délibéreret de résoudre, on nedoitjamaisles mettre au défide faire unesotlise. Déjà il venait de l'éprouver lui-même; son parlement vagabond , son fragment de cour souveraine , marchant à la suite de ses bagages, ne s'était-il pas mis en tête dernièrement, après les injonctions et défenses qui appartenaient à son office , d'ordonner « que la maison où se « tiendraient les prétendus états, et la ville même à où se ferait l'assemblée, seraient rasées de fond a en comble pour mémoire perpétuelle d'une <t si horrible trahison? » Ce à quoi le duc de Mayenne avait très- bien répondu en convoquant les députés à Paris et en les logeant dans la grande salle du Louvre. Aussi ne jugea-t-il pas prudent de le prendre sur un ton si haut avec des gens que le roi d'Espagne appelait « révérends , illus- « très, magnifiques et bien aimés. » Il se contenta de déclarer l'assemblée nulle et illégale, d'inviter ceux qui s'y seraient laissés conduire à s'en départir sous quinze jours : mais en même

temps , il crut devoir leur faire des avances au nom des princes et seigneurs catholiques qui suivaient son parti , en proposant une conférence amiable qui aurait lieu entre Paris et Saint- Denis. Et pour ce qui était de lui-même, de cette hérésie qu'on lui reprochait, il n'y était pas si obstinément attaché, ce disait-il, qu'il ne fût prêt à quitter son erreur si elle lui était démontrée. Il ne demandait pas mieux que de s'instruire; il avait à plusieurs reprises commencé de bonne foi ses études sur ce point ; mais toujours il en avait été distrait par quelques occasions de guerre , et ce n'était pas un temps favorable à de si graves pensées que celui où le bruit du canon venait sans cesse se mettre de la partie, où il fallait apprendre son catéchisme à cheval.

Or ce n'était pas seulement l'assemblée de Paris qui lui donnait des soucis et qui lui commandait cette douceur de langage; il voyait autour de lui « des visages tristes, des contenances <c mélancoliques, des haussements d'épaules, « des lèvements d'yeux vers le ciel , des croise- (c ments de bras sur la poitrine, des chuchote- « ments à l'oreille. » Telle était , depuis quelque temps surtout, la mine habituelle des principaux catholiques qui avaient embrassé les chances de

sa fortune ; tous las et dégoûtés de cette guerre sans fin , de ces victoires sans profit, de cette royauté besoigneuse qui ne payait qu'en renierciments et en promesses , de cette cour campée dont la ville de Mantes était le plus délectable séjour. Ceux-là ne se gênaient plus pour dire que c'était assez d'épreuve et de patience , que Dieu se prononçait clairement , que la valeur des combattants n'y pouvait rien, qu'il fallait en finir par une bonne messe, puisque le Ciel mettait le trône de France à ce prix ; sans quoi, ils aviseraient de leur côté à trouver un roi complet-, un roi catholique. Et, comme Henri IV avait des cousins, luxe de parenté toujours assez fâcheux pour les rois, ils avaient jeté déjà les yeux sur le jeune Charles de Bourbon, fils et petit-fils de huguenots , mais à présent cardinal de la sainte Église romaine; aussi disposé que parent quelconque à dépouiller de la couronne le chef de sa famille, et auquel il ne répugnait nullement de s'appeler Charles XI.

De l'autre côté il rencontrait le regard sévère et défiant des huguenots, ses plus anciens, ses meilleurs amis, mais amis grondeurs, hargneux et ayant sans cesse à la bouche le souvenir de leurs services. Ceux-ci lui remontraient hardiment

qu'il était sorti de leur giron et de leurs entrailles, que ce qu'il avait de puissance, de force, de renom , il le devait à leur secours ; qu'ensemble ils avaient couru les mêmes périls, supporté les mêmes misères, passé les mêmes mauvais temps; que ce n'était raison ni probité, au moment où ils lui avaient mis la victoire en la main et le sceptre à sa portée, de renier lâchement leur compagnie. Ils lui faisaient honte de son parjure, qui allait jeter un terrible reproche d'hypocrisie sur sa conduite passée, et rendrait pour l'avenir ses serments sans valeur, sa foi sans créance , sa parole de roi suspecte. Ils prévoyaient que, pour donner quelque assurance de sa nouvelle conversion, après toute une vie de profession contraire, il lui faudrait subir mille humiliations, manger longtemps le crucifix, fonder chaque jour de nouveaux ordres, faire des pèlerinages au lieu de conquêtes, s'écorcher les épaules d'un fouet pénitencier, se charger de patenôtres plus que d'épée, baiser l'or de la pantoufle; et quand il aurait fourni, aux dépens de sa conscience et de son honneur, tous ces gages de soumission, que fui en reviendrait-il? Peut-êlre une fin semblable a celle de son prédécesseur Henri III, le prince le plus dévotieux qui fût jamais ! Mais surtout

on exigerait de lui qu'il fit la guerre aux hérétiques, à ses compagnons de dangers, de gloire et de malefortune, qu'on espérait surprendre plus tard désarmés, décousus, épars, sans ralliement et sans chef. C'est pourquoi ils le menaçaient tout net de se mettre contre lui en la posture qu'ils avaient prise pour soutenir ses droits, de se tenir étroitement unis et confédérés, bien sûrs que la place qu'il laissait à leur tête ne serait pas longtemps vacante. Et après ces discours, où respirait une sorte d'àpreté républicaine, venaient ceux des ministres réformés, tout aussi disposés à prononcer des arrêts de damnation éternelle que les plus fougueux prédicateurs de Paris, également munis de textes et d'exemples sacrés contre les princes qui abandonnent la cause de Dieu, et signalant déjà le désordre de ses mœurs comme un acheminement à l'apostasie : sur quoi le roi ne savait que les prendre à part et leur dire : « Mes bons matte très, si l'on vient vous conter que j'ai commis (f quelques péchés d'incontinence, croyez-le; « car je suis sujet à faillir; mais si l'on vous dit « que je veux quitter votre religion, soyez cer- « tains qu'on me fait tort, ma résolution étant H d'y vivre et d'y mourir. : Et quand les sei-

■fe.

gneurs catholiques venaient l'engager à punir un ministre qui l'avait, en pleine chaire et en face de lui, accablé de reproches sur son prochain changement de foi : « Que voulez-vous, « disait-il en soupirant, il m'a dit mes vérités ! »

Comme si ce n'était pas assez d'avoir à déjouer les uns. à tromper les autres, pour agir en roi qui veut régner tout de bon, il avait encore sur les bras des ennuis domestiques; il négociait avec sa femme, retirée dans un château d'Auvergne, afin d'obtenir une réconciliation qui lui permît de se démarier, un divorce de bonne amitié où l'on pût se passer du pape. Puis il fallait que, du milieu de son camp, il veillât sur la vertu de sa sœur, régente en Béarn, laquelle était devenue passionnément éprise de son cousin le comte de Soissons, et trouvait que, pour une princesse de son sang, il était dur de rester fille à trente ans passés. Pour la sauver de la tentation, il n'avait rien trouvé de mieux que de la faire venir auprès de lui, de la mettre en compagnie de sa maîtresse; et, pendant qu'il allait à sa rencontre vers Saumur, le duc de Mayenne lui enlevait Noyon.

