HISTORIETTES DE TALLEMANT DES REAUX
courant, dont la malignité peut s'entretenir à ses risques et périls, il lui faille encore du scandale vieux de deux siècles, de la diffamation posthume, de la gravelure rétrospective? Sommesnous donc assez dépourvus de choses à raconter en ce genre, pour que nous ayons besoin de nous en prendre à des noms tout à fait oubliés, ou qui n'ont plus d'autre valeur, d'autre intérêt, que leur importance historique. On comprend, oh aime Brantôme et Bussy.Lorsqu'en des mémoires recommandés par l'autorité de quelque personnage spirituel et vrai , il se trouve encore sur le chemin une aventure galante qui tient par le moindre fil aux événements contemporains; l'historien l'accepte et l'annota volontiers, parce qu'il ne faut rien négliger de ce qui appartient aux hommes, parce que, dans ces faiblesses ou ces passions, il y a souvent le secret des plus grandes choses, parce qu'aux affaires de ce monde la politique fait beaucoup moins qu'elle ne croit, et l'amour beaucoup plus qu'il n'y pense, Mais est-ce à dire qu'il faudra recevoir du premier venu tous les méchants propos qu'il aura recueillis, en bon ou mauvais lieu, dans le cours d'une vie obscure, et qu'il lui aura plu d'enregistrer, sans se donner la peine de dégui-
sèr au moins la crudité des faits par la délicatesse de l'expression? Ce que nous ne hasardons dans les entretiens privés qu'avec des précautions et des réticences, avec des ménagements qui sauvent la pudeur sans rien faire perdre à la malice , sera-t-il permis à la page imprimée de nous le montrer avec cynisme, sous prétexte qu'il s'agit de gens qui ne sont plus , d'hommes ou de femmes qui ont eu de la réputation en leur temps, et dont l'honneur n'est maintenant sous la sauve-garde de personne? Faudra-t-il faire à l'histoire cet outrage d'étendre le respect qu'on lui doit , le besoin qu'on éprouve de n'en rien ignorer, jusqu'à couvrir de sa protection toutes les obscénités et tous les commérages des siècles passés qui ont trouvé une plume pour les écrire, une armoire pour les garder et des bi- .-.i.jphilespour les découvrir? On nous répondra que c'est ici l'affaire du public , que c'est à lui de voir si on l'a servi selon son goût, et que tout ce que nous venons de dire pourrait bien faire venir l'envie délire les historiettes de Tallemant. Aussi ne F avons-nous pas dit en effet dans une autre intention.
Donc il y a dans ce livre beaucoup de maris trompés, beaucoup de femmes perdues, des
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étourderies, des fureurs, des passions, des caprices, et tout ce qui s'ensuit. Pas un héros n'y échappe, pas une héroïne n'y manque; c'est à dérouter toutes les généalogies et à faire mentir toutes les épita plies. On ne fît jamais si mauvaise vie en si bonne compagnie. Car Tallemant sait ce qui se passe dans les meilleures maisons , il voit dans les plus riches alcôves , et la couche royale n'a pas de secrets pour lui. Tout cela est trèsbien; le malheur, pour la plupart des lecteurs, c'est qu'il faut déjà quelque étude préliminaire , quelque connaissance des temps, quelque habitude des noms, pour se retrouver dans cette confusion de personnages , dans ce chaos d'aventures, et jusque dans ce langage où revient souvent une espèce d'argot, que les gens du bel air empruntaient apparemment aux gens de très-mauvais ton.
On se retrouve plus aisément avec les hommes de lettres, qui ont aussi une bonne part dans les révélations de Tallemant et qui n'y font pas trop honorable figure. De tout temps les hommes de lettres ont tenu à la cour, ne fût-ce que par leurs pensions. Ils forment un lien entre la haute so^ciété, où leur talent les introduit pour servir /i'amusemeut, et la roture d'où ils sont sortis.
