LIBRAIRIE GÉNÉRALE CATHOLIQUE ET CLASSIQUE
Emmanuel VITTE, Directeur
Imprimeur de l'Archevêché et des Facultés catholiques de Lyon
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Jeune encore, former un grand et noble dessein ; à l'âge des longs espoirs, rêver d'écrire l'histoire de sa province natale, quand cette province est la Bretagne; pendant près d'un demi-siècle, lui consacrer toutes ses pensées et toutes ses veilles ; réunir, avec un zèle que rien ne lasse, des matériaux sans nombre; étudier infatigablement son sujet, retourner son champ deçà, delà, partout, ne laisser nulle place où la main ne passe et impasse; amener à pied d'œuvre toutes ses pierres, les tailler, en sculpter quelques-unes avec un soin particulier; dessiner le plan de l'édifice, et déjà
(i) Histoire de Bretagne, par Arthur Le Moyne de la Borderie, membre de l'Institut. T. 1er, i Vol. in-40. Rennes J. Plihon et L. Hervé, éditeurs, 5, rue Motte-Fabet. Paris, Alphonse Picard, 84, rue Bonaparte, 1897.
en faire sortir de terre certaines parties; puis, après cette longue préparation, quand l'heure est venue d'élever le monument, se dire que l'on a trop présumé de ses forces; que l'œuvre est trop grande pour l'ouvrier; que, d'ailleurs, il est trop tard; que les talents de l'esprit, si on les a possédés, s'affaiblissent avec le cours des ans ; s'arrêter alors, saisi de découragement, mais, au moment où l'on y va céder, entendre la voix de ses compatriotes, de ses amis, de ses maîtres, la voix plus chère encore de la patrie tant aimée, qui vous relève, vous encourage, vous fait un devoir d'achever enfin l'œuvre que seul, vous pouvez mener à bien ; se dire qu'en effet le devoir est là, reprendre sa tâche, à l'heure où le soir tombe, avec toutes les ardeurs du matin, avec toute la passion de la jeunesse, — et publier un livre qui est un livre de premier ordre, remplir tout son dessein, réaliser tout son rêve : M. de la Borderie a eu cette heureuse fortune, et si elle lui est échue, c'est parce qu'il l'avait méritée.
Le 2 octobre 1848, au congrès breton de Lorient, un jeune homme de vingt ans se levait et prononçait un discours sur le rôle historique des saints de Bretagne. Ces pages brillantes, prémices d'un talent déjà mûr, produisirent une impression profonde sur tous ceux qui les entendirent, et tous eurent ce sentiment que le jeune orateur du congrès serait un jour l'historien national de la Bretagne. Treize ans plus tard, rencontrant, au début de ses Moines d'Occident, ce premier travail de M. de la Borderie, Montalembert
en signalera hautement le mérite et lui fera de nombreux emprunts (i).
Pouravoirsi heureusement débute', Arthurde la Borderie ne se croyait point un maître. Au sortir du congrès de Lorient, il alla s'asseoir sur les bancs de l'Ecole des chartes. Sa thèse de sortie, en i85s, traita « de l'organisation civile de la paroisse rurale en Bretagne au neuvième siècle, d'après le Cartulaire de Redon ».
Ses succès à l'Ecole le désignaient pour rester à Paris, aux Archives ou à la Bibliothèque nationale. Mais, dès ce moment, il avait résolu d'écrire l'histoire de la Bretagne, et n'était-ce pas en Bretagne même qu'il convenait de l'étudier? Il revint donc dans sa chère province, et désormais il n'en sortira plus. C'est là qu'il faudra que l'Académie des inscriptions et belles-lettres vienne le chercher en 1889, lorsqu'elle voudra se l'adjoindre (2). Le jour où ses titres ont été discutés, j'imagine que Messieurs des Inscriptions ont dû éprouver un étonnement, qui aura peut-être été jusqu'à l'effroi. Jamais peut-être personne n'avait frappé à leur porte avec un si énorme bagage. La liste seule de ses publications, le simple énoncé de leurs titres aurait rempli plusieurs séances. Elles dépassent, je le crois bien, le chiffre de cinq cents (3).
(1) Les Moines d'Occident, X. II, p. 288.
(2) Il avait été élu, dès i883, membre correspondant de l'Académie des Inscriptions; le i3 décembre 1889, il a été nommé membre de l'Institut, à la place de M. Charles Nisard.
(3) On trouvera cette liste — à peu près complète — au tome IV du Répertoire général de Bio-bibliographie bretonne, par M. René Kerviler.
4 l.'HISTORIEN DE LA BRETAGNE
Plusieurs, sans doute, ne sont que des articles de Revues, mais qui tous apportent, sur le point traité, des documents inédits et des lumières nouvelles. Beaucoup aussi sont des morceaux considérables et souvent de vrais livres. L'auteur n'est point d'ailleurs de ces savants revêches qui ne veulent rien voir et rien savoir en dehors des textes historiques et des pièces d'archives. Il a l'érudition aimable ; les choses littéraires l'attirent et parfois le retiennent. C'est ainsi que dernièrement encore, il consacrait un piquant volume à l'académicien Alexandre Duval. Il lui est même arrivé de composer, à l'occasion, des épîtres en vers, des sonnets, voire même des chansons, qui, au milieu de ce vaste champ de l'histoire bretonne où il a fait pousser tant d'épis, sont comme des fleurs bleues et rouges qui s'épanouissent gaiement dans les blés. En 1890, usant de son privilège de membre de l'Institut, M. de la Borderie a ouvert, à la Faculté des lettres de Rennes, un cours libre d'histoire de Bretagne. Le succès fut tel qu'il constituait pour notre historien une nouvelle et dernière mise en demeure. Il ne lui était plus possible de se soustraire à l'obligation d'écrire enfin son grand ouvrage. Nous en avons aujourd'hui le premier volume.
Certes, il n'est pas une de nos provinces dont l'histoire n'offre un puissant intérêt, et c'est seulement
lorsque chacune d'elles aura trouve', pour faire revivre ses annales, un écrivain à la hauteur de sa tâche, que l'histoire de France pourra vraiment être écrite. Mais, sans déprécier ni le Poitou, ni la Normandie, ni la Guyenne, ni la Bourgogne, ni le Languedoc, ni la Franche-Comté, ni ces autres contrées généreuses dont la patrie est faite, il est bien permis de dire qu'au point de vue de l'importance historique, le premier rang appartient à la Bretagne : elle est la plus longue, la plus complète des existences provinciales, qui ont fini par se fondre dans l'unité française. La Bretagne est même mieux qu'une province ; elle est un peuple, une nation véritable et une société à part, sinon étrangère à la nation, à la société française, du moins entièrement distincte dans ses origines, entièrement originale dans ses éléments constitutifs.
Comme la vie de l'homme se partage naturellement en trois périodes : jeunesse, âge mûr et vieillesse, de même toute société, toute nation dont l'existence est complète et qui en épuise le cycle, a pareillement ses trois âges : période de formation et de croissance, période d'épanouissement et de maturité, période de décroissance et de déclin. La période d'épanouissement, pour la Bretagne, c'est celle où, sous le titre de duché et sous la condition d'un hommage purement nominal envers la France, elle jouit en réalité d'une existence nationale respectée de tous et d'une indépendance politique aussi entière que possible. Après cette période, la Bretagne, comme vie nationale et politique, décroît, puisqu'elle tombe au rang de
province; avant, elle n'est encore sûre ni de son indépendance politique ni même de son existence nationale ; elle lutte péniblement pour conquérir l'une et l'autre.
Ainsi se dessine d'elle-même la division de toute l'histoire de Bretagne en trois grandes périodes : les Origines bretonnes ; — la Bretagne duché ; — la Bretagne province.
Le premier volume de M. de la Borderie s'arrête au milieu du huitième siècle, en 752 ; il est donc loin de nous conduire jusqu'à la constitution de la Bretagne duché, qui n'aura lieu que deux siècles plus tard. La première période, celle des Origines, n'est pas encore épuisée. C'est dire avec quel soin l'auteur a étudié ces origines et quels larges développements elles ont reçus de lui. S'il s'arrête, du*reste, dans ce premier tome, à l'année 752,- il ne remonte pas plus haut que l'an 57 avant Jésus-Christ. On ne trouve donc rien dans son livre sur l'époque préhistorique. « La préhistoire, dit M. de la Borderie dans son Avertissement, c'est l'histoire avant l'histoire, c'est-à-dire l'histoire en préparation, en hypothèse, qui n'est pas encore fixée; terrain de recherches très intéressant, mais jusqu'ici trop mouvant pour qu'on y puisse asseoir une construction historique solide. » Cela est vrai ; mais il l'est aussi qu'avant César l'Armorique existait et qu'elle avait des habitants. Que, sur ce « terrain mouvant », l'auteur se fût montré fort prudent, très réservé; qu'il eût refusé d'adopter l'un ou l'autre des systèmes, d'ailleurs contradictoires, des
antiquaires bretons, je l'aurais compris; mais peut-être eût-il e'té bon d'indiquer tout au moins les principaux d'entre ces systèmes. Du préhistorique, je suis tout prêt à reconnaître que pas trop n'en faut. Est-ce à dire cependant qu'il doive être l'objet d'une exclusion systématique? On a beaucoup abuse' des menhirs et des dolmens; ce n'était peut-être pas une raison pour ne pas leur faire une petite place, — si étroite fût-elle, — dans les premières pages d'une histoire de Bretagne.
Cette histoire, dans le livre de M. de la Borderie, s'ouvre par la lutte de Jules César contre les peuplades gauloises de l'Armorique (i). Dans ce premier chapitre, l'historien fait payer cher au conquérant des Gaules sa victoire sur les Venètes. Il va même, — Dieu rrte pardonne! — jusqu'à écrire de lui : « Après le désastre, les Venètes s'étaient rendus à lui corps et biens. Il fit égorger tout le sénat, vendit le reste de la nation à l'encan, et s'en vante dans ses Mémoires. Voilà un grand homme qui ressemble beaucoup au dernier des misérables (2). » M. de la Borderie, on le voit, est un Breton bretonnant et, après bientôt deux mille ans, il n'a pas encore pardonné à César d'avoir écrasé « les Venetiy les Unelli, les Osismii, les Curiosolitœ, les Esnvii et les Redones (3). » Après tout, cette ferveur patriotique n'est pas pour déplaire,
(1) Des mots celtiques : mor, qui veut dire mer. et ar, ou plutôt are, autour, auprès, sur le bord.
(2) La Borderie, p. jj.
(3) César, II, 34.
d'autant qu'elle ne va pas ici sans une étude savante des textes et une critique approfondie des faits. Les mêmes qualités se retrouvent dans les deux chapitres sur la romanisation progressive de la province conquise, et sur la fusion presque complète qui finit par s'établir entre le polythéisme romain et le polythéisme gaulois. Ces chapitres nous conduisent à celui qui traite des commencements du christianisme dans la péninsule armoricaine, et qui est l'un des plus remarquables de l'ouvrage.
Quand les apôtres de l'Evangile pénétrèrent dans la péninsule, ils ne trouvèrent devant eux, comme culte public, que le polythéisme gréco-romain, mêlé à une religion gauloise qui s'en rapprochait beaucoup. Mais le druidisme, tout mort qu'il était, avait laissé derrière lui un épais réseau de pratiques et de croyances superstitieuses extrêmement tenaces, qui durent être le principal obstacle au progrès de la foi chrétienne dans le peuple.
Par le martyre, au mois de mai 288, à Condevincum, chef-lieu des Namnètes, des deux frères Donatien et Rogatien, s'ouvre l'histoire du christianisme en Bretagne. Avant cet événement, on n'y trouve aucune trace authentique de l'Evangile. Les documents contemporains ou quasi contemporains font défaut. Reste la tradition. « Tous les grands critiques français, dit M. de la Borderie, à commencer par Mabillon, les Bénédictins, les Bollandistes, ont admis l'autorité historique de la tradition, non sur le même pied que celle des documents contemporains, mais
dans un rang encore très important, très utile ; tous ont pensé que la rejeter est un procédé antihistorique, anticritique. Il y a, il est vrai, tradition et tradition : avant de donner créance à une tradition, il faut l'examiner, la contrôler avec soin (ce qui est également indispensable vis-à-vis des documents contemporains), et quand, loin de contredire les faits certains de l'histoire, la tradition s'accorde avec eux et avec toutes les vraisemblances, quand elle est attestée par des documents anciens, écrits avec gravité et bonne foi, la critique prescrit de l'admettre, sinon dans tous ses détails, au moins dans tous ses points essentiels (i). »
Rien de plus juste que ces principes. J'ai peur seulement que l'éminent historien de la Bretagne n'y soit pas resté tout à fait fidèle, lorsqu'il s'est refusé à tenir compte de la tradition, en ce qui touche les commencements de l'Eglise d'Armorique. Il écarte absolument toutes les traditions qui s'y rattachent et qui sont antérieures à 288. Il est cependant bien difficile d'admettre qu'avant la fin du troisième siècle, l'Evangile n'ait pas été prêché en Armorique et n'y ait pas trouvé des disciples ; que cette partie de la Gaule n'ait pas eu, elle aussi, des évêques et des associations chrétiennes, pauvres, sans doute, et isolées, mais appelées un jour à s'étendre et à grandir. M. de la Borderie dit ailleurs, dans son chapitre sur la romanisation de la péninsule armoricaine : « De
(1) Avertissement de l'histoire de Bretagne, p. 3.
l'Italie ou de la Narbonaise, il nous vint un certain nombre de marchands, d'ouvriers, d'artistes qui, mal en point chez eux, essayèrent de faire fortune au loin et sans doute y réussirent, en communiquant aux indigènes les arts, les œuvres, les méthodes,Jes produits delà civilisation romaine, objet d'attraction pour les Gaulois (i). » Mais la Narbonaise, dès le premier siècle, avait eu des évêques. N'a-t-elle donc envoyé en Armorique que des marchands, et n'en vint-il pas aussi des ouvriers de l'Evangile ? Dès le deuxième siècle, vers i85, saint Irénée, évêque de Lyon, dans son Traité contre les hérésies, cite « la foi traditionnelle des Eglises établies dans la Germanie, dans l'Ibérie et parmi les Celtes, aussi bien que des chrétientés de l'Orient, de l'Egypte, de la Libye et du centre du monde (2). » Dans son Livre contre les Juifs, qui est également de la fin du second siècle, Tertullien rend un témoignage semblable : Etiam Galliarum dirersx nationes et Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo vero subdita... in quibus omnibus locis CJiristi nomen, quijam venit, régnât (3). Comment, dès lors, ne pas reconnaître que la tradition, d'après laquelle l'introduction duchristianisme dansla péninsule armoricaine est de beaucoup antérieure à la fin du troisième siècle, «est attestée par des documents anciens écrits avec gravité et bonne foi », et qu'elle « s'accorde de plus avec toutes les vraisemblances?»
1 1) Page 146.
( 2) Adv. Bœr., 1. 10.
(3j Adv. Judœos, 7.
Quoi qu'il en soit, le chapitre de M. de la Borderie sur les Commencements du christianisme dans la péninsule armoricaine n'en est pas moins un travail d'une exceptionnelle valeur. On peut contester quelquesunes des conclusions de l'auteur ; force est bien de rendre hommage à la science de l'érudit et au talent de l'écrivain. Après avoir ferme ce chapitre, j'ai rouvert les Martyrs de Chateaubriand, j'ai relu les livres IX et X, consacrés au séjour d'Eudore en Armorique. Ce qui m'a surtout frappé, à cette nouvelle lecture, succédant de si près à celle de YHistoire de Bretagne, c'est combien l'œuvre du poète concorde avec les dernières données de l'érudition. M. de la Borderie lui-même n'y trouverait pas une seule erreur à relever. Chateaubriand place cette partie du récit d'Eudore à l'époque où Constance Chlore est allé dans la Grande-Bretagne combattre la révolte de Carausius, c'est-à-dire en 296. Or, cette date étant donnée, tous les détails du récit se trouvent être en parfait accord avec elle.
« J'arrivai enfin, chez les Rhédons(i), dit Eudore..; Clair, pasteur de l'Eglise des Rhédons, homme plein de vertus, était alors à Condivincum (2), et lui seul pouvait me donner les lumières qui me manquaient. » — En 1809, quand parurent les Martyrs, cela dut sembler un gros anachronisme. Tout le monde alors, en effet, admettait avec l'auteur de la Vie des Saints
(1) Les peuples de Rennes, etc.
(2) Nantes. Chateaubriand a bien soin de dire en note que Clair fut évêquede Nantes.
de Bretagne, le bon P. Albert Legrand, que saint Clair avait été ordonne' évêque de Nantes en l'an 6q par le pape saint Lin, successeur de saint Pierre. Chateaubriand s'était donc trompé de deux cents ans et plus. Or, voilà qu'aujourd'hui, M. de la Borderie nous dit que saint Clair était évêque au moment du martyre de saint Donatien et de saint Rogatien, soit en 288. Une fois la persécution passée, il retourna à Nantes et vint à bout d'y constituer un petit troupeau de fidèles (1). Qu'il fut encore dans cette ville en 296, lorsqu'Eudore arriva dans le pays des Rhédons, rien n'est plus vraisemblable.
On sait quel rôle considérable jouent, dans l'épisode de Velléda, les druides et leur religion. Mais, est-ce que les druides, à la fin du troisième siècle, n'avaient pas disparu ? Est-ce que M. de la Borderie lui-même ne nous apprend pas qu'à cette époque les prêtres gaulois, tout en se glorifiant de leur sang druidique, faisaient bon ménage avec le polythéisme gréco-romain, et qu'entre les deux cultes il y avait alliance, similitude à peu près complète? Sans doute, mais aussitôt après notre historien ajoute :
A côté de ces druides ou descendants des druides, prêts à toute conciliation, n'y en eut-il point d'autres qui, au lieu de faire la roue dans les écoles ou dans les chaires de rhétorique gallo-romaines, continuèrent de vivre obscurément au fond des campagnes et des forêts, protestant contre Tordre de choses qui avait ruiné l'importance de la caste druidique, essayant de retenir quelques restes de cette im-
(1) Histoire de Bretagne, p. 194.
portance par des pratiques plus ou moins prestigieuses de divination, de médecine et de sorcellerie? Sans doute, il y en eut de cette sorte dans la péninsule armoricaine ; l'histoire, beaucoup trop discrète à cette époque, a dédaigné de les nommer; mais ils ont laissé leur trace dans des traditions d'un caractère ancien qui, sans cela, seraient inexplicables (i).
Et un peu plus loin :
Dans l'Ouest de la péninsule, plus longtemps que partout ailleurs, se sont conservées les superstitions issues du druidisme ; on y trouve encore de vieilles chansons où il est question de la cueillette du gui, de l'herbe d'or, de l'œuf du serpent, d'autres oit retentissent les terribles malédictions du barde païen Gwenklan contre les missionnaires chrétiens (.2).
Or, c'est précisément dans l'Ouest de la péninsule
que Chateaubriand a placé l'épisode de Velléda. Il se trouve donc que, pour les druides comme pour saint Clair, il y a une entière concordance entre les Martyrs et V Histoire de Bretagne.
Eudore fait un jour une rencontre, qu'il rapporte en ces termes :
Je me souviens encore aujourd'hui d'avoir rencontré un homme parmi les ruines d'un de ces camps romains : c'était un pâtre des barbares. Tandis que ses porcs affamés achevaient de renverser l'ouvrage des maîtres du monde, en fouillant les racines qui croissaient sous les murs, lui, tranquillement assis sur les débris d'une porte décumane,
(1) Page 186.
(2) Page 206.
pressait sous son bras une outre gonfléede vent ; il animait ainsi une espèce de flûte dont les sons avaient une douceur selon son goût. En voyant avec quelle profonde indiffe'rence ce berger foulait le camp des ce'sars, combien il préférait à de pompeux souvenirs son instrument grossier et son savon de peau de chèvre, j'aurais dû sentir qu'il faut peu de choses pour passer la vie, et qu'après tout, dans un terme aussi court, il est assez indifférent d'avoir épouvanté la terre par le son du clairon, ou charmé les bois par les soupirs d'une musette (i).
Si c'est par hasard que Chateaubriand a introduit ici ce porcher, il faut avouer que le hasard t'a bien servi, car voici ce que je lis à la page 260 de M. de la Borderie.
La culture de la terre n'est pas encore rétablie, l'industrie pastorale est la principale ressource. Les porchers surtout semblent avoir joué un rôle important. Quand saint Hervé, avec les disciples qu'il a enseignés pendant trois ans sous les arbres de la forêt Douna, la sillonne en tous sens à la recherche de l'ermitage de son cousin Urfoëd, sans pouvoir se reconnaître et vraiment perdu dans ce labyrinthe, qui le tire d'embarras, qui le mène au but tant cherché et si vainement poursuivi ? Des porchers. Dans ces forêts infinies, sombres, inextricables, ce sont les seuls guides. Menant leurs troupeaux à la glandée, par ces chênaies immenses, inépuisables, eux seuls en connaissent les routes et en savent les nouvelles.
Cette petite digression, je le crois bien, ne m'a pas beaucoup éloigne de M. de la Borderie. Comment ne me la pardonnerait-il pas, lui qui est resté si fidèle
(1) Les Martyrs, liv. IX.
l/HISTORIEN DE LA BRETAGNE I 5
à la mémoire du plus grand écrivain de la Bretagne: Qui sait, d'ailleurs, si ce n'est pas la lecture de ce IXe livre des Martyrs qui a éveillé, dès le collège, sa vocation historique, comme la lecture du livre VIe, de ce tableau si dramatique du combat des Romains et des Franks dans les marais de la Batavie, avait éveillé déjà la vocation d'Augustin Thierry? (i)
L'établissement des Bretons insulaires dans la péninsule armoricaine a longuement arrêté M. de la Borderie. Aussi bien, c'est là. à proprement parler, la fondation de la nation bretonne du continent ; c'est la partie la plus importante de l'histoire de la Bretagne. C'est celle pourtant sur laquelle les historiens venus avant lui, les Bénédictins exceptés, ont passé le plus légèrement.
D'après eux, d'après Richer, Daru, Roujoux et tous les autres, rétablissement des Bretons en Armorique remonte à Fan 383 de l'ère chrétienne. En 383, le tyran Maxime, revêtu de la pourpre par les garnisons romaines de l'île de Bretagne, vint en Gaule pour conquérir l'empire d'Occident, entraînant sous ses drapeaux non seulement ces troupes romaines qui l'avaient élu, mais aussi un grand nombre d'indigènes volontairement attachés à sa fortune. Son
• (i) Voy. Récits des temps mérovingiens, préface, p. 28.
l6 L'HISTORIEN DF. LA BRETAGNE
entreprise réussit d'abord; il s'empara des Gaules et de l'Espagne. A ce moment, selon nos historiens, voulant récompenser les Bretons venus à sa suite, il distribua entre eux toutes les terres dont il pouvait disposer dans la péninsule armoricaine, et donna le gouvernement de cette colonie à un jeune prince de même race, nommé Conan Mériadec. Celui-ci, même après la défaite et la mort de Maxime, à Aquilée(388), trouva le moyen de se maintenir dans l'Armorique et de la constituer en un Etat indépendant, auquel il donna le nom de Petite-Bretagne, Le royaume de Bretagne était fondé.
De l'établissement des Bretons de Maxime en Armorique, de Conan Mériadec, de son royaume et de sa dynastie, il n'est pas dit un mot dans l'ouvrage de M. de la Borderie, et cela pour une bonne raison. Conan Mériadec est un personnage légendaire, et il y a déjà quelque quarante ans que M. de la Borderie, dans de savantes Etudes (i), auxquelles il n'a pas été répondu, en a débarrassé l'histoire.
La véritable origine de la nation bretonne armoricaine n'est pas dans cette prétendue conquête de 383 ; il la faut chercher dans cette longue émigration des Bretons insulaires qui, chassés de leur île par la conquête anglo-saxonne, vinrent, aux cinquième et
(i) Notice sur Conan Mériadec au t. Ie*" de la Biographie bretonne, i852. — Le roi Conan Mériadec et son dernier chevalier, i86o. — Histoire fabuleuse de Conan Mériadec, au t. Ier de l'Annuaire historique et archéologique de Bretagne, par A. de la Borderie, 1861.
sixième siècles de notre ère, chercher une nouvelle patrie en Armorique. Ils s'y installèrent sans luttes, sans combats. On ne trouve nulle part trace d'un conflit quelconque entre les Bretons émigrés- et les indigènes. La colonisation bretonne de la péninsule armoricaine s'est faite pacifiquement par l'accord et la fusion des deux races.
Je ne veux pas taire ici mon embarras. Je suis un des plus vieux amis d'Arthur de la Borderie. Depuis ma jeunesse, j'ai l'honneur d'être avec lui en complète communauté de principes et d'idées. Serai-je donc obligé pour cela de taire tout le bien que je pense de son talent ? Et n'aurai-]e pas le droit de dire ici que le tableau des émigrations bretonnes et de l'établissement des Bretons sur le continent, tel qu'il l'a tracé dans son livre, est un morceau achevé, qui lui vaudra d'être placé, non à côté sans doute, mais non loin cependant de l'illustre historien de la Conquête de V Angleterre par les Normands?
L'émigration bretonne commença en 460 et dura plus d'un siècle. Les historiens et les hagiographies, même ceux qui nous font grâce de Gonan Mériadec, la représentent tous comme exclusivement dirigée par des chefs militaires. Avec une abondance de preuves qui ne laisse place à aucune discussion, M. de la Borderie a établi, au contraire, que parmi les bandes d'émigrés qui vinrent successivement débarquer en Armorique, un très grand nombre, la moitié au moins, eurent pour guides des chefs ecclésiastiques.
Ce ne sont pas seulement leurs disciples, leurs
clercs, que les moines et les évêques de l'île de Bretagne emmènent avec eux sur le continent : ce sont aussi leurs parents, leurs amis, les serviteurs de leurs amis et de leurs parents. Dans les actes originaux de saint Paul-Aurélien, premier évêque de Léon, on lit ce qui suit, au sujet du passage de ce saint en Armorique :
Il avait avec lui douze prêtres du Christ, beaucoup d'autres personnes qui lui e'taient attachées soit par les liens du sang, soit par ceux de l'affection, et un nombre d'esclaves proportionné.
Les Actes de saint Magloire nous disent formellement que saint Samson (cousin de saint Magloire) passa en Armorique « avec une bande, une troupe composée tant de clercs que de laïques, cum tant clericorum quam laicorum collegio ». Les Actes de saint Teliau, évêque de Landarf, primat de tout le Dehenbarth (South-Wales actuelle), nous le montrent « rassemblant les débris de sa nation (reliquias gentis), emmenant avec lui plusieurs évêques ses suffragants, et des personnes de toutes les classes, et des hommes et des femmes, gagnant d'abord leGornwall, puis de là se rendant avec tous ses compagnons chez les habitants de l'Armorique, qui lui firent un accueil empressé ».
Ces évêques et ces moines ainsi venus d'outre-mer avec leurs hommes, clercs et laïcs, ont été les promoteurs, les conducteurs, les premiers agents de l'œuvre civilisatrice qui fonda la nation bretonne. Ce sera l'honneur de M. de la Borderie d'avoir, le premier,
mis en pleine lumière ce fait si considérable, sans lequel, on peut le dire, l'histoire de la Bretagne ne s'explique pas, avec lequel, au contraire, tout devient clair et facile à saisir, les choses et les hommes, les événements et les caractères. C'est parce que les évêques et les moines ont, dès l'origine, gravé profondément dans l'âme de cette nation l'idéal chrétien sous toutes ses formes, le signe divin de la Croix, que depuis quatorze siècles tant de révolutions ont passé sur elle sans pouvoir effacer de son front cette empreinte sacrée.
Dans toute cette partie du livre de M. de la Borderie, il n'est peut-être pas une page où ne revienne le nom d'un saint. Si l'on veut se rendre compte de l'importance et de la nouveauté de son travail, il faut ouvrir Y Histoire de Bretagne de M. Daru, réputée jusqu'ici la meilleure que nous possédions. Non seulement l'auteur ne nomme pas un seul de nos saints bretons, mais il les exécute en masse, de la façon qu'on va voir :
Le pays des Bretons, dit-il, est un de ceux qui peuvent se vanter d'avoir produit le plus de saints; ce qui prouve seulement que, dès les premiers siècles du christianisme, il possédait beaucoup de monastères. Il y avait entre les couvents une grande émulation pour désigner à la vénération publique les personnages qui les avaient illustrés; et comme dans ce temps-là les canonisations étaient prononcées par les églises et les évêques, sans le concours de la cour de Rome, elles devaient être beaucoup plus fréquentes (i).
(1) Histoire de Bretagne, par M. Daru, de l'Académie française, t. Ier, p. 20, 1826.
C'est tout. Et pourtant ces saints, que M. Daru tient pour une quantité négligeable, ce sont eux qui ont fait la Bretagne! Ce sont eux qui, après les dévastations des Saxons et des Alains, ont relevé de ses ruines, dans notre péninsule, la civilisation matérielle; qui ont restauré en même temps la civilisation morale, en retirant la population gallo-romaine des ténèbres du paganisme et en convertissant au Christ les derniers sectateurs du culte druidique.
Evêques et moines, M. de la Borderie nous les montre à l'œuvre, et il le fait avec de longs détails. Il y a là toute une série de beaux chapitres, qui sont comme une suite aux Moines d'Occident. Que Montalembert n'est-il encore parmi nous! Au milieu des combats qu'il soutiendrait — de quelle âme généreuse et avec quelle éloquence! — pour la défense de la liberté et de l'Eglise, il aurait, j'en suis sûr, dérobé quelques heures à ces grands intérêts pour présenter lui-même aux lecteurs du Correspondant (i) l'ouvrage de M. de la Borderie.
Après l'évangélisation de la péninsule et l'organisation de la vie religieuse dans la Bretagne Armorique, la grande œuvre des moines fut la résurrection de cette terre à la civilisation matérielle par le défri-
(i) Ce chapitre a paru d'abord dans le Correspondant, numéro du 10 mars 1808.
chement des forêts, des halliers, des brousses, des landes dont elle était couverte.