11 n'est donc pas étonnant si, parmi tous ces embarras, le roi Henri était triste et chagrin, ne

sachant trop à quoi se résoudre, tiraillé en tout sens, menacé de toute part, ayant contre lui l'Espagnol, le pape, et la Ligue qui redoublait de haine et de violence à mesure qu'il paraissait s'ébranler et faiblir 5 avec lui, deux partis rangés en armes, qui se détestaient de tout leur cœur, qui combattaient ensemble, mais qui, après la bataille, faisaient triage de leurs morts pour ne pas les confondre dans le même deuil; partout, des intrigues secrètes, des menées obscures ou des am bitions qui s'échappaient; et, ce qu'il y a de pire dans les cas difficiles, les empiriques d'état, les hommes à ressources, arrivant en foule pour lui proposer de sûrs expédients, ayant chacun dans sa tête un moyen d'accommodement, un projet de traité admirable dans sa teneur, infaillible dans ses résultats, où il ne manquait jamais rien que la première attache. Aussi recourait-il volontiers en ce moment à ceux de ses serviteurs pour lesquels il faisait le moins le lendemain d'une victoire, au jeune baron deRosny surtout, huguenot de religion, fidèle au prêche comme à son roi., mais huguenot jusqu'à la raison d'état exclusivement, lequel inclinait fort, la question de conscience à part, pour que le roi fit quelque profession extérieure de catholicisme, puisque

Pimmense majorité de ses sujets ne voulaient pas en démordre. « Autrement, lui disait-il, il « faudrait toujours user de force et de violence, « toujours batailler, conquérir, prendre et dé- « fendre des villes, être continuellement à che- « val, le halecret sur le dos, le casque en tête et a la dague au poing ; mais, qui plus est, dire « adieu repos, plaisirs, passe-temps, amours, « maîtresses, jeux, chiens, oiseaux et bâtiments. « Avec un peu de messe , au contraire, on s'as- (t surait de grands biens en cette vie, et il n'était « pas certain qu'on dût s'en trouver mal dans a l'autre. » Puis , quand son maître le pressait de lâcher le mot, de lui dire nettement ce qu'il ferait s'il était en sa place : «Sire , lui répondait « Maximilien , vous savez que j'ai l'habitude de « méditerlongtemps avant de donner un conseil ; « or , usant de même forme en ce qui me re- « garde, je dois vous avouer que je n'ai pas en- « core pensé à ce que je devrais faire pour être j) roi de France. »

Cependant, en dépit du légat romain, de l'ambassadeur espagnol, de la Sorbonne en corps, et des plus emportés prédicateurs, les états de Paris avaient accepté l'offre faite, par les catholiques au service du roi , d'une conférence

amiable pour laquelle on choisit le village de Surêne, sous- la condition expresse que l'on n'y traiterait ni avec l'hérétique, ni de l'hérétique, l'un et l'autre cas entraînant de plein droit l'excommunication. Il fallut près de trois mois pour en arriver là ; mais heureusement l'assemblée de la Ligue n'allait pas plus vite en sa besogne ; elle ét^pt restée tout ce temps à se compléter, à régler des formalités et des formules, et semblait craindre de toucher à l'objet pour lequel on l'avait convoquée. De son côté, le duc de Mayenne ne se pressait pas de venir accélérer par sa présence une délibération qui pouvait mettre fin à son pouvoir, et l'Espagnol, qui n'apportait que des discours au lieu d'argent et d'assistance, obtenait peu de crédit pour les recommandations de son roi. Ce qu'il y avait donc de mieux à faire pour les Parisiens, c'était de voir où voulaient en venir ces catholiques à l'écharpe blanche qui faisaient entendre des paroles de paix. Lorsqu'on fut convenu de se réunir à Surêne, des commissaires partagèrent ce village en deux moitiés, l'une pour les députés qui viendraient de Paris, l'autre pour ceux qui partiraient de Saint-Denis. Le sort d'une pièce d'argent jeté en l'air assigna sa part à chacun. Les

catholiques-unis eurent pour eux le côté de la monnaie qui portait l'empreinte d'une croix, et la partie du village où était l'église ; le revers de la pièce, marqué d'une couronne et d'un écusson fleurdelisé, échut aux royalistes. Les unset les autres furent extrêmement satisfaits de leur lot : peut-être eût-il été sage de suivre cette voie et de faire régler aussi par le hasard les conditions du traité.

Deux archevêques se trouvaient là en présence : celui de Lyon pour la Ligue, celui de Bourges pour le roi. Ils firent assaut de courtoisie, d'éloquence et d'érudition. Tous deux allèrent chercher, dans l'histoire des Juifs et des premiers chrétiens , une foule d'exemples contraires pour prouver, l'un que Tonne devait pas d'obéissance aux princes hérétiques, l'autre que l'impiété des rois ne dispensait pas les sujets de leur devoir. La balance des autorités était à peu près égale, et les deux orateurs n'avaient l'un sur l'autre aucun avantage, lorsqu'enfin l'archevêque de Bourges, qui s'était toujours défendu sur son terrain, accula en quelque sorte son adversaire en lui mettant sous la gorge cette question : « Et si le roi se « faisait catholique ? » Le prélat, surpris, balbutia qu'il lui resterait à souhaiter que cette con-

version fût sincère. 11 se retira confus, et l'on écrivit au roi que l'argument était porté, que c'était à lui maintenant d'en faire les frais.

Dès lors il n'y avait plus à s'en dédire. Le roi s'empressa donc de convoquer auprès de lui, par une circulaire, des évêques et des théologiens en nombre suffisant, pour recevoir leurs enseignements et s'éclairer de leurs lumières, assurant qu'on le trouverait disposé et docile à tout ce que devait un roi très-chrétien. Les huguenots espérèrent un instant que ce serait pour eux une occasion d'entrer en débat solennel sur les deux doctrines ennemies, et déjà les plus éloquents de leurs ministres se promettaient d'y faire merveilles. Mais on leur déclara que c'était ici instruction et non dispute , que le toi avait en sa conscience de quoi se défendre si on usait de mauvaises raisons avec lui , qu'ainsi il lui suffisait d'entendre une des deux parties, puisqu'il savait par cœur tout ce que l'autre pourrait dire. Sur quoi du Plessis-Mornay pensa très-sagement qu'il valait mieux ne pas plaider que de le faire devant un juge d'avance résolu.

Du reste Henri avait pris du temps pour s'y préparer; il devait encores'écouler deux mois avant le jour du rendez-vous. On peut croire qu'il profita

de ce délai pour réfléchir mûrement sur le grand acte qu'il allait faire, pour détacher par degrés son âme des croyances où il avait vécu, pour consulter sur tous ses scrupules et chercher quelque lueur à tous ses doutes. Mais l'exactitude historique oblige de dire qu'il ne nous est resté aucune trace des derniers combats soutenus par son hérésie agonisante, des premiers efforts excités en lui par l'esprit de vérité. On voit seulement qu'en ce temps il écrivait souvent à sa maîtresse. Et puis il était allé retremper son âme aux puissantes émotions de la guerre. C'est le 18 mai qu'il avait adressé aux évêques et aux docteurs cette lettre où il réclamait leur pieux secours, et le 8 juin il mettait le siège devant la ville de Dreux, qui le retint un mois durant, éloigné de toute retraite spirituelle, plus occupé de tranchées, de canonnades, de brèches et de mines, que de purgatoire et de confession auriculaire. Cependant, il se passait des choses étranges à Paris, où il y avaitassez de corps délibérants pour embrouiller complètement les affaires : étatsgénéraux, parlement, conseil de l'union, conseil de la ville, assemblée du clergé; sans compter les conciliabules irréguliers qui essayaient de faire proclamer leurs décisions par des émeutes. On y

L'ABJtRATION DE HENRI IV. 145

avait célébré, avec plus de pompe que jamais, le cinquième, le dernier anniversaire des saintes barricades. Les sermons, qui n'étaient rien autre chose que les journaux du temps, où chacun allait chercher l'expression et l'aliment de ses passions , les sermons avaient pris un nouveau degré de violence. Tantôt le Béarnais était un loup pour la destruction duquel il fallait appliquer aussi les prières des Uogations; tantôt il descendait de la maison d'Achab, dont on devait exterminer jusqu'aux chiens , suivant l'Écriture. Puis le psalmiste avait dit : « Arrachez-moi du « bourbier, ;> ce qui voulait nécessairement désigner la dynastie des Bourbons. Enfin on en était aux folies, mais aux folies vieilles, usées, renouvelées de la première effervescence, sans trouver d'ardeur et d'enthousiasme pour les accueillir. Le peuple s'écoulait froid, indifférent et soucieux, après avoir entendu ces discours incendiaires. 11 n'était plus possible de le mettre en fureur, de le jeter comme sur une proie, en lui montrant du doigt un « politique.» Le bon temps était passé pour les orateurs populaires ; on n'assommait plus personne.