(Test pour cela que Tallemant ne déroge pas en s'occupant d'eux ; c'est pour cela qu'à côté des Biron, des Termes, des Montmorency, des La Force, on voit se placer Philippe Desportes et des Yvetaux, que Bois-Robert, Voiture et Chapelain prennent leur rang entre des princes et des cardinaux, non pas, comme on le pense bien, pour y être jugés selon leurs œuvres littéraires, mais pour rendre compte de leur vie intime, de leurs ridicules et de leurs bassesses. Car voilà ce qu'il en coûte d'être célèbre, d'avoir été recherché en son vivant, de s'être vu admis à la familiarité des grands seigneurs^ d'avoir figuré dans son siècle autrement que par ses ouvrages, d'avoir quitté l'ombre tutélaire de son logis et le commerce de ses égaux, pour se faire comparse sur la scène du grand monde. Vous connaissez certainement Chapelain, au moins par les vers de Boileau, et c'était déjà une assez bonne dose de ridicule à laisser après soi. Mais le satyrique avait permis à l'auteur de la Pucelle toute autre réputation que celle de bon poëte; ne voilà-t-il pas cependant que Tallemant nous lègue le souvenir de ses travers domestiques, l'affuble d'un costume risible, le taxe d'avarice et de malpropreté, en fait une sale et laide caricature. Quant à Bois-
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Robert, qui fut. «poète aussi, mais de plus intrigant et intrigant heureux, qui se fit un bon revenu avec un très-mince mérite, qui eut de l'influence, de la considération, du pouvoir, nous regrettons moins de le voir traiter comme un bas et lâche coquin. Ici l'honneur de la littérature est sauf; Bois-Robert appartient à la classe des valets de ministère, des courtiers d'intrigue, des proxénètes politiques. A ceux là toute la rigueur des révélations contemporaines, nous y consentons. Et cependant il est douloureux de voir l'esprit au service d'une vilaine âme. Un seul trait suffît pourjustifier cette plainte. Bois-Robert avait écrit des vers contre les frondeurs, et n'en allait pas moins faire sa cour au cardinal de Retz. Celui-ci. qui n'ignorait pas son méfait, le pressa un jour de lui Sire certaine poésie de sa façon qui courait les ruelles. L'auteur s'en défend, joue l'embarras, puis s'approche de la fenêtre, et se tournant vers le préjat : « Monseigneur, lui dit- « il, en vérité cela m'est impossible; votre fe- « nôtre est trop haute. »
Nous avons dit que ce qu'il y avait de plus curieux en ce livre venait del'hôteldeRambouilIet. On pense bien que Tallemant lient un peu sa malice en bride lorsqu'il s'agit des hôtes de cette
maison : il s'en dédommage sur les visiteurs. Suivant le portrait qu'il nous trace de madame de Rambouillet, on peut dire qu'elle était fort au-dessus de la célébrité qui s'est attachée à son nom. Si l'on faisait du bel esprit chez elle, si les familiers de sa petite cour avaient adopté un jargon prétentieux dont la comédie s'est moquée avec raison, si elle donnait asile à une coterie exclusive et jalouse, on ne voit pas que sa société ait gâté son cœur. Tout ce que Tallemant rapporte d'elle est d'une femme bonne, aimable, spirituelle, bienveillante, n'ayant d'autre désir que d'obliger et de plaire. Il ne lui fait qu'un seul reproche, c'est d'être trop complimenteuse pour des hommes qui n'en valent guère la peine; et l'on sait que les gens bien reçus quelque part aiment assez qu'on ferme la porte derrière eux. Sa fille Julie paraît avoir été un peu plus enivrée de tout l'encens poétique qui se brûlait autour d'elle. 11 fallut bien des années pour la déterminer au mariage, et le sort voulut que cette longue épreuve fût réservée à l'homme le plus impatient, le plus franc, le plus incapable de soumission et de ménagement, au marquis depuis duc de Montausier. Celui-là, « cet homme ce tout d'une pièce, comme dit Tallemant? qui