‹ etudes d'histoire et de critique dramatiquesChapitre 2 sur 22 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

c( ŒDIPE ROI » ET LA TRAGÉDIE DE SOPHOCLE

En présentant au lecteur sa tragédie i'Œdipe, Corneille rappelait « les suffrages de tous les savants » qui avaient regardé Y Œdipe roi de Sophocle « comme le chefd'œuvre de l'antiquité )) ; mais il déclarait qu'en étudiant de près la pièce grecque, il avait reconnu « que ce qui avait passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourrait sembler horrible au nôtre ; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont un malheureux prince se crève les yeux ferait soulever la délicatesse de nos dames qui composent la plus belle partie de notre auditoire et dont le dégoût attire aisément celui de ceux qui les accompagnent ; que, l'amour n'ayant point de part dans ce sujet, ni les femmes d'emploi, il était dénué des principaux ornements qui gagnent d'ordinaire la voix publique ». Il avait donc essayé de a remédier à ce désordre, en épargnant d'un côté à ses auditeurs ce dangereux spectacle et en y ajoutant l'heureux épisode

des amours de Thésée et de Dircé »; pour le reste, il

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à son Style tragique. Son Œdipe obtint un grand succès et le conserva jusqu'au début de notre siècle ; aujourd'hui, s'il admet encore la lecture, il serait insupportable à la représentation.

C'est que, contrairement aux idées de Corneille et de Voltaire, nous n'éprouvons plus le besoin de parer d'une intrigue amoureuse la légende d'Œdipe ; nous pensons avec Racine qu'elle répugne à un pareil mélange et nous voulons la maintenir dans sa terrible simplicité ; nous sommes complètement revenus à l'avis des savants que rappelait Corneille, et la pièce grecque justifie encore pour nous cette explication subtile et naïve du scoliaste, disant que le mot de roi n'est pas un simple moyen pour la distinguer des autres pièces consacrées au même personnage, mais la marque voulue de son éclatante supériorité; nous souscrivons au jugement d'Aristote, qui, dans sa Poétique^laL regardait comme un chef-d'œuvre de la tragédie grecque; enfin, exactement traduite et représentée devant nous *, non seulement elle n'est pas tombée à plat, selon la prédiction assurée de Rousseau, mais elle a obtenu un grand succès; non seulement elle nous a « saisis », mais nous l'avons applaudie, contrairement aux craintes de Fénelon. Cette tentative a montré que le chef-d'œuvre de Sophocle était vraiment accessible à tous, lettrés ou ignorants, et toujours capable de produire cette communication particulière qui, dans une salle de spectacle où sont représentées toutes les différences de condition sociale et de culture intellectuelle, confond les esprits et les

1. Napoléon I*% grand amateur de tragédie, regrettait à Sainte- Hélène de n'avoir pu se donner le spectacle d'une représentation d'Œdipe roi ainsi traduit {Mémorialy 8 novembre 1816). Le Mémorial ajoute ce curieux renseignement que a Talma avait toujours combattu cette idée ».

cœurs pour en former un seul être, animé pendant quelques heures des mêmes sentiments.

Je doute qu'entre les diverses pièces du théâtre antique, comme aussi du théâtre chez tous les peuples, il y en ait aucune qui puisse obtenir aujourd'hui pareille fortune sur notre scène. Le théâtre a beau, par une nécessité de nature, s'élever plus que les autres genres au-dessus des conditions particulières de temps et de pays pour s'adresser à tous les hommes, en leur offrant l'expression générale de passions permanentes et semblables à elles-mêmes, sous les différences particulières dont chaque civilisation peut les revêtir, il n'y a guère, dans la grande majorité des œuvres dramatiques, que des parties vraiment universelles, et, souvent, elles sont revêtues d'une forme si particulière qu'il faut les réduire à leurs éléments les plus simples, c'est-à-dire détruire l'œuvre, pour les rendre intelligibles au plus grand nombre. En dehors des indianistes ou des sinologues de profession, combien d'hommes, même lettrés, peuvent-ils ewaprendre et goûter, au complet, telles pièces qui leur sont signalées comme les chefs-d'œuvre de riches littératures? L'expérience a été faite pour quelques-unes d'entre elles, et elle est concluante. En dehors des humanistes, ou de ceux qui ont fait à peu près leurs classes, un public composé au hasard pourrait-il se plaire à la représentation d'une œuvre d'Eschyle, d'Euripide ou d'Aristophane, de Plante ou de Térènce? Malgré les nombreuses traductions et adaptations de pièces grecques et latines produites en ce siècle sur nos théâtres, une seule est restée au répertoire, et c'est Œdipe roi. Il a fallu que les sujets antiques fussent complètement transformés, comme ils l'ont été par Racine ou Molière, pour s'installer dans notre littérature dramatique. En dehors de la production journa-

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lière et sans durée, bien peu de nos pièces françaises continuent à faire partie du répertoire à l'étranger; quant à nous, il a été impossible de nous faire accepter une seule pièce de Goethe ou de Schiller, de Calderon ou de Lope de Vega; nous commençons tout juste à adopter Shakespeare, après cent cinquante ans d'efforts, et jusqu'ici le goût du théâtre russe n'est guère qu'une affaire de mode, qui déconcerte le vrai public.