Dans tous les monastères bretons, le travail manuel était de précepte rigoureux. « Celui qui ne travaille pas, dit saint Lunaire, en usant des paroles de l'apôtre saint Paul, celui qui ne travaille pas ne doit pas manger, car l'oisiveté est fatale à l'âme humaine. » Lorsque saint Gwennolé quitte son maître Budoc, l'abbé de Lavré, pour aller avec onze autres cénobites fonder le monastère de Landevenec, voici en quels termes le vieux Budoc rappelle aux disciples chéris dont il se sépare les pratiques essentielles et obligatoires de la vie monacale : « Vaquez à l'étude (lectionï) avec humilité, sans vous enorgueillir de votre science... Soumettez-vous au travail manuel (operi manuum) avec abaissement et contrition de cœur... Enfin, insistez sans cesse sur la prière accompagnée de jeûnes et de veilles (orationi cum je junior um vigiliarumque continua ta modérât ione), suivant l'antique et régulière tradition des Pères. Rien de plus à vous dire. Les trois recommandations que je viens de vous faire embrassent, si vous le comprenez bien, tous les avantages de la vie à laquelle vous aspirez. » On le voit, le travail manuel n'est pas moins obligatoire que l'étude et la prière. Et ce n'étaient pas là de vaines paroles. Nos plus illustres saints joignaient l'exemple au précepte : Gildas broyait lui-même sous la meule le froment dont il se nourrissait; saint Samson, saint Teliau, saint Malo plantaient et taillaient de leurs mains les arbres fruitiers; saint Meen était bûcheron
et charpentier; saint Lunaire, saint Suliac et une foule d'autres labouraient la terre.
Du moment que leurs règles prescrivaient aux moines le travail manuel quotidien, incessant, la force des choses, c'est-à-dire la nécessité de vivre les poussait à appliquer ce travail manuel à la culture de la terre. Un article des statuts pénitentiaux de Gildas montre avec quel soin on veillait, dans les monastères, à la conservation des ustensiles agricoles : « Quiconque ayant reçu une houe (saraihtm) en bon état, la brise, en doit payer la valeur au moyen d'un travail extraordinaire ou jeûner un jour entier. » Les moines travaillèrent donc à la terre pour obéir à leurs règles. « Ils ne se demandèrent pas, dit M. de la Borderie, si ce travail serait long et difficile : à quoi bon ? Leurs vœux, leurs règles, prescrivaient à chacun d'eux de travailler toute la vie comme au premier jour : à cela ou à autre chose, peu leur importait. Le succès? Le succès pour eux était de faire germer la vertu en leur âme plutôt que les moissons sur le sol. Ils travaillaient pour travailler, non pour réussir. Donc l'insuccès ne pouvait rien contre leur persévérance : dès lors le succès ne pouvait leur manquer(i).»
Un exemple nous fera voir comment les choses se passaient d'ordinaire.
Vers 535, une bande considérable de moines et de laïques, sous la conduite d'un abbé-évêque de Cambrie, nommé Lunaire, passa en Armorique et s'établit
(i) Page 529.
sur la côte septentrionale, entre l'embouchure de la Rance et celle de l'Arguenon, au bord d'un ruisseau où la mer remonte, et qui tombe lui-même dans une petite baie, défendue contre les vents d'ouest par ce long sillon de roches abruptes, qu'on appelle aujourd'hui la pointe du Décollé. Toute la côte, à une grande profondeur, était couverte d'une forêt des plus sauvages. Les moines commencèrent à fabriquer hâtivement leur monastère. Les laïques s'éloignèrent bientôt de ces bois d'où ils ne pouvaient tirer aucune subsistance. Comment vivraient les moines ? Pour eux, quelle ressource? La chasse? Elle leur était interdite. La pêche? Elle suffirait bien difficilement à leurs besoins.
Un jour, comme Lunaire s'était retiré à l'écart pour prier, il vit se poser près de lui un petit oiseau tenant au bec un épi de blé. A cette vue, le saint fit un signe de croix et dit :
« Seigneur Dieu tout-puissant, je vous adore, je vous bénis, je vous glorifie! Fasse votre miséricorde que ceci ne soit pas une tentation du diable ! »
Pourquoi le cœur du saint débordait-il ainsi d'allégresse ? C'est que l'épi becqueté par l'oiseau disait clairement à Lunaire : — Sous ces bois sauvages il y a un sol où le blé peut croître, un lieu où il en croît encore, là est le salut ! — Avec la confiance des cœurs grands et humbles, Lunaire, ayant appelé un de ses moines, dit à l'oiseau :
« Au nom de Jésus-Christ, mon maître, conduis ce serviteur de Dieu au lieu où tu as pris cet épi. »
L'oiseau part, le moine suit : bientôt il arrive à une clairière où s'était conservé en se ressemant de lui-même un petit champ de froment, dernier reste d'une culture depuis longtemps disparue avec les cultivateurs. A cette nouvelle, toute la communauté chante un solennel cantique d'actions de grâces, et, le lendemain, tous les moines, Lunaire en tête, se mettent en devoir de jeter bas la forêt. Ce fut un rude labeur. « Au chant du coq, dit la Vie du saint, les religieux célébraient matines et laudes, au petit jour ils entraient en obédience et retournaient au travail, c'est-à-dire à la forêt. Sans laisser l'ouvrage, ils disaient là les heures canoniales, prime, seconde, tierce etsexte. Un peu avant none (trois heures du soir) ils quittaient la forêt et gagnaient leur oratoire, louant le Père, le Fils, le Saint-Esprit et chantant : Bénédicité omnia opéra Domini Domino, laudate et snperexaltate cum in sœcula. Enfin ils célébraient leur office et allaient ensuite prendre leur réfection (i). » Au bout de quatre semaines d'un tel travail, les pauvres moines n'en pouvaient plus. La forêt, il est vrai, était gisante,presque entièrement détruite par le fer et le feu ; mais maintenant il fallait délivrer le sol de tous ces cadavres d'arbres amoncelés : travail non moins rude que l'autre. A bout de courage, les moines vinrent supplier Lunaire de quitter cette terre rétive pour chercher une autre plage où il fût moins dur de gagner sa vie. Mais le maître inflexible :
(i) Vita S. Leonorii. Biblioth. Nat., m s. lat. 53 17, f. 69.
« Ceci, dit-il, est une tentation du diable ! Prenez courage et fortifiez-vous en Dieu ! »
Les malheureux obéirent, et peu de temps après, se rendant un matin à l'ouvrage, ils virent la forêt presque entière tombée dans la mer et flottant sur l'eau . Sans doute une violente tempête, comme il s'en lève souvent sur ces côtes, une pluie diluvienne survenue pendant la nuit, une inondation de la petite rivière (i) qui se jette là dans la mer, avaient délayé la couche supérieure du sol, qui avait glissé le long de la pente avec sa charge d'arbres abattus, d'abord dans la torrentueuse rivière et de là dans les flots.
Mais ce n'était encore là qu'une partie de la tâche. Ce sol maintenant débarrassé des arbres qui l'obstruaient, il fallait l'ouvrii, le retourner, le préparer à recevoir et à féconder la semence. Privés de bêtès de trait ou de somme et de tous animaux domestiques, les moines devaient tout faire de leurs mains avec des bêches et des pioches. Une seconde fois, ils perdirent courage et résolurent de se sauver pendant la nuit, laissant leur abbé seul en tête à tête avec son infernal défrichement.
Lunaire eut vent du complot : doucement il réconforta ses moines, puis chercha le remède où il était, c'est-à-dire dans les forêts voisines où, depuis la disparition des indigènes, les animaux domestiques étaient devenus à demi sauvages. A force d'adresse et de patience, il parvint à se rendre maître d'une douzaine
(i) Le Crévelin.
de bêtes de la race bovine qu'il dressa à porter le joug et à tirer la charrue. La Vie de saint Lunaire veut voir dans ces animaux des cerfs d'une taille extraordinaire (cei~vos grandissimos), et dans leur docilité un miracle. « A notre sens, dit M. de la Borderie, le plus grand miracle était la patience du saint. » Même avec ces nouveaux aides, il lui fallut plus de cinq semaines pour faire ses labours, tant le sol de ce défrichement était rude et malaisé à ouvrir.
Après les labours, les semailles. Lunaire voulut les faire de sa main, du moins pour une grande part, et présida jusqu'au bout à ce dernier travail. Le grain en terre, il continua de surveiller diligemment ses cultures, d'inspecter avec sollicitude l'état et la croissance de ses blés. Un jour, avec trois de ses moines, il revenait de faire une de ces tournées. Appuyé sur son bâton, il se reposait un peu au bout d'un champ, suivant de l'œil, non sans ennui, les traces de la taupe à travers les sillons. Dans cette terre remuée, il vit luire un point brillant : c'était une statuette d'or massif figurant un bélier : curieux débris, en ce désert, du luxe gallo-romain, et même débris d'importance qui valait bien 3.ooo sols d'argent.
« L'or est pour les rois, non pour les prêtres, » dit Lunaire.
Nous verrons tout à l'heure à quel roi il le donna.
Les taupes n'empêchèrent pas la moisson de venir au centuple la première année et de rendre ensuite, bon an mal an, soixante fois la semence. De proche en proche, grâce aux sueurs de Lunaire et de ses
moines, tout le territoire de la paroisse qui porte son nom fut bientôt défriche', cultive', repeuple', soit par les émigrés venus avec lui de la Cambrie, soit par ceux que la Domnonée insulaire continuait d'envoyer à l'Armorique.
Conomor, cependant, le régent et l'usurpateur de la Domnonée armoricaine, jaloux des succès et de l'influence de Lunaire, ne cessait de le troubler dans la jouissance du territoire conquis, défriché par lui. Lunaire songea à réclamer la protection du roi Childebert; mais comment se la concilier? Alors lui revint en l'esprit ce beau bélier gallo-romain déterré par les taupes dans ses labours. Il pensa avec raison que ce bélier d'or lui ouvrirait les portes du palais du Mérovingien, et, avec quelques-uns de ses moines, il partit pour Paris.
Childebert lui fit très bon accueil et lui offrit de riches présents :
« Je te remercie, ô roi, lui dit le moine, mais je ne veux rien de tout cela. C'est moi, au contraire, qui viens t'apporter de l'or. »
Le précieux bélier fut remis au roi, et les gens de sa suite l'estimèrent aussitôt, comme nous Pavons dit, ?.ooo sols d'argent. Childebert alors de s'extasier, de recommencer ses offres de présents :
« Tout ce que je te demanderais, dit le saint, serait de me donner en terre la valeur de ce bélier et de m'assurer la tranquille possession de ce que j'ai acquis par mon travail, possession qui m'est contestée par des méchants. »
Le roi lui donna, ou plutôt lui garantit en propriété incommutabîe tout le territoire défriché par lui autour de son monastère ; il ajouta :
« Quand tu seras de retour chez toi, va sur le point le plus élevé de ce territoire, et là, sonne ta cloche : aussi loin qu'on l'entendra, la terre sera tienne (i). »
Cette histoire des défrichements de saint Lunaire est un des plus curieux épisodes de la colonisation bretonne en Armorique. Elle montre bien ce que fut l'œuvre civilisatrice accomplie parles moines émigrés de l'île de Bretagne.
Non sans doute que les moines seuls aient tout fait ; mais ils prirent l'initiative, ils donnèrent vigoureusement l'impulsion, les autres la suivirent. Ranimés par leur exemple, fortifiés par leurs exhortations, les émigrés laïques s'établirent le plus souvent auprès d'eux, et, sous leur direction, guidés par leur expérience et leurs conseils, ils poursuivirent l'œuvre hardiment entamée par les cénobites. Chaque monastère, grand ou petit, devint le centre d'un nouveau village, d'une colonie agricole, — nos plus vieilles paroisses ne portent-elles pas le nom de nos vieux saints? — et ainsi, de proche en proche, la majeure partie des solitudes armoricaines se trouva remise en culture. Nos ancêtres s'attachèrent énergiquement à ce sol fécondé par tant de fatigues. A ce prix, ils furent une nation.
Je n'ai dit qu'une faible partie de l'intérêt que pré-
(i) Arthur de la Borde rie, p. 366-36<^ 406-407.
l'historien de la bketagne 29
sente ce premier volume de M. de la Borderie. Sur combien d'autres points n'a-t-il pas fait la lumière? Après lui, il ne sera plus permis de parler des prétendus rois de Bretagne, intronisés par ses prédécesseurs sur le trône — imaginaire — de Conan Mériadec. Mais, comme on ne détruit que ce que l'on remplace, M. de la Borderie a reconstitué — au prix de quelles recherches ! — la liste chronologique des vrais chefs bretons armoricains du cinquième au huitième siècle : Comtes du Vannetais breton ou Bro-Weroc; Rois ou comtes de Cornouailles; Rois, Ducs ou Comtes de Domnonée ; Comtes et Ducs de la Marche frankobretonne; Chefs et Tierns isolés sur divers points de la péninsule.
Comme le rôle des évêques a eu plus d'importance encore que celui des chefs militaires et politiques, l'historien n'a pas étudié avec un moindre soin tout ce qui se rattache à chacun de évêchés bretons : Evêchés de Cornouailles, de Léon, de Doi (1), d'Aleth, de Vannes, de Rennes et de Nantes.
Il y aurait bien encore à signaler, si l'espace ne me faisait défaut, la valeur propre et l'importance des Appendices, — et aussi celle des cinq cartes géographiques qui terminent le volume et que notre historien a dressées lui-même, parce que, seul, il était en état de les établir, notamment la troisième et la cinquième, sur la Bretagne armoricaine de la Marche
(1) Les évêchés de Saint-Brieuc et de Tréguier ne furent, à l'origine, que des évêchés auxiliaires de celui de Dol.
franko-bretonne à l'époque mérovingienne, et sur les divisions ecclésiastiques de la Bretagne au moyen âge. Lord Campbell, chancelier d'Angleterre en i85o, voulaitdemander qu'on privât de la propriété littéraire tout auteur qui publierait un livre sans index. L'auteur de Y Histoire de Bretagne n'a rien à craindre de ce chef. Ses tables des matières sont si complètes qu'elles forment comme un résumé de son ouvrage. Jusqu'à la fin de son volume, il aura mérité qu'on lui applique ce vers d'un poète qui, lui aussi, poursuivit César de sa haine, et que, à ce titre, M. de la Borderie doit aimer :
Nil actum credens quum quid superesset agendum (i).
A l'heure où M. de la Borderie lance enfin son Histoire de Bretagne et confie aux flots son navire, à ce moment décisif de la sortie, ses amis n'invoqueront pas pour lui et pour son livre ce dieu Portunus des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port :
Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit...
Grâce à Dieu, le noble historien a des aides plus puissants. En quittant le port, il peut voir sur le rivage, priant pour lui, levant la main pour le bénir, et le sage Gildas, et le doux Gwennolé, Malo et Corentin, Lunaire et Tudual, et tous ces vieux saints bretons, dont il fait revivre, avec une si patriotique et si filiale piété, les vaillantes et sereines figures.
10 mars 1898.
(l) LlJCAINi
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«'3-ba
JULES IliET LA RENAISSANCE*1»
M. Julian Klaczko, qui est aujourd'hui un des bons écrivains de France, est Polonais. Né à Wilna (Lithuanie), il a fait ses études universitaires à Kœnigsberg, où il reçut le grade de docteur en philosophie. De 1860 à 1870, il a rempli à Vienne, au ministère des affaires étrangères, les fonctions de conseiller aulique. Lors de la déclaration de guerre entre la France et la Prusse, il donna sa démission, afin de prendre librement parti pour la France. Elu à la même époque membre au Reichsrath de Vienne, l'état de sa santé l'obligea bientôt de résigner ce mandat et d'aller passer plusieurs années en Italie. Sa vie depuis lors s'est partagée entre Paris et Rome, et
(1) Rome et la Renaissance. Jules II ", par Julian Klaczco, ouvrage accompagné de dix gravures. Un volume grand in-8% librairie Pion, i8qo.
il semble bien que Rome surtout soit devenue sa vraie patrie.
Ecrivant avec la même facilite' le français, l'allemand et le polonais, M. Klaczko a publié, dans ces trois langues, de nombreux et remarquables ouvrages, qui lui ont valu, chose rare, une triple célébrité'. Parmi ceux qu'il a écrits en français, il convient de signaler: Une annexion d'autrefois ; Y Agitation unitaii~e en Allemagne ; les Etudes de diplomatie contemporaine ; les Préliminaires de Sadowa et surtout les Deux chanceliers (le prince Gortchakoffet le prince de Bismarck). Malgré leur haute valeur, ces études d'histoire ne sont pas cependant le meilleur de son œuvre. Je l'ai dit tout à l'heure, sa vraie patrie, depuis longtemps, c'est Rome. La Ville éternelle, avec ses monuments et ses ruines, avec ses souvenirs et ses horizons, n'a pas seulement produit sur lui l'espèce de secousse et & agrandissement . selon le mot heureux de Gœthe, qu'elle ne manque jamais de donner à toute âme bien née ; il en a senti ce que Mme de Staël a si bien appelé « le charme dont on ne se lasse jamais ». Il est de ceux qui ne l'ont jamais visitée, sans éprouver ce que la même Mme de Staël a si bien exprimé dans cette page si vraie :
Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler à ces antiques débris. Mais un portique debout à côté d'un humble toit ; mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées ; un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d'idées
grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découvertes qui inspire un intérêt continuel ; tout est commun, tout est prosaïque dans la plupart de nos villes européennes, et Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la déprédation. Mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se lasser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.
Mais ce que Gcethe, ce que Mme de Staël et Chateaubriand lui-même ont surtout admiré dans Rome, ce sont les débris de l'antiquité, c'est la majesté des ruines et la grandeur des souvenirs : « Quiconque, écrivait Chateaubriand, n'a plus de lien dans sa vie doit venir demeurer à Rome ; là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, et la poussière que le vent élèvera sur ses pas renfermera quelque grandeur humaine. »
Tout cela, M. Klaczko Ta senti à son tour; mais, en même temps qu'il admirait les chefs-d'œuvre de l'art antique, il s'est pris d'une égale passion pour les chefs-d'œuvre de la Renaissance. Il lui a même paru rue ceux-ci étaient les plus beaux, et que rien, dans l'antiquité, n'égalait la perfection de Raphaël et la sublimité de Michel-Ange. Il a vécu dans la familiarité de leurs œuvres, et toutes les fois qu'il lui a fallu s'en séparer, fût-ce pour aller à Paris, il lui a semblé qu'il était, comme Ovide, condamné à l'exil, et pas
une seule fois il ne s'est éloigné de Rome sans répéter l'élégie des adieux : Dum repeto noctem...
C'est un livre sur Rome que nous donne aujourd'hui M. Julian Klaczko, et c'est, à coup sûr, l'œuvre la plus remarquable qu'il ait encore écrite.
En dépit du titre de l'ouvrage, nous n'avons point ici une vie du pape Jules IL Un seul chapitre lui est consacré, le XIIIe, celui qui a pour titre : le Jeu de ce monde.
« Le Pape — disait de Jules II, dans une occasion solennelle, l'ambassadeur vénitien Domenico Trevisano — le Pape veut être le seigneur et maître du jeu de ce monde. »
Jules de la Rovère, neveu du Pape Sixte IV, ancien Franciscain comme son oncle et cardinal de San Pietro in Vincoli, avait cinquante-neuf ans lorsqu'il fut élu Pape par le conclave du Ier novembre i5o3. A peine élu, il forme deux grands desseins, celui de recouvrer les domaines enlevés à l'Église et celui de combattre, de détruire, s'il le peut, l'influence française. Il lève des troupes, se met à leur tête, et, dès la première année de son pontificat, il reprend à César Borgia les forteresses de la Romagne dont celui-ci s'était emparé. Trois ans plus tard, il reprend Pérouse aux Baglioni et Bologne aux Btntivoli. Il lui
faut maintenant obtenir des Vénitiens qu'ils restituent au Saint-Siège les villes de Ravenne, de Faenza, de Cervi et de Rimini, qu'ils détiennent très indûment. Sur le refus obstiné de la Signorie, il accède à la ligue conclue à Cambrai, le i5 décembre i5o8, entre l'empereur et les deux rois de France et d'Espagne, et qui ne visait à rien moins qu'au démembrement total de la République des lagunes. Une seule bataille gagnée par les Français dans les plaines d'Agnadel (14 mai 1509) suffit P°ur abattre l'orgueilleuse Venise. Elle restitua aussitôt au Saint-Siège toutes les villes qu'elle lui avait autrefois enlevées, et elle n'épargna rien pour se concilier l'amitié du Pontife, hier encore son ennemi. Sanabit qui percussit, écrivait la Signorie à Jules II, que cet appel ne laissa point de toucher. Ses anciennes possessions une fois recouvrées, le Pontife n'avait en effet aucun intérêt à la destruction de l'antique et glorieux État des doges, et bien des considérations lui recommandaient de conserver à l'Italie son grand boulevard de l'Adriatique. Il se dégagea donc peu à peu d'une ligue devenue importune et finit par se séparer tout à fait de ses bons alliés de Cambrai. « C'était, dit M. Klaczko, c'était là le jeu de ce monde d'alors, la politique constamment pratiquée dans le glorieux cinquecento, et je n'oserais pas affirmer qu'elle soit tout à fait inconnue dans notre siècle de progrès. »
Le duc de Ferrare, Alphonse d'Esté, avait repris aux Vénitiens la ville de Comacchio, sur laquelle l'Eglise avait prétendu autrefois posséder des droits.
Jules II fit valoir ces droits avec sa roideur ordinaire. Le duc les contesta; il était d'ailleurs l'homme lige de Louis XII, et il pouvait compter sur son appu,, oui, en effet, ne lui manqua pas. Malgré l'intervention du roi de France, Jules II continua de faire avancer ses troupes dans le duché de Ferrare. 11 avait résolument pris son parti ; il voulait en finir avec ces étrangers, Français ou Allemands, qui depuis tantôt vingt ans ravageaient la malheureuse péninsule. Fuon i barbari! devint désormais son grand cri de guerre. L'entreprise était hardie. « Je ne comprends pas ce pape, écrivait Francesco Vettori à Machiavel le 3 août ,5.o ; comment est-il possible qu'il veuille fa.re la guerre à la France, lui seul avec les Vénitiens! » Mais le Pape avait une armée fort respectable et un trésor bien rempli; les Vénitiens étaient à ce moment redevenus redoutables ; ils avaient reformé leur armée et leur flotte, recouvré plusieurs places dans la terre ferme, battu les généraux de l'empereur Max.m.hen et fait prisonnier un des chefs de la ligue, François Gonzague, marquis de Mantoue. Enfin, et avant tout, Jules II avait eu la bonne fortune d évincer Louis XII dans un marché avec les Suisses (4 mars ,5,o) et de s'assurer leur concours pour cinq ans. les vainqueurs de Granson et de Morat étaient reputes à cette époque les soldats les plus vaillants de la
terre.
Lit.
Le plan de la campagne fut supérieurement combiné. Pendant que les Suisses prendraient les Français à revers dans le Milanais, une flotte vénitienne
JULES II ET LA RENAISSAN'CE ?f]
les attaquerait à Gênes sur leur flanc, et l'armée pontificale donnerait la main aux troupes du doge à travers le Ferrarais. Le 17 août i5io, Jules II quittait Rome pour se rendre sur le théâtre des opérations militaires.
Durant toute la campagne, il fit preuve, malgré son âge déjà avancé, d'une endurance extraordinaire, d'une énergie que ni les revers ni la maladie ne purent abattre. Il pontefice terribile, disaient les Italiens. Mais, ainsi que le fait très bien observer M. Klaczko, ce que les Italiens du seizième siècle entendaient sous le mot terribile, c'était une certaine fougue de caractère combinée avec une grande élévation dans les idées. Us parlaient de la terribilità dans l'art de Michel-Ange. E un nomo terribile, disait de Buonarotti le Pape Léon X à Sébastien del Piombo. Jules II dirigeait lui-même son armée, mais il ne portait ni l'épée ni le casque et la cuirasse. M. Julian Klaczko dit, au sujet de cette légende : « Quant à la soi-disant armure de Jules II qu'on voit maintenant dans la grande salle de Yappartamento Borgia, je la crois complètement apocryphe. Le Pape n'a jamais porté de cuirasse et de brassards : il n'en est fait mention ni dans les dépêches des envoyés mantouans et vénitiens au camp de Bologne et de Mirandole, ni dans le Diarium de Paris de Grassis, toujours si méticuleux et circonstancié en fait de rochet, étole, surplis et autres détails d'habillement. »
La guerre dura deux ans, mêlée de succès et de revers : malgré la victoire des Français à Ravenne, où Gaston de Foix, « grand capitaine avant d'avoir
été soldat », selon le mot de Guichardin, triompha et mourut, à vingt-trois ans(ii avril 1 5 1 2), Jules II vit le plus complet triomphe couronner ses armes et sa politique. Au lendemain même de l'éclatante victoire de Ravenne, la puissance française en Italie s'effondra soudainement. Vingt mille Suisses descendirent de leurs montagnes et se joignirent aux Vénitiens dans le Véronais (mai 1 5 1 2). Pour ne pas être coupée de sa base d'opérations au nord, l'armée de Gaston de Foix, commandée maintenant par La Palice, dut évacuer en toute hâte la Romagne et regagner la Lombardie ; bientôt (en juin), elle abandonnait même cette dernière province pour courir à la défense du sol français, envahi dans la Navarre par les Espagnols, et en Normandie et en Guyenne par les Anglais. Il va sans dire que, sous le coup de tant de désastres, la France perdit en un tour de main tous ses partisans dans la Péninsule. « Et est la nature de ce peuple d'Italie de ainsi complaire aux plus forts », a dit Commynes, le grand connaisseur des hommes et des nations, mort précisément l'année précédente. Il n'est pas jusqu'au duc de Ferrare qui ne songât maintenant à complaire au plus fort. Le plus fort, c'était Jules II ; muni d'un sauf-conduit, Alphonse d'Esté alla (23 juin) demander son absolution à Rome.
Jules II avait réalisé tous ses desseins ; il avait vu le patrimoine de saint Pierre rétabli dans son intégrité, les Français rejetés au delà des Alpes, et le concile de Latran reconnu par l'univers catholique. Il avait mené à bien en même temps deux grandes en-
JULES II ET LA RENAISSANCE 3o,
treprises : il avait été le restaurateur du pouvoir temporel du Saint-Siège et le libérateur de l'Italie. Maintenant il pouvait mourir. Au cours même de ses luttes, il avait été plusd'unefois dangereusement malade. Dès les premiers jours de janvier 1 5 1 3, il lui devint impossible de quitter sa chambre. Jusqu'à la fin, il ne cessa de s'occuper des affaires de l'Eglise et de l'Etat. Il recevait à son chevet les ambassadeurs des puissances, expédiait les brefs et réglait avec son fidèle maître des cérémonies tout le détail des séances du concile auxquelles il ne pouvait plus assister. La veille de sa mort, le 19 février, il signait une bulle, par laquelle il instituait et dotait une école perpétuelle du chant sacré, afin que le service divin à Saint-Pierre fût dignement célébré et que le personnel des musiciens ne fût plus recruté au hasard et à l'étranger, «en France ou en Espagne ». C'est là l'origine de la cappella Julia qu'ont illustrée depuis les maîtres compositeurs Palestrina, Anfossi,Guglielmi, Fioravanti,etc, et dont lesproductions jettent encore aujourd'hui un si grand éclat sur les solennités religieuses de la basilique vaticane (1). Le 20 février, après avoir pris le Saint Viatique, le Pape réunit autour de lui tous les cardinaux alors présents à Rome, pour leur faire ses adieux. Il leur demanda de prier instamment pour lui, attendu qu'il
(1) Le public confond généralement, et très erronément, la cappella Julia de la basilique de Saint-Pierre avec la cappella Sistina, ou plutôt Palatina, qui est une maîtrise distincte attachée au palais pontifical; depuis 1870, cette dernière a cessé de fonctionner.
a été un très grand pécheur; il les exhorta à vivre dans la crainte de Dieu et dans l'obéissance à ses commandements; il les adjura de lui élire un successeur d'après les règles prescrites et de ne pas admettre au conclave leurs collègues schismatiques, ceux qui, subissant l'influence du roi de France et de l'empereur, ont fait adhésion au conciliabule de Pise. Il pardonnait à ces derniers de tout son cœur pour ce qui le concernait personnellement ; mais, comme Pape, il était obligé de maintenir les lois canoniques dans leur rigueur. Toute cette harangue, il la prononça en latin, d'une voix forte et empreinte d'autorité « comme s'il parlait en plein consistoire... »
Dans la nuit du 20 au 2 1 février, Jules II expira. S'il avait fait trop de sacrifices à l'ambition et à la politique, ses ennemis eux-mêmes furent obligés de reconnaître qu'il n'avait jamais commis aucun acte de cruauté, n'avait jamais vengé une injure personnelle, qu'il n'avait poursuivi d'autre grandeur que celle de l'Eglise. Ce dernier témoignage, c'est Machiavel qui le lui rendra un jour dans son Principe : « Fece ogni cosa per accrescere la Chiesa e non alcun privato. » (1) Guichardin, de son côté, dira de lui qu'il eût été le plus grand prince du monde s'il n'eût porté la tiare.
Jules II n'a pas été seulement un grand politique, conquérant heureux des provinces qui avaient appar-
(1) Principe, c. iv.
tenu jadis aux Etats pontificaux ; il est resté surtout dans l'histoire comme le promoteur magnanime des arts, comme le vrai pontifex maximus de la Renaissance. C'est à Jules II que l'univers catholique doit Saint-Pierre de Rome, et son nom est inséparable des noms de Michel- Ange, de Raphaël et de Bramante.