C'est que le peuple avait goûté d'une chose

bonne en soi, et 3 qui mieux vaut, nouvelle. La

conférence de Surêne lui avait apporté une courte suspension d'armes, qui fut continuée par la suite de jour en jour , de semaine en semaine. Alors les Parisiens s'étaient répandus hors de la ville où depuis si longtemps ils étaient renfermés. Réduits chez eux à un régime précautionneux, à une tempérance forcée, aux scènes monotones de la vie obsidionale , ils avaient parcouru librement la campagne. Ils y avaient trouvé les avant-postes du roi disposés à les festoyer; partout bonne chère et gai visage; des vivres en profusion pour se réjouir sur place ou pour emporter à leur logis ; et, quand ils rentraient sous la férule de leurs prédicateurs, ils disaient en ricanant « que le pain des excommu- « niés faisait grand bien à leur corps. » Dès lors le mot du peuple, car il faut toujours un mot au peuple, ce n'était plus la sainte ligue, l'œuvre des saintes barricades, c'était la paix, la paix et l'abondance de tous biens, la paix et le travail dont les profits se convertissent en jouissances. Vainement les zélés voulaient-ils imposer silence à ce vœu, qui naguère était celui de quelques rares et timides honnêtes gens, maintenant populaire comme la haine même de la veille, Aucun bras ne s'offrait pour servir leur colère, et lorsque,

faute de mieux, ils priaient le duc de Mayenne de sévir contre un pauvre artisan qui avait proféré le cri pacifique : « Messieurs, leur répondait « ce prince, pour un savetier de plus ou de « moins, votre parti n'en vaudra ni moins ni « plus. »

On juge quel effet pouvaient produire en ce moment des résolutions extrêmes qui promettaient de ranimer le feu dans le royaume, sans aucune réconciliation possible, de recommencer une guerre dont la seule fin devait être l'extermination. C'était pourtant ce que tentait alors l'ambassadeur d'Espagne, appuyé du légat romain; et l'histoire cesserait d'être vraie, si elle ne plaçait pas les délibérations les plus violentes des partis dans le temps même de leur impuissance. Ce fut donc après ces signes éclatants de la défaveur publique que l'Espagnol vint proposer aux états de reconnaître pour reine la fille de Philippe II, petite-fille de notre Henri II par sa mère Isabelle ; puis, se voyant rebuté sur ce point, il offrit un prince de la maison d'Autriche, l'archiduc Ernest , d'autant plus convenable aux Français , disait-il , qu'il était complètement étranger à leurs divisions. Après quoi, il se fit demander si Philippe II voudrait donner sa fille

à un prince français que les étals auraient élu. Il fut question de former une liste de quatre candidats au mariage et à la couronne, entre lesquels le roi catholique se choisirait un gendre et donnerait un roi à la France. Enfin les suffrages des meneurs parurent se réunir sur le jeune duc Charles de Guise , fils du martyr de Blois ; 1 Espagnol y consentit, et le duc de Mayenne fut surpris un beau malin de se trouver presque seul dans son hôtel, tandis que son neveu n'osait plus sortir dans les rues de peur qu'on ne l'appelât « Sire. »

Mais tous ces projets brusquement éclos, contredits, modifiés, abandonnés en quelques jours, n'occupaient que les têtes fortes du parti, c'est-àdire ce qu'il y a de plus faible quand les bras manquent, quand la multitude ne frémit pas à la porte du conseil, attendant qu'on lui jette le signal de ce qu'elle doit abattre ou proclamer. La pensée, l'affection du peuple était ailleurs. Il ne s'agitait plus que pour demander une trêve générale, et les royalistes avaient soin d'inscrire cette condition en tête de tous leurs actes. Le légat s'y opposait seul, et empêchait les états d'y prêter l'oreille, prétendant que la question de paix ou de guerre était exclusivement de sa charge.

Mais le peuple murmurait contre le légat, et s'émancipait jusqu'à dire qu'il fallait lui couper les oreilles, le jeter à la rivière, ou l'écorcher comme un veau. En vain les magistrats subalternes, toujours les plus acharnés à punir, comme gens de mince étoffe et tout glorieux de leur pouvoir, voulurent informer contre ces paroles téméraires. Le parlement défendit aux commissaires du Châtelet, et notamment à un certain Jacques Bazin (que je vous livre pour un des hommes qui méritèrent le mieux la corde en ce temps-là), de tourmenter les gens de bien. Et bientôt cette cour de justice, s'élevant au-dessus des états qui, à vrai dire, lui faisaient peu d'obstacle, ne craignit pas de déclarer <c que tous traités pour l'é- « tablissement d'un prince étranger ou d'une a princesse étrangère étaient de nulle valeur > « comme fait au préjudice de la loi salique

« et des autres lois fondamentales duTOvaume. »

C'était montrer que la sainte ligue était en piteux état , et les gens habiles le comprirent mieux encore, lorsqu'ils surent que Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy, avait quitté Paris sans dire adieu. Car bien il était connu pour un de ces personnages qui ne se trouvent jamais du parti défaillant lorsqu'approche le dénouement

des drames politiques; hommes toujours assez peu estimés du public, ramassant les reproches des deux côtés, mais recherchés avec soin par les princes > et cortège nécessaire de tous les avènements* Celui-ci avait servi l'union catholique de son mieux s et ce n'était pas sa faute si elle avait déchu. Secrétaire d'état depuis vingt-six ans, sous Charles IX, sous Henri III, sous le duc de Mayenrie , il l'aurait été volontiers sous le prince élu, si on avait réussi à l'établir. Les choses tournant mal par ici, il allait tout naturellement se constituer secrétaire d'état sous Henri IV. Car enfin c'était là son emploi.

Cependant le roi avait pris Dreux le 8 juillet, et dès le 12 il était à Saint-Denis, exact au rendez- vous, pour lequel il avait d'abondant invité les curés les plus doux et les plus conciliants de Paris. Il remit la conférence à dix jours plus tard, jet retourna à Mantes, où, le 18, il entendit le prêche pour la dernière fois. Le 22, il vint coucher à Saint-Denis, pour se mettre le lendemain, discipie résigné, entre les mains de ses convertisseurs.

Là s'étaient réunis l'archevêque de Bourges, neuf évêques , le doyen de Notre-Dame , quatre curés de Paris, et quelques théologiens suivant la

cour. Le 23 au matin, l'archevêque et quatre évêques entrèrent dans sa chambre. Le cardinal de Bourbon voulait être de l'entretien ; mais le roi n'y consentit pas, de peur que la présence de son cher cousin ne lui occasionnât quelque rechute. Cinq heures de conférences suffirent pour opérer la conviction, tant le sujet était bien préparé ; et le roi donna sur-le-champ une preuve de son obéissance en décommandant les viandes apprêtées pour son dîner, parce que ce jour était un vendredi. Puis il s'enferma dans son cabinet, et il écrivit la lettre suivante :

« J'arrivai hier soir de bonne heure , et fus « importuné de Dieu-gards jusques à mon coûte cher. Nous croyons la trêve et qu'elle se doit ce conclure aujourd'hui; pour moi je suis, à a l'endroit des ligueurs , de l'ordre de Saintce Thomas. J'ai commencé ce matin à parler aux ce évêques, outre ceux que vous mandais hier. « Je vous envoie pour escorte cinquante arque- « busiers qui valent bien des cuirasses. L'espèce rance que j'ai de vous voir demain retient ma ce main de vous faire plus long discours. Ce ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux. A « l'heure que je vous écris, j'ai cent importuns ce sur les épaules, qui me feront haïr Saint-Denis

<( comme vous faites Mantes. Bon jour, mon « cœur, venez demain de bonne heure-, car il me « semble déjà qu'il y a un an que je ne vous ai <c vue. Je baise un million de fois les belles mains « de mon ange et la bouche de ma chère mai- « tresse. j>

Il paraît que cette occupation avait tant soit peu distrait le roi de sa docilité aux enseignements du matin; car, lorsqu'on lui présental'acte d'abjuration qui venait d'être rédigé, il le trouva tellement farci de formules bigotes qu'il ne voulut pas y souscrire. Il fallut que le baron de Bosny, tout huguenot qu'il était, y mît la main pour le réduire à ce qui était essentiel et nécessaire au salut. Mais on garda la copie du premier projet pour l'envoyer au pape.

