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effective aux actions qu'elle raconte, elle ne saurait les suivre dans leurs efforts impuissants, dans leur résignation passive, dans les divers accidents de leur fortune. Obligée sans cesse de crayonner les nouvelles figures qui apparaissent sur le théâtre changeant du monde, elle achève rarement ses portraits, elle nous livre des renommées incomplètes , elle n'a nul souci des existences désormais reléguées hors du bruit et du mouvement où d'autres les ont remplacées. Ainsi est-il arrivé pour l'homme dont nous venons d'écrire le nom. La postérité l'a traité comme avait déjà fait Henri IV. Associée dans nos souvenirs à toutes les traverses du roi de Navarre, alors qu'il combattait pour la conservation de sa foi et la conquête de son héritage, elle l'oublie quand la lutte est terminée, et ne reconnaît plus au roi victorieux, maître de sa couronne, qu'un seul ami, celui des jours heureux. Nous entreprenons ici de raconter, dans le court espace qui nous est donné, toute cette vie si longue, si occupée, si pleine des événements publics, si remarquable par la singulière constance du caractère à travers tant de mutations, et nous avons la volonté de n'en rien omettre. Philippe deMornay, seigneur du Plessis-Marly ,
PHILIPPE DE MORNAY. i£T
baron de la Forêt-sur-Sèvre, second fi}s de Jaç> ques de ftjornay et de Françoise duBec-Crespin, naqujt le 5 noyernbre 1 549 en la maison de son père, appelée Buhy, sur le chemin de Paris à Rouen, assez près de Magny. Jacques de Mornay, descendant d'une ancienne famille qui se vantait d'une alliance avec le sang royal, ne hantait pas la cour, et, sauf les occasions de guerre, demeurait noblement dans son domaine. Du reste ii était bon catholique, et prêtait peu l'oreille aux doctrines de la réforme, qui, obtenant peu de crédit dans les villes, se réfugiaient alors dans les manoirs des gentilshommes. Cependant elles étaient entrées chez lui à son insu. Sa femme avait pris parti contre la messe, et un précepteur choisi par elle épiait le moment de glisser dans le cœur de son jeune fils les semences de la religion nouvelle, Eii attendant on le destinait à l'Église, sur la promesse d'un oncle pourvu de bons bénéfices, qui mourut toutefois sans les lui avoir résignés. A huit ans, il fut conduit à Paris pour étudier au collège deLisieux. En 1560, sa mère le rappela pour assister aux funérailles de son père, qu'elle avait eu le bonheur de voir mourir sans confession. Son frère aîné s'étair aussi séparé du catholicisme, et tous deux le
pressaient d'en faire autant. Il voulut examiner, lot le Nouveau Testament ce dans une édition non « suspecte , » compara l'un à l'autre quelques livres du temps sur la dispute de « la tranSsub- « stantiation, » et se trouva bientôt, à l'âge de douze ans , assez éclairé pour disposer de sa croyance. Alors toute la famille étant unie dans une même foi, la maison de Buhy fut publiquement ouverte « au prêche évangélique. »
Bien que traversé en ses études par de graves maladies, et par les premiers mouvements de la guerre civile, il fit de rapides progrès dans toutes les parties de la science. Il apprit le grec, l'hébreu, la philosophie, « la mathématique, » sous les meilleurs maîtres, et employa dès lors ce qu'il acquérait d'instruction à soutenir la cause de sa religion dans les disputes. Bientôt le temps arriva (1567) où on la défendit pour la seconde fois par les armes. Il avait un oncle maternel dans l'armée du prince Louis de Condé, où servait déjà son frère. Il voulut aller le joindre; mais une chute de cheval faite au sortir de sa maison arrêta cette ardeur guerrière, et le réduisit à célébrer en vers les exploits dont il ne pouvait prendre sa part. La paix s'étant faite après un an, il se mit à voyager. Il visita la Suisse,
une partie de l'Allemagne et de l'Italie, toujours cherchant le commerce des hommes doctes , partout apprenant quelque chose, souvent inquiété à cause de sa croyance, et ne la reniant nulle part. Il se rendit ensuite en Flandre, en Angleterre, et revint dans son pays après quatre ans d'absence, rapportant à l'amiral de Goligny, comme le meilleur produit de son voyage, des renseignements utiies pour faire la guerre à l'Espagnol dans les Pays-Bas (1572). Alors le roi Charles IX feignait d'écouter ce projet; il était question d'envoyer vers le prince d'Orange le jeune Du Plessis, qui s'était déjà fait connaître par ses lettres et ses écrits politiques au héros de la Hollande. Toute cette espérance des huguenots, tout ce concert avec leurs chefs, aboutit à la Saint-Barthélemi. Du Plessis échappa « aux bourgeois, artisans et ouvriers de Paris, » armés pour le massacre comme pour une chose sainte et populaire, grâce à un huissier qui le fit passer pour son clerc. Il trouva le moyen de se rendre en Angleterre, où la reine Elisabeth lui renouvela ses bonnes grâces. Tous ces voyages, ses relations avec les principaux personnages de la religion en Europe, le signalaient déjà, quoique fort jeune, comme un homme d'expérience
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et d'habileté, capable de négociation éi de conseil, ce dont les partis ont plus besoin encore que de braves et hardis capitaines. Après la levée du éiége de La Rochelle, et la paix qui suivit l'élection du duc d'Anjou au trône de Pologne 1574), il retourna en France, se laissa entraîner, moins par raison que par honneur, dans iine folle entreprise du duc d'Âlençon, et, la voyant manquée, se retira de nouveau à Sedan, chez le duc de Bouillon. Au même lieu se trouvait une jeune femme, veuve depuis cinq ans du seigneur de Feuquières, s'appelant de son nom Charlotte Arbaîeste, qui s'était enfuie de Paris durant le massacre, déguisée en chambrière, montée sur un âne, et en cet équipage avait traversé la France jusqu'aux Ardennes. Elle vivait à Sedan avec grande piété et peu de biens. Du Plessis la rechercha en mariage, et telle était la nature de leur affection mutuelle, qu'il composa pour lui plaire un « Traité de la Vie et de la ce Mort; )) après quoi ils furent fiancés. Les noces n'étaient pas encore célébrées que la guerre se ralluma (1575). Du Plessis se hâta d'y courir; à la première rencontre, il fut blessé et fait prisonnier. Son bonheur ayant permis que personne ne le reconnût, on le relâcha bientôt moyennant
une modique rançon. Il y allait pour lui de la vie si l'on eût découvert son nom; car on traitait plus rigoureusement dès lors, et non sans justice, les hommes de science politique que les simples gens d'armes. Échappé à ce péril, il épousa,, lé 3 janvier 1576, en terre de refuge et en maison d'emprunt, la dame Charlotte Arbaleste.