A peine avait-il ceint la tiare qu'à côté de ses grands desseins politiques il en formait un autre, qui pouvait sembler plus téméraire encore. Il ne s'agissait de rien moins que d'abattre cette basilique du Vatican, où reposaient, avec le prince des. apôtres, les plus grands pontifes de la chrétienté, la basilique élevée par les mains de Constantin le Grand et du pape Sylvestre. On en construirait à la place une toute nouvelle, de dimensions colossales, d'une magnificence inouïe. L'architecte, maître Donato da Urbino, dit il Bramante, promettait de faire une merveille, un prodige, un vrai miracle en pierre : il ne songeait à rien moins qu'à élever en l'air le Panthéon d'Agrippa et à le suspendre au-dessus de ce Templo délia pace dont les arcs ruinés font l'admiration et l'épouvante de tout visiteur du Forum.
Le projet, dès qu'il fut connu, ne laissa pas d'émouvoir profondément les esprits. Tout le Sacré Collège se déclara contre. Se pouvait-il que l'on démolît l'église à laquelle étaient attachées les traditions les plus augustes et dix fois séculaires de la chrétienté ; que l'on troublât le repos de Léon le Grand, de Grégoire le Grand, de Nicolas Ier et de tant d'autres héros de la foi ; que l'on touchât au tombeau de
l'Apôtre!... Dans le public, l'excitation au premier moment fut plus vive encore qu'au sein du Sacre' Collège, et, pour la calmer, le Pape dut faire déclarer qu'il ajournait le projet afin de mieux l'examiner, il n'y renonçait pas cependant. A quelques mois de là, les travaux commençaient. La première pierre fut posée par Jules II le samedi 18 avril i5o6. Il vint, ce jour-là, en procession solennelle, accompagné de trente-cinq cardinaux. Après une messe du Saint- Esprit, célébrée par le cardinal Francesco Soderini, le Pape s'approcha d'une fosse large et profonde, « et qui ressemblait à un vrai précipice » : elle a été creusée à l'endroit où se dresse maintenant, sous la coupole, la statue de sainte Véronique. Le vieillard descendit par une échelle dans cette fosse : « Et comme tout le monde craignait un éboulement, dit Paris de Grassis dans son Diarium, le Pape cria à ceux d'en haut de ne pas trop s'avancer sur les bords. » Les médailles et inscriptions d'usage furent déposées, et, après avoir consacré les fondements, Jules II remonta.
Tous mes lecteurs connaissent les belles pages de Louis Veuillot sur Saint-Pierre de Rome. Je n'en rappellerai qu'une seule :
Quelle immense donnée, quelles divisions grandioses, quel ordre partout, et quelle abondance d'inspirations dans cette unité merveilleuse! Depuis les statues des deux grands empereurs, Constantin et Charlemagne, sentinelles triomphantes placées sous le péristyle, jusqu'à l'autel où sont les corps des deux grands apôtres ;
Depuis la loggia, d'où la grande bénédiction descend pour embrasser la ville et le monde, jusqu'au chevet de la basilique, où la chaire du pécheur est gardée et soutenue par les grands docteurs de l'Orient et de l'Occident ; depuis l'obélisque de Néron, relevé sur le parvis, jusqu'à la croix qui rayonne sous la coupole,
Il n'est pas une pierre dans cette montagne de gloire qui ne soit à sa place, qui ne donne une clarté, qui ne jette une parole forte et sublime. Rome, qui est le résumé de tout, se résume dans Saint-Pierre ; et Saint-Pierre crie dans Rome et dans le monde la victoire de la Croix sur Rome et sur le monde (i).
M. Julian Klaczko est lui aussi — est-il besoin de le dire? — de ceux qui admirent l'œuvre de Bramante. Mais il ne lui a pas suffi de nous dire les débuts de ce prodigieux travail ; il a rebâti par la pensée, sur les lieux mêmes, l'ancienne basilique de Saint- Pierre teile que l'avait connuela génération, de Jules II avant l'arrêt suprême de i5o5. Cette reconstitution, à la fois historique et artistique, forme l'un des meilleurs chapitres du livre.
De toutes les passions artistiques de Jules II, la passion de bâtir a été la plus ancienne et la plus forte: Magnanim moliam semper avidus, a dit de lui Panvinio. Il fut l'âme de la plupart des créations monumentales dont s'enorgueillit le pontificat de son oncle Sixte IV, et il avait déjà, comme cardinal, attaché son nom aux deux églises de San-Pietro in Vincoli et Santi-Apostoli avec leurs palais respectifs, ainsi qu'à
(i) Le parfum de Rome, tome I, page 174.
la basilique Sant'Agnese et à maint autre édifice de Rome et des environs, agrandi ou embelli par ses soins.
Devenu pape, il ne se contente pas de cette colossale et prodigieuse construction de Saint-Pierre, qui semblerait pourtant devoir suffire à l'occuper tout entier. Il a trouvé dans Bramante l'homme qu'il lui faut, l'architecte capable d'édifier à la fois et la nouvelle basilique — et San-Biagio (via Giulia, sur les bords du Tibre) qui doit concentrer dans ses murs tous les pouvoirs publics de la Ville éternelle, offices, tribunaux, etc., et représenter le pala^o governativo par excellence (0, — et le Belvédère, avec ses vedule enchanteresses et qui justifient si bien son nom, avec son théâtre en plein air pour les spectacles, fêtes et carrousels, avec sa collection incomparable de statues antiques, avec ses loggie que décoreront les peintres les plus renommés du siècle. Pour chacune de ses constructions gigantesques, Bramante imagine une architecture différente et originale. Bramante est un vieillard comme Jules II, et tous deux sont valétudinaires. Mais chez tous deux la volonté marche de pair avec le génie. Pendant huit ans (i5o5-t5i2), le vieux Urbinaie, le Rovinante, comme on l'appelle, mène de front ces trois tâches écrasantes auxquelles
(i) Le plan de San-Biagio est conservé aux Uffîp de Florence. La façade devait mesurer quatre-vingt-dix-sept mètres et demi, un tiers de plus que le palais Farnèse, qui en est l'imitation. San-Biagio, on le sait, n'a pas été achevé. Des traces de la construction (des fondements aux bossages) se voient encore via Giulia, près du palais Sacchetti.
Jules II ne se fait pas faute d'en ajouter à chaque instant de nouvelles : le chœur de Sainte-Marie du Peuple, l'escalier du palais de la Signorie, à Bologne, le port de Civita-Vecchia, la canonica de Lorette, etc. Pendant huit ans, il est constamment sur la brèche à Rome, ou en course sur les grandes routes de l'Etat pontifical : inge'nieur militaire, inspecteur des travaux, surintendant des arts, architecte, il remue des mondes de pierre et de terre, abat et rebâtit partout où il passe :
Dirait, redificat, mutât quadrata rotundis...
Il ne va pas assez vite cependant au gré du terrible Me'cène, et il finit par faire travailler ses ouvriers littéralement jour et nuit, la nuit aux lueurs des flambeaux. Ses ouvriers étaient légion, et Jules II, au retour de Tune de ses campagnes, disait un jour en souriant : « Avec les ouvriers de Bramante, on pourrait passer une revue, — nno exercito. »
Nulle part, mieux que dans les pages de M. Julian Klaczko, ne revit la souriante et glorieuse figure de l'incomparable architecte, du vieillard charmant et impétueux que Raphaël, dans la caméra délia Segnatnra, nous, montre appuyé à une balustrade, tenant d'une main un gros volume ouvert (Vitruve ?), tandis que de l'autre il y indique un passage à quelqu'un placé derrière lui. « Une tête superbe, dit M. Klaczko, et presque entièrement dénudée, sauf quelques boucles de cheveux tout près delà nuque; le crâne, le front, les sourcils et les yeux d'une puissance extraordinaire, et
contrastant singulièrement avec l'extrême délicatesse d'un nez camus, de la bouche et du menton, — on dirait un Socrate glabre et affiné, avec son fonds de bonhomie spirituelle et de la vivacité juvénile en plus : — tel apparaît, dans la Dispute du Saint-Sacrement, maître Donato da Urbino, surnommé il Bramante... »
Je n'ai encore rien dit de Michel-Ange et de Raphaël, et cependant ils tiennent dans le volume de M. Klaczko une place considérable. L'auteur,, du reste, ne s'occupe des deux grands artistes que dans leurs rapports avec Jules II. C'est ainsi qu'il n'a rien dit du Jugement dernier, parce que la fresque de la Sixtine, commandée à Michel-Ange par Clément VII, a été commencée seulement en 1 534 et terminée en 1 541, vingt-huit ans après la mort de Jules II. De même il n'est rien dit de la part prise par le peintre de la Sixtine à la construction de Saint-Pierre. Jules II était mort depuis trente-trois ans et Michel-Ange était dans sa soixante-douzième année, lorsqu'à la mort de San Gallo, successeur de Bramante, le pape Paul III lui offrit la direction detoutes les entreprises d'architecture que conduisait San Gallo, notamment le palais Farnèse et Saint-Pierre. Le maître refusa d'abord, en invoquant son grand âge et en disant que Parchitecture n'était pas son art. Paul III insistant, il
accepta, à condition de remplir gratuitement cet office, « ut oblatio suavissimi odoris Domino , comme une oblation de très suave odeur au Seigneur ». Un bref du Ier janvier 1547 ^ul donna la surintendance, sa vie durant, de la basilique, avec les pouvoirs les plus étendus, de faire, défaire, refaire, augmenter, diminuer, de choisir, conduire, congédier les employés sans aucun contrôle ni consentement des députés préposés à la construction. Le plan qu'il adopterait devrait être à jamais suivi par ses successeurs (1).
Michel-Ange entra au service de Jules II en i5o5; il avait alors trente ans. M. Julian Klaczko nous trace ainsi son portrait : « Il est petit de taille, trapu, d'une complexion frêle, mais endurante; il est gaucher et a une tête énorme. La barbe longue, les cheveux abondants et légèrement bouclés, les pommettes saillantes et le nez écrasé par le coup brutal de Torrigliano, donnent à sa physionomie une expression étrange et quelque peu hirsute ; mais le front est beau et le regard d'une mélancolie profonde, fascinante. Tel il apparaît encore — beaucoup plus âgé seulement et le front sillonné de rides — dans le portrait conservé à la Pinacothèque du Gapitole et qui est attribué à Marcello Venusti. »
La première commande faite au sculpteur par le pontife nouvellement élu était sa propre tombe. Le monument devait avoir des proportions colossales. Il
(1) Voir le très beau livre de M. Emile Ollivier sur Michel- Ange, l8j2.
n'a jamais été exécuté; mais il n'est pas impossible de reconstruire, par l'imagination, telle que l'avait conçue l'artiste, cette œuvre qui, certes, eût été digne de son génie. Nous avons, en effet, les récits concordants, en somme, malgré quelques divergences, de Condivi et de Vasari, dont le premier surtout a écrit d'après les renseignements et presque sous la dictée de Michel-Ange ; nous avons aussi un petit dessin, précieusement conservé aux Uffi\i, où une partie du monument (la partie d'en bas) est esquissée à la plume, sinon de la main même de Buonarotti, du moins certainement d'après des données authentiques et contemporaines.
Si le monument, nous l'avons dit, est resté à l'état de projet, quelques détails néanmoins en avaient été exécutés, et parmi ces détails — des détails à la Michel-Ange — il faut compter les célèbres statues du Louvre, appelées communément les Esclaves. Ces athlètes enchaînés personnifient... les arts libéraux, « devenus prisonniers de la mort, eux aussi », avec le décès de Jules II : leur grand bienfaiteur disparu, ils se désespèrent et meurent !
En i5o6, l'dée du fameux monument funéraire est abandonnée. Il s'agit cette fois d'une statue de Jules II, qui sera placée en haut de la façade de San- Petronio à Bologne, pour célébrer le recouvrement de cette ville par le Saint-Siège. Ce sera un ouvrage en bronze, et, comme c'est un ouvrage concerté entre Giuliano délia Rovere et Buonarotti, vous vous doutez bien que les proportions n'en peuvent être
ordinaires : la statue sera trois fois plus grande que nature. Elle fut exe'cutée et mise en place le 21 février i5o8; mais en i5ii, lorsque les Bentivoli eurent repris Bologne, ils firent abattre le bronze, témoignage de leur défaite, et en firent don au duc Alphonse de Ferrare, qui le convertit en une pièce colossale d'artillerie.
Moins de trois mois après l'inauguration de la statuq de San-Petronio, Jules II chargeait Michel-Ange d'orner de peintures monumentales le plafond de la chapelle Sixtine, ainsi nommée parce qu'elle avait été érigée par le pape Sixte IV, l'oncle de Jules II. Commencées le 8 mai i5o8, les peintures de la Sixtine furent terminées au mois d'octobre 1 5 12. Ce n'est rien moins, selon M. Klaczko, que ce la plus grande œuvre de la peinture moderne, de la peinture de tous les temps... »
Et maintenant, à côté de Michel-Ange, voici Raphaël. Au mois de janvier i5og, il arriva à Rome. Il n'avait que vingt-six ans. Jules II n'hésita pas cependant à lui confier la décoration des « chambres supérieures » du Vatican, les camerœ supertores, comme les appellent les documents du temps. « Quelle date dans les fastes de l'esprit, dit M. Julian Klaczko, que ce jour où le jeune homme à la taille élancée, à la longue chevelure d'ébène et au teint olivâtre — tel qu'on le voit encore dans la fresque de VEcole d'Athènes à côté de son maître Vanucci — vint présenter au vieux Rovere quelques-uns de ses tableaux, de ses dessins ou esquisses ! On aurait bien étonné
les fins diplomates toscans et vénitiens à la cour de Jules II, bien étonné Jules II lui-même, si on leur eût prédit alors que cette audience si peu solennelle du pauvre peintre d'Urbino marquera tout autrement dans l'histoire du monde que les délibérations les plus graves de la ligue de Cambrai et les pourparlers les plus secrets sur les choses de Ferrare... »
C'est à cette audience (mars i 509) que nous devons les Stan^e de Raphaël. Elles se composent, on le sait, de trois chambres et d'un grand salon; la galerie qu'on désigne sous le nom des Loges y conduit. Les fresques de la première Stan\a, la caméra délia Segnatura, ont occupé Raphaël de mars i5oo, à juillet i5ii. C'est là que se peuvent voir la Dispute du Saint-Sacrement, Y Ecole d'Athènes et le Parnasse. Jules II venait de mourir, lorsque le peintre termina la seconde Stan\a, généralement appelée la Slan~a d'Héliodore, et qui serait nommée plus justement la Stanza de Jules II, puisqu'elle résume, avec un éclat incomparable, la pensée de son règne. La Messe de Bolsène est comme le prologue religieux de sa « première croisade », sa campagne de Pérouse et de Bologne. Le Châtiment d'Héliodore visait manifestement les Baglioni, les Bentivoli, les Este, tous les spoliateurs, en un mot, qui avaient étendu leurs mains sur le Trésor du Temple, le bien du patrimoine. La Retraite $ Attila et de ses Huns incarnait d'une manière saisissante le cri de Fuori i barbari! que le Pontefice terribile avait jeté en i5io à l'Italie frémissante. La Délivrance de saint Pierre proclamait la liberté de
JULES 11 ET LA RENAISSANCE 5l
l'Eglise en face des menées audacieuses des souverains de France et d'Allemagne et de leur conciliabule pisan. »
J'aurais peut-être quelques re'serves à faire sur certaines appréciations de M. Julian Klaczko, mais elles seraient après tout de peu d'importance. A l'intérêt du fond, son ouvrage joint un rare mérite de forme, et ce n'est pas en vain qu'il a vécu si longtemps dans l'intimité des plus grands artistes que le monde ait jamais connus. Ses divers chapitres sont comme autant de petits tableaux placés dans des cadres d'une variété singulière et d'un goût exquis. Celui qui a pour titre : Dans la « caméra délia Segnatura », est, en son genre, un chef-d'œuvre. Ce que j'aime dans ce volume, c'est que ce n'est pas un ouvrage « livresque », patiemment composé dans le silence du cabinet. C'est un livre vécu. Il y a là dix ans de vie, vingt ans peut-être, passés à Rome au milieu des plus grands souvenirs et des plus merveilleux chefs-d'œuvre, sous la voûte de la Sixtine, et dans les « chambres supérieures ».
24 janvier 1899.
Le règne de Louis XÏII avait été troublé par de nombreuses conspirations. Celui de Louis XIV n'en devait connaître qu'une seule, celle du chevalier de Rohan et de Latréaumont, en 1674; et encore fut-elle arrêtée dès sa naissance, avant même d'avoir pu recevoir un commencement d'exécution, si bien que les historiens en parlent à peine; la plupart même n'en parlent pas du tout. On ne la connaît guère que par un roman d'Eugène Sue, qui eut en son temps un assez vif succès, mais qui est aujourd'hui bien oublié.
(1) Mémoires du temps de Louis XIV, par du Cause de Nazelle ; publiés avec une introduction et des notes par Ernest Daudet. Un vol. in-18, E. Pion, Nourrit et C»«, éditeurs, 1899.
Avant les Mystères de Paris et le Juif errant, Eugène Sue avait paru vouloir se consacrer au roman historique. L'e'poque de Louis XIV le retint pendant quelques années. Outre son Histoire de la marine française sous Louis XIV (5 vol. in-8, 1 835- 1837), il publia Latréaumont en 1 838 et, en 1840, Jean Cavalier ou les fanatiques des Cévennes.
Latréaumont, le seul de ces livres dont je doive ici dire un mot, a de l'intérêt et de l'action. L'agencement est habile, et, dans plus d'une scène, l'auteur fait preuve d'un vrai talent dramatique. Malheureusement, l'inspiration première de l'œuvre, la préoccupation constante du romancier, c'est la haine qu'il a vouée à Louis XIV, le désir passionné qu'il éprouve de le rabaisser et de le flétrir. Il ne veut voir que le revers d'une admirable médaille, que les petits côtés du, grand roi. Louis XIV n'est, à ses yeux, qu'un bélître, un bellâtre niais et rengorgé, une personnalité sordide, toute pleine de grossière fatuité, un monstre d'égoïsme, un abominable tyran, un Néron. Sainte- Beuve a de jolies pages sur cet incroyable paradoxe, dans ses Portraits contemporains ; j'en détache ces lignes : « M. Sue a parlé de Louis XIV en opprimé presque, en homme lésé; il s'est mis passionnément dans la cabale des gens d'esprit et des libertins contre le grand roi ; il a fait cause commune avec Vardes, Bussy, Lauzun, Rohan, les Vendôme, avec tous ceux qui regrettaient ou qui appelaient la précédente ou la future régence ; durant une oraison funèbre de Bossuet, durant les chœurs d'Athalie ou d'Esther, il a
continué de chantera la cantonade quelque noël satirique. A la bonne heure ! la vivacité de son injustice témoignerait au besoin de l'intimité de ses études sur le grand règne. On n'en veut jamais de cette sorte à un homme et à un roi sans avoir de très proches raisons. »
— Et, dans une de ces notes malicieuses comme il les aimait, Sainte-Beuve ajoute : « Entre Louis XIV et M. Sue, c'est en effet comme une affaire personnelle.
— « Qu'a donc M. Eugène Sue contre Louis XIV ? demandait-on. — Voulez-vous savoir le fin mot? répliqua quelqu'un ; ils faisaient tous deux la cour à Mlle de Fontanges, et Louis XIV l'a emporté (i). »
On pense bien qu'ainsi animé contre Louis XIV, Eugène Sue ne s'est pas fait faute de grandir les conspirateurs qui avaient voulu le débarrasser de son rival. Latréaumont et ses complices ne se proposaient rien moins que de s'emparer du dauphin et du roi, d'assassiner ce dernier, si besoin était, d'arracher à la France une de ses plus belles provinces, la Normandie, et de la constituer en république, enmême temps que la Bretagne serait placée sous la souveraineté du chevalier de Rohan. Comme ils ne pouvaient atteindre un tel but sans une aide puissante, ils avaient sollicité et obtenu le concours de l'Espagne et de Ja Hollande, alors en guerre avec la France; en échange de l'appui qu'ils en devaient recevoir, en argent, en hommes et en vaisseaux, ils devaient livrer à nos ennemis quelques-uns de nos ports. Le complot était
(i) Portraits contemporains, t. II, p. 83.
Ecole de Sciences domestiques
Congrégation de Notre Dame
Ottawa
odieux; M. Sue le trouve admirable. Latréaumont était un traître; M. Sue en fait un héros et un patriote. Céder à l'ennemi nos places fortes, enlever à la France une de ses provinces, assassiner le roi, tout cela était œuvre pie. Après tout, pourquoi Louis XIV avait-il enlevé Mlle de Fontanges à M. Sue ?
Après le roman, voici venir l'histoire. M. Ernest Daudet nous donne aujourd'hui, avec des notes excellentes, les Mémoires, inédits jusqu'à ce jour, de du Cause de Nazelle,un jeune officier qui vit de très près la conspiration de 1674 et qui en a dressé une relation, dont la sincérité et l'exactitude ne peuvent être mises en doute. M. Ernest Daudet a contrôlé son récit à la lumière des documents officiels et il n'y a relevé que fort peu d'erreurs, toutes sans importance.
Né au fond de l'Agenais, d'une famille noble, vers 1649, du Cause de Nazelle partit pour Paris, en 1667, au premier bruit qui se répandit en province de la déclaration de guerre à l'Espagne et de la prochaine entrée du roi en Flandre. Ayant réussi à obtenir un emploi dans les troupes, il fit comme souslieutenant d'infanterie la campagne, qui fut du reste aussi courte que glorieuse. La paix faite, une partie des soldats et des officiers furent renvoyés chez eux. et du Cause, compris dans ce licenciement, dut retourner chez son père.
UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XIV b"]
Peu de temps après, la république de Venise implora la protection et le accours de Louis XIV contre les Turcs, qui assiégeaient la capitale de l'île de Candie. Le Pape ne cessait de prêcher la croisade ; le roi se montra d'autant plus empressé de saisir cette occasion de lui plaire, que la guerre contre les Turcs passait toujours pour la meilleure des écoles, et que les relations avec la Porte devenaient très difficiles. Les troupes furent mises sous les ordres de Navailles, la flotte sous ceux du duc de Beaufort et de Vivonne. Du Cause fit partie de l'expédition comme volontaire. Les Français débarquèrent à Candie le 24 juin 1669. Malheureusement la place était déjà ruinée et dégarnie de soldats. Ils firent plusieurs sorties meurtrières, sans autre effet que de retarder le progrès des assiégeants. Beaufort disparut dans un combat et Vivonne canonna inutilement le camp du vizir. Navailles jugea que de plus longs sacrifices seraient inutiles, et il ramena en France le corps expéditionnaire. A. Candie, il avait donné à du Cause une lieutenance d'infanterie dans une des meilleures compagnies de l'armée; mais celui-ci, à peine débarqué à Toulon, renvoya sa commission de lieutenant à son colonel. Le service en temps.de paix n'était décidément pas son affaire.
En 1672, lorsque le roi déclara la guerre aux Hollandais, du Cause s'empressa de tout son pouvoir pour obtenir une lieutenance. Ses démarches n'aboutirent pas, et il se résigna à servir dans le régiment de son ami M. de Villeras, en qualité de volontaire. L'année suivante, il est vrai, il était admis à entrer
dans les gardes du corps et prenait part avec eux au siège de Maëstricht; mais bientôt il se dégoûtait d'un service où l'avancement était très lent; d'autre part, il n'avait presque plus d'argent, pas assez pour s'équiper convenablement; enfin un projet de mariage, depuis longtemps ébauché et qui finit, en effet, par réussir, lui paraissait exiger sa présence à Paris. Pour tous ces motifs, à la fin de 1678, il prit congé de ses officiers sous divers prétextes, et il laissa tranquillement partir tout le monde.
Du Cause de Nazelle avait alors vingt-quatre ou vingt-cinq ans. A son âge, laisser ses camarades partir pour la guerre et rester sur le pavé de Paris pour des raisons plus ou moins sentimentales, cela n'était pas pour lui faire honneur, et il s'en rendait parfaitement compte. «J'eus une si grande honte de ma situation, dit-il, que je ne cherchai qu'à me cacher, de peur qu'étant rencontré par des personnes de ma connaissance, leur vue ne fût un reproche continuel de ma lâcheté. Je me déterminai à prendre un logement aux extrémités des faubourgs, et le sort me conduisit hors de celui de Saint-Antoine, au lieu appelé Picpus. Le hasard me fit frapper à une porte où l'on prenait des jeunes enfants en pension. Un homme âgé, d'une taille au-dessous de la médiocre, vintm'ouvrir, et, m'ayant demandé ce que je désirais, je lui répondis qu'étant officier et n'ayant pas de quoi me mettre en équipage pour servir, j'avais été contraint de rester à Paris, que je cherchais à me mettre en pension quelque part suivant mes facultés, qui étaient
UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XIV 5g
fort médiocres, le service ne m'ayant point acquis de richesses. Cet homme me répondit qu'il était le maître de la maison, qu'il s'appelait Vanden Enden, maître de pension assez connu ; qu'il me recevrait volontiers sans trop prendre garde à l'intérêt, qu'il suffirait que je payasse le même prix que ses autres pensionnaires; qu'il avait toujours aimé les officiers, et que je ne devais pas me faire une peine de cette petite jeunesse qui logeaitchez lui, la plupart enfants de qualité ; qu'il saurait me distinguer et me mettre à table avec sa famille, séparée de ce petit peuple. Nos conventions étant ainsi faites, je payai à l'instant les six premiers mois de ma pension, et mon établissement y fut fait le même jour, après avoir néanmoins pris la précaution de changer mon nom et celui de mon pays, pour demeurer entièrement inconnu. »
Voilà, ce me semble, une aventure bien vulgaire, et pourtant nous sommes déjà en plein roman — un roman qu'Eugène Sue a manqué, mais dont Balzac, s'il l'eût écrit, aurait fait un chef-d'œuvre. Cette pension du quartier de Picpus, où du Cause vient d'être admis, et qui respire une paix si parfaite, renferme plus de secrets, et des secrets bien autrement terribles, que ceux qui se cachent dans cette pension bourgeoise de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où Eugène de Rastignac viendra, en 1819, cacher sa pauvreté; il y trouvera le redoutable Vautrin, mais Vautrin luimême est un personnage bien moins romanesque et bien moins extraordinaire que cet honnête Vanden Enden, en qui du Cause de Nazelle ne vit d'abord
qu'un placide maître d'école perdu au fond d'un faubourg.
François-Affidius Vanden Enden e'tait Flamand d'origine. Elève des Jésuites d'Anvers, il entra tout jeune dans la Compagnie et professa d'abord avec succès dans un de ses collèges. Faussant bientôt compagnie à ses maîtres, il embrassa avec ardeur la vie des savants d'alors, tour à tour médecin, chimiste, inventeur de cosmétiques, puis astronome, théologien, maître de philosophie, de syriaque et d'hébreu, parlant avec une égale aisance l'allemand, l'italien, l'espagnol et le français. En Hollande, où il ne tarda pas à se retirer et où il se maria, il acquit bien vite une grande réputation. On ne le regardait pas seulement comme un savant homme, mais encore comme un sujet capable des choses les plus grandes.
Doué d'une mémoire prodigieuse, il avait tout appris et il avait tout retenu. Son éloquence était douce, insinuante et persuasive. La philosophie, la théologie, les mathématiques et toutes les parties qui les composent étaient dans leur plus beau jour quand il avait occasion d'en parler.
Quant à la religion, il n'en avait proprement aucune. « Il était, dit du Cause, catholique avec les catholiques et protestant avec les protestants. J'ai vu bien des fois plusieurs de nos fameux docteurs et
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M. Arnauld lui-même le venir voir pour conférer avec lui sur les sens des textes hébreu et syriaque des Écritures. J'ai vu aussi diverses fois le ministre Claude, le fameux prédicant de Charenton, venir lui demander des éclaircissements pour soutenir ses erreurs. »
Dans le temps qu'il demeurait à Amsterdam, soit par les secrets que lui fournissait la chimie ou par d'autres voies, son industrie lui produisait beaucoup, et il eût pu devenir riche. Mais ses continuelles dissipations ne lui permirent pas de rien conserver. Ses ressources tarirent peu à peu; il perdit sa femme, qui soutenait sa fortune chancelante; ses affaires tombèrent en désordre, et il fut obligé d'aller tenter fortune ailleurs.
Quoique déjà vieux, il se mit à voyager, laissant auprès d'une parente à Amsterdam deux tilles qu'il avait eues de son mariage. Il parcourut une partie de l'Europe, donnant partout une grande admiration de son savoir. La fortune cependant ne venait pas ; ses filles grandissaient; il lui fallait trouver des ressources plus solides qu'une réputation de savant et des applaudissements stériles. Comme il était particulièrement goûté du gouverneur des Pays-Bas espagnols, le comte de Monterey, il eut recours à sa protection. C'était le temps où, par suite de la mort de Philippe IV, beau-père de Louis XIV, les affaires étaient fort brouillées entre la cour d'Espagne et celle de France, et où la guerre entre les deux peuples paraissait imminente. Le gouvernement espagnol jugea qu'il lui serait
avantageux d'avoir en France un homme intelligent qui pût observer de près les choses et l'informer exactement de l'état des esprits et des desseins de la cour de Versailles. Le comte de Monterey jeta les yeux sur Vanden Enden comme sur le sujet le plus propre à remplir cette mission. Vanden Enden accepta et vint s'établir à Paris, où, pour mieux cacher son jeu, il se fit maître de pension. Il avait auprès de lui sa plus jeune fille ; l'aînée était déjà mariée à un fameux médecin d'Amsterdam, nommé Kerkerin. Il fit aussi venir de Hollande une femme très aimable, très intelligente et fort spirituelle, qu'il qualifiait du nom d'épouse, sans qu'on ait jamais pu savoir s'il y avait un véritable mariage contracté entre eux.