Alors le roi fit annoncer que la cérémonie aurait lieu le surlendemain dans l'église de Saint- Denis. Celte nouvelle, répandue à Paris, mit tous les habitants en rumeur de curiosité; et comme on eut soin d'ordonner sous des peines graves, môme celle de la vie , qu'aucun n'eût à sortir de la ville sans passeport , ce fut à qui se dépêcherait de partir avant qu'on fermât les portes, les plus tardifs étant obligés d'escalader les murs, de franchir les fossés ou de s'embar-

quer sur la Seine ; de sorte qu'il se trouva dans Saint-Denis plus de Parisiens que de serviteurs du roi, encore bien qu'il y eût appelé tout son monde, seigneurs, gentilshommes, conseillers, même les ministres de son ancienne religion, auxquels il fit des adieux touchants en les invitant à bien prier Dieu pour lui.

Enfin le jour étant venu, le dimanche 25 juillet 1593, le roi, vêtu d'un pourpoint de satin blanc avec les chausses de pareille étoffe, le tout chamarré d'or, ayant manteau de satin noir, chapeau et plume de même couleur, s'achemina suivi d'un long et brillant cortège , à travers les flots de la foule, vers la vieille basilique qui lui fut ouverte à son arrivée , et dans l'intérieur de laquelle, à dix pas de la porte, il trouva l'arche» vêque de Bourges, assis sur une chaise couverte d'un tapis blanc , tenant en sa main le livre de l'Évangile. Le roi s'agenouilla devant le prélat, lui remit la formule d'abjuration qu'il avait signée, et protesta tout haut « qu'il voulait vivre ce et mounr dans l'église catholique, apostolique « et romaine, la défendre envers et contre tous, « et qu'il renonçait à toutes les hérésies qui lui « étaient contraires. » L'archevêque et le cardinal de Bourbon le prirent alors par la main

pour le conduire jusqu'au pied de l'autel , pendant que les orgues, les trompettes, les tambours, les cris du peuple, ébranlaient la voûte du temple, dont l'artillerie et la mousquetade semblaient au dehors battre les murs. Il répéta sa protestation devant l'autel, et passa derrière une tapisserie, avec l'archevêque, comme pour se confesser. Après avoir reçu l'absolution, il entendit la messe, ayant à ses côtés son cousin Charles et l'archevêque de Bourges qui lui en expliquaient toutes les cérémonies. Ensuite on fit largesse d'or et d'argent au peuple. Le roi se mit à table, puis assista au sermon et aux vêpres, et partit à cheval pour aller rendre grâce à Dieu dans l'abbaye de Montmartre, qui ne lui était pas tout à fait inconnue. C'est tout ce que l'histoire nous raconte de la journée. On ajoute seulement que le soir il prit un bain , et les huguenots ne craignirent pas de dire qu'il avait voulu se laver de son péché.

Ainsi fut amenée et consommée la conversion à la foi catholique du roi de France et de Navarre Henri IV, justement nommé le gran/Tpour autres causes. Mais cela ne lui ouvrit pas les portes de Paris, où il n'entra que huit mois plus tard. Cela ne fit pas reconnaître son autorité;

i/ABJURATION DE HENRI IV. 155

car, dans l'acte même de la trêve qui fut publiée quelques jours après , Henri de Bourbon et Charles de Lorraine stipulèrent d'égal à égal comme chefs de deux partis. Cela ne désarma pas ses ennemis ; car il lui fallut faire successivement , dans l'espace de cinq ans , vingt-cinq traités différents, lesquels lui coûtèrent fort cher, pour avoir la paix avec tous ses sujets; et enfin , du fanatisme religieux dont il espérait apaiser les fureurs, il resta de quoi mettre trois fois le poignard aux mains de Barrière, de Chastel et de Ravaillac.

[Revue de Paris. — Mars 1 833.

Le fait et les personnages de ce récit appartiennent encore au règne de Henri IV. Tout, y est d'une sévère exactitude historique ; mais il y a quelque fantaisie dans la composition, et, malgré l'extrême modération que j'y ai apportée, je n'en demande pas moins humblement pardon à la raison et au bon goût pour ce timide essai dans un genre détestable. ]

Par une belle soirée du printemps , le roi Henri avait quitté son escorte de chasse sur la lisière de la forêt de Fontainebleau, auprès du village d'Achères. 11 est à noter que le marquis de Rosny n'était pas de la partie» Quoique le roi

l'eût mandé la veille de Paris « pour affaires de « grande conséquence, » et se fût entretenu longuement le matin avec lui, il ne l'avait pas fait galopper en équipage de chasseur à la poursuite d'un cerf. Il disait même que le surintendant des finances lui portait malheur, et il le raillait fort de sa maladresse en cet exercice royal; ce à quoi le marquis de Rosny ne manquait pas de répondre avec son air grondeur : « Si je sers mal « en cela votre Majesté, il est assez d'autres cho a ses où je m'entends passablement pour son a service; et bien vous en prend, ma foi, car si (c j'étais plus grand chasseur, il faudrait que vous « le fussiez un peu moins. »

Or, en même temps que Henri IV était réputé, parmi les princes de la chrétienté, pour « le roi « des veneurs, » aussi était-il, de l'aveu de tous, le roi des amoureux. Avec ses quarante-sept ans, ses maladies assez fréquentes, et sa barbe blanchie avant l'âge par le rude travail des camps, il n'avait pas renoncé aux galants exploits. C'était encore pour un tendre rendez-vous qu'il se séparait de sa Huile. Et pourtant il chevauchait à travers la plaine accompagné de douze gentilshommes.

Car le temps n'était plus où le roi de France

LE DUEL THEOLOGIQUE. 159

et de Navarre, caché sous quelque déguisement, errait honteux et craintif aux alentours du Bois- Malesherbes, attendant le signal qui lui annonçait l'absence d'un père ombrageux ou d'une mère expérimentée. Maintenant il arrivait par le droit chemin et avec bruit. Les portes du château s'ouvraient respectueusement à son appro che. Il possédait en roi. Aussi lui en avait-il coûté cent mille bons écus pour ôter à ses amours le charme de la contrainte, de l'aventure et du mystère. Et ce n'était pas tout encore. Il avait fallu qu'il signât de sa main, sous sa promesse de roi, que si, dans six mois, demoiselle Henriette Catherine de Balsac devenait enceinte ( ce qu'il espérait bien) et par suite accouchait d'un fils, il la prendrait pour femme et légitime épouse en face de notre mère sainte Église.

Il cheminait donc vers le château de Malesherbes où il avait fait préparer son souper. En courant, il devisait avec un fidèle serviteur, non pas de ceux pourtant qui l'accompagnaient jadis à travers les mousquetades , mais un véritable ami de cour, sujet précieux, formé pour les temps de paix et de bonheur, qui savait tous les secrets des négociations amoureuses, qui portait les propositions et les présents, apprivoisait les scru-

pules et faisait valoir les résistances. C'était Guillaume Fouquet, sieur de la Varenne. Les méchants prétendaient qu'il avait été cuisinier de madame Catherine, sœur du roi, et cette princesse disait qu'il gagnerait plus à porter les poulets de son frère qu'à piquer les siens. Quoi qu'il en soit, il avait alors la charge honorable cle portemanteau, et, Dieu aidant, il devait être un jour conseiller d'état, contrôleur des posses, marquis, chevalier de Saint-Michel, lieutenant- général de la province d'Anjou et gouverneur de La Flèche. Car il faisait un bon métier.