Tôt après il fut obligé de traverser la France et Paris pour aller rejoindre en Bourgogne le prince Henri de Condé, qui s'était mis en campagne avec le duc d'Alençon. Il y arriva tout à temps pour voir la paix se conclure au profit du frère du roi , qui le fit gentilhomme de sa chambre. Cette paix semblait assurer aux réformés une tolérance assez douce; mais, de ce moment, la querelle des deux religions , jusque là capricieuse et s'animant ou se calmant au gré de la cour, s'organisa d'une manière plus sérieuse. Les partis voulurent se mêler de leurs affaires; à l'union des huguenots , les catholiques opposèrent leur sainte ligue. Le roi avait transigé, les états-généraux proscrivirent. Du Plessis, qui avait refusé d'y paraître comme député , essaya pourtant d'agir sur l'assemblée au moyen d'un discours, écrit en apparence par un gentilhomme catholique, impartial, éclairé, sans autre passion que
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le bien de j état. Ce discours., dit-on, fit remarquer son style particulier : aussi était-il assez différent de celui dont on usait alors , bref, simple* net, « facile et aigu, » comme le jugèrent les contemporains, plein d'images familières et de locutions proverbiales. Tout ce qu'il en retira fut qu'on lui courut sus entre Châteaudun et Blois, où il faillit perdre la vie. Les états-généraux avaient. donné le signal d'une guerre nouvelle. Du Plessis alla se ranger auprès de celui que les huguenots reconnaissaient pour leur chef, un jeune et pauvre roi, sortant de captivité,, dont le mariage avec la sœur du roi de France avait préparé la Saint-Barthélemi , qui avait abjuré sa religion pour sauver sa vie , et à qui l'on reprochait une scandaleuse liberté de mœurs; c'était Henri de Bourbon, roi de Navarre.
Dès lors (1577) Du Plessis devint un de ses conseillers, chargé de lui chercher des amis, de pratiquer des intelligences pour son service, employant tour à tour sa plume à dresser des manifestes, sa personne à porter des propositions, et son épée à combattre. Le roi de Navarre l'envoya en Angleterre solliciter les secours d'Elisabeth. A son départ de La Rochelle , il fut pris
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par la flotte ennemie, qui pilla son navire, en arracha les voiles, les ancres et les câbles, et l'y laissa avec les siens à la merci des flots. Un heureux vent le rejeta dans le port, d'où il se rembarqua, et mit à fin son voyage. Il avait obtenu de la reine d'Angleterre quatre-vingt mille écus à employer en levée de reîtres, lorsqu'un édit royal termina les hostilités. Aussitôt, sans quitter l'Angleterre, il reprit ses livres, et publia un : Traité de l'Église, » duquel on raconte ce curieux succès , qu'un théologien de Sorbonne , à force de le lire pour le réfuter, y perdit sa pro pre conviction, et se fit huguenot.
Faute d'occupation en France, il se rendit aux Pays-Bas, où il servit utilement le prince d'Orange. Là encore il écrivit un livre, bien des fois interrompu par des négociations et des accidents de guerre. 11 y soutenait « la Vérité de la reli- « gion chrétienne contre les athées , païens , « juifs, mahumédistes et autres infidèles. » îl ne s'y trouvait rien qui touchât à la séparation actuelle des deux églises; l'une et l'autre pouvaient s'en servir à combattre les incrédules qui triomphaient de leurs discords. C'était œuvre, non de polémique actuelle , mais de foi antique. Du Plessis se reportait à la naissance du christia-
nisme pour continuer les saints pères, et ne connaissait plus d'adversaires en ce monde que les gentils. L'année suivante, il le traduisit en latin. Le roi de Navarre, à qui cet ouvrage était dédié, ne le lut sans doute pas, même en français; mais il écrivit à l'auteur que son livre avait été (c grandement loué des meilleurs esprits. »
En même temps il le rappelait auprès de lui pour autre emploi , et les gens des Pays-Bas voulaient le garder. Ceux-ci, qui avaient déjà un chef, un libérateur, venaient de se donner un maître. Le duc d'Alençon, maintenant duc d'Anjou, ce jeune étourdi dont on ne savait que faire à la cour de son frère , arrivait avec un cortège de nobles aventuriers pour prendre possession des provinces enlevées à l'Espagne (1582). Du Plessis s'aperçut bientôt que ce n'était pas là un homme à conseiller, et le duc, de son côté, s'ennuya bien vite d'un pareil surveillant. On lui trouva une mission honorable qui ne pouvait s'exécuter, et il retourna enfin auprès du roi de Navarre à Nérac. Là son temps fut encore occupé à écrire, à tracer des plans de conduite et des instructions , à correspondre avec les cours étrangères. Cette petite royauté , veuve d'une partie de son domaine, renfermée dans un pays étroit
et pauvre, tenait cependant à la couronne de France par une espérance de succession encor bien incertaine, et, ce qui était plus, elle représentait un parti. Il convenait donc qu'elle traitât d'égal à égal avec toutes les puissances, qu'elle se mêlât de toutes les affaires , qu'elle enflât sa voix et grandît sa taille pour n'être pas oubliée. Du Plessis contribua surtout à relever cette position, vantant son maître à ses amis de tous les pays , et produisant son nom partout où il se remuait quelque dessein , où l'on faisait union de quelques forces. Il voulut même que la personne du roi prît une dignité conforme à ce rôle. Dans un avis donné au roi de Navarre en 1583, il lui recommandait « de disposer ses actions , et 4© « régler sa conduite pour se rendre prêt aux « grandes occasions qui pouvaient survenir. » Il allait jusqu'à distribuer sa journée; il fixait l'heure de son lever, de ses repas, de ses prières, et lui mesurait le temps de ses récréations. Henri, roi de Navarre, avait alors trente ans, et, tel que nous le connaissons, il est probable qu'il dérangea souvent « l'ordre établi dans sa chambre. » Mais ce n'était pas seulement à Nérac qu'il y avait du scandale à réparer. La reine de Navarre, sœur de Henri III, était alors à Paris; son frère s'avisa
de trouver faute en sa conduite, et de la renvoyer avec affront à son mari. Du Plessis fut. chargé d'aller savoir ce qu'elle avait fait pour encourir pareil traitement ; difficile ambassade , dans laquelle il y avait également à craindre de ne pas obtenir satisfaction ou de l'avoir trop complète. Par bonheur le roi Henri III fut discret, et Du Plessis put sans crainte le presser de parler. Il s'en retourna donc, emportant une réponse obscure, et le roi de Navarre, menacé par les armes de son beau-frère, fut obligé de recevoir sa femme telle quelle.