Les événements avaient marché. Louis XIV avait successivement porté la guerre, avec un égal succès, dans les Pays-Bas et en Hollande, et on était arrivé au mois de juillet 1674. Du Cause était depuis quelque temps déjà chez Vanden Enden, et il était frappé du nombre et de la qualité des visiteurs qui venaient voir le maître de pension. Parmi ceux dont les visites étaient le plus fréquentes, il remarqua un ancien officier, le sieur Gilles du Hamel de Latréaumont, fils d'un conseiller à la chambre des comptes de Rouen, qu'il avait autrefois connu à l'armée, et qui avait dû quitter les rangs, où il était l'objet du mépris général. Lorsqu'il venait à Picpus, Latréaumont entrait par la porte secrète du bout du jardin, dont il avait la clef, et il prenait des précautions extraordinaires pour n'être point vu. Un jour, il amena par la même
porte et avec les mêmes précautions un autre visiteur, qui n'était rien moins que le chevalier de Rohan, un des plus grands seigneurs de la cour. Du Cause fut vivement intrigué par ces mystères, ne pouvant d'ailleurs concevoir qu'un homme du rang du chevalier de Rohan pût lier commerce avec Latréaumont, qui était absolument perdu d'honneur parmi les troupes et connu pour un esprit très dangereux et capable des plus grands forfaits. Leurs visites devenant de plus en plus fréquentes et toujours plus mystérieuses, il se sentit une curiosité extraordinaire pour en connaître l'objet et en pénétrer le fond. Il n'y fut pas peu aidé par la fille même de Vanden Enden, que son père n'avait pas mise dans la confidence de ses projets, et qui mit du Cause à même d'assister, caché dans le coin le plus sombre d'un corridor obscur, aux conférences des conjurés. Il put ainsi surprendre les détails du complot.
Voici en quoi il consistait : créer une agitation en Normandie, en groupant les mécontents et en réclamant la convocation des Etats généraux de cette province; puis, sur le refus du roi de les réunir, refus dont on était certain, appeler les Hollandais et les Espagnols, dont on aurait facilité le débarquement à Quillebœuf. Tel eût été le premier acte du drame. Le comte de Monterey s'était engagé à fournir six mille soldats, des armes pour vingt mille hommes, et, au moment du débarquement, deux millions en numéraire pour soudoyer les insurgés que Latréaumont se faisait fort de recruter en Normandie. Ces forces et
ces fonds seraient apportés par la flotte hollandaise dans le port de Quillebœuf, dont il soulèverait la garnison en même temps que la province, après avoir, au besoin, égorgé le commandant de la place. Une fois maîtres de la province, les conjurés devaient la détacher du royaume et l'ériger en république, dans l'espoir que la France entière ne tarderait pas à souhaiter et à accepter une constitution républicaine. De nombreux mémoires, où étaient développés les avantages d'un régime politique analogue à celui sous lequel vivait la Hollande, avaient été rédigés par Vanden Enden. On les répandrait dans tout le pays.
Mais pour que le succès d'une si audacieuse entreprise fût possible, besoin était que Louis XIV et son fils le dauphin fussent mis hors d'état d'agir. Latréaumont et Vanden Enden n'avaient pas préparé avec moins de soin cette seconde partie de la conjuration. Le dauphin devait aller, à une date prochaine, chasser le loup en Normandie. On l'entourerait de faux gardes du corps quand il serait entré en forêt ; avec leur aide, on l'entraînerait au loin, du côté de la mer, et on le livrerait aux Hollandais. Un guet-apens analogue serait tendu à Louis XIV, que Latréaumont ne désespérait pas de surprendre à Versailles même. « Il est certain, dit du Gauze de Nazelle, que ce prince, se confiant uniquement en la fidélité et en l'amour de ses peuples, n'avait qu'environ soixante hommes pour toute garde, qu'on pouvait facilement opprimer dans une surprise. Le reste de la cour, corn-
posé de vieillards, de ministres, de femmes et d'officiers de la chambre et de la bouche, devait être immolé et ne pouvait faire aucune résistance dans un lieu comme Versailles, ouvert de tous côtés. Latréaumont trouvait tout d'un coup dans le butin de ce lieu si superbe de quoi récompenser ses complices et exercer en même temps ses vengeances pour le prétendu tort qu'on lui avait fait en le chassant des troupes. »
Le chevalier de Rohan avait, lui aussi, à se venger du roi. D'abord grand veneur, puis colonel des gardes de Louis XIV, il avait été privé de toutes ses charges à cause du scandale de sa conduite. Perdu de dettes, séduit par les promesses de la Hollande, qui s'engageait à lui verser une somme considérable, et par celles de Latréaumont, qui lui faisait espérer la souveraineté de Bretagne, il avait consenti à entrer dans le complot.
Le moment d'agir paraissait venu. Le 3i août 1674, après une dernière conférence avec ses deux complices, Vanden Enden partit pour Bruxelles, afin d'arrêter avec le comte de Montereyles dernières dispositions. Du Cause ne pouvait plus conserver aucun doute. sur la nature et l'importance du complot. Devait-il continuer à garder le silence ? Rien ne le retenait à l'égard de Latréaumont, qui ne lui avait jamais inspiré que du mépris; mais il plaignait le chevalier de Rohan, dont il respectait le nom et la famille. Il lui répugnait surtout de perdre Vanden Enden, cet homme rare, extraordinaire, qu'il admirait profondé-
ment et qui avait toujours été bon pour lui. Mais, d'autre part, un immense danger menaçait la France et le roi. « Il s'agissait, écrit-il, de prévenir les plus grands malheurs qui puissent arriver à la France et d'empêcher les ennemis de lui porter des coups mortels. J'aimais le roi, s'il m'est permis d'user de ce terme, et je l'aimais plus que ma propre vie. Le dauphin de France exposé à être enlevé, maltraité peutêtre, quoiqu'il ne parût point qu'on eût conspiré contre sa vie comme contre celle du roi, me causait des frémissements terribles. J'étais coupable et complice de ces horribles complots si, les connaissant, j'en gardais le secret; je m'exposais à une mort infâme suivant les lois du royaume en les taisant; la mémoire du président de Thou, dans un cas pardonnable, m'était présente. »
Le soir même du jour ou Vanden Enden était parti pour Bruxelles, Du Cause de Nazelle se présentait au cabinet du marquis de Louvois, secrétaire d'Etat au département de la guerre, et lui révélait tout ce qu'il savait du complot. Ses dires se trouvèrent d'ailleurs presque immédiatement confirmés par des faits dont la signification ne pouvait être douteuse. Ace même moment, en effet, le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat de la marine, recevait avis que la fiotte hollandaise paraissait sur les côtes de Normandie; que tantôt elle approchait de la Bretagne et tantôt elle revenait sur sa route et ne faisait que louvoyer. Enfin, le marquis de Louvois était informé par l'un de ses agents qu'un tailleur de Paris travail-
UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XIV 6j
lait à cinq cent cinquante habits de gardes du corps qui étaient presque achevés sans qu'il sût par quel ordre. Louvois décida aussitôt d'agir.
Le il septembre, à Versailles, dans la matinée, le chevalier de Rohan assista à la messe du roi. Il paraissait parfois encore à la cour, et peut-être y était-il venu ce jour-là pour conjurer par sa présence les soupçons qu'il pouvait avoir à redouter.
Gomme il sortait de la chapelle, il trouva sur son chemin le major des gardes, M. de Brissac, qui, se présentant, lui dit :
— Sa Majesté m'a donné l'ordre de vous arrêter, monsieur le chevalier.
Sans perdre le sang-froid, feignant plus d'étonnement que de crainte, Rohan répliqua :
— Je suis prêt à obéir. Mais je n'ai d'aujourd'hui ni bu ni mangé. Je meurs de faim.
Brissac avait sa chambre au palais. Il y conduisit son prisonnier, lui fit servir un repas. Il le remit ensuite aux mains de La Serre, lieutenant des gardes qui le fit monter en carrosse et sous bonne escorte l'emmena à la Bastille.
Restait à se saisir de Latréaumont. Ayant appris qu'il avait quitté Paris pour se rendre à Rouen, où il était logé à l'auberge des Uniques, proche le bailliage, Brissac s'y présenta le 12 septembre au lever du jour,
accompigné de quatre gardes. Brissac et Latréaumont avaient été autrefois camarades de régiment.
— M'arrêter! s'écria Latréaumont. Pourquoi? De quoi m'accuse-t-on ?
— Je l'ignore, répondit Brissac.
Après s'être furieusement emporté, Latréaumont se calma soudain et demanda à passer dans son cabinet pour s'habiller, ce qui lui fut accordé. Il se leva, prit dans la ruelle de son lit sa robe de chambre et • ses pistolets, et, se redressant, il s'écria:
— Vous ne me tenez plus, monsieur de Brissac. En même temps, visant Brissac, il déchargea sur
lui l'un de ses pistolets. La balle n'atteignit pas le major des gardes, mais alla blesser le nommé La Rose, qui mourut de sa blessure cinq jours après.
— Comment ! Vous tirez ! Vous êtes donc criminel? fît Brissac, surpris et indigné.
— Oui, je suis criminel, répliqua Latréaumont.
Mais, à ce moment, soit que les gardes eussent interprété le cri de leur commandant comme un ordre, soit que la vue du blessé eût excité leur fureur, ils avaient tiré à leur tour. Latréaumont tomba. Il avait trois balles dans le ventre. Cependant, il n'était pas mort. On le transporta dans une chambre du Palais de Justice, où on le coucha et où des soins lui furent prodigués. Quand il eut repris connaissance, Brissac et le premier président du parlement de Rouen, qui était accouru, s'efforcèrent de lui arracher des aveux. A un moment, paraissant céder aux exhortations et aux menaces dont il était l'objet, il demanda de quoi
écrire, traça péniblement quelques lignes et les tendit à Brissac. Elles étaient ainsi conçues : « Je n'ai rien à vous dire et je ne vous ai point dit que je fusse criminel. Mais la peur qui ne m'a jamais surpris, ni vos menaces ne tireront rien... » Les assistants déçus levèrent les yeux sur lui. Il les regardait railleur et, comme pour mieux prouver qu'il s'étaitmoqué d'eux, il arracha soudain l'appareil qu'on avait mis sur sa blessure, attestant ainsi sa volonté de mourir. On eut beau lui donner de nouveaux soins, on ne parvint pas à arrêter l'hémorragie qui s'était déclarée. Il mourut dans la soirée.
A Bruxelles, Vanden Enden ne sut rien des graves événements qui avaient suivi son départ, et le 17 septembre il rentrait à Paris, dans sa pension de Picpus. Du Cause n'avait pas cessé d'y habiter. A peine a-t-il constaté le retour du Hollandais, qu'il se précipite à Versailles et annonce à Louvois la bonne nouvelle. On lui ordonne de revenir à la pension et d'y observer ce qui se passerait; on décidait en même temps qu'un détachement de gardes sous la conduite de Brissac serait posté à la porte Saint-Antoine pour recevoir les avis que Du Cause pourrait donner. Quand il revint à Picpus, la femme de Vanden Enden avait quitté la pension, emportant avec elle quelques menus meubles, ce qui fit jugerqu'elle avait pris un logement en quelque lieu écarté. « On la reconnut enfin, dit Du Cause, au bout de deux ou trois jours, sortant d'une maison à l'extrémité du faubourg; je la suivis pour exécuter l'ordre que le roi m'avait donné,
et je la fis connaître au commandant de la petite brigade qui était à la porte de la ville, comme elle y entrait. Il exigea de moi que je la suivisse de loin avec eux. Elle nous conduisit au quai des Augustins où, s'étant jetée dans un carrosse de louage, le commandant me fit entrer avec lui et trois gardes dans un autre pour la suivre. Elle s'arrêta au Bourget dans une hôtellerie, où nous arrivâmes, quelques moments après. Vanden Enden et elle étaient dans la chambre la plus haute de la maison; ils étalaient déjà les haillons et la longue barbe feinte sous lesquels il devait se déguiser. Lorsque nous entrâmes, leur surprise fut extrême et ma peine ne fut pas médiocre. » C'était le 19 septembre.
Voilà donc Vanden Enden arrêté à son tour. Bien qu'il eût à ce moment soixante-treize ans, il n'eut pas un instant de faiblesse, et son attitude fut, jusqu'à la fin, admirable d'énergie. A peine incarcéré, il avait reçu la visite de Louvois. Il ne cacha rien de ses projets et déclara que, s'il avait dû s'assurer le concours d'un homme d'action, comme Latréaumont, c'était lui qui avait eu la pensée de la conspiration et en avait conçu le plan originel. C'est le droit, c'est le devoir de tout bon patriote d'attaquer, et s'il le peut, de détruire la puissance des ennemis de son pays. Il était Hollandais. Louis XIV faisait la guerre à la Hollande. Le droit dont lui-même avait usé était donc indéniable.
Au cours de l'instruction, Du Cause fut confronté avec Vanden Enden. Bien loin de se laisser aller à
aucune irritation contre celui qui était, après tout, l'auteur de sa perte, le vieillard sembla, au contraire, n'avoir d'autre pre'occupation que de disculper le jeune homme qu'il avait reçu à sa table. « Dès qu'il me vit, dit Du Cause, il parut surpris, ne sachant pas si j'étais là comme témoin ou comme accusé. Quand on lui demanda s'il me connaissait, il répondit qu'il me connaissait et qu'il était obligé de me rendre cette justice qu'il ne m'avait jamais ouï parler du roi qu'avec un très grand respect et avec la tendresse d'un fils pour son père. On lui demanda ensuites'il avait quelques reproches à proposer contre moi. Il répondit qu'au contraire il m'avait reconnu pour un jeune homme rempli de sentiments d'honneur, et que, si j'avais quelquefois murmuré contre les ministres, il fallait pardonner ces plaintes à un homme de cœur qui se voyait éloigné des emplois où il aspirait. Mes dépositions ensuite lui furent lues ; après qu'il les eut entendues, il convint sans balancer qu'il n'y avait rien que de véritable, et qu'il avait déjà expliqué dans ses interrogatoires les motifs qui Pavaient porté à tout tenter pour sauver sa patrie.»
Il faut convenir que le beau rôle est ici pour Van-, den Enden, et que Du Cause se trouvait là en assez fâcheuse posture. Aussi, ajoute-t-il, non sans quelque ennui : « Ces entrevues d'un témoin et d'un accusé sont très désagréables avec des personnes à qui on est obligé de nuire. »
L'instruction préparatoire ne prit fin que dans les derniers jours d'octobre. A cette date, des lettres
royales constituèrent le tribunal chargé de procéder, sur le rapport de MM. de Bezons et de Pommereu, à l'instruction définitive du procès. Furent appelés à y siéger : MM. le chancelier d'Aligre, Poncet, Bouherat, Laine de la Marguerite, Bazin de Bezons, Pussort, Voisin, Hotman, Bernard de Rezé, de Fieubet, de Caumartin, de Pommereu, de Fortin, Courtin, Gorgon de Tussy et Quentin de Richebourg. M. de la Reynie remplissait les fonctions de procureur général.
A côté du chevalier de Rohan et de Vanden Enden, comparaissaient deux autres accusés, convaincus d'avoir pris une part active à la conspiration, le chevalier de Préau, neveu de Latréaumont, et la marquise de Villars. L'arrêt fut rendu le 21 novembre. Le chevalier de Rohan, le chevalier de Préau et la marquise de Villars étaient condamnés à avoir la tête tranchée en place de Grève. Vanden Enden était condamné à être pendu.
Pendant cinq jours, Louis XIV se demanda s'il devait faire grâce ou laisser faire justice. Le 26 novembre, il réunit en conseil le prince de Condé — le grand Condé — le maréchal de Villeroy et LeTellier, père de Louvois et son prédécesseur à la guerre. Les deux premiers se prononcèrent pour la clémence. Mais Le Tellier, qui parla après eux, s'appliqua à détruire l'effet de leurs dires par des arguments tirés de l'intérêt de l'Etat. Louvois, que le roi reçut à l'issue de ce conseil, parla comme son père. Le roi se laissa convaincre, et il ordonna que la justice suivît son cours.
L'exécution eut lieu le lendemain. Le chevalier de Rohan avait reçu dans la nuit les consolations du Père Bourdaloue. Le chevalier de Préau et la marquise de Villars moururent, comme lui, avec un grand courage et très chrétiennement. Vanden Enden avait refusé de se confesser.
Les Mémoires de Du Cause de Nazelle, surtout avec les notes et les éclaircissements de M. Ernest Daudet, restituent à l'histoire cette conspiration de Latréaumont, si étrangement défigurée par Eugène Sue. Cette fois encore, comme il arrive souvent, l'histoire vraie est plus dramatique que le roman.
M. Charles Nisard a publié, en 1 853, un livre sur les Ennemis de Voltaire. La Beaumelle y figurait naturellement à côté de Desfontaines, de Fréron et de vingt autres; il y figurait même en bonne place, puisque, aussi bien, après Fréron il est peut-être l'homme que Voltaire a le plus détesté. M. Nisard cependant n'avait pu lui accorder qu'un chapitre. Mais voici qu'aujourd'hui il a les honneurs d'un volume entier, composé à l'aide de pièces originales et de correspondances inédites, où l'auteur, M. Achille Taphanel, a trouvé toute une mine de renseignements très sûrs pour Thistoire littéraire du siècle dernier.
L'existence des gens de lettres au dix-huitième siècle était en général singulièrement plus mouvemen-
(i) La Beaumelle et Saint-Cyr, d'après des correspondances inédites et des documents nouveaux, par Achille Taphanel, conservateur de la Bibliothèque de Versailles. Un vol. in-8<>, Pion, Nourrit et Cie, éditeurs. 1898.
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tée que celle des écrivains d'aujourd'hui. La supériorité de la France était alors si universellement reconnue; son influence était si grande, qu'elle régnait sur l'Europe tout entière. Nos écrivains étaient chez eux à Berlin, à Copenhague, à Gotha, à Saint-Pétersbourg, aussi bien qu'à Paris. Au lieu de se renfermer dans cette dernière ville, ils couraient donc volontiers le monde; ils ne s'effrayaient pas des aventures, et leur vie était souvent un roman véritable. Ainsi en fut-il de celle de La Beaumelle.
Je ne la raconterai pas. Le lecteur en pourra suivre les détails — qui ne sont pas toujours très édifiants — dans le volume de M. Taphanel. Je parlerai seulement des deux épisodes auxquels son nom est resté attaché, — ses démêlés avec Voltaire et la publication de ses Mémoire sur la vie de Mme de Maintenon,
Disons cependant tout d'abord qu'il ne s'appelait pas La Beaumelle. Il naquit à Valleraugue, dans les Cévennes, au cœur du pays huguenot, le 28 janvier 1726. Sa mère, née Suzanne d'Arnal, était catholique, mais elle mourut lorsqu'il avait à peine trois ans. Son père, M. Angliviel, était réformé, et luimême, au dire de son biographe, « malgré les dissipations et les aventures d'une vie bien peu conforme à ses croyances, vécut et mourut huguenot. »
A dix-neuf ans, ses études classiques terminées, le
jeune Angliviel obtint de son père la permission d'aller à Genève pour y apprendre la théologie et se préparer au ministère évangélique. En arrivant à Genève, le 20 septembre 1745, son premier soin fut de substituer à son nom patronymique celui de la Beaumelle :
C'était un nom de terre qu'un de ses oncles maternels avait porté avant lui. D'après Voltaire, il avait commis au collège de l'Enfance de Jésus, à Alais, où il avait été élevé, quelques petits larcins, et il craignait d'être inquiété à ce sujet. « Angliviel partit, dit Voltaire; mais, comme il se croyait déjà quelque chose, il s'imagina que le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l'objet et le genre de son éducation ; et conséquemment, il prit le nom de la Beau- ?nelle, pour se dérober à des recherches qu'on n'avait pas envie de faire. »
Outre que les petits larcins dont a parlé Voltaire ne sont rien moins que prouvés, il est probable que ce changement de nom fut, de la part du jeune réformé, une simple mesure de prudence. Son voyage empruntait aux circonstances un air d'émigration des plus compromettants. Il pouvait très bien être poursuivi, sa correspondance interceptée, sa famille inquiétée par des enquêtes de police. L'usage d'ailleurs permettait alors ces changements. Cela ne tirait nullement à conséquence, et le fils du notaire Arouet avait moins que personne le droit de s'en scandaliser.
La Beaumelle était à Genève depuis dix-huit mois, lorsqu'il fut présenté à un gentilhomme danois qui cherchait un précepteur pour le fils du comte de
Gram, grand chambellan et grand veneur du roi de Danemark. A ce moment même, La Beaumelle songeait précisément à quitter Genève. Il ne se sentait pas le courage de poursuivre pendant trois années encore (on ne pouvait être pasteur avant vingt-quatre ans) ses études de théologie; la vocation décidément lui manquait. Il voyait autour de lui de grandes fortunes acquises dans le commerce et l'industrie; la vie sans luxe, mais aisée et large, de ses amis le rendait impatient de s'enrichir comme eux. Dans une lettre de ce temps à sa famille, il fait remarquer qu'en Danemark toutes les charges de TEtat sont ouvertes aux étrangers. Il résolut donc de tenter de ce côté la fortune. Le 17 mars 1747, il partit pour Copenhague, muni de lettres d'introduction auprès de personnes haut placées dans cette ville et, viatique plus sûr, porteur d'une recommandation pressante adressée à la maçonnerie danoise par les francs-maçons de Genève, auxquels il était affilié.
A Copenhague, tout en se livrant à une vie de dissipations et de plaisirs, il fonda un recueillittéraire : la Spectatrice danoise, et publia sous le titre de Y Asiatique tolérant un petit livre visiblement inspiré des Lettres persanes, et dans lequel il plaidait avec assez de bonheur parfois et une certaine hardiesse de pensée lacause de la liberté de conscience. Il entreprenait en même temps une traduction de Tacite, et, ce qui devait le servir plus quetout le reste, il prononçait de nombreux discours à la loge des francs-maçons, qui l'avait nommé son orateur.
Ses multiples travaux, leur publicité, leur succès, la faveur habilement entretenue des salons et des loges, servait à souhait son ambition. Il put, dans les premiers mois de 1760, se donner le luxe refuser la place de gouverneur du prince héréditaire de Brunswick-Wolfenbuttel, que le duc régnant lui fit offrir. Il allait avoir mieux que cela.
Au mois d'août 1750, le roi Frédéric V décida la création d'une chaire de belles-lettres françaises. La Beaumelle en fut nommé titulaire; il en prit possession, après un voyage à Paris, le 27 janvier 1 75 1 . Son succès fut très grand. Le prince héritier suivait ses leçons; on parlait de lui confier l'éducation de la princesse royale ; le grand maréchal de Moltke l'encourageait à entreprendre une histoire du Danemark et lui faisait entrevoir la charge honorablement rétribuée d'historiographe du Roi. De si brillants débuts semblaient lui promettre une haute fortune. Mais les visites, les soupers, la comédie où il avait ses entrées permanentes, le jeu où il perdait parfois de grosses sommes, lui faisaient une vie très dissipée et très dispendieuse. Il demanda des ressources à des travaux accessoires hâtivement exécutés; il écrivit dans presque tous les journaux du temps, aborda tous les sujets, traita sans précaution des matières délicates, et souleva contre lui des protestations, des mécontentements, des hostilités sous lequelles bientôt il succomba.
Ses ennemis avaient besoin d'un prétexte pour obtenir et colorer sa disgrâce : il se chargea de le leur
fournir. Au mois d'août 1 75 1 , il publia un petit recueil plein de talent, d'inexpérience et d'audace. Il était intitulé : Mes pensées, et avait pour épigraphe ces mots qu'une maladresse de l'imprimeur fît prendre d'abord pour le titre : Qu'en dira-t-on? Le scandale fut grand, comme aussi le succès de l'ouvrage, qui eut cinq éditions en un an, et fut traduit en plusieurs langues. L'auteur fut dénoncé à Frédéric V comme un esprit dangereux, contempteur de la religion et de la majesté royale. Gomme l'accusation n'était pas sans fondement, La Beaumelle fut invité à donner sa démission; en la recevant, le roi lui fit une gratification considérable, et, le 20 octobre 1 751, il partit pour Berlin, où il ne doutait pas d'ailleurs qu'il trouverait un établissement digne de lui.
Voltaire, à ce moment, était à Berlin. Il avait lu le Qu'en dira-t-on? et il y avait rencontré maint passage où il était admonesté pour des erreurs de jugement, des fautes de goût, des bévues historiques ou philosophiques : « M. de Voltaire a dit et redit.. M. de Volîazre ne prend pas garde... M. de Voltaire se trompe, ete. etc. » Enfin, il y avait trouvé la remarque suivante :
« Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres àtitre d'homme de lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n'y en eut jamais de si bien récompensés, parce que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bien-
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faits les hommes à talents, précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. »
Ces choses-là se paient,surtout lorsque le créancier s'appelle Voltaire. Ce dernier mit tout en œuvre pour amener l'expulsion du téméraire qui avait osé le critiquer. Ses médisances, colportées de bouche en bouche, revenaient continuellement aux oreilles du Roi, sans que celui-ci pût reconnaître toujours leur origine. La Beaumelle tint bon, et loin de décliner la lutte, il choisit, parmi les œuvres récentes de Voltaire, le Siècle de Louis XIV comme une matière plus particulièrement désignée à sa critique. Craignant de ne pouyoir faire imprimer ses Remarques à Berlin, il prit le partit de se retirer à Gotha. Le choix n'était pas heureux. Louise-Dorothée, duchesse régnante de Saxe-Gotha, tenait l'un des premiers rangs parmi les amies de Voltaire. Il était depuis longtemps en correspondance avec elle. Il allait être son hôte. Force fut donc bientôt à La Beaumelle de quitter Gotha et de se rendre à Francfort. C'est là qu'il fit paraître, au mois d'octobre 1762, le Siècle de Louis XIV, nouvelle édition, augmentée d'un très grand nombre de remarques par M. de L. B...
Ses Remarques étaient très malveillantes; mais il n'y aurait rien eu à dire s'il les avait publiées séparément. Où il excédait son droit, c'était lorsqu'il publiait — et vendait à son profit — le texte même de Voltaire. Dépouiller les gens et les critiquer du même coup, il y avait là une double indélicatesse. Cette fois,
il faut le reconnaître, l'irritation de Voltaire était légitime. En réponse aux Remarques, il publia le Suplément au Siècle de Louis XIV. On pense bien qu'il ne se borna pas à discuter, à réfuter certaines critiques; à rappeler son adversaire aux convenances, à la politesse, à d'autres devoirs encore, car La Beaumelle s'était fait le complice d'un acte de piraterie littéraire. Il aima mieux répondre aux injures par des injures, et il alla dans ce sens beaucoup plus loin que son agresseur. Il ne s'en tint point aux injures. Il le dénonça aux ministres comme un homme dangereux, auteur d'écrits subversifs, qui méritait la corde ou tout au moins la prison. Il fit circuler un mémoire où la diffamation, le mensonge et la calomnie se donnaient librement carrière. Malgré tout son esprit, La Beaumelle n'était pas de taille à lutter contre un tel adversaire, et Voltaire eut enfin la satisfaction de le voir entrer à la Bastille, où il resta six mois et demi, du 23 avril au 12 octobre 1753; il y fut d'ailleurs traité le mieux du monde et le gouverneur mit à sa disposition son propre maître d'hôtel.
En sortant de la Bastille, La Beaumelle fit paraître sa Réponse au Supplément. C'est le meilleur de ses écrits. « Si quelque chose, dit M. Thaphanel, méritait d'être sauvé parmi la foule des libelles publiés au siècle dernier contre Voltaire, c'est assurément ce morceau. Il est capital dans l'œuvre de La Beaumelle, et nous ne connaissons guère que les lettres du président de Brosses, qui, dans un ordre d'ailleurs tout différent, lui soient supérieures. » M. Taphanel en
cite de longs passages qui sont en effet très remarquables et il ajoute : « La Beaumelle avait en lui peutêtre (on en a le sentiment en lisant ces pages) l'étoffe d'un grand écrivain. Il lui a manqué, comme à bien d'autres, ce don modeste sans lequel les dons les plus rares sont souvent stériles, un peu de mesure et de tact. Il lui a manqué aussi quelque fermeté dans les convictions. »
La Réponse fut suivie d'une longue suspension d'armes entre les deux ennemis. « Voltaire, dit Sabatier de Castres, fut assommé du coup... et l'effet de son étourdissement fut de laisser M. de la Beaumelle tranquille pendant plusieurs années. »
En 1764, à la veille de ses quarante ans, La Beaumelle se maria. Il épousa Rose-Victoire de Lavaysse, veuve Nicol, fille de M. de Lavaysse, ami des Calas, très mêlé à leur affaire et qui avait eu beaucoup à se louer de Voltaire. Celui-ci ressentit une violente colère en apprenant que son ennemi était accepté comme gendre par un homme qui lui avait, à lui Voltaire, les plus grandes obligations. Pour se venger, il eut recours, cette fois, à des moyens plus odieux encore que ceux dont il s'était servi jusque-là.
Il supposa avoir reçu de Lyon quatre-vingt-quinze lettres anonymes dont il envoya la dernière — la seule, disait-il, qu'il eût conservée — au ministère, en accusant La Beaumelle d'en être l'auteur. Il l'accusait en même temps, pour la centième fois, d'avoir, dans ses notes du Siècle de Louis XIV, en 1762, outragé et calomnié toute la famille royale.
Les lettres anonymes notaient pas l'œuvre de La Beaumelle, et il est très probable que la quatre-vingtquinzième, la seule qui fût produite et qui sans doute eût jamais existe', avait été fabriquée par Voltaire luimême. C'est de Lyon que Voltaire prétendait l'avoir reçue : on sait qu'il avait à Lyon des relations nombreuses ; il songea, précisément vers cette époque, à y faire un voyage ; il y alla peut-être ; ses lettres à Damilaville signées du pseudonyme de Boursier font plus d'une fois allusion à ce projet. Il a pu du moins, en prévision d'un séjour possible dans cette ville, y envoyer un homme de confiance; cet homme, en lui cherchant un logement, a pu mettre une lettre à la poste. Il avait à son service des gens à tout faire, tels par exemple que ce Galien. dit Galien de Salmeran, dont il se plaignit plus tard, mais dont il paya toujours les dettes.
Au reste, en 1769, de l'aveu de Beuchot, Voltaire s'adressa à lui-même une lettre anon}rme, y répondit et publia sous forme de brochure ces deux morceaux dirigés contre Nonotte. Ces supercheries lui étaient on ne peut plus familières.