Guillaume donc entretenait le roi de propos agréables. Il lui vantait les perfections de sa nouvelle maîtresse, qui l'aimait, disait-il, pour luimême, sans regard pour sa grandeur, qui l'aurait encore choisi dans la foule des gentilshommes. Et le bon prince le croyait; car les amants sont crédules, et c'est encore le faible des rois. Puis, lorsqu'il voyait la figure de son maître rayon» nantedejoie, il hasardait quelques discours en faveur de ses chers jésuites, injustement bannis du royaume par un arrêt du parlement. En effet, La Varenne était bon catholique. 11 parlait également bien de plaisir et de conscience ; il servait la passion et blâmait le péché. « Votre Majesté,

« disait-il, possède un trésor de gentillesse et de « beauté. Plus la jouissance en est douce, plus le « tort serait grand, si vous ne le rachetiez par « quelque témoignage de votre attachement à i( l'Église. Vous avez vu ce qu'elle a fait pour « vous, il y a quelques mois, et avec quelle comte plaisance elle se prête à tout ce qui vous plaît. « Vous voilà maintenant dégagé d'un hymen « odieux et stérile, libre d'accorder le nom d'é- « pouse à celle que vous aimez, et de donner un « héritier à la couronne de France. Le saint « Père y a mis toute la bonne grâce que vous « pouviez désirer. Ne soyez donc pas ingrat. Renie dez-vous aux prières de l'excellent pèreMaggio « qui vous convie chaque jour de la part du % pape à cette bonne œuvre. Rappelez les jésuites, « sire; c'est dans leur compagnie qu'il vous court vient de prendre un confesseur. Vous n'y per- « drez rien en ce monde et vous gagnerez le ciel. « Nous y penserons, répondit le roi en appuyant « ses éperons d'or sur les flancs de son cheval; « mais voilà qu'il se fait tard. Ce soir je tâcherai ce de contenter ma maîtresse, et demain j'espère <( contenter notre saint-père le pape. A chaque « jour suffit sa peine. »

En ce moment le roi avait aperçu, à travers

l'obscurité, cette muraille blanche qui entourait le parc de Malesherbeset qu'il connaissait si bien. Il s'étonnait de ne pas voir briller sur la tour du château le fanal qui devait lui servir de guide, lorsqu'au détour d'une bruyère il se trouva en face d'un cavalier qu'enveloppait un large manteau, et dont le chapeau était couvert de plumes noires. La Varenne fît le signe de la croix. Henri porta la main sur son épée et demanda : ce Qui « vive! » Le cavalier répondit d'une voix ferme : « Amendez-vous. » Puis, se jetant hors du chemin qu'occupait la troupe royale, il s'enfuit à toute bride et disparut dans le bois.

« C'est lui, s'écria piteusement La Varenne, « c'est bien là l'être mystérieux qui épouvante « depuis deux ans les bûcherons et les charbon- « niers de la forêt, 'celui qu'ils appellent le Grandce Veneur. Seulement il a laissé reposer les chiens « dont il marche toujours accompagné, et dont « les aboiements se sont fait entendre tant de a fois du côté opposé à celui où votre meute était « engagée. Mais j'ai bien entendu sa parole, telle « que l'ont plus d'une fois recueillie les chas- « seurs : Amendez-vous, a-t-il dit. Sire, c'est un ce avertissement de la Providence. »

« On m'a parlé souvent de ce fantôme, répar-

(( tit le roi, et j'avais toujours cru que c'était « quelque voleur qui en voulait à mon gibier, ce Maintenant je ne sais plus qu'en penser, si ce ce n'est que, de tout temps, les profondeurs des « forêts ont recelé de semblables apparitions. « Ce lutin, qui du moins n'a qu'une grosse voix, « m'en rappelle un autre plus brutal, dont il était ce fort question à la cour de mon frère Charles IX. « Il s'était établi dans la forêt de Lyons, où il « se mettait à la poursuite des femmes, et les u fustigeait d'importance sur leur chair nue. Je « puis le dire, car j'en ai vu les marques. »

En discourant ainsi, le roi s'efforçait de rire. Mais un soupçon de jalousie avait frappé droit à son cœur, comme un trait pénétrant. Le cavalier qu'il avait rencontré tournait le dos au château de Malesherbes, et le fanal n'était pas allumé. A peine avait-il fait ce fâcheux rapprochement, qu'une flamme brillante agitée par le vent parut sur le sommet de la tour.

Le roi poussa son cheval, et, au bout d'une demi-heure, il mit pied à terre dans la cour du château. Henriette l'y attendait parée de ses plus beaux atours. Elle s'avança vers lui avec empressement, lui fit mille questions et mille caresses. Jamais son amant ne l'avait trouvée

plus douce, plus tendre, plus prévenante. On dit que les femmes sont ainsi lorsqu'elles craignent un reproche, et toujours on s'y laisse prendre.

Dès le premier embrassement, Henri ne songeait déjà plus au cavalier noir, ni au fanal. Il suivit sa maîtresse dans la salle où la table était préparée. Elle le fit asseoir, elle essuya son front mouillé de sueur. Aucun témoin importun ne la gênait dans ces soins délicats. Le comte d'Entragues son père était parti le matin avec la comtesse pour son gouvernement d'Orléans. Un repas succulent fut servi par les valets du château que dirigeait La Varenne. Pendant tout le temps qu'il dura, l'honnête serviteur ne parut rien voir, ni rien entendre, et le futur conseiller d'état alla de bonne heure se coucher.

11 faut croire que tout le monde en fit autant. Car le lendemain , vers sept heures du matin , les chevaux étant déjà tout sellés dans la cour, Guillaume traversa plusieurs salles d'un pas qui voulait être entendu, et frappa doucement du doigt contre une petite porte dorée. Le premier bruit qui lui répondit fut une légère toux. La Varenne, qui reconnut le réveil de son maître, dit avec précaution : « Allons, sire, il est temps t de partir. » Alors une voix plus faible se fît en-

tendre dans l'intérieur, et il descendit l'escalier en fermant les portes derrière lui.

Un quart d'heure après, Henri botté, éperonné , et les yeux à demi ouverts, parut sur le perron. 11 monta à cheval , moins lestement que la veille, et reprit en silence la route de Fontainebleau. Lorsque la fraîcheur du matin eut éclaircises idées, le roi, s'approchant de son confident, lui dit : « Mon ami, je suis le plus heu- « reux des hommes; ma maîtresse est enceinte! » La Varenne, qui se voyait déjà marquis, faillit perdre les étriers en apprenant celte bonne nouvelle, ci Dieu veuille qu'elle vous donne un fils ! » s'écria- t-il un peu trop vite, car le front du roi était devenu soucieux.

« C'est bien mon désir aussi, dit le roi en « soupirant; mais mon peuple, mais Rosny, « que penseront-ils? »

« Et pourquoi vous en inquiéter? reprit har- « diment La Varenne. Faudra-t-il donc toujours « sacrifier vos affections et votre bonheur à je « ne sais quelle raison d'état que les pédants ont « sans cesse en leur bouche? et que vous en estce il arrivé d'avoir cherché une fois la chasteté « et le bon ménage dans une race royale? Le roi « Charles vous avait dit qu'il baillait s'a sœur en

« mariage, non pas à vous seulement, mais à « tous les hérétiques. Il eût mieux fait de dire « à tous ses sujets : car Dieu sait jusqu'où la « reine Marguerite a étendu l'immense charité a de ses bonnes grâces, et ce n'est pas sa faute « si le fils de quelque palefrenier n'a pas été « baptise dauphin de France. »

Le portemanteau voyait bien que son extrême liberté ne déplaisait pas, et il continua longtemps sur ce ton , faiblement contredit par le roi qui, à tous ces raisonnements, ne savait que répondre : « Mais mon peuple , mais Rosny ! » Ce nom était encore sur ses lèvres, lorsqu'à l'entrée du village de la Chapelle-la-Reine, il vit arriver à sa rencontre le surintendant lui-même avec une foule de seigneurs et de gentilshommes. Le roi s'avança vers lui en toute hâte, et lui demanda pour quel grand motif il courait les champs à cette heure.