Cependant tout marchait à la guerre ; de toute part on négociait, on conspirait, on dénonçait des complots. Le roi de Navarre, grâce à l'importance qu'il avait prise, était recherché de l'Espagnol, et se servait de ces avances pour exciter son beau-frère contre l'Espagne. Il avait découvert quelque fil des projets du duc de Guise. Du Plessis alla en porter la révélation et la preuve. Ce fut là une mission d'où pouvait dépendre le sort de la France. Il s'agissait d'unir les deux rois dans le même intérêt, et cela quand les choses étaient encore entières, quand toute la puissance du royaume était en une seule main. Rallier les grands, chasser les Lorrains, et porter
la guerre chez l'Espagnol, voilà ce que Du Plessis avait à proposer. Il s'y prit en homme habile et prudent, soigneux de rassurer, par des écrits adroitement répandus, les réformés prêts, et non sans cause , à s'effrayer de tout. Pendant qu'on délibérait et qu'on gagnait du temps, le frère du roi mourut (1584), et sa mort précipita les événements en rapprochant du trône le roi de Navarre. Le duc d'Anjou était encore dans son lit , que Du Plessis préparait déjà son maître à sa prochaine destinée. « Les yeux d'un chacun sont « arrêtés sur vous , lui écrivait-il ; faites qu'ii « n'y ait rien à reprendre en votre vie, mais sur- « tout que vous embrassiez à bon escient la « crainte de Dieu. Qu'on voie en votre maison « quelque splendeur, en votre conseil de la di- : gnité, en votre personne de la gravité. Ces k amours si découverts, et auxquels vous don- « nez tant de temps, ne semblent plus de saison ; « il est temps que vous fassiez l'amour à toute « la chrétienté, et particulièrement à la France.» Il n'est besoin de raconter par le menu toutes les affaires et commissions dont Du Plessis fut chargé, tout ce qu'il faisait de lui-même pour l'intérêt commun, ayant sans cesse à écrire, à voyager , à discourir, et trouvant encore dn
temps pour commenter les Psaumes; conseiller d'un roi, député d'un parti, confesseur d'une religion. Le temps vint où cette activité se concentra sur un seul objet. La Ligue venait d'être proclamée (1585). La maison de Guise, unie à l'Espagnol, et entraînant avec elle, au nom de la religion, les passions populaires, menaçait le trône d'un roi jeune encore, pour qu'il n'échût pas après sa mort à son successeur hérétique. Maintenant Henri de Bourbon était en cause, et ne devait pas laisser toute la défense de son droit aux mains faibles et suspectes qui le gardaient. Pendant que, comme surintendant de sa maison, Du Plessis faisait amas d'argent et préparatifs d'armes, il écrivait sous le nom de son maître au roi de France, à la reine d'Angleterre, aux seigneurs anglais, aux princes protestants, pour leur recommander ses intérêts. Il s'adressait aussi au public, juge partial du débat; puis enfin, voyant faiblir Henri III, il rédigeait pour la France, toujours sensible aux choses d'honneur, un démenti solennel des calomnies publiées contre le roi de Navarre par ceux de la Ligue, « pour le soutien duquel Henri de Bourbon of- « frait de se battre avec le duc de Guise, un à un, « deux à deux, dix à dix, vingt à vingt, plus ou
« moins, » et celui qui minutait le défi devait être des combattants.
Au lieu de s'armer contre la Ligue, Henri III aima mieux se livrer à elle. Les édits de paix furent révoqués , le nom du roi autorisa les armes du duc de Guise,, et le roi de Navarre se vit exposé à toutes les forces de la France. La plume de Du Plessis servit aux manifestes et aux instructions ; puis , lorsqu'on se mit aux champs , l'homme du cabinet endossa la cuirasse, et alla rejoindre le roi de Navarre à La Rochelle (1587). C'est à cette époque que commence véritablement pour nous la gloire populaire de ce vaillant et bon prince, au pourpoint usé, au panache poudreux, faisant métier de soldat pour conquérir son titre de roi, et à côté de lui, jusqu'au jour du succès, se trouvera toujours le seigneur Du Plessis , ayant seulement quatre ans de plus que son maître; mais si austère dans ses mœurs, si grave dans ses conseils , si sérieux dans sa vie, qu'il semble dans cette jeune cour porter déjà une figure de vieillard. Henri disait alors « qu'il « ne pouvait se passer de lui plus que de sa che- « mise. » C'était par lui qu'il s'adressait aux étrangers , par lui qu'il parlait au peuple ; il prenait volontiers ses avis pour la guerre, et son
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honneur s'en trouvait bien. Le seul inconvénient de cette compagnie était de s'entendre reprocher sévèrement des fautes où il mettait sa joie. Un jour entre autres, comme le roi de Navarre marchait à la rencontre du duc de Joyeuse, Du Plessis lui rappela que, le sort des armes étant incertain, il était bon de régler les comptes de sa conscience, Son dernier tort se trouva être la naissance d'un enfant que lui avait donné à La Rochelle la fille d'un homme de robe longue, et Du Plessis obtint de Henri qu'il en demanderait pardon publiquement au prêche. Cela fait, il livra bataille à Coutras. Du Plessis, qui avait combattu auprès de lui , qui lui avait apporté une cornette de l'ennemi, encore tout couvert de sueur et de poussière, rédigea,, sans délacer son armure, le récit^ de la journée. Le soir, les chefs des deux armées étaient dans son logis : en bas, le duc de Joyeuse étendu mort sur un lit ; au-dessus, le roi de Navarre soupant gaiement avec les cornpagnons de sa victoire.