Sa dénonciation n'eut pas, cette fois, le succès qu'il en avait espéré. Il n'en continua pas moins ses attaques, et cela pendant plusieurs années, insultant, calomniant son adversaire sans relâche, dans sa conversation de chaque jour, dans ses lettres, dans d'innombrables pamphlets. En 1767, il fit paraître les Honnêtetés littéraires. Il avait réuni dans cette brochure, comme pour les passer en revue, ses princi-
paux ennemis, Palissot, Patouillet, Nonotte, Desfontaines et vingt autres. Chacun a son chapitre, souvent très court : La Beaumelle en a deux pour lui seul, et des plus amples. Il y est traité de gredin, à propos d'un passage d'ailleurs inexactement cité du Qu'en dira-t-on, et de faussaire à propos d'un recueil publié non par lui, mais par l'ex-jésuite Robinet; il y est représenté comme ayant été, dans sa jeunesse, chassé de partout : en premier lieu de la maison d'un gentilhomme (Budé de Boisy) chez qui il était précepteur ; puis, successivement, de Copenhague, de Berlin, de Gotha. La précision de certains détails, l'importance des témoignages invoqués, donnaient aux faits une sorte de vraisemblance. Ils n'en étaient pas moins faux, ou tout au moins singulièrement exagérés, ainsi que le prouvent les pièces que publie aujourd'hui M. Taphanel ; mais l'effet était produit, et le malheureux La Beaumelle ne devait pas se relever des coups qui lui étaient portés. Son ennemi devait d'ailleurs le poursuivre au-delà même de la tombe.
La Beaumelle mourut le 17 novembre 1773. Voltaire lui survécut cinq ans. Pendant ces cinq ans, il continua sans relâche à déshonorer son ennemi mort; et, après lui, ses éditeurs, ses commentateurs, ses biographes ont aveuglément poursuivi l'œuvre de sa vengeance. Le livre de M. Taphanel remet les choses au point; il contribuera certainement à rétablir, à plus d'un égard, la réputation injustement rabaissée de La Beaumelle, à écarter d'une façon définitive les calomnies qui chargeaient depuis longtemps sa mé<-
moire; à donner enfin de sa personne, de son caractère et de son talent, une idée plus impartiale et plus vraie.
Ce pauvre La Beaumelle a du reste joué de malheur, après sa mort comme pendant sa vie. Il avait eu contre lui, de son vivant, la haine implacable de Voltaire. Il a eu contre lui, de nos jours même, les admirateurs de Mme de Maintenon. De graves et éminents historiens, M. le duc de Noailles, M. Théophile Lavallée, d'autres encore, l'ont accusé d'avoir, dans ses Mémoires sur la vie de Mme de Maintenon et dans le recueil qu'il a publié de ses Lettres, altéré, tronqué les lettres de la fondatrice de Saint-Cyr, faussé sa pensée et son style, donné d'elle au public une idée entièrement différente de la réalité. Il est partout représenté comme un arrangeur ou fabricateur de documents historiques, possédé de la manie des embellissements, et ne reculant ni devant la supercherie, ni devant la sophistication... « Enfin, de même qu'on dit un Varillas pour exprimer d'un mot un historien décrié à qui l'on ne peut se fier, de même (c'est Sainte-Beuve qui parle) on continuera plus que jamais à dire un La Beaumelle pour exprimer l'éditeur infidèle par excellence. »
Après avoir étudié de très près les pièces du procès, M. Taphanel estime qu'il y a là beaucoup d'exa-
gération. Son plaidoyer, je l'avoue, ne m'a pas tout à fait convaincu.
La première publication de La Beaumelle sur Mme de Maintenon, faite en 1762, comprenait, avec une biographie inachevée de la fondatrice de Saint- Cyr, deux volumes de lettres provenant du Cabinet de Louis Racine et de quelques autres sources.
La seconde publication est beaucoup plus importante. Elle ne forme pas moins de neufvolumes in-12 et parut, en 1755 et 1756, sous ce titre : Mémoires pour servir à V histoire de Mme de Maintenon. Pour écrire son livre, La Beaumelle avait fait plusieurs séjours à Saint-Cyr, où l'avait introduit, malgré sa qualité de huguenot, la protection du maréchal de Noailles. Une des religieuses, M1,e de Louvigny, lui fit les communications les plus importantes, s'associa à son travail et se fit, en quelque sorte, sa collaboratrice. Elle lui procura les documents les plus précieux, notamment les Mémoires manuscrits d'Hébert, ancien curé de Versailles, depuis évêqued'Agen, les Conversations de Mme de Maintenon, les lettres de Mme de Caylus, au nombre de près de deux cents. Après un de ces séjours à Saint-Cyr, La Beaumelle écrivait à son ami l'académicien La Condamine : « J'ai été enterré six jours dans des tas de papiers. J'ai tout examiné, marqué ce qu'il m'en fallait. Cela ira bien à dix on dou\e mille lettres, tant de Mme de Maintenon que de Louis XIV, des princes, ministres, magistrats, évêques et cardinaux... J'aurai une longue lettre de l'évêque de Chartres au Roi sur son ma-
riage. J'ai travaillé comme un forçat, mais on m'a fait bonne chère et bon feu, et l'on m'a loge' dans la chambre qu'occupait l'évêque de Chartres, supérieur de la maison... J'ai copié moi-même les billets de Louis XIVsur les originaux... J'ai vu le Mémoire de Mme de Maintenon sur l'édit de Nantes. Que direzvous à présent du témoignage unanime des historiens qui lui en imputent la révocation? Je vais travailler de grand cœur à cet ouvrage : il n'y aura pas d'histoire plus authentique.»
Cet ouvrage, il eut le tort de le composer trop hâtivement. Le style s'élève quelquefois très haut, puis tombe et se traîne; les pages brillantes, spirituelles, éloquentes mêmes n'y sont pas rares :mais l'abus du trait et de l'antithèse, une recherche trop visible de l'effet, des saillies de mauvais goût gâtent souvent les meilleures pages.
Cependant, le fond même du récit est plus solide que ne pourraient le faire supposer le tour romanesque adopté par l'auteur, sa manie de vouloir trop prouver et sa façon défectueuse de présenter et de mettre en œuvre les documents les plus sûrs. Encore qu'il y ait, dans ces Mémoires, des opinions erronées, des faits controuvés, un grand nombre d'erreurs matérielles, ils n'en sont pas moins, dans leur ensemble, intéressants, pittoresques, pleins de révélations, plus exacts même sur certains points, et empruntés à de meilleures sources que le Siècle de Louis XIV. On a reproché à l'auteur, au moment où ils parurent, d'avoir recueilli trop d'anecdotes, trop de menus
détails, de s'être attaché aux petits côtés de l'histoire. Mais c'est là justement le mérite des Mémoires, et ce qui fait leur valeur propre. La Beaumelle, qui avait prévu le reproche, y a répondu dans sa préface, en très bons termes :
« D'où naît, dit-il, le charme des Vies de Plutarque? de ces petits faits que les esprits superficiels affectent de dédaigner, et que l'esprit philosophique rassemble, combine, décompose. L'histoire privée de ces hommes qui ont civilisé l'univers est aussi utile et plus agréable que l'histoire de ces empires qui l'ont asservi. On lit froidement la Rome de Florus ; on est enchanté de Y Auguste de Suétone ; on aime à guetter, avec Montaigne, les grands hommes aux petites choses. »
Jusqu'ici la défense, présentée par M. Taphanel, me paraît victorieuse ; mais elle me semble plus faible lorsqu'il s'agit des Lettres mêmes de Mm* de Maintenon, qui forment la partie la plus considérable du livre de La Beaumelle.
Au xvme siècle, les éditeurs en prenaient fort à leur aise avec les pièces inédites. On admettait généralement alors que corriger les négligences, polir les phrases, supprimer ici, ajouter là, c'était, de la part d'un éditeur, rendre service à l'écrivain dont il publiait l'œuvre posthume. C'est ce qu'avait fait Port- Royal pour les Pensées de Pascal. Malheureusement, La Beaumelle ne s'est pas contenté de « peigner » les phrases de Mme de Maintenon, d'y apporter maints changements, de faire, par exemple, deux lettres d'une
seule. Il est allé beaucoup plus loin. « Nous ne croyons pas, dit M. Taphanel, qu'il ait jamais été jusqu'à travestir sciemment l'histoire, jusqu'à fausser de parti pris le caractère des personnages qu'il a mis en scène, ni jusqu'à tirer de son imagination aucun des traits, aucun des mots un peu importants qu'il leur attribue. » Cela ne me paraît point aussi certain qu'à l'honorable biographe de La Beaumelle. Ce dernier était protestant; il avait eu à souffrir de la révocation de redit de Nantes et il avait pour Louis XIV une véritable haine. C'est ce qui l'avait conduit, lorsqu'il avait voulu combattre Voltaire, à choisir, parmi les ouvrages du grand écrivain, celui qui lui faisait précisément le plus d'honneur et qui prêtait le moins à la critique, le Siècle de Louis XIV. Qu'y aurait-il d'étonnant dès lors à ce qu'il eût faussé l'histoire et altéré les textes pour servir sa haine, si, d'un autre côté, il est démontré qu'il ne reculait pas, à l'occasion, devant les falsifications de pièces? Or, cela n'a pas été seulement démontré par M. Théophile Lavallée, le savant et consciencieux éditeur de la Correspondance générale de Mme de Maint enon; cela est avoué par M. Taphanel lui-même. « Quant aux Lettres, dit-il, elles n'étaient point toutes, hélas ! d'une authenticité absolue; plusieurs avaient subi des remaniements considérables ; et l'on a pu accuser avec trop de vraisemblance La Beaumelle d'en avoir fabriqué quelques-unes de toutes pièces... Il est certain qu'il respectait peu les textes : ajoutons qu'il ne s'en cachait pas. Telle lettre publiée par lui dans des édi-
tions différentes a subi chaque fois des retouches, des changements, des interpolations, il Ta allongée ou raccourcie à son gré. Dans la publication qui nous occupe, il a fait entrer plusieurs lettres de Mme de Maintenon déjà publiées, en 1747, par Racine fils, à la suite des lettres de son père, et il n'a pu s'empêcher de les modifier. »
M. Achille Taphanel triomphe d'une erreur de M. Lavallée. II s'agit de la lettre de l'évêque de Chartres, Godet des Marais, relative au mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon. « Hélas! dit ici M. Taphanel, les historiens les plus sûrs ont euxmêmes leurs faiblesses. M. Lavallée, apologiste ardent de Mme de Maintenon, ne voulut pas douter ou, du moins, ne voulut pas que le lecteur doutât de l'authenticité d'une telle pièce. Il donna donc bravement sur ce point (sur cet unique point) à La Beaumelle un certificat de fidélité. Mais voyez la malice des choses!... Mme de Louvigny nous apprend que le texte de cette lettre a été altéré par La Beaumelle. Elle lui écrit :
« Il y a, ne vous déplaise, trop du vostre, et pas assés de M. de Chartres, dans la lettre au Roy. Vous coures risque, par de tels changements, de passer pour apocryphe dans tout le reste. J'aurais voulu ne retoucher cette lettre que légèrement et faire seulement des abatis, mais conserver le texte tant qu'il aurait été possible. Vous auriés bien plu à Mme d'Havrincourt, qui vous aime, de la mettre au jour telle qu'elle vous l'a envoiée. »
Théophile Lavallée eût-il été si marri que cela, s'il lui eût été donné de lire la lettre de Mme de Louvigny? Il me semble bien, au contraire, qu'il y eût trouvé avec grand plaisir une confirmation nouvelle de la démonstration si bien faite par lui et qui reste entière, même après les intéressantes recherches de M. Taphanel. Il demeure acquis plus que jamais que La Beaumelle a été le plus infidèle des éditeurs. Son nom, malgré tout, reste attaché à celui de Mme de Maintenon, et à cette bonne fortune une autre aujourd'hui se vient ajouter pour lui. Il a trouvé dans M. Achille Taphanel un biographe érudit, habile, plein de zèle et détalent. Je souhaite même chance aux autres ennemis de Voltaire.
io juillet 1898.
Les noms de Voltaire et de Frédéric II sont inséparables. C'est une curieuse histoire que celle des relations du prince et de l'écrivain, relations tour à tour brisées et reprises, où les injures et les violences succèdent aux compliments et aux carresses,où les petits vers mordent quand ils ne flattent pas, où l'admiration mutuelle ne va pas sans un mutuel mépris. Cette histoire a été souvent écrite, et l'abbé Maynard, dans Voltaire, sa vie et ses œuvres (2), lui a consacré quelques-uns de ses meilleurs chapitres. M. le duc de Broglie vient de la retracer, à son tour, dans un petit volume, qui est un chef-d'œuvre de narration aisée, d'ironie légère et de grâce piquante. Voltaire luimême est battu cette fois avec ses propres armes. Le
(1) Voltaire avant et pendant la guerre de Sept ans, par le duc de Broglie, de l'Académie française; un volume in-8, Calmann-Lévy, éditeur 3, rue Auber, 1898.
(2) Deux volumes in-8, 1868. Ambroise Bray, éditeur. '
miroir qui nous rend ici, avec tant de fidélité, les traits grimaçants de son visage, est d'une pureté si parfaite, il est si artistement encadré, que l'immortel railleur, s'il pouvait s'y voir, se sentirait désarmé.
Après quinze ans de séjour à Cirey, auprès de son amie Mme du Châtelet, Voltaire, alors âgé de cinquante-quatre ans, se voyant obligé, par la mort de la marquise (10 septembre 1 749), de quitter la Lorrai ne et de chercher un autre établissement, Frédéric II saisit l'occasion pour le presser de venir se consoler auprès de lui. Comme il devenait libre du lien qui l'avait longtemps retenu, rien ne devait plus, disait le roi, l'empêcher de fixer sa demeure d'une manière durable à Berlin. Voltaire était revenu momentanément à Paris, mais c'est à Versailles qu'il eût voulu aller. Le roi de France ne lui proposait rien; le roi de Prusse lui faisait des offres avantageuses : il opta pour la Prusse.
Le véritable Amphitryon
Est l'Amphitryon où l'on dîne.
Une fois décidé à partir, Voltaire songea que le voyage ne laisserait pas d'être coûteux. Pour l'achat d'un carrosse, pour les frais de route, pour l'entretien de son ménage pendant son absence, il lui fallait au moins quatre mille écus d'Allemagne. Où les prendrait-il, puisque aussi bien il n'avait alors — le pauvre homme ! — que 80.000 livres de rente (1)?
(1) 80.000 livres de rente au moins, telle était bien alors la fortune de Voltaire, d'après l'état qu'a dressé Longchamp de ce qu'il a touché pour lui en 1740 (Mémoires de Longchamp, t. Il, p. 334).
Ces 4.000 écus, Voltaire les demanda bravement à Fre'déric. Ce bon Français ne voulait pas voyager pour le roi de Prusse! Il ne les demanda pas du reste en pur don, fi donc! mais à titre d'avance, offrant de faire une obligation remboursable sur la partie la plus claire de son bien. Fre'déric comprit, et il offrit tout de suite de tirer sur un banquier de Paris une lettre de change dont Voltaire pourrait toucher le montant, sans qu'il fût question de remboursement. Le roi payait; mais, comme il voulait en avoir pour son argent, il faisait suivre l'envoi de sa lettre de change d'une autre lettre où il disait : « Vous êtes comme Horace, vous aimez à mêler de l'utile à l'agréable. Pour moi, je crois qu'on ne saurait assez payer le plaisir! » Et le Jupiter de Potsdam, qui mêlait volontiers les vers à la prose, ajoutait, à l'adresse de sa vieille Danaé :
Je veux imiter cette pluie Que sur Danaé son galant Répandit très abondamment; Car, de votre puissant génie , Je me suis déclaré l'amant...
Voltaire était décidé à prendre l'argent et la plaisanterie, en bonne part. Il répondit — non sans avoir préalablement recueilli avec soin les gouttes d'or:
Votre très vieille Danaé Va quitter son petit ménage Pour le beau séjour étoile Dont elle est indigne à son âge.
L'or par Jupiter envoyé N'est pas l'objet de son envie.
Elle aime d'un cœur dévoué Son Jupiter et non sa pluie (1).
Cette petite négociation d'argent ainsi menée à bonne fin, une autre affaire restait à régler. Voltaire était gentilhomme ordinaire et historiographe de Louis XV. Il lui fallait donc, pour partir, la permission du roi. La cour était à Compiègne, il s'y rendit pour présenter sa requête. Louis XV, lui laissant à peine le temps d'achever sa demande, lui répondit qu'il pouvait aller où il voudrait et lui tourna le dos. Après tout, méritait-il un autre accueil, cet académicien, ce poète, à qui Louis XV avait donné, comme Louis XIV à Racine, une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions, ce Français enfin qui allait mettre son talent et sa personne au service du roi de Prusse ?
Le 24 juin 1750, Voltaire pouvait enfin « saluer ses anges du ciel de Berlin ». A Berlin même, il logea au château ; à Potsdam, dans l'appartement du maréchal de Saxe. Cuisiniers, cochers, tous les gens du roi étaient à ses ordres. Frédéric offrit à son hôte le traitement suivant : une place de chambellan pour luimême avec 20.000 francs de pension, plus 4 mille'
(1) Voltaire à Frédéric, 9 juin 1750.
francs assurés pour toute la vie à Madame Denis, sa nièce, si elle voulait venir s'établir à Berlin pour tenir sa maison, comme elle avait fait à Paris dans le temps qui avait suivi son retour de Cirey. Il y avait à ces beaux arrangements une petite difficulté. Pouvait-on être à la fois gentilhomme de chambre à Paris et chambellan à Berlin, et l'historiographe d'un roi pouvait-il se mettre aux ordres d'un autre? A cet étrange cumul, Voltaire ne vojrait, pour sa part, aucun inconvénient; bien au contraire. Accepter les faveurs du roi de Prusse et conserver en même temps celles du roi de France, réunir les avantages matériels des deux situations, toucher des deux mains, la chose lui agréait fort. Il déploya donc, pour y arriver, toutes les ressources de sa diplomatie et mit tous ses amis en campagne. Il réussit à moitié. On lui enleva la place d'historiographe, mais celle de gentilhomme ordinaire lui fut conservée avec les 2.000 francs de pension qui y étaient joints. Louis XV, il le faut avouer, se montrait bon prince. D'ailleurs, à Versailles comme à Paris, la conduite de Voltaire était l'objet d'une désapprobation générale, et ses amis ne se montraient pas les derniers à lui jeter le blâme.
On était au début de la grande entreprise de la publication de Y Encyclopédie ; quitter le terrain pour aller se mettre à couvert au moment où on partait en guerre, n'était-ce pas déserter la cause ? On lui opposait l'exemple de d'Alembert, qui, nommé de même à l'Académie de Berlin, et appelé aussi par Frédéric avenir auprès de lui, avait accepté l'honneur
et la pension, mais avait refusé de s'expatrier. Dans le peuple même, chacun comprenait qu'il y avait là, de la part de Voltaire, quelque chose qui ressemblait fort à une désertion. On vendait, dit un chroniqueur du temps, son portrait bizarrement accoutré d'un costume du Nord, et les marchands criaient dans la rue : « Voilà Voltaire le Prussien. Le voyez-vous avec son bonnet de peau d'ours pour n'avoir pas froid? A. six sous le portrait du Prussien ! »
Voilà donc Jupiter et sa vieille Danaé réunis sur les bords de la Sprée ; mais la lune de miel ne devait pas briller longtemps dans ce ménage mythologique. Six mois à peine se sont passés et Voltaire, le 26 décembre iySo, écrit à sa nièce, restée à Paris, cette lettre mélancolique. Comme le duc de Broglie ne l'a point reproduite et qu'elle est d'ailleurs charmante, je suis bien aise de la citer :
Je vous écris à côté d'un poêle, la tête pesante et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je dis : Ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu? Rien n'est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaéton ; Mlle Astrua est la plus belle voix de l'Europe; mais fallait-il vous quitter pour un gosier à roulades et pour un roi? Que j'ai de remords, ma chère enfant! que mon bonheur est empoisonné ! que la vie est courte! qu'il est triste de chercher le bonheur loin de vous 1 et que de remords si on le trouve !
La mélancolie n'était guère le fait de Voltaire. Evidemment, il s'était passé quelque chose, et quelque chose de grave. Le philosophe, en effet, était à ce moment en pleine disgrâce, et cette disgrâce, il ne la devait qu'à lui-même : elle avait pour origine, non un caprice du prince, mais une sotte aventure où l'avait jeté son péché mignon, son trop grand amour pour les écus d'Allemagne.
Il y avait à Dresde, sous le nom de la Sleuer, une banque, dont l'électeur Auguste de Saxe avait émis tant de billets qu'ils ne pouvaient plus être payés et qu'ils perdaient la moitié de leur valeur nominale. Tous les marchés de l'Europe étaient encombrés de cette mauvaise denrée. Mais Frédéric avait fait avec Auguste un traité par lequel ses sujets, porteurs des billets de la Steuei% devaient être remboursés au pair. Les sujets prussiens achetaient partout de ces mauvais billets, et s'en faisaient rembourser à Dresde. Ce fructueux agiotage devint si scandaleux que Frédéric avait dû l'interdire sous des peines sévères. Voltaire n'en crut pas moins sinon permis, au moins encore possible, d'en tirer parti. Il chargea un juif nommé Abraham Hirschell d'aller acheter des billets à Dresde et il lui remit, pour cette opération, une valeur de près de soixante mille francs en lettres de change, ayant soin d'ailleurs de se faire donner en nantissement des diamants d'une égale valeur. Après le départ pour Dresde de l'honnête Abraham Hirschell, Voltaire apprend que les diamants ne sont pas la propriété du juif, qu e ce n'est qu'un dépôt d'un
Dletetî^feSgiâu^ domestiques UNIVERSITE D'OTTAWA
officier français, M. de Chasot, forcé de s'expatrier à la suite d'un duel, et alors au service du roi de Prusse (i). Il révoque aussitôt sa signature et retire sa commission au juif, qui se fâche et réclame une forte indemnité. Au lieu de se prêter à tous les sacrifices nécessaires pour étouffer l'affaire, Voltaire cria comme un beau diable et porta ses réclamations devant le tribunal de Berlin. Un arrêt lui donna bientôt à moitié raison, mais ne fit que constater par un déplorable éclat et sa participation à une opération véreuse et la basse qualité des courtiers avec qui il était en relations.
La colère qu'éprouva Frédéric à voir ainsi sa faveur et son intimité compromises est facile à comprendre. Des expressions du plus insultant dédain lui échappèrent. Il traitait couramment Voltaire de « fripon », et il songea un moment à le chasser. Craignant sans doute que cet éclat ne le mît lui-même en assez ridicule posture, il finit par se calmer et se contenta d'interdire à Voltaire le séjour de Potsdam tant que le procès serait pendant. On ne s'amusa pas moins de l'aventure à Paris qu'à Berlin. De Berlin, Tyrconnel, l'envoyé de France, écrivait, le 23 décembre 1750, à M. de Puisieulx, ministre des affaires étrangères : « Le grand crédit de M. de Voltaire me paraît furieusement péricliter. Le roi de Prusse a découvert que ce célèbre poète ne s'amusait pas toujours à faire des vers... M. de Chasot, qui m'est venu hier conter
(i) Voir. Le Chevalier de Chasot, par Henri Blaze de Bury, p. io3. — 1862.
toute l'histoire, m'a dit que le roi de Prusse était furieux contre Voltaire et voulait faire éclater cette affaire ainsi que plusieurs vilains tours d'argent qu'il a faits depuis qu'il est ici... Je me suis toujours bien doute que, si l'ostentation l'a fait prendre, ses licences le feraient chasser. C'est un homme qui, pour gagner un écu, compromettra toujours le roi de Prusse, quand il en trouvera l'occasion. Il est malheureux, avec autant d'esprit, d'avoir aussi peu de jugement et de conduite. »
De son côté, à Versailles, le marquis d'Argenson écrivait sur son Journal :
« Le roi a dit à son lever que Voltaire était chassé de Prusse pour avoir agioté sur la Steuer, sur des billets que Sa Majesté prussienne faisait payer à de pauvres officiers. Voltaire en avait acheté pour des sommes considérables et s'en était fait payer. Ce grand homme a toujours été à cheval sur le Parnasse et sur la rue Qiiincampoix . »
Le jugement une fois rendu, il y eut entre le roi et le philosophe une sorte de replâtrage. Au mois de mars 1751, Voltaire put retourner à Potsdam. Tout se trouva en apparence rétabli sur l'ancien pied; mais la confiance était partie, et elle ne devait plus revenir. Aussi bien, ce mariage philosophique était
de ceux qui ne peuvent aboutir qu'à un divorce. Comment les deux conjoints auraient-ils pu longtemps vivre en paix : L'un était roi, l'autre se croyait plus qu'un roi ; tous deux étaient auteurs et appartenaient au genus irritabile vatum ; tous deux avaient prodigieusement d'esprit — Frédéric en avait autant que Voltaire — et ni l'un ni l'autre n'était capable de retenir les paroles mordantes et les traits qui blessent. Ainsi, un jour, c'était Voltaire qui, recevant un paquet de poésies que Frédéric lui envoyait à corriger, laissait échapper son humeur en ces termes : « Ne se lassera-t-il donc jamais de m'envoyer son linge sale à blanchir?» Et un autre jour, après la lecture d'un envoi de ce genre, il disait encore : « Ce prince est un mélange de César et de l'abbé Cotin. » César-Cotin n'était pas en reste. Aux observations qu'on lui faisait sur l'excès de faveur dont Voltaire paraissait jouir, il ne se gênait pas pour répondre : « J'aurai besoin de lui encore un an tout au plus : on presse l'orange, puis on en jette l'écorce. »
Les querelles n'étaient donc pas rares dans ce faux ménage. L'orage grossissait peu à peu ;% il finit par éclater.
Un autre Français, un autre philosophe, le Malouin Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, jouissait alors à la cour de Frédéric d'une particulière faveur. Voltaire en était grandement jaloux et n'attendait qu'une occasion pour le desservir. Cette occasion, il crut la trouver dans une discussion engagée entre Maupertuis et un autre membre de l'académie de
VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC II Io3
Berlin, le mathématicien Kcenig. Maupertuis s'était donné le tort d'accuser son adversaire d'avoir fabriqué une fausse lettre de Leibnitz. Voltaire voulut profiter de cette faute de son rival pour l'écraser. Son habitude, on le sait, n'était point de descendre en champ clos, la visière levée. Il recourut donc, une lois de plus» à l'anonyme, et fit circuler à Berlin un court écrit intitulé : Réponse d'un académicien de Berlin à un académicien de Paris. « Plusieurs membres de l'Académie de Berlin, y était-il dit, ont protesté contre cette conduite criante et quitteraient l'académie que Maupertuis tyrannise et déshonore, s'ils ne craignaient de déplaire au roi, qui en est le protecteur. »
A quelques semaines de là, paraissait une Lettre au public, où Kœnig était accusé de s'être associé à de méprisables écrivains : « Un de ces misérables, ajoutait la Lettre, a fait imprimer un libelle infâme, dans lequel il traite Maupertuis comme «h homme sans jugement peut parler d'un inconnu, ou comme les imposteurs les plus effrontés ont coutume de calomnier la vertu. »
Le reste était sur le même ton. Maupertuis était porté aux nues à l'égal d'Homère, et son calomniateur était un faiseur de libelles sans génie : le tout terminé par cette péroraison : « Voilà comme les ennemis de Maupertuis se sont trompés; ils ont pris X envie pour l'émulation, les calomnies ^ouv des vérités, le désir de perdre un homme pour sa ruine réelle, et leur folie pour la méchanceté la mieux ourdie; qu'ils apprenent qu'ils se sont abusés dans leur dessein, et que, s'il y a
des hommes assez lâches pour calomnier de grands hommes, il s'en trouve encore dans ce temps pour les défendre. »
C'était Frédéric lui-même qui avait tenu la plume, et il voulut que nul n'en ignorât. Une seconde édition de la Lettre au public ne tarda pas à paraître avec l'aigle de Prusse, une couronne, un sceptre audevant du titre; en un mot, avec tous les équivalents de la signature royale.
Voltaire n'était pas fier. Pendant qu'on se passait de main en main l'écrit royal, il continuait de souper avec le roi. « C'est le festin de Damoclès, écrivait-il à sa nièce. J'ai besoin d'être aussi philosophe que le vrai Platon Tétait chez le vrai Denys ( i). »
Notre philosophe cependant avait la rage au cœur. Tirer vengeance de Frédéric, il n'y fallait pas songer : ce sera donc Maupertuis qui paiera pour le roi. Voltaire écrivit contre « le natif de Saint-Malo » une virulente satire, qui est restée fameuse sous le nom de Diatribe du docteur Akakia, médecin du Pape. Le pamphlet une fois rédigé, il fallait trouver le moyen de le publier. Il ne se pouvait guère que les censeurs royaux accordassent la permission de mettre au jour une satire contre un protégé du roi. Voltaire usa de ruse. Il était en possession d'un privilège l'autorisant à faire imprimer à Potsdam même sa Défense de milord Bolingbroke. Ainsi armé, il livre à l'imprimeur le manuscrit de sa Défense, revêtu du visa royal; le
(i) Voltaire à Mme Denis, 12 octobre 1,752.
lui redemande, après quelques feuilles, sous pre'texte d'addition d'un chapitre; lui passe Akakia, et, Akakia achevé, lui rend le reste du premier manuscrit; fait brocher se'parément les deux libelles, et les répand l'un et l'autre (i).
Un exemplaire à'Akakia arrive à Frédéric, qui, furieux de cet incroyable abus de son nom, fait procéder à une enquête; en dépit des dénégations et des mensonges de Voltaire, elle ne tarde pas à faire éclater la vérité. Frédéric écrit alors à l'impudent menteur ce terrible billet :
« Votre effronterie m'étonne, après ce que vous venez de faire et qui est clair comme le jour. Vous persistez, au lieu de vous avouer coupable; ne vous imaginez pas de me faire croire que le noir est blanc ; quand on ne voit pas, c'est qu'on ne peut pas tout voir; mais si vous poussez l'affaire à bout, je ferai tout imprimer, et l'on verra que, si vos ouvrages méritent qu'on vous élevé des statues, votre conduite mériterait des chaînes. L'éditeur a été interrogé, il a tout déclaré. »
Au bas de cet écrit, tout de la main royale, se trouvent ces trois lignes de la plume tremblante de Voltaire lui-même :
« Ah ! sire, dans l'état où je suis ! Je vous jure encore sur ma vie, à laquelle je renonce sans peine, que c'est une calomnie affreuse. Je vous conjure de faire confronter tous mes gens. Quoi ! vous me condam-
(i) Formey, Souvenirs d'un citoyen, t. I, p. 265 et suiv.