a Sire, dit le marquis de Rosny, en élevant « la voix, c'est pour vous annoncer le premier a la nouvelle la plus désirée de vos sujets, celle « que toute la France apprendra bientôt avec des « transports d'amour et de joie. Vous êtes ma- « rié ! — J'aurais voulu, ajouta-t-il plus bas, t vous trouver ce matin dans votre lit pour vous

« remettre la dépêche de monsieur d'Alincourt.

g Mais je ne me plains pas du chemin qu'il m'a

« fallu faire. »

Alors tous les seigneurs se pressèrent autour du roi , et le félicitèrent à qui mieux mieux : les uns tout naturellement et comme par habitude; c'étaient les gens graves , ceux qui avaient part aux conseils ou commandaient les armées : les autres, c'est-à-dire ses compagnons de table, de jeu et de débauche, avec une légère pointe de malice. Le prince de Joinville surtout, Claude de Lorraine, jeune seigneur de bonne mine, qui la veille s'était dispensé de la chasse , poursuivait le roi de ses compliments et le tourmentait de sa joie.

Henri fit quelque effort sur l'embarras qu'il éprouvait, et demanda au marquis de Rosny si du moins sa femme était belle.

« Sire, repartit le surintendant, le duc de « Bellegarde qui s'y connaît (et il appuya sur ce « mot) vous en dira des nouvelles ; car il doit « épouser en votre nom, à Florence, îa princesse « Marie. Quant à moi, je suis toujours disposé « à regarder comme la plus belle des femmes « celle qui peut faire un roi de France. »

« Je gagerais, dit le prince de Joinville en ri-

« canant, que monsieur le surintendant ne sait « pas si la marquise de Rosny a la jambe droite « ou tortue. »

« Il me suffît, répliqua fièrement Rosny-, « que nul de vous ne puisse se flatter de me « l'apprendre, i

On se remit en route ; cette fois, c'était le marquis de Rosny qui marchait à côté du roi. La Varenne était confondu à son rang parmi les serviteurs, mais pas assez pour que de temps en temps quelques fins courtisans ne vinssent se placer auprès de lui , afin de recommander leur nom à son souvenir. Il leur apprit que mademoiselle d'Entragues devait se rendre dans la journée àFonlainebleau.Le roi l'avait presséela veille d'assister à un combat singulier qui aurait lieu en présence de toute- la cour. 11 n'avait pas voulu s'expliquer davantage, tout en l'assurant qu'il ne s'agissait pas de ces rencontres meurtrières où chaque jour, malgré ses édits, il perdait le meilleur sang de sa noblesse.

Or quel était ce duel d'un genre nouveau, où les champions ne devaient porter ni la dague ni le poignard, dont le roi de France devait être juge, dont il voulait que sa maîtresse fût témoin, et pour lequel il s'était préparé par une nuit

d'amour? Tous le savaient, tous avaient entendu parler de cette grande querelle qui allait se vider, ce jour- là même 4 mai 1600, à coups d'arguments et de citations.

Il n'était là personne qui ne connût les termes du cartel théologique. On l'axait vu affiché aux portes du château de Fontainebleau. Il était ainsi conçu : g Moi, Philippe de Mornay, seigneur « du Plessis-Marly, baron de la Forest sur Sèvre, « conseiller du roi en ses conseils d'état et privé, « capitaine de cinquante hommes d'armes de « ses ordonnances, gouverneur et lieutenant- « général pour sa Majesté des ville et sénéchaus- (c sée de Saumur; sur ce qu'il m'a été reporté a qu'aucuns prétendaient avoir trouvé dans le a livre intitulé l'Institution de l'Eucharistie, im- « primé à la Rochelle l'année dernière avec mes « noms et qualités , plusieurs passages des « saints Pères et docteurs faussement assignés, « supposés ou dénaturés ; d'autant que celte ini « putation touche à mon honneur, lequel, tenu « de naissance et bon lieu , j'ai eu soin de con - « server intact pendant vingt-cinq années de « négociations utiles, faits d'armes et loyaux « services, je déclare être prêt, sous le bon plai- « sir du roi, à soutenir la vérité de chaque mot

« contenu ou cité dans ledit livre, devant tels « juges compétents qu'il plaira à sa Majesté (c choisir, contre tous ceux qui se présenteront, « pourvu toutefois qu'ils soient de ma qualité, « mon intention n'étant pas de me commettre ce avec gens obscurs et gratteurs de papier à la « douzaine. »

Un pareil défi ne pouvait rester sans réponse; car, malgré les plaisants, ii y avait alors, même à la cour, nombre de prélats ayant étudié les auteurs sacrés et profanes, parlant un langage poli, semant des fleurs de rhétorique sur les arguments de Sorbonne, et empruntant à la mythologie d'agréables comparaisons pour commenter l'Évangile. Tous les évêques de France n'étaient pas taillés sur le patron de. l'archevêque de Rouen, frère naturel du roi, que le maréchal de Roquelaure força de prêter son ministère au mariage de la princesse Catherine, en le menaçant de publier ses fredaines et de lui retirer trois ou quatre mots de latin qu'il lui avait prêtés.

Celui qu'on jugea digne de ramasser le gant jeté par le guerrier théologien, fut le gracieux, l'élégant évêque d'Évreux , l'élève de Philippe des Portes , le panégyriste de Ronsard , Jacques Davy du Perron, poëte galant et grand converti-

seur. îl se porta en cette occasion pour le champion de la sainte Église, et offrit de signer avec son sang l'engagement qu'il prenait de montrer dans le livre du sieur du Plessis cinq cents énormes faussetés, de compte fait et sans hyperbole.

Or le jour était donné, le lieu fixé, les juges du camp choisis. Le roi lui-même, le vainqueur d'Arqués et d'Ivry, allait s'asseoir au milieu des docteurs pour décider si son vieux serviteur, 'le compagnon de ses premières fortunes, celui dont il disait jadis qu'il s'en passerait moins facilement que de sa chemise , avait lu bien ou mal dans un livre. Aussi la veille avait-il promis,, en allant voir sa maîtresse, de faire bientôt plaisir au pape.

C'était donc là le grand objet dont il s'occupait au retour, et par lequel il tâchait d'ailleurs d'oublier sa femme : car il avait peur du mariage, et cela du moins lui était permis. « Parbleu, « disait-il à Rosny, je crois que le pauvre Du « Plessis fera une triste figure aujourd'hui, et « vous vous en frotterez les mains; car, tout hu- « guenot que vous êtes, je sais que vous ne l'ai « mez pas. »

u Sire, répondit le marquis, je crains que

ce l'autorité de monsieur du Plessis, parmi ceux de « notre religion, ne nuise à l'obéissance qui vous (( est due, et que vos ennemis, en ces temps « d'intrigues et de complots, ne l'engagent dans « quelques menées contraires à votre service. <* Mais je demande seulement que vous l'obser- « viez de près , et que vous le mettiez dans (c l'impuissance de faire mal; non pas que vous « lui fassiez un affront public et pour un si a maigre sujet. C'est, en un mot, à son gouver- « nement que j en veux et non à ses ouvrages; (c car, pour toutes ces disputes encombrées de (f paroles et vides d'effets, où chacun prétend « toujours avoir eu l'avantage, d'où l'on sort « avec l'opinion qu'on y avait apportée et un (c ressentiment de plus, je voudrais qu'on les « défendît sous peine de mort, jusqu'à ce que « cet amas de livres écrits par tant de docteurs, (( tous les canons des papes et les registres des « conciles, qui s'accordent comme chiens et « chats, fussent jetés ensemble dans un grand (( feu, seule façon de les accorder ; — et pour « ce qui vous regarde, sire, vous devriez laisser « pareil passe-temps à votre frère Jacques d'Ec cosse, que vous appeliez naguère plaisamment « capitaine es- arts et clerc aux armes. Ce n'est

IE DUEL THEOLOGIQUE. 173

« pas là une gloire dont il vous convienne d'être a jaloux. »

Arrivé à Fontainebleau, le roi prit quelque repos, dîna de grand appétit, et toute la cour se réunit à une heure dans la salle des étuves où devait se faire la conférence. Au milieu était une longue table couverte de lourds in-folios : le roi s'y plaça ; auprès de lui se mirent le chancelier de Bellièvre et les commissaires qui savaient feuilleter les gros livres. D'abord trois catholiques, le président de Thou qui avait à se laver du soupçon d'hérésie, l'avocat Pithou et un savant qui s'appelait Martin; puis deux réformés, le président de Fresne Canaye , déjà ébranlé dans sa croyance par l'air de la cour, et le célèbre commentateur Casaubon.