Tandis que le roi de Navarre tenait la campagne, les bourgeois de Paris chassaient le roi de France, qui n'était plus assez catholique pour eux (1588). C'était le cas pour Henri III de donner la main à son beau-frère victorieux. ïi fit un
édit, convoqua les états, pria le roi de Navarre de se convertir, enfin se mit en tel embarras, qu'il ne pouvait en sortir que par un crime. Du château de Blois partit la nouvelle que le duc et le cardinal de Guise étaient morts. Le roi de Navarre, bien tenté d'en être joyeux, l'annonça aussitôt à Du Plessis, qui lui répondit : « Les « jugements de Dieu sont grands, et la grâce ce qu'il vous fait non petite, d'être vengé de vos « ennemis sans en souiller vos mains. L'Église « reconnaîtra cette œuvre de Dieu publiquement, « mais avec la modération requise, plutôt pour « s'humilier que pour se réjouir; » et il lui conseilla de ne rien changer à sa conduite, de s'armer plus que jamais, pour que Henri III ne pût pas se faire absoudre à ses dépens. En effet, c'était l'épée au poing qu'il fallait aller chercher un allié, une succession. Henri de Bourbon voulait assiéger je ne sais quelle bicoque : « Cela est <( bon, lui dit Du Plessis, si vous avez quelque « autre envie que d'être roi de France; » et il le poussa dans l'intérieur du royaume, à la rencontre de son beau-frère. Certain soir, le roi Henri III, étante Tours, vit tomber dans son logis, au milieu de ses catholiques, un huguenot obstiné, émissaire du roi de Navarre, qui avait
traversé son armée sans passeport et sans héraut , « mais sous un habit dissimulé. » Cet homme était Du Plessis, qu'il fallut cacher bien vite au légat du pape, et qui ne repartit qu'après avoir conclu la trêve entre les deux Henri (1589). Le roi de Navarre obtint pour sa sûreté un passage sur la Loire, et ce lieu fut Saumur, dont Du Plessis fut nommé gouverneur pour les deux rois ; dépôt important confié, dès le commencement d'une alliance, à l'honneur le plus pur, à la plus ferme loyauté que l'on connût. Peu de jours après, les deux beaux-frères se tenaient embrassés dans la ville de Tours, et Du Plessis écrivait à son maître, qui s'était risqué à cette entrevue contre l'avis de quelques-uns des siens : a Vous « avez fait ce que vous deviez faire, et ce que k nul ne devait vous conseiller. j>
Contre cette union, la Ligue avait encore des armées, des villes, de l'argent, la faveur du peuple; elle se servit d'un poignard. Henri III mort, c'était un roi de France que Du Plessis avait à servir, mais un roi bien empêché, ayant à combattre la moitié de ses sujets, voyant l'autre pleine de divisions et de défiances, ayant deux religions ennemies dans son camp, tenant sa cour sous la tente, sans palais et sans trésor. Et pour-
tant il avait un compétiteur; la Ligue lui opposait un nom de roi, dont la personne pacifique et chargée d'années était retenue à Chinon sous la garde d'un officier de Henri III. Il fallait avoir en sa possession cette ombre de rival, etDuPlessis eut commission de l'acheter, ce qu'il fit au meilleur marché possible et en grande hâte ; car déjà les enchères arrivaient. Le cardinal de Bourbon fut remis entre ses mains, ce qui lui valut un complot de trois cordeliers contre sa vie.
Mais déjà commençait une position pleine d'embarras entre le maître et le serviteur. Le roi de France avait besoin des catholiques, et bien droite était la ligne qu'il fallait suivre pour ne pas mécontenter ses anciens amis en cherchant à s'en faire de nouveaux. Du Plessis était celui des huguenots qui s'en éloignait le moins. Toutefois, en se prêtant aux nécessités de la politique, il entendait toujours que ce fût sauf les intérêts de sa religion. Dès les premiers jours, Henri IV avait parlé de sa conversion comme d'une chose possible, et il était obligé, en s'adressant à Du Plessis, de s'en justifier, de protester le contraire, de lui demander qu'il se portât caution pour lui envers son parti, chose que les rois les meilleurs ne font jamais volontiers et sans ressentiment.