IOb VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC II
neriez sans m'entendre ! Je demande justice ou la mort. »
L'édition entière fut saisie, et Voltaire dut signer rengagement suivant, dont l'original, qui existe encore aux archives de Berlin, est de la main même de Frédéric :
« Je promets à Sa Majesté que, tant qu'elle me fera grâce de me loger au château, je n'écrirai contre personne, soit contre le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre d'autres souverains, ou contre des gens de lettre illustre, envers lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. Je n'abuserai point des lettres de Sa Majesté, et je me gouvernerai d'une manière convenable à un home de lettre qui a l'honneur d'être chambellan de Sa Majesté et qui vit avec des honètes gens (i). »
En vrai philosophe, Voltaire avalait toutes les couleuvres, et il continuait de souper au château. L'affaire pourtant n'était pas finie. Sommé de remettre tous les exemplaires du Docteur Akakia en sa possession, Voltaire s'était exécuté, mais seulement en apparence. 11 en avait conservé plusieurs, et, après quelques jours écoulés, il commença à les adresser par la poste à un certain nombre de correspondants. Un de ces exemplaires tomba entre les mains du roi. Poussé à bout par cette nouvelle offense, Frédéric voulut, cette fois, que sa vengeance fût publique. Ordre fut donné de réunir tous les exemplaires qu'on avait, ou qu'on pou-
(i) Voltaire à Frédéric, 29 novembre 1 -52.
vait se procurer, du libelle séditieux et de les faire brûler un jour de dimanche par la main du bourreau au-dessous de la potence et dans toutes les places publiques. Deux jours après, la Galette privilégiée de Berlin mentionnait la destruction de ce pamphlet horrible, ajoutant : « On dit que M. de Voltaire en est l'auteur. »
C'est le 24 décembre 1762 qu'eut lieu cet auto-da-fé; et pourtant, trois mois après, en mars 1753, Voltaire est encore à Berlin. Le 16 mars, Frédéric lui donna congé de partir, et lui délivra à cette occasion un certificat dont un laquais n'aurait pas voulu : « Il n'était pas nécessaire, écrivait-il, que vous prissiez le prétexte du besoin que vous avez des eaux de Plombières, pour me demander votre congé. Vous pouvez quitter le service quand vous voudrez. Faites-moi remettre le contrat de votre engagement, la clef, la croix et le volume de poésies que je vous ai confiés. Je souhaiterais que mes ouvrages eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je les aurais sacrifiés de grand cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres. Je n'ai ni \a folie m la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me paraissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cependant pas moins ceux qui la cultivent. Les chefs de cabales sont seuls avilis à mes yeux. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. » Cette pièce outrageante, Frédéric avait soin de la rendre aussitôt publique ; les gazettes de Hollande se chargèrent de la faire lire à toute l'Europe.
Son congé reçu — on vient de voir en quels termes — Voltaire va sans doute partir, ulcéré, furieux, sans revoir le maître qui le chasse comme un valet :
L'honnête homme indigné s'éloigne et ne dit mot.
Il ne s'éloigne pas, et il écrit à l'abbé de Prades, secrétaire de Frédéric: « Il faut absolument que j'aie la consolation de voir le roi avant mon départ... Je suis une poule mouillée : je m'attendrirai, je ferai un sot personnage, n'importe!... Si je ne me jette pas aux pieds du roi, les eaux de Plombières me tueront (i). »
La visite eut lieu, mais non pas, comme il le dit, une seule fois et pour la forme; elle se prolongea sept longues journées, après lesquelles Voltaire partit enfin et se rendit à Leipzig en terre saxonne.
Après quelques jours passés chez la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, il prit la route de Francfort, se rendant à Strasbourg, où sa nièce devait venir le rejoindre. En quittant Berlin, il avait emporté avec lui « le volume de poésies que le roi lui avait confié ». C'était un recueil de pièces tirées par la presse du palais à un très petit nombre d'exemplaires et dans lesquelles Frédéric s'était livré à tous les écarts de sa
(i) Voltaire à l'abbé de Prades, 25 mars 1753.
verve satirique. Il n'était presque aucun des personnages politiques ou militaires d'Europe dont il n'eût fait l'objet de quelque plaisanterie blessante. Ce recueil, le roi ne pouvait évidemment le laisser aux mains d'un homme qu'il tenait pour un «malfaiteur» et dont il écrivait, vers le même temps, à sa sœur, la margrave de Bayreuth : « C'est le scélérat le plus traître qu'il y ait dans l'univers. On roue bien des coupables qui ne le méritent pas autant que lui. »
Dès que le départ de Voltaire dans la direction de Francfort avait été connu, le résident de Prusse dans cette cité, un vieux militaire, le baron de Freytag, avait reçu l'ordre de rentrer à tout prix en possession du terrible volume. Voltaire arrive dans la soirée du 3i mai et passe la nuit au Lion-d"Or. Il est déjà en appareil de voyage, lorsque, le ier juin au matin, apparait Freytag, accompagné d'un conseiller aulique, et réclamant d'autorité V œuvre de poésie du roi son gracieux maître. La perquisition dans les bagages et les papiers du voyageur ne dura pas moins de neuf heures. Voltaire, épuisé, terrifié, se trouva deux fois mal pendant cette interminable recherche. Le volume cependant ne se retrouvait pas. Voltaire ayant déclaré qu'il l'avait laissé à Leipzig, dans un ballot de bagage à destination de Hambourg, ordre lui fut signifié de se faire expédier le ballot entier à Francfort, et, en attendant cet envoi, il dut rester aux arrêts dans son auberge.
La caisse attendue arriva à Francfort le 17 juin seulement, et fut portée le jour même chez Freytag.
Mais, dans l'intervalle, Freytag avait demandé de nouvelles instructions, et, dans l'absence du roi, on lui avait envoyé de Berlin l'ordre de surseoir jusqu'au prochain courrier, c'est-à-dire, vu la lenteur des postes de ce temps, de garder Voltaire prisonnier sept à huit jours encore. Le poète prit alors le parti de s'évader. Quelques jours auparavant, sa nièce, Mme Denis, était venue le rejoindre. Le 20 juin, il laisse en gage, entre les mains de Freytag, les malles, la caisse venue de Leipzig — et la nièce. Emportant seulement avec lui ses manuscrits et l'argent de sa cassette, il s'esquiva à la sourdine du Lion-d'Or, accompagné du seul Collini, son secrétaire. Il était déjà arrivé à la porte de la ville qui conduit au chemin de Mayence et se croyait enfin libre, quand le résident averti à temps, accourut avec une escorte de soldats et mit brutalement la main sur lui.
On le fit monter dans une voiture où le résident prit place à côté de lui, deux soldats lui faisant face, et c'est dans cet équipage qui lui donnait toute l'apparence, d'un malfaiteur, qu'il dut traverser la ville, au milieu des huées de la populace attroupée. On ne le ramena pas à l'hôtel où il demeurait, mais à un cabaret de bas étage appelé la Corne du bouc. Le roi, nous l'avons vu, était absent de Berlin. La situation se prolongea donc encore pendant deux mortelles semaines.
Pendant ce temps, le prisonnier adressait de tous côtés ses supplications et ses très humbles requêtes. Il sollicitait, par l'entremise du comte d'Argenson, la
protection du roi de France. Il demandait l'appui de l'empereur d'Allemagne, François Ier, l'époux de Marie-Thérèse, offrant de se rendre à Vienne, dès qu'Userait en liberté, afin d'entretenir Leurs « Sacrées Majestés l'empereur et l'impératrice de choses qui les concernaient », et assurant « qu'on ne serait pas mécontent de l'entendre ». Et à l'heure même où il proposait ainsi ses services aux ennemis de Frédéric, il écrivait à ce dernier pour implorer sa clémence.
Le 5 juillet, Freytag recevait du roi un petit billet de quatrelignes lui ordonnant de laisser Voltaire libre de partir, et, le lendemain, le philosophe rentrait avec sa nièce à l'auberge du Lion- <T Or, après trentesix jours de captivité.
En quittant Francfort, il se rendit à Manheim,puis à Strasbourg, pendant que Mme Denis le devançait à Paris, chargée de s'enquérir de l'accueil qu'il recevrait. Il ne tarda pas d'apprendre que Louis XV ne désirait pas le voir dans son voisinage. Il aurait eu pourtant à lui dire des choses le concernant, au moins autant qu'à l'empereur François et à Marie-Thérèse. Mais on ne témoigna aucune curiosité à les entendre ; Voltaire dut donc se résigner à rester momentanément en Alsace, se trouvant, comme il le dit quelque part, d'après un proverbe bien connu, auquel il laissait sa forme populaire, entre deux rois assis par terre (i).
Après l'aventure de Francfort, on aurait pu croire
(i) Voltaire à la comtesse de Lutzelbourg, 14 septembre
désormais impossibles toutes relations entre Voltaire et Fréde'ric. Ces relations pourtant se devaient renouer. Ce sera pendant cette seconde période que le poète adressera à son héros, au lendemain de notre défaite de Rosbach, ces vers indignes, dont rien jamais ne lavera sa mémoire :
Héros du Nord, je savais bien Que vous aviez vu les derrières Des guerriers du roi très chrétien, A qui vous taillez des croupières...
Et la suite, qui ne se peut citer. — On trouvera, dans cet aimable et précieux volume du duc de Broglie, bien d'autres épisodes d'un curieux et vif intérêt. Après ses grands tableaux d'histoire, Frédéric II et Louis XV, Frédéric el Marie-Thérèse, Marie-Thérèse impératrice, la Paix d'Aix-la-Chapelle, Y Alliance autrichienne, — Voltaire avant et pendant la guerre de Sept ans est un exquis tableau de genre. Le duc de Broglie l'a peint comme en se jouant et par manière de récréation, en quelques matinées, par un clair soleil, et il se trouve que cette petite toiie, comme les grands tableaux, est, elle aussi, une toile de maître.
18 octoore 1898.
tu
En 1818, il y avait, à l'extrémité de la rue de Sèvres, au coin du boulevard des Invalides, un vieil hôtel fort délabré, dépourvu, en maints endroits, de portes et de fenêtres, vraie maison abandonnée qui attendait un acquéreur pour reprendre une forme et une vie. On l'appelait YAmaury; peut-être par une corruption du nom de son ancien possesseur, M. de Maury, caissier général de la Compagnie des Indes, qui, forcé d'émigrer, l'avait vendu précipitamment en 1793. On l'appelait aussi Hôtel des Oiseaux ; voici à quelle occasion : L'un des propriétaires ou locataires avait établi dans son jardin d'immenses volières
(1) Le Monastère des Oiseaux. Les Origines. La Révérende Mère Marie-Sophie (18 1 1-1 863), par le P. Victor Delapokte, de la Compagnie de Jésus. Un vol. in-8; Victor Retaux, éditeur, 82, rue Bonaparte, 1899.
qu'il entretenait à grands frais. Son peuple ailé, appelé de tous les points du globe et royalement entretenu, divertissait les allants et venants du boulevard, i râce à la grille à jour, aujourd'hui murée, qui entourait son enclos (i). Et Ton avait tout naturellement baptisé l'hôtel du nom de ses joyeux habitants.
Pendant la Terreur, YHôtel des Oiseaux avait tristement changé de destination. Il était devenu la prison particulière de la section du Bonnet-Rouge (Croix- Rouge). C'était d'ailleurs, de toutes les prisons de Paris, la seule où les aristocrates jouissaient d'un peu de sécurité. Comme on y payait très cher, la section ne se laissait pas volontiers enlever ses pensionnaires. On n'ébruitait pas trop leurs noms. Etre détenu aux Oiseaux comme suspect, c'était une sorte d'assurance contre la guillotine.
Depuis plus de six mois, sur cent soixante malheureux qui y étaient enfermés, deux seuls prisonniers avaient été envoyés à l'échafaud, lorsque le 7 thermidor an II (25 juillet 1794), à 5 heures du soir, un huissier du tribunal révolutionnaire vint quérir quelque -uns des hôtes les plus illustres de la maison, la princesse de Chimay, les comtesses de Narbonne- Pelet et Raymond-Narbonne, le vieux Clermont- Tonnerre (74ans),Crussold'Amboise,révêque d'Agde (Siméon de Saint-Simon) et plusieurs autres. Le lendemain, tous allaient à la guillotine. C'était l'avantdernière charette. Le 9 thermidor, les autres détenus
(1) Vie de la R. M. Marie-Anne. (Maria de la Fruglaye), t. I, p. 10.
des Oiseaux apprenaient leur délivrance d'une façon singulière. Une femme, dont on ne dit ni le nom', ni la condition -probablement une femme du peuple'se livrait, sans proférer une parole, en présence des prisonniers, à la pantomine suivante : elle saisissait le bas de sa robe et le leur montrait avec une sorte d'insistance; puis, après leuravoir également montré une P1erre, elle la mettait dans sa robe, la baissait jusqu'à terre, se relevait ensuite et faisait le geste de se couper le cou; mais, dans tout ce manège elle-laissait voir les signes dune joie évidente, qui annonçait une bonne nouvelle. On cherchait en vain l'explication de cette énigme (qui était un jeu de mots (1),) lorsqu'on sut que Robespierre venait enfin de subir, à son tour, le châtiment trop mérité de ses
crimes.
La prison du Bonnet-Rouge, redevenue l'hôtel Amaury, fut transformée en hôpital militaire, puis servit quelque temps de collège, pour redevenir, en 1814 et i8i5, une ambulance où furent reçus les blesses, soit Français, soit étrangers. En 1818, la mère Mane-Euphrasie, supérieure des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, en fit l'acquisition et y transporta le pensionnat de jeunes filles qu'elle dirigeait et qui était installé, à cette époque, dans 1 hôtel de Torpane, rue des Bernardins, non loin de baint-Nicolas du Chardonnet.
(1) Robe, baisse, pierre.
ï :0 LE MONASTERE DES OISEAUX
La Congrégation de Notre Dame compte trois cents ans d'existence, de dévouement et de services ; elle a, en 1897, célébré son troisième centenaire, avec un éclat inaccoutumé. En cette année-là, l'Eglise plaçait sur les autels, au nombre des saints, le bienheureux Pierre Fourier, qui fonda, en 1597, au village de Mattaincourt — département actuel des Vosges — les Chanoinesses régulières de Saint-Augustin de la Congrégation de Notre-Dame. Les religieuses appelées à en faire partie devaient former un ordre enseignant et donner « pour l'amour de Dieu » l'instruction aux enfants de toute condition et fortune. « Il faut, disait saint Pierre Fourier, enseigner pour rien pauvres et riches indifféremment. »
L'éducation chrétienne des jeunes fllies pauvres en particulier devait être, dans la pensée du saint fondateur, le patrimoine inaliénable de la Congrégation de Notre-Dame. C'est pourquoi « tous les monastères seront obligés de maintenirà perpétuité cette instruction de filles séculières et de l'estimer et chérir, et l'orner comme une pièce essentielle de leur saint Institut, et de ne jamais le délaisser ». — « Votre dessein principal, disait-il encore aux religieuses de sa congrégation, est d'enseigner les jeunes filles à être bien sages, à gagner le ciel, à devenir des saintes. »
Ce dessein commença d'être mis à exécution dans la
«petite maisonnette» que M1.116 d'Aspremont acheta de son argenterie, en la paroisse de Mattaincourt, et qui fut bénite en la Fête-Dieu de 1599. Bientôt cette première ruche essaima aux environs, tandis que le bon Père travaillait de son côté à parfaire son entreprise. Il mourut le 9 décembre 1640; mais dès 1628 une bulle d'Urbain VIII, en date du 8 août, constatait que «les religieuses récemment établies ont réussi de manière à s'attirer les applaudissements des prélats, des princes et des peuples » ; elle instituait les dites religieuses au rang d'un Ordre régulier , et leur conférait ou leur confirmait le titre de Chanoinesses régulières de Saint -Augustin de la congrégation de Notre-Dame.
En i634, par la protection d'Anne d'Autriche et par l'entremise de l'évêque de Laon, Philibert de Brichanteau, la Congrégation de Notre-Dame s'établissait à Paris.
Avant la Révolution, il y avait quatre-vingt-dix monastères de Notre-Dame, dont trois à Paris, savoir : dans la rue Chasse-Midi (ou Cherche-Midi) au quartier Saint-Germain ; à Charonne, au quartier Saint-Antoine, et à la Porte-Montmartre. Celui-ci, fondé en 1634, fut transféré, en 1674, rue Neuve- Saint-Etienne, au quartier Saint-Victor.
Cette dernière maison était la seule qui subsistât au moment où éclata la Terreur, et, le 21 septembre 1792, les dernières filles du bienheureux P. Fourier sortaient de la ville, à l'heure où se réunissaient dans la salle du Manège Danton, Robespierre et Marat, et leurs collègues de la Convention nationale.
La loi du 18 août 1792 avait déclaré « éteintes et supprimées» les communautés de toutordre. Neuf des religieuses de l'ancienne maison de la rue Neuve-Saint- Etienne s'allèrent cacher à Rungis, entre Sceaux et Choisy-le-Roi, où elles continuèrent de suivre leur règle, sans toutefois porter l'habit de leur Ordre, à cause du malheur des temps. En 1796, une jeune fille de vingt et un ans vint se présenter à leur supérieure, mère Saint-Ambroise. Elle prit l'habit le 24 juillet 1797, fut admise à prononcer les vœux de professe le 16 septembre 1798 et reçut le nom de mère Euphrasie. C'est elle qui sera la première supérieure du couvent des Oiseaux.
Mère Euphrasie, Marie-Thérèse-Félicité Binart, était née à Paris, en la paroisse de la Madeleine, le 12 octobre 1775, de parents chrétiens, qu'elle eut à peine le temps et la joie de connaître; de riches tapissiers, amis de la famille, M. et Mme Montgis, recueillirent la petite orpheline, la traitèrent comme leur propre fille et se chargèrent de son éducation. A quinze ans, au mois de mai 1790, alors que déjà s'annonçaient les jours de la persécution, Thérèse entra comme novice chez les religieuses de l'Assomption, rue Saint-Honoré. Au mois d'août 1792, le couvent était fermé; les mères, et avec elles la jeune novice, étaient jetées dans la rue, sans ressources comme sans abri.
La Nation avait bien promis à chacune des religieuses une indemnité de deux cents francs de rente viagère, mais elle ne fut jamais payée. Thérèse vendit
son trousseau, afin de subvenir aux besoins de deux religieuses âgées et infirmes, Mme Flavie Pelletier et Mme Saint-Hilaire, dont elle se constitua la charitable pourvoyante et garde-malade.
Les trois fugitives se cachèrent dans une petite maison du quartier Saint-Sulpice. La disette e'tait extrême, le pain manquait. Pour en avoir, il fallait faire queue à la porte d'une boulangerie, passer la nuit, les pieds dans la boue, sous la pluie souvent, quelquefois sous la neige, et attendre jusqu'à neuf heures du matin un chétif morceau de pain. Thérèse apportait, avec sa carte numérotée, une botte de paille à la porte du boulanger, et elle s'y couchait, en priant une bonne voisine de l'éveiller, quand son tour serait venu. La ration était presque toujours insuffisante; souvent, faute d'argent, Thérèse était réduite à demander l'aumône pour nourrir ses compagnes et passait ensuite de longues heures de la nuit à blanchir ou raccommoder le peu de linge qui leur restait. •
Sitôt qu'elle avait un instant de liberté, elle courait à l'hôpital, visitait les malades, leur disait de douces paroles, leur suggérait quelque prière, et les amenait au repentir de leurs fautes et au désir de se réconcilier avec Dieu. Elle courait alors chercher un des prêtres proscrits cachés dans le voisinage; il arrivait déguisé; et, sous prétexte de visiter un parent ou un ami, il donnait l'absolution au pénitent, tandis que, pour détourner les soupçons, Thérèse s'occupait à converser avec les infirmières ou les malades. Elle eut pour complices de son zèle les Sœurs de la Charité, jusqu'au
jour où l'impiété triomphante et sanglante les chassa des hôpitaux.
En 1795,1a mère Saint-Hilaire succomba sous le poids de l'âge, de la maladie et des privations. La mère Flavie Pelletier était parvenue à rejoindre un groupe d'autres religieuses ; Thérèse, une fois de plus orpheline, restait seule au monde, et en vérité au milieu des ruines. Quand elle apprit que des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame vivaient réunies à Rungis, elle alla, comme nous l'avons vu, se joindre à elles.
L'Ordre qui lui ouvrait ses portes avait pour but unique l'éducation de la jeunesse, et son attrait la poussait, croyait-elle, à la vie purement contemplative. Mais cette âme généreuse, formée par l'épreuve à toutes les hautes pensées, eut vite compris combien l'œuvre de l'éducation était importante et belle; combien il devenait indispensable, au lendemain de la tempête de sang, de folie et d'impiété, de rapprendre aux enfants baptisés les leçons de la foi, du devoir, de l'énergie, de toutes les vertus chrétiennes. Les religieuses de Rungis avaient pu attirer à elles quelques élèves; mais les ressources leur faisaient de plus en plus défaut; la caisse était vide; les dettes se multipliaient; il n'y avait plus de pain. On dut prendre le pénible parti de se séparer. En 1799, quelques-unes des religieuses se retirèrent à Paris, sous la conduite de la mère Saint-Ambroise, dont la courageuse persévérance finit par relever sa communauté, qui devint, en 1808, le monastère actuel de Y Abbaye-aux-Bois ;
les autres suivirent, à Sceaux- Penthièvre, mère Flavie, sœur de leur supérieure. Mère Euphrasie fut du nombre de ces dernières. Mais la communauté' de Sceaux fut moins heureuse encore que celle de Rungis : à peine campée, elle dut replier sa tente. Pressée par la misère et les menaces de fournisseurs mal endurants, la supérieure partit, en toute hâte, pour la province. Le petit nombre des religieuses qui restaient se dispersa et la mère Euphrasie se trouva une fois de plus sans domicile, sans argent, sans amis ni appuis d'aucune sorte. Une de ses anciennes élèves de Rungis, Angélique Fouchet, l'invita à venir chercher asile dans la modeste demeure qu'elle occupait avec sa mère, rue Saint-Jacques. Mère Euphrasie accepta, se fit ouvrière et gagna sa vie en raccommodant de la dentelle, mais sans oublier qu'elle s'était vouée à l'éducation de la jeunesse. Elle réunissait chaque jour quelques petites filles pauvres de la paroisse Saint- Benoît (i), et, tout en leur apprenant à lire et à écrire, elle leur parlait de Dieu, de leurs âmes, de leurs devoirs d'enfants chrétiennes. Or, sur ces entrefaites, une dame charitable, inspirée des mêmes sentiments, fonda pour ce quartier une école gratuite, à condition que l'école serait tenue par une religieuse. Le comité chargé de pourvoir aux besoins du nouvel établissement, selon les vues de la bienfaitrice, choisit mère Euphrasie, dont la surprise fut grande, telle-
(i) L'Eglise paroissiale Saint-Benoît avait été rouverte au culte en 1796. Elle a été détruite en 1854 pour faire place à la rue des Ecoles.
ment elle se croyait inconnue. En 1807, elle quitta la rue Saint-Jacques et ouvrit ses classes au cloître Saint-Benoît.
La congrégation de Notre-Dame, ainsi que les autres ordres anéantis ou dispersés aux quatre vents, renaissait peu à peu sur les ruines amoncelées par la révolution. Plusieurs compagnes, Mlle Fouchet, Mlle Berthier, Mlle Lavier vinrent se joindre à mère Euphrasie. On prit alors un costume fort simple, et le nom de famille fît place à un nom de religion : Angélique Fouchet devint la mère Joseph ; Mlle Berthier, la mère Rosalie ; et la jeune Alexandrine Lavier, la mère Sophie, dont le nom devait s'identifier avec celui du couvent des Oiseaux. Aux petites filles pauvres, aux externes, vinrent s'ajouter des pensionnaires, des élèves payantes. Le petit troupeau grandissait à vue d'œil; la communauté recevait des novices et le pensionnat se peuplait d'une façon en quelque sorte trop consolante : la place manquait au cloître. Il fallut absolument songer au choix d'un domicile plus vaste. Une ancienne religieuse qui vivait encore dans le monde, mais toute dévouée à la mère Euphrasie, lui indiqua l'hôtel de Torpane(i), l'ancienne maison de famille des Bignon, dans la rue des Bernardins. La mère Euphrasie s'y installa en
En 1 8 1 8, l'hôtel de Torpane était à son tour devenu beaucoup trop étroit. On y comptait soixante élèves
(i) L'hôtel de Torpane a été détruit en i83o.
et dix dames pensionnaires, quarante ou cinquante externes et deux cent trente enfants pauvres aux classes gratuites. La mère Euphrasie, se confiant à la Providence, acheta, malgré l'insuffisance de ses ressources, l'hôtel des Oiseaux. Lorsqu'on introduisit les élèves dans leur nouvelle maison de la rue de Sèvres, ce fut une explosion de surprise et d'enthousiasme. Elles trouvaient là un hôtel trois fois grand comme celui de Torpane, une cour et deux jardins en pleine floraison, la translation s'étant faite au mois de juillet.
Lorsque mère Euphrasie eut transplanté sa chère famille dans sa nouvelle demeure, elle sentit qu'elle était au bout de sa mission et presque de ses forces. Elle était jeune encore ; mais une santé depuis longtemps ruinée l'avertissait que la fin était proche, que la récompense ne se ferait plus longtemps attendre. Le 20 juillet 1819, elle s'endormit du sommeil des justes, simplement, courageusement, doucement, comme elle avait fait toutes choses. Elle n'avait pas encore quarante-quatre ans. Après avoir introduit ses filles dans cette terre de promission, que la main de Dieu lui avait montrée, elle pouvait mourir en paix entre ces murs qu'elle avait relevés, et qui allaient servir de citadelle bénie à des milliers d'âmes. Elle partait dès la première heure, donnant à toutes le spectacle d'une sainte mort, les invitant à vivre pour la cité permanente, où elle allait les attendre dans le jour qui ne finit point.
Le 3i juillet, en la fête de saint Ignace de Loyola, dont les fils allaient si volontiers prêter leur concours à l'œuvre grandissante des Oiseaux, les religieuses choisirent pour supérieure mère Sophie, Tune des plus jeunes d'entre elles : elle n'avait que vingt-huit ans.
Elle était née à Paris, et sur la paroisse de la Madeleine, comme la mère Euphrasie, en 179 1 . Ses parents, M. et Mme Lavier, peu après la naissance de leur fille, eurent l'honneur d'être jetés en prison pour la bonne cause; ils ne furent délivrés qu'en 1795. Tous deux étaient des chrétiens, dignes du sort que leur avait fait la justice révolutionnaire. Après leur sortie de prison, leur situation de fortune était plus que modeste, comme le trait suivant nous l'apprend. Un jour Alexandrine entend sa mère qui se désole de ne pouvoir s'acquitter d'une dette de quelques sous. L'enfant se met à réfléchir sur les moyens d'aider sa mère. Tout à coup une pensée l'illumine : elle a par hasard ouï parler de l'évasion d'un détenu politique, et elle croit comprendre qu'une somme considérable est promise à celui qui indiquera les traces du prisonnier, ou qui prendra sa place sous les verrous. « C'est mon affaire, s'écrie-t-elle avec une joie ingénue; je vais aller me faire mettre en prison, et maman recevra l'argent dont elle a besoin. » Restait à effectuer ce
beau projet : il fallait d'abord s'esquiver sans bruit de la maison paternelle ; mais juste au moment de partir, Alexandrine laissa e'chapper une ou deux paroles qui trahirent son secret. Au lieu de voir s'ouvrir les portes du cachot, elle ne vit s'ouvrir que les bras de sa mère, grandement émue à son tour.
Dès l'âge de onze ans, elle était orpheline. A quinze ans, elle entrait comme pensionnaire chez la Mère Euphrasie, qui était alors au cloître Saint-Benoît; et celle-ci ne tardait pas à faire de cette enfant son amie intime et sa confidente. Elle forma elle-même la novice, et, en 1811, à vingt ans, sœur Sophie prononçait ses vœux. Moins de huit ans plus tard, elle devenait à son tour supérieure, mais sa nomination ne surprenait personne, si ce n'est celle qui en était l'objet. La Mère Euphrasie avait façonné de longue main l'héritière de ses vues, de sa foi, de sa magnanime prudence, de sa charité vigilante et ferme. La nouvelle supérieure devait remplir toutes les espérances de son admirable institutrice; elle les devait même dépasser. Dès les premiers jours, d'illustres protections se déclarèrent, qui assuraient l'avenir du monastère et qui, venant de plus haut, portaient plus haut la renommée de l'éducation reçue aux Oiseaux.
Déjà, en 1818, un soir d'hiver, pendant une de ces fréquentes veillées de travail, que les récits de Mère Euphrasie savaient faire si douces, un illustre visiteur avait été annoncé, M. l'abbé de Bombelles, aumônier de Mme la duchesse de Berry, futur évêque
I2Ô LE MOxNASTÈRE DES OISEAUX
d'Amiens (i) : « Je viens, dit-il, vous parler d'une jeune fille sans fortune, à laquelle Son Altesse veut bien s'intéresser. » Naturellement, on avait fait un accueil empressé au messager de cette bonne nouvelle, et l'on avait ouvert toute grande la porte du pensionnat à la protégée de Madame; aussi, à queltemps de là, sur les conseils de M. de Bombelles, la duchesse de Berry choisit les Oiseaux pour y placer cinq enfants des meilleures familles. Bientôt leur nombre doubla; le pensionnat des Oiseaux attira l'attention de Louis XVIII lui-même; en 1821, l'humble Mère Sophie, qui aimait tant à répéter : « Vivons dans notre petitesse ! » reçut volontiers les cinq boursières du Roi; mais el'e n'en dit pas moins à ses filles : « Ce n'est point par des protecteurs que la maison s'est fondée; c'est par la Providence. N'en cherchons pas d'autres. »
Mère Sophie devait diriger les Oiseaux avec un succès toujours croissant jusqu'à sa mort, arrivée le 17 mars 1 863. L'histoire du couvent pendant ces quarante-cinq années (1 8 1 9- 1 863), tel est donc l'objet du livre du P, Delaportc. Quelques lecteurs seront peut-être tentés de croire qu'il ne peut guère intéresser que les anciennes pensionnaires de la maison de la rue de Sèvres. lisse tromperaient beaucoup.