Je voudrais, en justifiant pour Œdipe ce retour d'admiration contemporaine, qui tient à un sentiment plus vif et plus juste de l'antiquité, rechercher pour quelles causes cette pièce profite, sur notre théâtre, d'une exception aussi singulière. Je rappellerai ensuite son histoire à la Comédie-Française et j'essayerai de déterminer quelle est la part personnelle du traducteur, du metteur en scène et des interprètes dans l'éclatant succès qu'elle a obtenu depuis sa dernière reprise en 1881 ; succès tel que, au bout de dix ans, cette vieille tragédie n'a pas encore épuisé son effet sur le public, et que Ton peut la considérer comme classée dans le répertoire courant du théâtre, au même titre que le Cid ou Andromaque.

Le sujet d'Œdipe roi se rattache à ces légendes des temps héroïques, qui ont suffi à provoquer toutes les inventions tragiques du génie grec : il n'y a guère, en effet, que les Perses d'Eschyle, où le poète, sous le coup d'un grand événement et l'impression d'une immense fierté nationale, ait abandonné les vieilles légendes pour traiter un sujet contemporain de ses spectateurs. Le caractère religieux et national de cette tragédie explique

cette uniformité de sujets : une religion constituée remonte d'ordinaire aux plus vieilles origines d'un peuple et, pour qu'il soit unanimement fier de ses souvenirs nationaux, il faut qu'ils aient la consécration du temps. Comme Eschyle avant lui, comme Euripide en même temps que lui, Sophocle puise dans le fond commun et, comme eux, il s'attache de préférence à un cycle particulier de légendes : Eschyle s'était approprié celle des Atrides, il prend celle des Labdacides et Euripide traitera surtout les suites de la guerre de Troie. Contrairement aux procédés d'Eschyle, par un changement profond, assez semblable à celui que Racine opérait après Corneille dans la tragédie française et qui, en Grèce comme en France, marquait un grand progrès de l'art, Sophocle demande moins l'intérêt aux sujets qu'aux caractères ; il ne détermine pas les carac- *tères par les situations, mais il fait naître les situations des caractères. Entre le simple développement lyrique d'événements prodigieux et conformes à la légende, tels que les présente Eschyle, et la recherche des sujets compliqués, parfois bizarres, pour arriver à l'invention originale, telle qu'Euripide la pratique, il demande l'intérêt au libre emploi de thèmes traditionnels, choisis parmi les moins extraordinaires. Il les respecte dans leurs éléments essentiels, mais il les ramène à une simplicité plus humaine et il s'en sert pour développer l'exercice des caractères individuels, le conflit des passions entre des personnages différents ou, ce qui est plus difficile, dans le cœur d'un même personnage, et les catastrophes qui sont plutôt la suite que la cause de ces conflits. Il donne beaucoup moins au rôle de la fatalité, qui est tout dans le religieux Eschyle, ou à celui du simple hasard, qui, avec le sceptique Euripide, se joue de la liberté humaine; il con-

cilié la fatalité, la liberté et le hasard, les trois maîtres du monde et de rhomme, pour les faire concourir à un seul effet, Témolion, alors qu'Eschyle veut surtout exciter la terreur et Euripide l'intérêt. Il obtient, lui, par surcroît, intérêt et terreur; mais ce ne sont pas ces deux sentiments, inférieurs par comparaison, qu'il cherche surtout à produire.