Cependant il ne paraissait plus de mésintelligence dès qu'il y avait à tirer l'épée. Quand Henri IV écrivait à Du Plessis : « Montez à cheval et « a menez -moi votre compagnie, car j'espère que a nous allons combattre l'ennemi ; » Du Plessis ne se laissait pas attendre, et il eut sa belle part de la victoire d'Ivry (1590). Le roi, l'ayant auprès de lui, le fit conseiller d'état, et le mena au siège de Paris. Là il ne paraît pas que Du Plessis ait approuvé beaucoup cette générosité fort vantée du roi, qui faisait passer des vivres aux Parisiens affamés. Du Plessis y allait de franc jeu, et puisqu'on perdait du temps, des hommes et de l'argent à bloquer une ville, il pensait qu'on devait vouloir le succès par les moyens. Le siège étant levé, il retourna quelque temps à Saumur, après avoir pressé le roi d'abolir les derniers éclits rendus contre les réformés. Henri IV le lui promit, mais il n'osa s'y décider ; et Du Plessis, en lui rappelant de loin sa promesse, lui disait hardiment qu'il fallait s ou faire compte a de sa religion s'il en avait, ou en changer s'il « n'y tenait pas (1591). »
Cependant il avait à fortifier sa ville, à traiter avecVilleroy, chargé des propositions du duc de Mayenne, à faire des fonds pour l'armée levée en
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Allemagne, à défendre cet argent contre le roi lui-même, qui voulait en détourner une partie, à continuer ses méditations sur les Psaumes , « bien fâché de ne pouvoir se donner tout entier « à un plus grand ouvrage , » à étouffer les germes d'un nouveau parti qui se formait auprès du roi. Il pourvut à tous ces soins, et, quand les étrangers parurent, il se trouva en état de les payer. Bientôt après, quittant le siège de Rouen où il avait rejoint le roi , il lui fallut aller en Angleterre pour apaiser la reine Elisabeth, fort en courroux contre Henri IV, et lui demander de nouveaux secours. C'était là une mission délicate : la reine avait en vain rappelé le comte d'Essex.venu en France, malgré ses ordres, avec une petite armée, pour combattre à côté du roi. Elle trouvait qu'il y avait là trop de péril pour un homme aimé; ses alarmes de femme se joignaient à son ressentiment de reine, offensée par une désobéissance. Elle reprochait à Henri IV d'être toujours dans les tranchées, d'exposer sa propre vie et celle de ses amis, de vouloir se perdre, et elle protestait qu'elle se contenterait dorénavant de prier pour lui. Du Plessis tint ferme contre cette colère; il opposa des raisons à des emportements, et ne put d'abord obtenir
l'aide qu'il venait chercher. Mais le comte d'Essex ayant obéi, la reine envoya deux mille hommes en France, et déclara qu'elle le faisait ce en i considération de ce que monsi eur Du Piessis « lui avait dit et remontré. »
Revenu de son ambassade, ce fut la paix qu'on lui donna à traiter, savoir, la réconciliation du royaume et les contrats particuliers.il devait pour cela s'aboucher encore avecVilleroy, véritable type de ce qu'on appelle les hommes politiques dans les temps de parti, serviteurs de tout pouvoir, liens de toute transaction , déserteurs de toute cause qui faiblit, proclamateurs de tout changement. Mais la première condition de la paix étant dès lors la conversion du roi, Du Piessis ne pouvait, quelque probité qu'il y portât, y procéder sans soupçon et sans entrave. La négociation tira en longueur et se rompit. En même temps, il avait à mener de front une correspondance avec la femme du roi pour qu'elle consentit à se démarier, et avec la sœur du roi pour qu'elle ne se mariât pas contre son gré. Cependant les embarras croissaient • le pape ne voulait rien entendre; les catholiques pressaient le roi d'en finir; le traité préparé par Du Piessis promettait seulement que le roi « se ferait instruire
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(c par moyens convenables à sa dignités » et Du Plessis entendait par là qu'il serait fait une solennelle conférence des deux religions, en laquelle paraîtraient les plus savants défenseurs de sa croyance. Les nouveaux amis du roi voulaient un enseignement pour la forme, sans contradiction, et une conversion d'avance résolue. Du Plessis vit bien de quel côté penchait le roi quand ce prince vint rejoindre sa sœur Catherine à Saumur (1593). Il s'aperçut qu'on esquivait ses conseils, qu'on le payait de paroles et de colères feintes. On lui rapporta que, parmi les seigneurs catholiques, il avait été question « de « le faire assommer; » cela ne l'empêcha pas de s'offrir lui-même pour la dispute, si elle avait lieu publiquement et avec toute liberté, « pro- « mettant d'y porter un front d'airain, » Mais le roi se trouvait assez fort pour la résistance qu'il voulait faire. Du Plessis resta dans Saumur, et Henri IV entendit la messe. Huit jours après son abjuration, le roi adressait la lettre suivante à son fidèle serviteur : « Je vous ai déjà maintefois « écrit que vous me veniez trouver, et vous (( n'en avez rien fait. Je ne vous le veux plus « écrire que cette fois pour voir si je serai obéï. « Vous entendrez de mes nouvelles par le por-
« teur^ que vous croirez comme moi-même. Ve- « nez. venez, venez. — De Saint-Denis. »
Du Piessis se fit attendre deux mois. Ii voulut d'abord prendre le rôle qui lui convenait désormais, non plus celui de conseiller ayant influence dans les actions, mais celui d'un homme qui parle pour son parti, qui réclame la foi promise et le redressement des torts. Les plaintes des réformés, rédigées de sa main, forment la remontrance la plus hardie qu'un sujet ait jamais adressée à son roi. Cela fait, il parut à la cour, où sa présence fut comme un remords ; iî y fit recevoir les députés de sa religion, obtint l'assurance positive d'un meilleur traitement, donna ses avis dans le conseil, et se retira. Après la prise de Paris, qu'il aurait voulu voir s'opérer par force et non par trafic (1594), on le revit auprès du roi, mais cette fois encore avec les députés de sa religion, et comme organe de leurs demandes ; il n'y resta que peu de temps, et alla traiter avec le duc de Mercœur pour la soumission de la Bretagne : car il fallait ainsi racheter chaque province de chaque chef; Paris alors ne faisait que pour son compte. Là il apprit l'attentat de Chàtel, et en profita pour supplier de nouveau le roi dérégler sa vie, de se marier. Il l'en
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pressa plus vivement dans un voyage qu'il fit à Paris (1595); mais cela se disait trop près du logis de Gabrielle. Le traité de Bretagne ne finissant point, Du Plessis, qui jouissait dans son voisinage de quelque trêve, crut que ce lui serait un reproche s'il n'employait pas son loisir à chose utile pour la foi. Il écrivit donc un nouveau livre de théologie, encore un gros volume. Celte fois il prenait la religion catholique au cœur; il s'attaquait à la messe, recherchant dans les Pères de l'Église et l'histoire des premiers temps ce qu'avait été et ce qu'était devenue « l'Institution de l'Eucharistie. »