A côté de ces graves hommes vêtus de longues robes rouges ou noires, amaigris et ridés par les veilles de la science, c'était plaisir de voir tous les gais seigneurs qui figuraient ordinairement dans les ballets, avec leurs broderies, leurs manteaux de couleur éclatante, leurs panaches variés et leurs croix du Saint-Esprit. Quatre évêques étaient assis en face du roi aves les quatre secrétaires d'état. Le marquis de Rosny avait placé devant lui une liasse de papiers, que l'on

croyait contenir la liste des passages en litige : mais Bassompierre, s'étant penché par dessus son épaule, lut sur une feuille ces mots : a État des k canons fondus à l'arsenal pendant le mois d'a- « vril. )) et sur une autre : te Relevé des dépenses « faites pour la levée de cinq mille Suisses. »

Les yeux du roi étaient fixés avec inquiétude sur une tribune dont les rideaux s'entr'ouvrirent bientôt. Le hasard voulut qu'au même moment le prince de Joinville, en faisant un mouvement pour prendre le bras de Bassompierre, fit tomber le bonnet du docteur Martin. Tous les regards se portèrent de son côté. C'était peut-être ce qu'il voulait, et il fit mille excuses au savant.

Les deux champions furent alors introduits. L'évêque d'Évreux s'avança la tête modestement haute, la démarche humblement confiante. Du Plessis salua froidement, promenant un regard sévère sur l'assemblée , comme s'il cherchait quelque part un sourire pour le réprimer : il s'assit avec la permission du roi , croisa ses jambes et ses bras, et plaça son epee sur sa cuisse.

Le chancelier fit un petit discours pour mettre les adversaires aux prises avec le moins d'aigreur qu'il serait possible. L'évêque d'Évreux

LE BUEL THÉOLOGIQCE. 17S

parla d'Hunérich roi des Vandales, du roi de iuda qui fut frappé de la lèpre pour avoir voulu prendre l'encensoir, chose que le roi là présent n'avait pas à craindre. Il y eut, dans sa courte harangue, des compliments pour le maître, pour les juges, pour les auditeurs, pour son antagoniste surtout, et il se tut au milieu d'un murmure approbateur. Du Plessis prononça quelques mots, comme d'une victime qui se dévoue; mais il protesta hautement, au nom des églises réformées, pour que nul ne pût se prévaloir contre leur doctrine de cet acte particulier où sa personne seule était engagée.

Cela fait, on étendit sur la table, comme un cadavre à disséquer, le livre de l'Eucharistie, in-quarto de moyenne grosseur, imprimé à la Rochelle chez Hierosme Hautin, et l'évêque d'Évreux commença l'attaque. 11 s'agit d'abord de savoir si quatre mots latins, que le roi ne comprenait guère, étaient imprimés dans Scotus, ou Jean Duns, ou l'Escot, car c'est tout un. Du Plessis cherchait avec ses mauvais yeux, et ne trouvait rien. L'évêque d'Évreux prenait le volume, et trouvait tout autre chose; sur quoi les commissaires furent d'avis que le conseiller d'état avait tort.

Ensuite on vérifia Durandus puis saint Chrysoslôme, puis saint Jérôme, puis saint Cyrille, puis saint Barnard, et l'on reconnut à chaque instant que Du Plessis avait pri»» l'objection pour la solution, par le seul motif que l'objection lui semblait bonne et la sulution mauvaise, il espéra un instant se sauver par Crinitus; mais on lui prouva que Crinitus s'était trompé, quoique bon catholique, ce qui n'était pas une excuse pour lui huguenot.

Cependant l'évêque d'Évreux s'échauffait, Du Plessis balbutiait, et Henri IV, se mettant de la parlie, parlait à tort et à travers, pendant que l'habile prélat ramassait adroitement les paroles du roi, leur donnait un sens raisonnable et lui faisait croire qu'il avait prononcé en sa faveur. Encouragé par ce premier succès, le novice à barbe grise poussait de plus fort en plus fort ses arguments contre son ancien compagnon de périls, qui, le regardant tristement, ne put s'empêcher de lui dire : ce Sire, vous n'étiez pas ainsi « à Coutras. »

Déjà les commissaires avaient déclaré huit fois que Du Plessis avait omis un mol ou négligé de mettre un « et ccetera» au bout d'une phrase, ou lié abusivement deux passages séparés, toutes choses

LE DUEL THÉOLOGÏQIE,. 177

de grande importance pour la sûreté du royaume, et, à chaque décision du tribunal fourré, le roi triomphait comme si on lui eût annoncé la défaite du comte de Fuentes ou du duc de Savoie. Le père Maggio battait des mains, et le marquis de Rosny s'était endormi.

On en était à l'examen d'un passage de Théodoret contre l'impiété des images. L'évêque d'Évreux prétendait qu'une statue d'Apollon était réellement une idole, un être inanimé, ayant des yeux et ne voyant pas, chez qui se trouve Je domicile des sens et non pas les sens, comme avait écrit le docte prélat, mais qu'il n'en était pas ainsi d'un marbre représentant saint Boniface. Du Plessis répondait que Théodoret n'avait pas distingué entre Apollon et Boniface, qu'il avait parlé en général des figures façonnées par les hommes en pierre, en bois, en argile, et devant lesquelles on brûlait de l'encens ou des chandelles. En ce moment, le visage du roi parut s'animer d'une étrange colère. Il avait surpris, dans la tribune où était Henriette d'Entragues, un signe qui ne s'adressait pas à lui. Il se retourna brusquement, et vit le prince de Joinville qui, le croyant tout enfoncé dans Théodoret, faisait des mines à sa maîtresse. «.Ceci est

« insupportable, s> s'écria le roi furieux. « Vous « l'entendez, messieurs, i dit aussitôt l'évêque d'Évreux, et les juges déclarèrent unanimement que Du Plessis avait mal compris l'évêque de Cyr en Syrie.

Il ne restait plus que quatre cent quatre-vingtonze passages à examiner, et l'on avait du temps pour cela. Car le roi avait promis de rester deux mois, de pied ferme et sans désemparer, pour mettre fin à ce grand débat; ce qui aurait tout à fait convenu au roi d'Espagne. La séance fut levée. Le roi sortit avec l'évêque d'Évreux qui le félicitait sur la promptitude de son jugement. Tous les courtisans en passant devant Du Plessis lui adressèrent quelque raillerie. Un seul s'approcha de lui et lui serra la main affectueusement. C'était Charles, duc de Mayenne, le héros de la Ligue. « Monsieur, lui dit-il, vous êtes de « ceux qui ont le plus contribué à la ruine de « mon parti. Mais croyez bien que je n'accepte « pas une pareille revanche. »

Après une victoire, on n'a rien de plus pressé que d'en donner la nouvelle à ceux qu'elle intéresse et qu'on veut associer à sa joie. Henri prit la plume, en souriant au père Maggio. Jadis, en pareille occasion, il écrivait à Rosny, à Crillon,

à Lesdiguières, à Mornay lui-même. Cette fois il adressa les lignes suivantes au protecteur du parti catholique en France, au duc d'Épernon qu'il n'aimait pas.