(1) Le marquis de Bombelles avait été un brillant officier de l'armée royale ; il avait épousé une femme très chrétienne comme lui-même et vraie mère des pauvres. Après la mort de sa digne compagne, il entra dans les ordres : nommé évêque d'Amiens, il montra un très affectueux dévouement au collège de Saint-Acheul.
Où ils s'attendaient à rencontrer un livre de pédagogie, quelque chose comme une suite au traité de Fénelon sur l'Education des filles, ils trouveront de véritables Mémoires, et des plus intéressants.
Selon une excellente coutume, suivie dans presque toutes les communautés, les Oiseaux ont écrit leurs annales, non seulement année par année, mais presque jour par jour. De plus, de nombreuses Notices ont été consacrées aux Mères et aux élèves plus particulièrement dignes de souvenir. Il a suffi au P. Delaporte de puiser à ces sources pour écrire un volume où se succèdent les épisodes les plus variés, les physionomies les plus nobles et les plus touchantes.
Quelles aimables et saintes figures que celles de la duchesse d'Anhalt et de la Mère Marie-Julie (MIle Marie-Thérèse de Trauttenberg) ; de la Mère Marie de la Nativité (Rosine Delhomel) et de la Mère Marie de la Conception (Emilie Barberin); de la Mère Saint- Henri (Leblanc de Lespinasse), de la Mère Saint- Charles (Joséphine Paguelle de Follenay) et de la Mère Saint-Jérôme (Pauline Etman), auteur d'une véritable bibliothèque pieuse, où figurent Y Année eucharistique, le Mois du Sacré-Cœur, A. M. D. G., le meilleur livre peut-être en ce genre; le Mois de Marie, digne pendant de celui du Sacré-Cœur ; la Vie
de Mère Marie-Anne (Maria de la Fi uglaye), etc. Et parmi les élèves, Angèle de Sainte-Croix, comtesse de Pronleroy, Louise de la Blotais, Alexandrine le Féron de Ville, Ernestine de Barante, fille de l'ambassadeur et l'académicien, Alix Chesneau, Marie de Quinsonas, Octavie de Crouy, Aurélie de Mengin- Fondragon, Louise de Saint-Arnaud, fille du maréchal, Alice Bizot, etc., etc.
En 1804 (à cette époque les vacances commençaient à peine à être connues), les élèves passèrent quelques semaines à la maison de campagne de Corbell, et une des pensionnaires, Angèle de Sainte-Croix, en écrivit le récit dans un journal qui eut sa célébrité; ce journal, tombé entre les mains de Louis Veuillot, fort peu de temps après sa conversion, fournit au jeune publiciste d'intéressantes pages pour l'un de ses premiers livres, qu'il intitula Agnès de Lauvens ou Mémoires de sœur Saint-Louis. Le 29 juillet 1842, il écrivait : « Demain ou après-demain paraissent les Mémoires de sœur Saint-Louis... C'est un ouvrage sans conséquence : je ne l'ai pas signé, parce que j'éprouve de la répugnance à voir mon nom dans les journaux, et que d'ailleurs le travail n'est pas assez sérieux. Néanmoins je vous le garantis pur et orthodoxe. Peut-être plaira-t-il dans les couvents. Je désire vivement qu'il serve à toutes les femmes élevées dans ces saintes maisons. C'est pour elles que je l'ai écrit. » Le grand écrivain a enrichi et enjolivé de son style les notes de la pensionnaire des Oiseaux; mais la vigueur même de son talent enlève un peu trop à ce
simple journal d'une enfant l'ingénuité enthousiaste qui en fait le charme.
Tout en formant des âmes fidèles, fortes dans la foi, l'honneur et la reconnaissance, Mère Sophie avait la joie de voir d'autres âmes, généreuses, mais éloignées de l'Eglise, trouver la lumière dans sa chère maison des Oiseaux, devenue un foyer d'apostolat catholique.
Parmi les conversions les plus fameuses dont les Oiseaux furent le centre, vers la fin de la Restauration, il faut citer en première ligne celle du duc d'Anhalt, représentant de l'une des plus anciennes familles de l'Allemagne, et de la duchesse, sa femme, Julie de Brandebourg, sœur du roi de Prusse.
Au début de l'année 1843, l'église des Oiseaux fut choisie pour une grande et belle cérémonie. C'était le temps où de nobles âmes, échappées au schisme dit orthodoxe de Russie, revenaient à la vérité romaine en brisant des chaînes bien fortes et en s'exposant aux plus cruelles représailles du gouvernement du Tsar. L'un de ces illustres convertis, touché de la grâce au pied de la chaire du P. de Ravignan, fut le comte Grégoire de Schouvaloff, le futur barnabite ; comme le raconte le P. de Ponlevoy, le jour des Rois, « 6 janvier 1843, le comte Schouvaloff abjura le schisme dans la chapelle des Oiseaux, théâtre ordinaire de ces pieuses cérémonies (1) ».
Sur la conversion de miss Quinton, sur celle du
(1) Vie du P. de Ravignan, chapitre x.
ibo LE MONASTERE DES OISEAUX
terrassier Viriot, un ancien cuirassier du Consulat et de l'Empire, et sur celle du maréchal de Saint-Arnaud, le P. Delaporte a de très intéressants détails; et aussi sur plus d'un autre sujet, sur les journées de Février, vues du monastère des Oiseaux; sur l'expédition de la duchesse de Berry en i832, à propos d'une ancienne pensionnaire protégée par la duchesse, Mathilde Lebeschu.
Le P. Delaporte est un historien. Il a le goût de la précision; il aime les anecdotes authentiques, il recherche les dates exactes, et ce n'est pas un mince mérite. Mais il est poète aussi, et on le reconnaît bien à plus d'une page de son livre, où la solidité se revêt d'agrément. N'est-ce pas Chateaubriand qui a dit quelque part, dans ses Mémoires <£ outre-tombe : « Les poètes sont des oiseaux; tout bruit les fait chanter. »
1 1 juin 1899.
De tous les écrivains célèbres de ce siècle, celui dont la correspondance a été la plus considérable est assurément Lamennais. Et cela précisément parce qu'il n'était pas un homme de lettres, un auteur de profession. Un auteur est tout à ses livres, et il tient pour perdu tout le temps qu'il ne leur consacre pas. C'est pourquoi la Correspondance de Sainte-Beuve, par exemple, ou celle de Victor Hugo peuvent tenir en deux ou trois volumes. Composer des livres, en préparer.et en assurer le succès, là n'était pas pour Lamennais la grande et unique affaire, celle à laquelle
(i) Un Lammennais inconnu. Lettres inédites de Lamennais à Benoit £A$y, publiées avec une introduction et des Notes, par Auguste Laveille. Un vol. in-16, librairie académique Perrin et Cie, 1898. — L'abbé Jean-Marie de Lamennais, fondateur des Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërmel et des Filles de la Providence de Saint-Brieuc, par E. Herpin. Un vol. in-8, Ploërmel, imprimerie Saint- Yves, 1898.
l32 LES DEUX FRÈRES LAMENNAIS
on sacrifie tout le reste. Il n'était point de ceux qui n'écrivent qu'en vue d'un succès littéraire à conquérir. Son ambition était plus haute. Il s'agissait avant tout pour le rédacteur de Y Avenir comme pour l'auteur de Y Essai sur l'indifférence, de répandre ses idées, de faire accepter ses systèmes, de grouper autour de lui des esprits et des cœurs; et pour cela rien ne vaut une correspondance active, suivie, presque incessante. Telle fut celle de Lamennais, qui écrivait quelquefois vingt lettres par jour, de vraies lettres, souvent très longues, et non de simples billets.
De cette Correspondance, déjà neuf volumes ont paru : Correspondance, publiée par M. Forgues, deux volumes; — Lettres inédites, publiées par M. Blaize, deux volumes ; — Lettres adressées à M. de Vitrolles, un volume; — Lettres inédites à Mgr Brute, publiées par M. de la Gournerie, un volume; — Confidences de Lamennais, lettres à M. Marion, publiées par M. de la Villerabel, un volume ; — Lettres à Montalemberty un volume; — Un Lamennais inconnu, lettres à M. Denis Benoit d'Azy, publiées par M. Auguste Laveille, un volume.
Ces dernières lettres sont particulièrement intéressantes.
Issu d'une famille de haute bourgeoisie qui avait rendu des services à la cause royale pendant la Révolution, Denis Benoit (i) avait vingt-deux ans en 1818.
(1) Benoit d'Afy (Denis, vicomte), né à Paris le 3 février 1796; inspecteur des finances sous la Restauration; membre de la Chambre des députés de 1842 à 1848; représentant du
Introduit de bonne heure dans les cercles légitimistes les plus en vue, sérieux d'habitudes, distingué de manières, il faisait pressentir dès lors les rares aptitudes et les hautes qualités qui devaient lui assurer plus tard, dans le monde de la politique et des affaires, une place éminente. Une seule chose, à cette dat^, lui manquait au point de vue catholique : la pratique des devoirs religieux.
Il lut le premier volume de Y Essai sur V Indifférence et il dut à cette lecture le réveil de sa foi. Quelque temps après, il avait une entrevue avec Lamennais. C'était une amitié de vingt ans qui commençait, et elle prit tout de suite, au moins du côté du maître, un caractère passionné. Jamais, même dans ses lettres les plus affectueuses à Montalembert, Lamennnais ne s'est livré à ce point; nulle part, dans sa correspondance, on ne rencontre de telles effusions de sympathie. « On trouvera sans doute, dit très bien ici M. Laveille, on trouvera sans doute bien humaine, chez un prêtre, cette impétueuse tendresse. Pour la comprendre, il faut se rappeler le tempérament excessivement impressionnable de Lamennais. Il est certain qu'à cette époque, sa nature, toujours portée aux extrêmes, trouvait moyen de concilier l'amitié la plus vive avec la piété la plus exaltée. »
peuple de 1848 au 2 décembre i85i; membre de l'Assemblée nationale de 1871 à 187?. Il présida cette dernière Assemblée, en qualité de doyen d'âge, lors de la séance préparatoire du i3 février 187 1, et il fut réélu cinq fois vice-président.
Les lettres à Denis Benoit nous montrent donc, à côté du Lamennais batailleur, le seul connu jusqu'ici, un autre Lamennais, un Lamennais doux, modeste, affectueux, timide parfois comme une femme, prodigue de tendresse avec ses amis, et dont la sensibilité s'échappe, de temps à autre, en accents passionnés et troublants.
Ce lutteur intrépide, cet homme si bien armé pour le combat et qui s'y livrera jusqu'à la fin avec une ardeur que rien jamais n'abattra, nous apparaît, dans ces lettres, affamé de paix et de repos, de solitude et d'obscurité. Il écrit, le i3 mars 1819 : « Cher ami, si ce n'était le peu de bien qu'ont pu produire mes ouvrages, que je serais heureux de n'avoir jamais écrit ! Au moins ne me suis-je pas abusé sur cela. La célébrité me parut toujours ce qu'elle est réellement, un fardeau, et non pas seulement une chose vaine. Que de fois, en lisant les moralistes et les poètes, jeune encore, je me suis applaudi de ma douce obscurité ! J'éprouvais un vrai bonheur de me savoir inconnu, je me trouvais plus à Taise dans la vie. Seul au milieu de nos forêts, mon imagination les peuplait d'êtres fantastiques; elle aimait cette agreste et sauvage nature et se créait un monde à son gré. Heureux temps, il n'est plus, il ne saurait plus être jamais ! Pour jamais, j'ai quitté ce sentier que Virgile me faisait aimer,
et après lequel je soupire encore : At secret am iter et nescia fallere vita. La Providence a eu d'autres desseins, et maintenant je ne dois plus que fermer les yeux et marcher dans la route si différente qu'elle ouvre devant moi. Dieu seul ! Pardonne-moi ce verbiage, mon frère ; ce n'est qu'à toi que je parle ainsi ; et quel autre que toi me comprendrait ? — Adieu, prie pour ton pauvre frère. »
Le i5 juillet 1824, de Rome, où il est allé voir le Pape et d'où il se prépare à revenir, il écrit à « son bon Denis » : — « Je suis, mon pauvre enfant, fort las des voyages, et j'en reviens toujours à ma vieille opinion, qu'on n'est nulle part mieux que dans sa chambre et que le plus heureux est celui qui en sort le moins. Je veux régler là dessus le reste de ma vie : in angulo cum libello. »
Denis Benoit est à la veille de se marier. Lamennais lui écrit de la Chênaie : « Quand je viens à penser que, dans quelques mois, j'aurai déjà passé quarante ans sur la terre, pendant lesquels je n'ai presque connu que la douleur, je me demande, comme Job, ce que c'est que la vie, et pourquoi elle a été donnée à ceux qui sont dans l'amertume du cœur. Jacob aussi se plaignait de son pèlerinage, de ses jours brevi et mali\ c'est le cri du genre humain. Mais puisque ces jours mauvais sont si courts, attendons avec patience. Le remède est dans le mal lui-même. Adhuc modicum \ Courage, mon âme, encore un moment! et que t'importera d'avoir souffert un peu plus ou un peu moins, quand ce moment sera venu ? Oh ! qu'ici-bas tout est
l36 LES DEUX- FRÈRES LAMENNAIS
vain! Gomme tout passe, comme tout disparaît! Pauvre ombre, tu passeras aussi, et bientôt, et pour jamais : Spiritus vadens et non rediens. — Voilà des réflexions bien peu assorties à ta situation présente, mon bon frère. Je ne sais d'où elles me sont venues ; je ne songeais à rien moins en prenant la plume. Mais peut-être que, mêlées au doux sentiment du bonheur dont tu jouis, elles ne seront pas elles-mêmes sans quelque douceur, comme ces sons lointains, ces voix tristes, qu'on entend quelquefois, ou qu'on croit entendre au fond des bois, le soir d'un beau jour (i). » Le père de Denis Benoit, député de Maine-et-Loire de 1 8 1 5 à 1827, directeur général de la comptabilité des communes, puis directeur général des contributions indirectes, était tout-puissant auprès des ministres, auprès du roi lui-même, qui l'avait créé comte. Nul n'était donc mieux placé pour rendre des services et pour distribuer des emplois. On pense bien que Lamennais ne demandera rien pour lui-même, mais c'est chose touchante de le voir, au milieu de ses travaux et de ses luttes, s'intéressant, comme s'il n'avait eu autre chose à faire, à la situation des bonnes gens qui l'entourent, multipliant pour eux recommandations et démarches, et mettant à profit, pour les servir, son intimité avec le « bon Denis ». On le trouve sans cesse occupé à cette charitable besogne, et rien, si je ne me trompe, ne lui fait plus honneur que ce perpétuel souci de venir ainsi en aide aux petits
(1) Lettre du 25 mars 1822.
LES DEUX FRÈRES LAMENNAIS 1 3j
et aux humbles. Nombreuses sont les lettres où se rencontrent, à côté des vues les plus élevées et des réflexions philosophiques les plus profondes, des détails comme ceux-ci : « Mon frère, qui est ici pour un petit nombre de jours, se joint à moi pour te remercier de ce que tu as fait pour la famille Levicomte et pour le pauvre Biarrote... J'ai donné à M. André de Pomphily, un de mes anciens camarades, une lettre pour toi. Je crois son affaire aisée, et je te la recommande. Voici quelques autres recommandations :
« i° Le pauvre Dutemple; il mérite, je crois, à tous égards, qu'on s'intéresse à lui.
« 2° Bossard, employé à Rennes, demande une recette sédentaire (i). »
Et lui-même, tandis qu'il s'employait à aider ainsi les autres, il était en proie à de pénibles soucis d'argent.
Précisément en cette année 1822, où il travaillait
à tirer d'affaires le « pauvre Biarrote » et le « pauvre Dutemple », il était réduit à écrire à Denis Benoit : « Tâche, mon bon frère, de retrouver dans mes papiers un traité que j'ai fait avec Méquignon, au mois de décembre dernier, et par lequel je l'autorisais à réimprimer les deux premiers volumes de Y Essai, la Défense et les Réflexions (2). Si tu peux mettre la main sur ce papier, tu le remettras à M. de Saint-Victor (3).
(1) Lettre écrite de La Chênaie, le 3 mai 1822.
(2) Il s'agit des Réflexions sur l'état de V Eglise, parues pour la première fois en 1808 et rééditées en 1819.
(3) Père du célèbre critique Paul de Saint- Victor.
La faillite de Méquignon est une chose bien fâcheuse pour moi : elle m'enlève tout ce qui me restait pour vivre (i). »
Lamennais n'avait jamais été riche. Le désastre de la maison de commerce de son père avait emporté presque toute la fortune de la famille. Cependant il avait retiré quelque argent de la vente des deux premiers volumes de VEssai sur l'indifférence ; mais la faillite du libraire Méquignon, en 1822, lui. fit perdre ses modiques économies. Il écrit, le 4 février 1823 :
« ... Privé ainsi de tout le fruit de mes travaux, il ne m'a pas resté d'autre parti à prendre que de revendre bien vite mes propriétés, qui devenaient ruineuses pour moi à cause de mes dettes, et c'est ce que j'ai fait, me résignant à une perte de vingt-cinq mille francs, qui formaient à peu près le montant de mes économies depuis sept ans. Il me reste de quoi vivre à la campagne, où je dépense très peu. Beaucoup d'autres sont encore plus pauvres, ainsi je n'ai pas le droit de me plaindre. »
En 1827, il est obligé de vendre sa petite propriété de Tremigon. « J'ai vendu cette terre, écrit-il, que je ne pouvais plus garder, à cause de l'état toujours plus mauvais de mes affaires. Elles seront liquidées sous peu de temps ; il me restera de 2.000 à 2.400 francs, de revenu. Tous mes projets de me faire une petite aisance sont bien loin, maison peut vivre avec cequi me reste. Je bénis Dieu qui me l'a conservé, et je n'en
(1) Lettre du 10 mai 1822.
demande pas davantage. Il ne faut à l'homme qu'un peu de terre pour vivre, encore moins pour reposer après sa mort (i). »
En i832, à l'heure même ou sa réputation est la plus grande et où son nom retentit dans l'Europe entière, il est pauvre à ce point que force lui est d'écrire à son ami : « Tu peux m'adresser tes lettres, soit à Dinan (Côtes-du-Nord), soit à Paris, rue Saint-Germain-des- Prés, n° 10 bis. Comme je n'ai rien dans le monde et que je vis, à la lettre, d'aumônes, je te prie de les affranchirai). » — Et ailleurs encore il lui faut revenir sur cette prière d'affranchir les lettres qu'on lui adresse.
Vers ce même temps, M. Denis Benoit met à sa disposition une somme de 5oo francs. Quoi qu'il lui en coûte, Lamennais doit se résigner à accepter. « Je croirais manquer, répondit-il, à ce que je dois à notre amitié, si je n'acceptais pas ton offre, dans la situation où je me trouve. Quant au meilleur moyen de m'envoyer ces 5oo francs, ce serait de faire prendre à Paris un bon sur le receveur de Dinan, au nom du frère Paul (3). »
Sous la Restauration, Lamennais s'était associé à M. de Saint-Victor et à l'éditeur Belin-Mandar pour
(i) Lettre du 14 février 1827.
(2) Lettre du 7 octobre i832.
(3) Lettre du ier novembre i832. — Le frère Paul était le directeur de la maison des Frères de Dinan, un des premiers et des principaux établissements de la Congrégation de l'Instruction chrétienne. Ce religieux, homme intelligent et d'initiative, était l'intermédiaire ordinaire entre Paris et la Chênaie pour les affaires matérielles des deux Lamennais.
fonder une entreprise littéraire et de librairie. L'affaire tourna mal, on abusa de la confiance du grand écrivain, et il se laissa aller, dans l'espoir de sauver ses associés, à signer des billets de commerce pour une somme de 60,000 francs. D'où procès, poursuites, et condamnation même par corps. Un arrangement finit par intervenir, en 1 833 ; mais s'il exonérait Lamennais de la prison pour dettes, il lui enlevait ses dernières ressources et grevait lourdement son avenir (1). Un homme de cœur, ami de Denis Benoit, M. Gillibert, médecin à Lyon, eut l'idée de faire faire une souscription pour payer les dettes de l'illustre écrivain. Lamennais fut vivement touché, mais il n'accepta pas. Après avoir exprimé à M. Gillibert toute sa gratitude, il ajoutait : « Il me répugnerait invinciblement, hors le cas d'une nécessité extrême et connue de tous, que le public fût entretenu de mes intérêts personnels. J'ai su quelquefois, sans qu'il m'en coûtât d'efforts, les sacrifier à des intérêts plus nobles, et l'espèce de satisfaction permise que je puis, au fond de ma conscience, trouver dans le souvenir d'avoir fait mon devoir en ces occasions, je la perdrais, et avec elle tout ce qui me reste au monde, si, un seul moment, je commençais à me compter, moi et ce qui me touche personnellement, pour quelque chose. J'espère, quoi qu'il arrive, que la Providence n'abandonnera point celui qui s'abandonne à elle, et la pensée même qu'elle a fait naître en vous m'en est une douce preuve (2). »
(1) Lettre du 3 janvier i833, à Denis Benoit.
(2) Lettre du 3 janvier i833, à M. Gillibert.
Jusqu'en 1841, Lamennais continua de vivre dans une gêne qui confinait à la pauvreté. Le 26 décembre 1840, à la suite de la publication de son écrit, le Pays et le Gouvernement, il fut condamné par la cour d'assises de la Seine à un an de prison et à 2.000 fr. d'amende. On pouvait croire que cette condamnation allait achever sa ruine : elle allait être pour lui, au contraire, un coup de fortune. Un homme qui, dans un naufrage sur les côtes de Bretagne, avait jadis été recueilli par le père de MM. de Lamennais, apprit par les journaux la condamnation qui venait de frapper le fils de son bienfaiteur. A partir de cette époque, il donna à Lamennais des témoignages d'un très sincère attachement, et en mourant il lui légua tout ce qu'il possédait. L'héritage ne laissait pas d'être assez important, puisque, jusqu'à sa mort, arrivée le 27 février 1854, Lamennais, malgré le peu de succès de ses dernières publications, put jouir d'une aisance relative, et laisser à ses héritiers une fortune d'environ deux cent mille francs.
Le 5 avril 1824, Lamennais écrivait de Genève à Denis Benoit :
« Je t'envoie un cahier de Y Imitation pour M. de Saint-Victor. Je te recommande particulièrement ce petit manuscrit. Fais en sorte qu'il soit remis sans retard à son adresse. Tu recevras incessamment les
deux derniers cahiers. Je serai bien aise d'apprendre qu'ils te sont parvenus, ainsi que celui-ci. »
M. Auguste Laveilie a accompagné les Lettres à Benoit d'Azy de notes excellentes, sobres, précises, merveilleusement informées. Celle qu'il consacre à la lettre du 5 avril est ainsi conçue :
« Lamennais publia, en effet, pour la première fois en cette année 1824, sa fameuse traduction de Y Imitation de Jésus-Christ. Celle qui avait paru en 1820 était de M. de Genoude; Lamennais en avait écrit seulement la préface. Quant aux réflexions qui accompagnent les chapitres dans ces deux éditions de 1820 et de 1824, elles ne sont très probablement, ni de M. de Genoude,ni de l'abbé Féli,mais de l'abbé Jean- Marie de la Mennais, à part dix-sept, dont Féli se reconnaît l'auteur. On n'en saurait dire autant des réflexions qui ont été insérées dans l'édition de 1829 et dans les suivantes. Tout porte à croire que celles-ci sont bien de Féli. Pour la traduction elle-même — celle qui a été reproduite dans toutes les éditions à partir de 1824, — elle porte bien aussi la marque de Féli. Cependant un érudit malouin, M. Herpin, qui a fait récemment une étude spéciale de l'Imitation menaisienne, l'attribue, en partie du moins, à Jean- Marie. »
Peu de jours après la Correspondance si consciencieusement éditée par M. Laveilie, paraissait le volume de M. Herpin sur l'abbé Jean-Marie de Lamennais, Un chapitre entier est consacré à la traduction de Y Imitation,
En 1820, la librairie grecque-latine-allemande, rue de Seine, 12, mit en vente V Imitation de Jésus-Christ. Traduction nouvelle, par E. Genoude, augmentée d'une Préface et de Réflexions à la fin de chaque chapitre par Vabbé F. de La Mennais.
De ce titre, il ressort pleinement que cette première édition de 1820 avait pour auteur de la Traduction nouvelle, non pas Félicité de La Mennais, mais bien Genoude, Félicité de La Mennais étant seulement l'auteur de ia Préface et des Réflexions. Il avait bien écrit la Préface, mais avait-il composé toutes les Réflexions? C'est ce que nous rechercherons tout à l'heure.
En 1824 parut « l'Imitation de Jésus-Christ; traduction nouvelle, avec des Réflexions à la fin de chaque chapitre, par l'abbé F. de Lamennais ».
Cette fois Traduction et Réflexions seraient bien de Félicité. Le titre est clair. Et cependant il est aujourd'hui à peu près certain que la traduction tout au moins n'est pas de lui. On lit, en effet, dans la Préface de l'édition de 1824, page x, cette phrase très significative : « Un homme de beaucoup de talent, et, ce qui vaut encore mieux, dune piété trop rare aujourd'hui, a bien voulu se charger de la plus grande partie de ce travail, que nous prions Dieu de bénir et de faire fructifier. »
A cette première indication, il convient de joindre la déclaration d'un témoin qui ne saurait être suspecté, M. le chanoine Auber, historiographe du diocèse de Poitiers. Il se trouvait, en 1828, avec
i44 LES DEUX FRÈRES LAMENNAIS
Lamennais, dans le salon de la préfecture de Gap, occupée alors par M. le marquis de Roussy de Sales. Lamennais lui déclara qu'il n'était pas l'auteur de la traduction de l'Imitation, publiée sous son nom ; qu'elle était l'œuvre d'une main à lui connue, laquelle s'était efforcée, ajouta-t-il, de fondre dans une traduction nouvelle ce qu'il y a de meilleur dans les autres (i)...
Cette déclaration de 1828, rapprochée de la Préface de 1824, ne laisse, ce me semble, aucune place au doute. Cette main amie, cette main bien connue de Féli; cet homme de beaucoup de talent et ce qui vaut mieux encore, d'une piété trop rare aujourd'hui, c'est l'abbé Jean-Marie de Lamennais.
Si, en 1828, Félicité a déclaré qu'il n'était pas l'auteur de la traduction, l'abbé Jean-Marie, de son côté, à différentes reprises, a avoué que cet ouvrage était bien son œuvre.
« Il Ta avoué, dit M. Herpin, à l'abbé Ruault, l'ancien aumônier de l'Institut de Ploërmel ; à l'abbé Hérisson, curé de Mordelles ; au cher Frère Maximilien (2). Il l'a formellement déclaré au cher Frère Donat, celui-là qui était spécialement attaché
(1) Le Monde, numéro du 5 décembre 1884.
(2) « Le Frère Maximilien se plaisait même, souvent, à rappeler à ses confrères cette déclaration du « Père ». Le Frère Odile a bien voulu nous l'assurer dans l'enquête que nous avons faite, très minutieusement, pour éclaircir, aussi bien par les témoignages que par les autres preuves, le curieux point d'histoire littéraire que nous traitons ici. » (Note de M. Herpin.)
à sa personne. Et quand, les jours derniers, je posais à ce bon Frère, une fois encore, cette question : « Est-ce donc bien certain que le « Père » vous a déclaré que l'Imitation était son œuvre ? — Mais, me répondait-il, je vous l'ai déjà dit. Et est-ce que vous croyez que je doute de sa parole! — Non, mon cher Frère Donat, je n'en doute en aucune façon, d'autant que votre parole se corrobore d'une multiplicité d'arguments qui nous donnent l'évidence. » Et telle était, du reste, à l'époque où vivait le « Père », l'opinion unanime, ainsi que me l'a déclaré notamment l'abbé Rozé, enfant de Ploërmel et ancien recteur de Saint-Nicolas (i). »
La preuve est donc faite. La traduction de 1824, celle qui n'a cessé d'être réimprimée depuis sans changement, est l'œuvre, non de Féli, mais de Jean.
D'après M. Herpin, les Réflexions seraient également de l'abbé Jean, au moins pour la plus grande partie, quatre-vingt-dix-huit sur cent quinze. Ici, je ne saurais me ranger à l'opinion du savant biographe. Il ne peut invoquer cette fois qu'un seul témoignage, nullement décisif, on va le voir. M. le chanoine Auber, dans le récit que nous avons déjà signalé, rapporte que Lamennais lui « affirma qu'il n'était pas même l'auteur des Réflexions ajoutées à chaque chapitre, qu'il n'en avait écrit que quelquesunes. » Mme de Roussy, ajoute M. Auber, pria l'auteur de VEssai sur V indifférence de marquer lui-
(1) Herpin, p. 68.
même sur l'exemplaire qu'elle posse'dait les Réflexions qui étaient de lui. Lamennais alors marqua d'une petite croix au crayon les Réflexions qui étaient de lui ; elles étaient au nombre de dix-sept. Et cela, à ce moment, était parfaitement exact, la scène rapportée par M. le chanoine Auber s 'étant passée en 1828; mais précisément à cette date, à la fin de 1827, il s'était produit un fait que M. Auber et après lui M. Herpin ont ignoré et qui détruit complètement leur thèse. Voici, en effet, ce que nous lisons dans une lettte du 26 octobre 1827, adressée par Lamennais à Denis Benoît.