Cependant le roi avait reçu l'absolution du pape (1595), et les huguenots craignaient fort qu'on ne la leur fit payer. Du Plessis se servit habilement de leurs alarmes pour forcer le roi à s'occuper d'eux, et les réduire eux-mêmes à la modération. Des commissaires furent nommés pour s'entendre avec les députés d'une assemblée de réformés convoquée à Loudun, et ce n'était pas sur un ton très-haut que Henri IV réclamait l'intervention de Du Plessis dans cette négociation. « Si vous connaissiez l'état de mes affaires, » lui écrivait-il en 1597, « vous verriez que je ne « puis accorder davantage. Si on ne s'en veut
« contenter, je serai contraint de faire la paix « avec les Espagnols. Je serais très-aise de vous « avoir près de moi ; en voyant ma condition , « vous la trouveriez pire que du roi de Navarre; « car je ne suis assisté de personne. » Sur ces en trefaites, un événement cruel vint atteindre Du Plessis en son honneur. Il était à Angers avec les généraux du roi, toujours travaillant au traité de Bretagne. Un jeune gentilhomme, qui croyait avoir à se plaindre de lui pour quelque fait de sa charge, l'aborda en pleine rue, et, mal satisfait de sa réponse, le frappa traîtreusement d'un coup de bâton sur la tête; puis il s'enfuit, le laissant aux prises avec ses compagnons. Le roi lui écrivit aussitôt : « Si je n'étais que votre ami, « vous n'en avez nul de qui l'épée fût plus prête « à dégainer que la mienne, ni qui vous portât (t sa vie plus gaiement que moi; mais comme roi « je vous ferai justice et à moi aussi. » Cette affaire se termina longtemps après par une vaine satisfaction ; mais Du Plessis y reçut amples témoignages d'estime et de respect, chacun s'empressant de lui offrir service, encore bien que son adversaire fût jugé s'être placé hors de la loi des combats singuliers. Ce chagrin , du reste , ne troubla en rien les affaires dont il était chargé;
il continua de donner ses soins aux intérêts du roi et à ceux de sa religion, et il en reçut 3e prix lorsqu'il vit le roi passer par sa ville pour se rendre en Bretagne, portant avec lui cet édit qui garde dans l'histoire la date de Nantes, dernière, conquête de Henri ÏV dans son royaume (1598). Alors Du Plessis aurait pu croire que pour lui aussi le temps du repos était arrivé, s'il n'avait été qu'homme d'état et capitaine; mais il était théologien, auteur, et il avait un livre à publier, ce qui est rarement un bonheur. Son ouvrage sur l'Eucharistie parut imprimé. Aussitôt la dispute, qui survivait à la guerre, s'empara de cette proie; il pleuvait des réponses, des démentis ou sérieux ou grotesques; « toute la catholicité était émue. » Il ne s'en rendit pas moins à Paris, où les chaires tonnaient à l'envi contre son livre, où l'on voulait ameuter le peuple sur sa personne , ce sans « qu'il crût devoir marcher plus vite d'un pas. » îl affecta même de suivre plus assidûment la cour, pendant qu'en quelques provinces les juges condamnaient son ouvrage au feu. Mais comme il se disait, en maintes réunions de belles et nobles dames, que cet ouvrage contenait grand nombre de citations latines et grecques , ou fausses de tout point, ou altérées à dessein, il
crut sa foi de gentilhomme compromise, et s'engagea par écrit à soutenir contre tout venant, pourvu qu'il fût de sa condition, l'exactitude de chaque ligne qu'il avait transcrite. Un débat public s'engagea ainsi , où on lui donna pour contradicteur ce qu'il y avait alors de plus éloquent, de plus agréablement érudit dans le clergé français, l'évêque d'Évreux, Davy du Perron. Le jour fut pris pour cette épreuve au 4 mai 1600, le lieu à Fontainebleau, et pour juge le roi, qui n'y connaissait rien. Là, en présence de toute la cour, Du Plessis, qui balbutiait? qui lisait mal à cause de sa vue basse, fut rudement mené par son antagoniste, le roi aidant contre lui, lequel se vanta au duc d'Épernon « d'y avoir « fait merveille : » aussi, sans attendre la seconde journée, il retourna bien vite en son gouvernement. Le marquis de Rosny, depuis duc de Sully, qui savait aussi faire des bons mots, dit alors à son maître : v Du Plessis n'a pas été « mal avisé ; il vient d'abandonner tous les pastt sages des Saints Pères, pour garder celui de « Saumur, »
Là il demeura plus de cinq ans sans voir le roi, s'occupant à traduire en latin son livre de l'Eucharistie, à prévenir ou assoupir les diffé-
rends entre ceux de sa religion, à diriger leur conduite, à les réunir sur les points contestés de la foi commune, ce qui le fit appeler « le /pape des huguenots. » Cette autorité spirituelle lui attira des dangers. Dès la seconde année de sa retraite, il courut risque d'être assassiné par quelques-uns de ces misérables qu'on trouve au fond de toutes les sociétés, et qui exploitaient alors la facile hospitalité des couvents. Il eut occasion de se présenter au roi en 1605, lorsqu'il passait par Chàtelleraut pour se rendre en Limousin, et en reçut l'invitation pressante de venir faire quelque séjour auprès de lui. Peu après, il eut la nouvelle que son seul fils, âgé de vingt-six ans, dont la jeunesse lui avait coûté tant de soins et donné tant d'espérance, qu'il ce avait élevé demi-écolier et demi- « gendarme, selon le temps, » étant allé chercher la guerre en Hollande, venait de succomber devant Gueldres d'un coup de fauconneau. Sa douleur fut profonde, bien qu'il ait pu l'exprimer en vers, et elle fut presque aussitôt renouvelée (1606) par la perte de sa femme, non moins ardente que lui dans sa croyance. Vers ce tempsil fut appelé à la cour pour y régler des compter relatifs aux domaines de Navarre. On l'y traita
avec toute sorte d'égards; mais il s'aperçut bien qa'il n'était plus nécessaire. Tout ce que le roi trouva de plus tendre à lui dire, c'est « qu'il ce regrettait de ne plus pouvoir se servir de lui (c pour la cause qu'il savait bien. » Cette cause, c'était qu'il avait publié des livres contre le pouvoir du pape, et, bien loin de s'amender, à peine fut-il de retour à Saumur qu'il se mit à en composer un nouveau tout expressément contre la papauté. Il n'avait encore fait que le dicter, en français d'abord, puis en latin, à ses secrétaires, lorsqu'une lettre du 14 mai 1610, signée Louis, vint lui apprendre la mort de Henri IV. Du Plessis put dire avec vérité qu'il avait toujours redouté pareil attentat^ et, comme il était de son temps, il en accusa aussitôt les jésuites.