« Mon ami,

| Le diocèse d'Évreux a gagné celui de « Saumur. La Varenne, qui vous "portera cette « lettre, y était et vous contera comme tf-jf ai ce fait merveilles. Certes,- c'est un des grands « coups pour l'Église de Dieu qui se soit fait il y ce a longtemps. Nous ramènerons ainsi plus de « séparés de l'Église en un an que par une autre « voie en cinquante. Bon soir, mon ami: sachant « le plaisir que vous en aurez, vous êtes le seul « à qui je l'ai mandé.

« Henri. »

Cela fait, on le laissa seul, chargé de compliments et de bénédictions. Pour le coup, il espérait bien être quitte des affaires et ne plus s'occuper que de ce qui alarmait son cœur. Il songeait déjà à la manière dont il devait s'expliquer avec sa maîtresse sur le geste imprudent dont le pauvre Mornay avait porté la peine, lorsqu'on frappa trois coups à la porte du cabinet. Il eut à peine

le temps de dire : « Ouvrez, » et il vit entrer le marquis de Rosny avec une mine plus maussade encore que de coutume.

« Voilà, dit le roi, un vaincu qui vient rendre c( les armes. Car la journée n'a pas été bonne « pour les huguenots. »

<c II est certain, répondit Rosny, que, s'ils « n'avaient jamais mieux combattu, votre Ma~ « jesté pourrait bien encore tenir son conseil à « Nérac ; mais ce n'est pas moi qui m'occupe de <c ces balivernes. Je suis de la religion réformée, « je m'y tiens, et je ne la crois pas d'un cheveu « plus mauvaise, parce qu'un gentilhomme aura « mal compris Scotus ou se sera trompé avec « Crinitus. Son seul tort est de les lire ; car c'est « l'affaire de nos ministres qui ont becs et ongles « pour se défendre, comme il nous appartient à « nous de tirer l'épée contre ceux qui troublent « l'état ou menacent votre couronne. Avec cela « j'honore le pape, parce que vous en avez be- « soin, et je ne fais nulle difficulté de l'appeler « très-saint Père, sans rien rabattre delà croyance « dans laquelle je veux mourir; voilà comme « j'entends mon métier.

(c Mais, sire, puisque me voici sur la voie, et « que tôt ou tard il faudrait bien en venir là,

<c permettez-moi de vous dire que vous avez <c grandement oublié le vôtre. Après vous avoir « connu si longtemps la terreur des rebelles et <( de l'Espagnol, après vous avoir suivi dans les « combats, lorsque, tout poudreux et le pour- « point usé par le harnois, vous conquériez pied « à pied le beau royaume de France, devais-je « m'attendre à vous voir un jour, au sein de la « victoire et de la paix, le jouet d'une coquette, « la dupe de quelques intrigants, et la risée de « l'Europe?»

« Rosny ! s'écria le roi irrité, savez vous bien « qu'il n'est personne au monde qui puisse se « croire à l'abri de ma vengeance après m'avoir « traité ainsi? »

ce Partez donc, sire, et sur-le-champ, reprit « Rosny avec feu, car il est à vos portes celui « qui vous méprise et qui vous brave ; le duc de « Savoie, à parler crûment, se moque de vous : « il pratique vos meilleurs capitaines, il a des « i otelligences avec tous les gens intéressés à vous « retenir dans un repos honteux, il sème des <s complots là où vous cherchez des plaisirs, et

cependant il vous retient le marquisat de Sauces, se vantant partout qu'il a de quoi vous .( occuper chez vous. Ne laissez pas aux discorde*

« civiles le temps de se rallumer, aux ambitions « qui s'agitent le moyen de s'établir ; plus tard te peut-être vous faudrait-il faire la guerre à vos « sujets \ aites-la dès aujourd'hui à vos ennemis. « La guerre est un hôte incommode qu'il est bon a déloger chez ses voisins; vos arsenaux sont « pleins, vos coffres garnis, votre noblesse im - « patiente de se mettre aux champs ; Lesdiguières « n'attend que le signal pour se jeter dans la S.i- <c voie. C'est là, sire, qu'il faut marcher, et d'ail- « leurs c'est le chemin pour aller au devant de « votre fiancée; il vous convient d'inviter la vic- « toire à vos noces. J'ai promis au duc de Sa- « voie, lorsqu'il est venu cet hiver me visiter à « l'arsenal, de lui prendre Montmélian. Venez « m'aider à dégager ma parole. »

Le roi paraissait ému, des larmes roulaient dans ses yeux; le marquis de Rosny lui prit tendrement la main : (c Croyez-en, sire, ajouta-t-il5 « un véritable ami de votre gloire, c'est assez a faire l'amoureux et le théologien ; il est temps « de faire le roi de France. ï

« Dites plutôt le roi de Navarre ! répondit t< Henri en l'embrassant. Oui, mon ami, je le sens ce bien, ce doux repos de la cour, acquis par tant « de fatigues, commençait à m'engourdir. J'ai

« besoin de reprendre l'air des camps et de resc pirer la fumée des batailles ; j'ai peut-être ga- « gné assez d'honneur pour ce qui me reste de <c temps à vivre : mais Dieu me doit un fils, et je «r veux travailler pour lui. Aussi bien me trouvé- « je plus à l'aise le pot en tête et le derrière sur « la selle, qu'au milieu de toutes ces tracasseries ce domestiques où ma raison se perd. Disposez ce donc toutes choses pour notre départ; dès dece main j'irais voir votre artillerie, si cette mau- « dite conférence ne me retenait ici. »

« Que cela ne vous inquiète plus, dit le marquis « en souriant. Monsieur Du Plessis est devenu « sage; il vient de décamper sans dire adieu, et « m'est avis qu'il abandonne tous les passages ce des saints-pères pour garder celui de Saumur.»

ce Laissons-le donc aller, reprit le roi, car je le « connais; et, ce qu'il tient, il le tient pour moi. »

Après cette conversation, Henri courut chez sa maîtresse qui le reçut avec beaucoup de larmes et de colère : elle avait appris la conclusion de son mariage avec la nièce du grand-duc de Florence, et lui reprocha dans les termes les plus durs ce manque de foi qui la livrait au déshonneur, au ressentiment de ses parents, à l'abandon et au désespoir. Elle repoussa ses caresses avec mépris,

lui rappelant son âge, ses infirmités, le peu de soin qu'il avait de sa personne, et disant qu'une couronne de reine n'était pas de trop pour payer le double sacrifice qu'elle avait dû faire de sa vertu et de sa répugnance. Le roi fut obligé de se retirer et se coucha tristement, peu satisfait desajournée; il voyait devant lui un nouveau mariage avec toutes ses chances d'ennuis et de chagrins; il avait donné à sa cour un spectacle ridicule ; le blâme de Rosny pesait sur sa conscience : mais surtout les dédains de mademoiselle d'Entragues lui causaient une vive douleur. 11 s'arrêta sur cette idée qu'un riche présent pourrait la ramener à lui, et il lui en coûta cette fois le marquisat de Verneuil pour apaiser une querelle dont , pendant ce temps, le prince de Joinville avait profité.

[ Le prince de Joinville, qu'on voit ici figurer en posture d'homme à bonnes fortunes, est le même personnage qui plus tard, ayant change de nom, eut pour femme la veuve du connétable de Luynes, la célèbre duchesse de Chevreu.se. Le mariage fait parfois de ces justices-la. j

[ Le i'iutarqùe Français. 2* aérie. j

Il y a des hommes dont la vie est tellement liée aux événements de leur siècle, soit par l'influence qu'ils y ont apportée, soit par la direction qu'ils en ont reçue, que difficilement peut-on l'en séparer pour la réduire aux proportions de la biographie. A ce compte, c'est l'histoire qui devrait se charger de les reproduire tout entiers. Mais l'histoire, même lorsqu'elle veut remplir sa sainte et difficile mission, est dédaigneuse de tout ce qui ne peut pas se traduire en faits et en résultats. De là il suit qu'après s'être servie de personnages tant qu'ils prennent Une part

Page 1