La légende d'Œdipe, prise entre sa triste enfance et sa lamentable vieillesse, au moment où sa royauté va finir, est un sujet essentiellement dramatique. En outre, malgré ce qu'elle contient d'éléments surnaturels, les sentiments qu'elle fait naître sont assez généraux pour que tous les hommes puissent y reconnaître l'image de leur nature et de leur destinée, comme aussi assez vraisemblables pour ne demander rien d'impossible à la crédulité d'aucun public. Malgré la place qu'y tient une situation particulièrement pénible, l'inceste, elle déroule des catastrophes si émouvantes que la répugnance morale qui naît d'abord de cette situation, atténuée elle-même par l'effet du lointain héroïque et mythologique, disparaît dans l'impression produite par la grandeur des infortunes éprouvées. Je rappelle brièvement cette légende. Œdipe est le fils de Laïus, roi de Thèbes, et de Jocaste. Un oracle a prédit que cet enfant tuerait son père et épouserait sa mère. Pour empêcher de tels malheurs. Laïus le fait exposer sur une montagne déserte, le Cithéron, où il mourra, suspendu à un arbre par ses pieds percés de lanières. Un berger, saisi de pitié, détache Œdipe, l'enfant aux pieds enflés^ et, sans révéler le secret de sa naissance, le confie à Polybe, roi de Corinthe. Arrivé à l'âge d'homme, Œdipe rencontre Laïus sur un grand chemin ; une dispute s'engage au passage ; Œdipe frappe Laïus et le tue. Cependant un monstre, le Sphinx, désole les

environs de Thèbes : il propose aux passants des énigmes qu'ils ne peuvent deviner et les dévore ; il doit périr lui-même par la main du premier homme qui aura su répondre à ses questions. Œdipe affronte le Sphinx, en triomphe et en débarrasse Thèbes qui, par reconnaissance, lui donne la royauté et lui fait épouser la veuve de Laïus, Jocaste. Œdipe règne tranquille et heureux, sans rien savoir du terrible secret qui existe entre Jocaste et lui, jusqu'au jour où la peste éclate sur Thèbes. C'est à ce moment que s'ouvre le drame de Sophocle, Comme dans toutes les légendes religieuses de la Grèce, il y aurait ici un mythe, c'est-à-dire une longue métaphore, personnifiant un phénomène naturel. Œdipe, disent les mythographes, représente le soleil ; son exposition sur le Cithéron, c'est le lever de l'astre; ses pieds enflés, c'est le disque solaire, élargi sur sa base, tant qu'il n'a pas dépassé l'horizon; son père Laïus personnifie la nuit, et le père tué par le fils signifie la clarté flu soleil triomphant des ténèbres qui l'ont engendré ; sa mère Jocaste, c'est l'aurore violette d'où il sort, et son mariage avec elle, c'est le coucher de l'astre s'enveloppant de vapeurs brillantes avant de disparaître; le Sphinx, c'est le nuage apportant la foudre, et sa voix signifie le tonnerre; la victoire d'Œdipe sur le Sphinx, c'est le nuage dispersé par les rayons solaires; enfin, Œdipe aveugle, c'est le soleil rentrant dans la nuit^ Mais il importe peu à l'intérêt de la pièce : Sophocle et les Grecs de son temps ne soupçonnaient rien des procédés que la science mythologique devait appliquer au passé légendaire de leur race ; sauf exceptions encore rares, ils croyaient qu'Œdipe avait existé, ils ne mettaient pas

1. Michel Brëaly le Mythe d'Œdipe, dans ses Mélanges de mythO' logie et de lingnistiquef 1878,

en doute le fond de la légende et le poète rencontrait chez ses spectateurs un état d'esprit assez semblable à celui du public pour lequel les auteurs de mystères du moyen âge traduisaient sur la scène les récits de TÉcriture sainle*.

Ce sujet pouvait donc intéresser vivement des Athéniens, Aujourd'hui que toute croyance aux fables grecques a disparu, conserve-t-il assez de vérité universelle et humaine pour être encore accepté par le public de nos théâtres contemporains?

Un libre esprit, qui ne consulte guère que lui-même dans ses préférences ou ses exclusions, et qui n'a jamais péché par excès de respect envers les œuvres consacrées, M. Jules Lemaître, n'est pas de cet avis-. Dans une récente étude sur la dernière reprise d' Œdipe roi à la Comédie-Française, il commence par reconnaître que « c'est une joie, et aussi un attendrissement, de se sentir encore, à travers vingt-trois siècles écoulés, en communion avec les plus chers et les plus respectés de nos ancêtres intellectuels ». Mais, après « ses plaisirs », il dit aux lecteurs « ses doutes et ses embarras » et il se montre très exigeant avec l'antique légende. L'analyse de la pièce ne lui laisse plus voir dans le sujet qu'un « conte à dormir debout, une matière invraisemblable jusqu'à la plus naïve extravagance ». Il ne croit pas qu'aucun drame, dans les temps anciens et modernes, ni même qu'aucun vaudeville et qu'aucune farce, repose sur un aussi « énorme postulatum que VŒdipe roi)). Il admet, à la rigueur, que l'on ait négligé de rechercher le meurtrier de Laïus et qu'en douze années

1. La légende d'Œdipc était déjà racontée tout entière, sauf l'intervention du Sphinx, dans la Bible poétique, nationale et religieuse des Grecs, dans Homère, Odyssée^ XI, 271-280.

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