Du Plessis fut des premiers à protester de sa fidélité envers le roi Louis XIII et la régente sa mère. Il maintint dans le devoir son gouvernement, et y confirma son parti. L'établissement de la régence ne trouvait partout que dispositions bienveillantes et oubli des anciennes discordes. « Ce sont, disait Du Plessis, Ésati et ce Jacob aux funérailles d'Isaac; ils s'embrassent « et pleurent ensemble : mais quand ils en vien-
PHILIPPE DE MORNAT. 215
« dront aux partages, ils se prendront au poil « pour un double. » Il eût bientôt à faire l'expérience de sa prédiction. Les réformés avaient obtenu permission de s'assembler par députés à Saumur. Du Plessis y fut élu président, et il y avait lieu d'espérer quelque avantage pour sa religion de cette convocation faite au commencement d'une minorité, alors qu'on était facile envers tout ce qui se faisait craindre. Au lieu de l'accord de tous pour le bien commun, on vit des ambitions particulières semer le trouble à leur profit. Du Plessis, qui leur avait été un obstacle, fut rendu suspect à la cour, qu'il n'avait pas voulu rançonner comme les autres. Ce fut alors qu'emporté par cette conscience un peu querelleuse qui lui faisait mépriser son avancement ou son repos, il fit imprimer son dernier livre, lequel avait ce titre effrayant : « le Mystère « d'iniquité, ou l'Histoire de la papauté. » On y voyait, en tête de mille quatre cents pages d'impression , une vignette représentant une tour élevée jusqu'au ciel, et bâtie sur des pilotis auxquels un gentilhomme mettait le feu. La Sorbonne déclara ce livre abominable; des pamphlets injurieux furent publiés partout contre l'auteur. Un de ses adversaires eut la malice
heureuse de montrer cinq fois écrit dans le nom
de Du Pîessis celui de la bête mystérieuse de
l'Apocalypse, que celui-ci avait découvert une
fois seulement dans le nom du pape Paul V;
ce qui , de part et d'autre , avançait fort la
question.
Toutefois Du Plessis n'était violent que dans ses livres. Son rôle politique, il faut en convenir, valait mieux que ses ouvrages ; il consistait alors à retenir ceux de son parti qui voulaient pousser les choses jusqu'à la guerre civile. Du Plessis s'en tenait à i'édit de Nantes, pourvu qu'il fût exécuté fidèlement, et il poursuivait cette exécution par moyens doux et pacifiques, non par soulèvements et menaces. S'il y avait dans cette préférence quelque effet d'un âge plus calme et d'un sang refroidi, il s'y trouvait aussi une sage appréciation de ce que peut un parti dont toute l'ardeur s'est usée, qui a fait tous ses efforts et tous ses sacrifices. Dès les premières brouilleries, les mécontents avaient voulu mettre les réformés dans leurs intérêts. Du Plessis arrêta quelque temps les plus emportés, mais enfin ils lui échappèrent. En 1615 le prince de Condé aye nt pris les armes, l'assemblée de la religion, qui était' alors convoquée, déclara se joindre à sa
révolte; Leduc deRohan, trop jeune pour avoir vu le bon temps des huguenots, et le croyant re venu, entra en campagne. Du Plessis se renferma dans sa ville , et sommé par le duc de la Tré~ mouille, son pupille, de suivre les résolutions prises par le corps du parti, il s'en excusa noblement : il prévoyait que toute la sollicitude du prince de Condé pour le bien du royaume s'éteindrait dans un traité où il trouverait ses avantages, et que les réformés porteraient tout le faix du ressentiment. Ce qu'il avait prévu arriva. Au moment où on le pressait de proclamer la guerre en sa province , la paix était déjà conclue , le prince satisfait, les seigneurs indemnisés des frais de leur rébellion; les réformés restaient seuls sous le poids d'une faute impuissante et pardonnée.
De nouveaux troubles advenus dans la cour donnèrent aux zélés du parti hardiesse de s'agiter encore, et Du Plessis eut à reprendre cet emploi difficile de modérateur auquel il s'était résigné. Les réformés, malgré tout ce qu'il faisait pour pallier leurs torts, étaient en pleine désobéissance lorsqu'arriva la mort du maréchal d'Ancre (1617). Ce fut un prétexte de joie et de bienveillance générale. Du Plessis, comme tout le monde, félicita le roi de ce sanglant coup
d'état. Une assemblée qui s'était formée à La Rochelle contre la volonté du roi se dissipa aussitôt; ce ne fut partout qu'un échange de congratulations et de douces promesses; aussi appelait-on cette révolution de la faveur « un avènement. » Pour que le peuple en eût sa part, on voulut lui donner le plaisir de voir des gens appelés de di vers côtés délibérant sur ses affaires. On convoqua une assemblée des notables à Rouen. Du Plessis y fut mandé, et s'y rendit malgré la mauvaise saison, son grand âge, la faiblesse de sa vue et de sa voix. Là on parla durant dix-huit jours sur toutes les parties de l'état sans se quereller, parce qu'il n'y avait pas de résolution à prendre; on se sépara bien poliment et en bonne intelligence : le cardinal du Perron notamment fil de grandes civilités à son ancien antagoniste , « qu'il ne fallait pas, disait- il, laisser retourner « à Saumur, mais bien le contraindre à siéger te dans le conseil. »
Deux ans après , tout était plus que jamais brouillé. Une assemblée de réformés, convoquée cette fois par ordre du roi, montrait un esprit d'insubordination que Du Plessis tâchait en vain de calmer, te C'est tenter Dieu, disait- il, et abuser k des délivrances qu'il nous a données ; il n'y
< a pas tous les jours un maréchal d'Ancre à (c tuer pour nous tirer d'affaire. La faveur se fera « valoir, et les mécontentements s'apaiseront en « s'employant contre nous. » Aux ministres du roi, il parlait d'un autre style, leur montrant une guerre sans fin dont ils auraient à répondre. Il ne réussit qu'à retarder l'explosion des défiances, des rancunes et des ambitions qui fermentaient depuis longtemps. Quand la paix fut rétablie partout, les princes unis, les différends de la cour éteints, le crédit du nouveau favori puissant et reconnu,, les réformés voulurent avoir l'honneur d'une guerre à eux, où nul autre intérêt ne serait confondu ; en conséquence , leur assemblée se forma de nouveau sans permission (1620). Du Plessis se donna mille peines pour la rendre innocente , tandis qu'elle faisait tout pour paraître coupable « Le roi, écrivait-il, « doit être plus raisonnable que nous : » et l'assemblée redoublait d'audace jusqu'à désavouer ceux qui parlaient pour elle un langage de soumission et de prière. Enfin, le roi conduisit une armée contre les provinces où la rébellion s'agitait en paroles, et Fépée fut tirée encore une fois pour la religion. L'assemblée accepta fièremen! cette déclaration de guerre; n'ayant encore ni
soldats, ni chefs , ni argent , elle se mit à écrire une constitution complète du parti en forme de république, sur le modèle de celle des Provinces-Unies, ce qu'il y avait alors de plus nouveau.
Alors Du Plessis se trouva au bout du rôle que jouent dans les discordes civiles les hommes de conciliation. Il tomba en la disgrâce de l'assemblée, et son gendre même y courut risque de mauvais traitement. En même temps, le roi s'était approché de Saumur. Ce gouvernement, confié trente-deux ans auparavant à son honneur par deux rois, maintenu par lui dans une constante obéissance à travers tant de mouvements, ce gouvernement étroit et borné, mais qui ne relevait de personne dans le royaume, sur lequel les princes et les grands n'avaient jamais eu prise, où florissaient, sans trouble et sans jalousie, une église et une académie de réformés au milieu d'une majorité d'habitants catholiques, Saumur, cette ville de Du Plessis-Mornay, avait fixé à la fois l'attention de l'assemblée rebelle et celle du roi armé pour punir. L'assemblée, en distribuant des provinces qui ne lui obéissaient pas à des chefs qui lui manquaient, avait placé Saumur sous les ordres d'un de ses lieutenants,
et lui destinait une garnison. Quant au roi, il y venait tout droit comme chez lui, annonçant qu'il n'y voulait rien changer. Pour commencer, on marqua son logis au château contre l'usage, les clefs furent demandées par ses officiers, la garnison exclue, tous les postes occupés, le gouverneur lui-même logé en ville; puis on lui proposa de se démettre moyennant cent mille écus et un état de maréchal de France, Ne pouvant lui acheter cette place, et ne voulant pas la lui laisser, le roi résolut de l'emprunter pour trois mois, engageant sa parole à la restituer entre ses mains après ce délai. Le contrat en fut passé, et DuPlessis se retira dans sa maison de la Forêt-sur-Sèvre avec sa garnison de soixante hommes (1621).
Ainsi fut-il dépossédé, non par autorité, mais par surprise et par leurre, de son gouvernement. Les trois mois s'écoulèrent, puis beaucoup d'autres, sans que le roi, pressé par maintes requêtes d'avoir souvenance de sa parole, se souciât de la tenir. Le prétexte était que la guerre durait toujours, et Du Plessis, du fond de sa retraite, travaillait de tout son cœur à la faire cesser. Mais il prétendait que ce n'était pas là le terme auquel on l'avait remis, la condition qu'il avait
acceptée; il disait même avec grande raison que ce manque de foi envers un serviteur fidèle n'était pas fait pour désarmer des ennemis. Le duc de Lesdiguières, témoin et garant de la promesse royale, était celui surtout dont il réclamait le secours pour rentrer dans son bien. Une de ses instances les plus vives fut portée en Dau.phiné à ce vieux soldat de l'église réformée, son compagnon d'âge, de fortune, de croyance ; et elle Le trouva catholique. On remit cette affaire à la conclusion de la paix qui paraissait prochaine, et, la paix faite, on lui dit que la question était décidée par un article obscur du traité. On lui offrit donc de le récompenser de sa charge, suivant l'usage et la règle du temps. 11 refusa d'abord d'entrer en pareil marché; mais enfin il fallut bien recevoir ce qu'on lui proposait pour ne pas tout perdre. L'indemnité payée par le roi fut employée à solder les dettes qu'il avait contractées pour son service; il retira du château ses meubles à moitié détruits, ses livres et ses manuscrits endommagés; il ne laissait plus à Saumur que deux tombeaux. Alors il songea tout à fait à sa fin. Il renouvela le testament qu'il avait fait en commun avec sa femme dix -sept ans auparavant; il y fit les changements convenables
à sa nouvelle condition ; il ordonna que le corps de sa femme et celui de son fils fussent tirés de Saumur pour être transportés à la Forêt-sur- Sèvre, ce et là attendre, avec le sien, le jour de (f la bienheureuse résurrection. » Cet acte, était du 24 octobre 1623, Le 30, il écrivit à la mère du duc de Rohan, lui donnant son avis sur tout ce qui était alors nouvelles de l'Europe; le 9 novembre, on lui annonça l'approche de la mort, et le 11 au matin il expira, à l'âge de soixantequatorze ans et six jours, sans agonie, sans délire, après avoir, pendant quarante-huit heures, fourni aux pasteurs de sa religion, plutôt que reçu d'eux, les paroles qui servent de consolation aux mourants. À la cour du fils de Henri IV, on fit pour lui cette épitaphe, qui fut trouvée fort ingénieuse :
Ici gît de Mornay, l'hérétique de France, Heureux s'il fût mort-né, ou mort dès son enfance.