« Le jugement arbitral devait régler le dédommagement qui m'était dû pour la Bibliothèque des dames chrétiennes. Il l'a réglé, en effet, en donnant à M. de Saint-Victor la propriété de mes ouvrages, et en m'obligeant à lui tenir comptedu produit de la ventede la Journée du chrétien (1), qui m'appartenait en vertu même de la transaction de 1 824. Berryer (2) a cru faire pour le mieux ; il a pensé qu'il ne fallait pas regarder à de nouveaux sacrifices pour mettre fin à une affaire qui m'avait fait tant de mal. Je ne puis pas même user des Réflexions placées à la suite de chaque chapitre de /'Imitation, ce qui in oblige à en faire de nouvelles pour pouvoir imprimer une traduction in-JÏ2 (3). »
(1; Un des petits livres de piété composés ou plutôt arrangés par Lamennais.
(2) Berryer avait été désigné comme arbitre pour Lamennais, et M. Nicolle, proviseur de Sainte-Barbe, pour M. de Saint-Victor.
(3) Lettres inédites de Lamennais à Benoît d'Ajy, p. 204.
Ainsi dépossédé de sa propriété, Lamennais se mit aussitôt à composer les Réflexions qui se trouvent, depuis 182g, dans toutes les éditions parues sous son nom, et qui sont bien réellement son œuvre.
En résumé, la Traduction est de l'abbé Jean-Marie; les Réflexions, telles que nous les possédons aujourd'hui, sont de l'abbé Félicité. Cette œuvre, une des plus belles de ce siècle, devrait donc porter le nom des deux frères.
3i mai 1898.
On ne lit plus guère Walter Scott, — et c'est tant pis pour les lecteurs. M. Louis Maigron, qui professse, avec grande raison, une admiration profonde pour les chefs-d'œuvre du grand Ecossais, n'a cependant point e'crit son livre pour rappeler sur eux l'attention et pour nous engager à leur rendre, sur le rayon préféré de nos bibliothèques, la place qu'ils y ont si longtemps occupée et qu'ils n'auraient jamais dû perdre. Il s'est proposé d'écrire un chapitre de l'histoire du romantisme en France ; il a voulu rechercher quelle place avait tenue le roman historique dans ce grand mouvement littéraire. Cette place a été considérable, à ce point que le romantisme a dû en grande partie sa naissance et ses principaux développements au roman historique ; et, d'autre part, force est bien de
(i) Le Roman historique à l'époque romantique. Essai sur l'influence de Walter Scott, par Louis Maigron, docteur es lettres, chargé de cours à la Faculté des lettres de Lyon. Un vol. grand in-octavo, librairie Hachette et Gie. — 1878.
l50 WALTER SCOTT ET LE ROMANTISME
reconnaître que le roman historique est une création de Walter Scott.
Dans son livre premier, — et cette division de son ouvrage en livres mérite déjà un bon point, — M. Louis Maigron étudie le roman historique avant le romantisme. D'après lui, bien avant que l'illustre écossais n'en dégageât la formule, nous en avions déjà en France presque tous les éléments. Il me paraît difficile, je l'avoue, d'adopter cette opinion. Car, enfin, si la Calprenède et Mlle de Scudéry ont pris pour héros des personnages historiques, ni Cléopâtre, ni le Grand Cyrus, ni Clélie, ni Faramond n'ont jamais prétendu à peindre ces personnages, à décrire les mœurs et la société d'une époque et d'un pays.
Au xvme siècle seulement, nous trouvons quelque chose qui ressemble au roman historique, et c'est à ce spirituel abbé Prévost que nous le devons, puisque aussi bien l'auteur de Manon Lescaut est aussi l'auteur de Cleveland et du Doyen de Killerine. Mais n'a-t-on pas surfait de façon singulière l'intérêt et la valeur de ces œuvres, du moins au point de vue qui nous occupe? L'abbé Prévost multipliait chaque année les volumes avec une fécondité qui rappelait celle de Georges de Scudéry et qui annonçait celle d'Alexandre Dumas. Il lui est donc arrivé, pour faire de la copie — et sa copie parfois était merveilleuse, — de transporter ses récits sur le terrain historique, de parler de Cromwell ou de Jacques II, de décrire les intrigues des partis et les passions des sectes, les fanatiques d'Angleterre et les catholiques d'Irlande;
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— mais, certes, il le faisait sans que cela tirât à conséquence, sans qu'il y ait jamais eu chez lui aucune préoccupation historique sérieuse.
Les premières années du xixe siècle ont bien vu paraître quelques romans qui portaient l'étiquette historique; mais pour indiquer ce que valait cette tentative, il suffira de dire qu'elle fut surtout l'œuvre de Madame de Genlis : dux fœmina facli. Ces romans pseudohistoriques se reconnaissaient surtout à ce signe qu'ils méprisaient l'histoire et la défiguraient de parti pris.
Le roman historique ne pouvait prendre naissance, il ne pouvait exister que le jour où ceux qui voudraient l'écrire comprendraient cette vérité, que Mmo de Genlis n'avait pas plus aperçue que Mlle de Scudéry : — que le passé est et doit rester le passé, et qu'il est ridicule de le travestir à la dernière mode contemporaine. Il fallait avoir le sentiment exact des différences profondes de l'humanité aux diverses étapes de son développement; en un mot, il fallait comprendre véritablement l'histoire. « C'est une gloire, dit très justement M. Maigron, qui fut réservée à Chateaubriand. » Il fallait de plus qu'il se fût accompli toute une révolution et comme un déplacement total d'intérêt dans la littérature; qu'elle eût renoncé à ses plus chères habitudes de ne vouloir connaître que le dedans, pour prêter quelque attention au dehors ; qu'elle devînt enfin un peu moins psychologique et un peu plus pittoresque; et le pittoresque était justement ce qu'elle avait le plus oublié jusqu'alors, peut-être même le plus dédaigné.
Or, supprimez le cadre, c'est-à-dire le pittoresque, vous supprimez en même temps le roman historique; mais au contraire posez le cadre, et voilà du même coup le roman historique créé. « De cette révolution ou plutôt de cette évolution, ajoute ici M. Louis Maigron, Chateaubriand reste le principal ouvrier. Ici encore c'est lui le grand initiateur et le grand ancêtre. »
Chateaubriand a été le premier, en France, à avoir le sentiment profond de l'histoire. Tous les historiens du dix-neuvième siècle ont salué en lui l'initiateur et le guide, et tous auraient pu répéter la déclaration d'Augustin Thierry : Tu duca, tu signor e tu maestro (i). De même, c'est à lui qu'est dû l'avènement et le triomphe du pittoresque; c'est avec lui que son règne commence. Sans doute il n'a pas inventé la couleur locale ; on en trouverait avant lui quelques essais, mais combien timides, maladroits, et combien vite abandonnés ! Seul, l'auteur des Martyrs sut l'appliquer avec une sûreté, une largeur de touche incomparables, et surtout avec plus de conscience et de volonté. Rencontre fortuite jusqu'alors, elle devient ici recherche réfléchie et pratique ordinaire. C'est donc lui qui l'a fait entrer dans la littérature. Pour n'avoir pas été immédiates, les conséquences de cette grande découverte de l'illustre écrivain n'en devaient pas être moins considérables.
Le chapitre de M. Louis Maigron sur les Martyrs
(i) Préface des Récits Mérovingiens.
est un des meilleurs de son excellent volume. Ainsi qu'il le fait très bien remarquer, tout ce qui est intelligence historique, divination et résurrection du monde antique, ses mœurs et ses costumes, ses coutumes et ses lois, les voluptueuses cités païennes aussi bien que les mystérieuses forêts gauloises toutes frissonnantes d'horreur sacrée, le prestigieux enchanteur a tout évoqué, tout fait revivre. C'est comme un monde nouveau qui, lentement, se lève devant les yeux éblouis, et l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans ces tableaux, ou de leur vérité saisissante ou de leur prodigieuse variété. Le voilà bien cette fois, le cadre, si complètement dédaigné jusqu'alors, qu'on n'en sentait même pas la nécessité! Les personnages sont enfin situés. Le temps qni les a vus naître, les habitudes et les mœurs qui les ont formés, les paysages qu'ils ont eus sous les yeux, rien n'est oublié de ce qui peut nous faire comprendre et surtout nous faire voir, non plus les traits d'humanité générale par lesquels Eudore et Cymodocée,Hiéroclès ou Lasthénès se ressemblent, mais, au contraire, les différences particulières que le culte d'Homère et celui de Jésus-Christ ont gravées dans l'âme des jeunes époux martyrs, et qui ont creusé un abîme entre le père d'Eudore et le vil ministre de Dioclétien.
Mais c'est dans la description des choses que triomphe surtout l'art du grand écrivain; c'est à la description pittoresque que les meilleures pages des Martyrs doivent leur immortelle beauté et leur éternelle jeunesse. C'en fut aussi la radieuse nouveauté.
Chaque pays est dépeint de ses couleurs propres. La couleur romaine de Chateaubriand n'est pas sa couleur grecque, qui n'est pas celle de la Palestine, laquelle diffère de la couleur de la Gaule. Pour la première fois la description pittoresque e'tait appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le fameux sixième livre, celui de la bataille des Romains et des Francs, qui est incomparable de pittoresque, de pénétration et de fidélité historiques. A l'exception des livres purement épiques — le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer, — l'ouvrage tout entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la sûreté merveilleuse du « maître des peintres ». — « Il n'est pas exagéré de dire, écrit M. Maigron, que le génie de l'écrivain faisait sortir toute une époque des ténèbres épaisses du passé et l'amenait à la lumière avec la netteté et la vérité d'une scène contemporaine et qu'il aurait pu voir de ses propres yeux. C'était la couleur locale avec tout ce qu'elle peut amener avec elle de plus précis pour l'esprit et de plus clairvoyant pour l'imagination ; et du même coup Chateaubriand tissait, pour la première fois et définitivement, la toile de fond du roman historique.»
La voie était glorieusement ouverte ; pour la parcourir tout entière il fallait un homme qui, dès sa plus tendre enfance, fût familier avec l'histoire, qui l'aimât pour elle-même et jusque dans ses menus détails ; qui
se sentît pour le passé plus dégoût encore que pour le présent, qui éprouvât vivement le charme des choses disparues et des grandeurs évanouies ; un homme enfin capable de faire revivre les hommes et les choses d'autrefois dans un récit plus alerte que savant, plus enjoué que majestueux, sans éclat ni préoccupation artistique, et avec la seule ambition d'intéresser par la rapidité, l'humour et la cordialité savoureuse de ses peintures. Cet homme vint, mais il naquit de l'autre côté du détroit, et ce fut Walter Scott.
Walter Scott s'était déjà acquis comme poète, comme auteur de Marmion, du Lord des Iles et de la Dame du Lac, une légitime réputation, lorsqu'il publia son premier roman. Il avait alors plus de quarante ans.
Et j'avais quarante ans quand cela nVarriva.
On était en 1814 ; il avait attendu, semble-t-il, que le blocus continental eût disparu avec l'Empire et que les frontières de France se fussent ouvertes aux produits anglais, à ceux de la littérature comme à ceux de l'industrie. Avait-il donc prévu que son succès serait aussi grand chez nous que chez ses compatriotes et que l'influencede ses romans historiques serait plus considérable encore en France qu'en Angleterre ?
Ecrivant un Essai sur l'influence de Walter Scott à
l'époque romantique — et non une Vie du grand romancier, — M. Louis Maigron s'est étroitement renfermé dans son sujet, un peu trop étroitement peutêtre. Il ne nous donne même pas la date de naissance de l'illustre écrivain. Il ne nous dit pas non plus à quelle date parut le premier de ses romans, ni même quel fut ce roman. Chacun sait sans doute que ce fut Waverley, mais il me semble bien que ce n'était point une raison pour ne pas le dire. Je ne trouve pas non plus, dans son volume, la liste des divers romans de Walter Scott, ni l'indication, essentielle pourtant et absolument nécessaire, de la date de chacun d'eux. Ces omissions sont faciles à réparer, mais elles n'en sont pas moins regrettables.
Peut-être aussi eût-il été intéressant de faire remarquer qu'à la différence de Balzac, qui n'est arrivé à la pleine possession de son talent qu'après de pénibles tâtonnements et un long apprentissage, WalterScott, du premier coup, a créé le roman historique; dès le premier jour, la création fut complète. Ni d'autres, ni lui-même n'y devaient plus rien ajouter. Il écrira plus tard des œuvres plus parfaites que Waverley ; mais déjà dans Waverley se trouvaient réunis tous les éléments, toutes les conditions et toutes les qualités du roman historique. Et cela, Walter Scott l'avait fait, non laborieusement, à la suite de longs efforts, mais d'instinct, en quelques semaines, avec une facilité qui tenait du prodige, et comme si c'eût été pour lui un jeu.
Il avait tout d'abord compris que le roman histori-
que ne devait pas mettre en scène des événements contemporains et il avait choisi, pour la peindre, une époque déjà vieille de plus d'un demi-siècle (i). De même il s'était gardé de faire des personnages historiques ses figures principales et de premier plan. Il avait enfin répandu à pleines mains sur son roman la couleur de l'époque où il le faisait se dérouler. Déjà sans doute, nous l'avons vu, Chateaubriand, dans les Martyrs, avait donné une place importante à la couleur locale. Avec Walter Scott, cette place s'agrandit encore ; au lieu d'être un simple accessoire, la couleur locale est devenue un élément essentiel et comme la caractéristique de l'œuvre. L'auteur des « Waverley Novels » n'aura pas de qualité plus continue, plus ordinaire. Chacun de ses ouvrages sera maintenant une reconstitution aussi exacte et aussi fidèle que possible de l'époque choisie pour cadre du roman.
En traitant le roman historique pour lui-même, Walter Scott en a complètement déplacé le genre d'intérêt. Ce qui avait été considéré jusqu'alors, comme le secondaire devient maintenant le principal, et l'accessoire d'autrefois est aujourd'hui l'essentiel : ce qui veut dire que l'élément romanesque est rejeté au dernier plan et perd ou à peu près toute son importance. L'intérêt n'est pas désormais de savoir si le jeune premier épousera celle qu'il aime, et la peinture plus ou moins fade d'une passion plus ou moins superficielle n'est plus l'exclusif souci de l'écrivain.
(i) Le titre complet de son premier roman était celui-ci : Waverley ou l'Ecosse il y a soixante ans.
Sans doute, l'élément sentimental ne disparaît pas tout entier; il en subsiste des vestiges; mais c'est à l'intrigue de n'être plus maintenant qu'un accessoire, un moyen commode de relier et d'animer les divers éléments dont l'œuvre se compose et qui seront autre chose que des analyses de sentiments.
Puisque l'intérêt n'est plus dans l'intrigue et que les passions particulières ont cessé d'être le sujet et l'objet du récit, l'élément romanesque ayant été rejeté au second plan, il reste que l'élément historique viendra prendre sa place, et c'est bien là le caractère essentiel et distinctif de Waverley et des romans qui vont suivre. « Leur grande nouveauté, dit M. Maigron, est de donner le pas aux intérêts généraux et aux passions publiques sur les intérêts et les passions exclusivement privés, et de nous mettre sous les yeux moins une tragédie domestique que le drame de toute une époque et de toute une nation. L'œuvre peut y perdre en pathétique ; elle y gagne une largeur et une profondeur singulières, justement la largeur et la profondeur de l'ancienne tragédie cornélienne. Il s'agit bien vraiment des amours de Waverley et de Rosa Bradwardine! C'est l'Ecosse elle-même qui est en scène, avec les divisions intestines qui la travaillent, ses crises régulières de loyalisme et ses révolutions périodiques pour le rétablissement des Stuarts. » (i)
La conception même que Walter Scott s'est faite du roman, la formule nouvelle qu'il en va donner
(i) L. Maigron, p. 83.
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n'est rien moins qu'une révolution. L'amour jusqu'alors n'a cessé d'y régner en maître, d'y exercer un empire absolu ; et voilà qu'il doit s'effacer maintenant : il devient presque une quantité négligeable. Tout à l'heure, dans des chapitres d'un vif intérêt, M. Louis Maigron nous parlera de l'influence exercée en France par Walter Scott ; mais il négligera de signaler un des effets de cette influence, et non des moindres assurément.
A peine au sortir du collège, Balzac dévora les premiers romans de Walter Scott. Il les lut avec des transports d'admiration, et jusqu'à la fin — sa Correspondance en témoigne — il ne cessera de parler avec enthousiasme des œuvres du romancier écossais. « Le jeune Balzac, dit très bien M. Maigron, met son génie naissant comme sous la protection de l'illustre Ecossais ; c'est lui qu'il prend pour parrain et pour guide ; c'est sa manière qu'il commence par appliquer en attendant qu'il ait trouvé la sienne propre... Il est incontestable que, des meilleures et des plus solides pensées de ses Chouans, Balzac — après son génie — en est redevable à Walter Scott. Les Chouans ou la Bretagne en ijyg ne sont qu'un roman historique exécuté avec les procédés mêmes ftlvanhoe ». Tout cela est fort juste assurément ; mais est-ce tout ce qu'il y avait à dire?
Dans la Comédie humaine, dans cette suite de romans et de nouvelles dont l'ensemble forme une œuvre d'une grandeur incomparable, rien n'est plus frappant, si je ne m'abuse, que le soin, le souci cons-
tant avec lequel l'auteur, rompant avec la tradition de tous les romanciers français, écarte résolument l'amour et lorsqu'il ne le supprime pas tout à fait, le relègue sans plus de façon au dernier plan. Il ne lui a pas permis d'usurper toute la place, d'accaparer tout le logis, de dire aux autres passions et aux autres intérêts :
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.
Tandis que d'autres, à côté de lui, refaisaient sans cesse le même roman, mariaient sans repos les mêmes fiancés, ou ressassaient sans fin le même adultère, il lui a été loisible, une fois cet éternel Amour remis à sa place, de mener à bien sa grande œuvre, de peindre sous toutes leurs faces, dans leur infinie variété et dans leur réalité vivante, l'homme et la société de son temps. De cela sans doute on ne le saurait trop louer ; mais cependant — pourquoi ne pas le dire?— » en subalternisant ainsi l'amour, comme il l'a fait avec tant de raison, en l'obligeant à s'effacer pour laisser le champ libre à ses autres peintures, Balzac n'a fait que suivre, avec son génie propre, avec sa vigueur et sa ténacité personnelles, i'exemple que Walter Scott lui avait donné.
Le succès de l'auteur de Waverleyno. fut pas moins éclatant en France qu'en Angleterre. Ce fut plus qu'un succès : ce fut un engouement. Une génération tout
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entière en demeura éblouie et séduite. « Modistes et Duchesses », depuis le simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation, tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été populaire à ce point parmi nous, et on peut affirmer même que, de 1820 à i83o, aucun nom français ne fut en France aussi connu et aussi glorieux.
On a calculé qu'il s'était vendu en France, avant i83o, quin\e cent mille exemplaires de Walter Scott, et il faut se rappeler qu'en ce temps-là l'habitude n'était pas d'acheter les romans, mais de les louer dans les cabinets de lecture, presque inconnus aujourd'hui, mais alors très en vogue, et où les « duchesses » se fournissaient comme les « modistes ». M. Louis Maigron a pris la peine, ou plutôt il s'est donné le plaisir de parcourir tous les journaux de la Restauration. Dans tous il est question du grand Ecossais. Presque à chaque page, son nom s'étale et flamboie. A peine rencontre-t-on de loin en loin, timides et comme glissés en cachette, des noms autrefois glorieux ou qui sont appelés à le devenir. Pour un éloge donné à Lamartine ou à Victor Hugo, pour un souvenir accordé à Chateaubriand, il s'en trouve dix, vingt, dont l'objet est Walter Scott. Il n'y a pas d'écrivain dont le Globe, qui vient justement de se fonder, parle plus volontiers ni avec plus d'admiration. On fait le voyage d'Ecosse pour voir l'auteur à'Ivanhoë, et Edimbourg devient un pèlerinage littéraire. « Charles Nodier, ne l'ayant pas rencontré à Edimbourg, se résigne à ne voir que l'Ecosse ». Et
M. Maigron qui, dans son volume, a multiplié les notes, ce dont, pour ma part, je lui sais un très grand gré, reproduit ici, avec un peu trop de confiance, nous allons le voir, ces lignes de Nodier dans sa Promenade de Dieppe aux montagnes d'Ecosse (1821): « Sir Walter Scott, qui exerce un emploi éminent dans la judicature, aurait pu se trouver là (à Edimbourg). Il n'était malheureusement pas venu, et j'ai perdu mon voyage. Nous ne verrons que l'Ecosse. » Walter Scott aurait pu venir à Edimbourg ce jour-là : Nodier ne l'aurait pas vu davantage, par cette excellente raison qu'il n'a jamais traversé la Manche. En 1821, il avait bien projeté de faire une excursion en Ecosse et d'écrire au retour ses impressions de voyage- Il avait même traité pour cela avec un libraire, qui lui avait avancé une partie de ses droits d'auteur. Il se mit en route; mais, arrivé à Dieppe, il y trouva de si aimables compagnons et une si belle plage, qu'il s'y attarda plusieurs semaines et y sema tout son argent. Il conta de bonne grâce l'aventure à l'éditeur, qui, à défaut de nouveaux fonds pour les frais du voyage ainsi tombé dans l'eau, lui expédia une caisse pleine de livres sur l'Ecosse. Il n'en fallait pas davantage au spirituel écrivain, qui rédigea de chic, à Dieppe même, sa Promenade aux Montagnes d' Ecosse, et qui, un beau matin rentra à Paris avec son manuscrit terminé, mais sans avoir vu sir Walter Scott.
Mais voilà que je m'attarde à mon tour comme le bon Nodier, et il ne me reste plus assez de place pour parler comme il conviendrait des chapitres sur
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Walter Scott et le romantisme, — Walter Scott et le' pittoresque dans la description, — Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue.
On ne se contenta pas en France de lire l'auteur das Puritains et d'Ivanhoë, de le lire et de l'admirer ;: on l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et, pendant quelques années, les écrivains français— parmi lesquels des hommes de génie, Alfred de Vigny, Balzac, Victor Hugo — ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins que le romantisme lui-même' qu'il aidait à se déterminer et dont il préparait le rapide triomphe.
Le Cinq Mars d'Alfred de Vigny est le premier grand roman historique français; il est directement inspiré de Walter Scott, et de même en est-il des Chouans de Balzac, de la Chronique du règne de Charles IX de Prosper Mérimée, et de la Notre- Dame de Paris de Victor Hugo. Pleins d'idées fines et justes, les chapitres de M. Louis Maigron sur chacune de ces œuvres sont bien près d'être des modèles de critique. On les lira avec autant de profit que d'agrément.
Mais Walter Scott n'a pas seulement aidé au triomphe du romantisme en lui fournissant les modèles d'un genre nouveau, devenu presque aussitôt l'un des instruments les plus puissants de la nouvelle école. Il a fait plus encore. Son influence a été, je le
crois, plus grande que ne le dit M. Louis Maigron, qui lui fait cependant une belle et large part. Ce qui caractérise essentiellement le romantisme, dans ce qu'il a eu de légitime et de salutaire, c'a été la rupture avec le classicisme, tombé de Racine à Voltaire, et de Voltaire à M. de Jouy; c'a été le retour aux antiquités nationales, au passé de la France, à notre passé monarchique et chrétien, au moyen âge, à ses monuments et à ses ruines. Si le romantisme, à ses débuts, était surtout un mouvement littéraire, il était aussi, dans une certaine mesure, un mouvement politique et royaliste. Et c'est bien pour cela que le Constitutionnel Ta combattu avec tant de violence; pour cela aussi que Victor Hugo s'y est de bonne heure rallié : parce qu'il était un royaliste ultra, il est devenu bien vite un ultra-romantique.
Or, quel a été l'initiateur de ce retour au passé, aux mœurs et aux monuments des vieux âges? C'a été sans doute Chateaubriand, le premier de tous, mais Walter Scott après lui. L'auteur du Génie du Christianisme avait eu l'impérissable honneur de découvrir la terre promise et de nous la montrer du doigt; c'est l'auteur ftlvanhoë qui nous y a fait entrer.
De même, ce n'est qu'avec Chateaubriand et Walter Scott qu'on a appris à saisir l'histoire avec ses caractères essentiels, et que les diverses époques en ont été rendues avec la fidélité et la variété de couleurs qui leur étaient propres. L'œuvre avait été commencée par Chateaubriand dans les Martyrs; elle fut continuée par Walter Scott dans Ivanhoë, Quen-
tin Durivard, les Puritains d'Ecosse, Kenilworth et Y Abbé. L'illustre e'cossais ne fait que vulgariser, si l'on veut, les nouveautés de l'œuvre française, encore qu'il ait une manière bien personnelle de les vulgariser. Mais ce qui n'appartient qu'à lui, c'est qu'il a renouvelé l'histoire en en changeant complètement la perspective. Pour la première fois, dans les livres du roman ci erjacobite, les petits et les humbles tiennent une place dans l'histoire et y jouent un rôle. La foule, cette foule obscure, autrefois si dédaignée, devient ici, ou à peu près, le personnage principal. C'est des romans de Walter Scott que sont sortis tous ces beaux livres, Y Histoire des ducs de Bourgogne, de M. de Barante, les Barricades et la Ligue, de M. Vitet, les premiers volumes de Y Histoire de France, de Michechelet, et le plus beau de tous, cette Histoire de la Conquête de l'Angleterre, par Augustin Thierry, qui n'est rien moins qu'une épopée. Ecoutons le témoignage de ce dernier :
Mon admiration pour Walter Scott, écrit-il, était profonde ; elle croissait à mesure que je confrontais dans mes études sa prodigieuse intelligence du passé avec la mesquine et terne érudition des écrivains modernes les plus célèbres. Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je saluai l'apparition du chef-d'œuvre d'ivanhoë. Walter Scott venait de jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle depuis trois ans se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d'exécution qui le caractérise... il avait coloré en poète une scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de l'historien. .. Je l'avoue, au milieu des
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doutes qui accompagnent tout travailleur consciencieux, mon ardeur et ma confiance furent doublées par l'espèce de sanction indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'hommeque je regarde comme le plus grand maître qiï il y ait jamais eu en fait de divination historique (i). »
Que de choses encore j'aurais à dire! Je ne me lasserais pas de parler de cet admirable romancier, de ce grand honnête homme. Je recommande vivement l'excellent livre de M. Louis Maigron. Depuis bien longtemps, je l'avoue, je n'en avais pas rencontré qui m'ait autant satisfait. Ce n'est pas tout, en effet, que d'avoir du talent, encore est-il nécessaire de l'appliquer à un sujet qui soit vraiment intéressant. Tel était à coup sûr, celui que vient de traiter M. Maigron. Je lui souhaite maintenant d'en trouver un autre qui vaille celui-là. Me permettra-t-il de lui donner un conseil ? Walter Scott a trouvé en Angleterre de nombreux biographes. Son gendre, M. Lockhart, a publié des Memoirs of the life of sir Walter Scott, qui ne forment pas moins de neuf volumes et qui sont une des plus agréables lectures que je connaisse. En France, nous n'avons pas une seule biographie de l'auteur des «Waverley Novels ». Pourquoi M. Louis Maigron ne nous donnerait-il pas une Vie de Walter Scott en deux ou trois volumes? Si même il y en avait quatre, ce n'est pas moi qui m'en plaindrais.
18 septembre 1898.
(1) Augustin Thierry, Dix ans d'études historiques, préface.
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE (i)
Voici un bon ouvrage, agréable à lire, et de ceux que l'on ferme en disant : J'y reviendrai. C'est l'histoire de la comédie en France, non pendant tout le dix-neuvième siècle, mais seulement pendant la première moitié, de 1800 à 1848. Deux volumes pour moins de cinquante ans, — et ce n'est pas trop. Aussi bien, l'auteur ne s'est pas perdu dans des considérations générales, dans des vues plus ou moins philosophiques sur le théâtre en général et sur la comédie en particulier. Il a fait mieux; il nous a donné vraiment le spectacle dans un fauteuil. Comédies-vaudevilles, comédies en vers, comédies en prose, toutes les pièces, petites ou grandes, qui ont eu
(1) La Comédie en France au XIXe siècle, par Ch. Lenient, professeur à la Faculté des lettres de Paris; deux volumes in-18, librairie Hachette et O, 1898.
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quelque succès, ou qui méritent à un titre ou à un autre qu'on s'en souvienne, passent tour à tour devant nos yeux, comme dans une lanterne magique the'âtrale, avec leurs personnages, leurs principales scènes, leurs plus jolis mots et leurs plus piquants refrains. C'est une véritable évocation et qui nous donne l'illusion de revivre nous-mêmes ces soirées qu'ont vécues nos pères à la Comédie-Française et à l'Odéon, ou encore dans ces salles aujourd'hui disparues, le théâtre Louvois, le théâtre de la rue de Chartres ou le Vaudeville de la place de la Bourse. J'ai pris pour ma part, un plaisir extrême, en compagnie d'un guide tel que M. Lenient, à ce petit voyage autour de ces théâtres d'autrefois, où les acteurs et les pièces — et aussi les spectateurs — valaient bien ceux d'aujourd'hui.
Je ne saurais mieux témoigner à l'auteur ma gratitude qu'en essayant de compléter, sur deux ou trois points, son travail, et en inscrivant deux ou trois petites notes en marge de ses deux volumes.
La comédie a jeté sous le premier Empire un assez vif éclat. Le Pinto de Népomucène Lemercier, le Tartufe de mœurs de Claude Chéron, la Jeunesse de Henri V d'Alexandre Duval, les Deux gendres d'Etienne, la Petite ville, les Marionnettes, les Ricochets, Monsieur Musard, les Capitulations de conscience et les Collatéraux de. Picard, sont des œuvres d'une réelle valeur, les dernières surtout. Picard était vraiment un homme de théâtre, et la veine chez lui était abondante et riche. M. Lenient analyse avec
soin une de ses meilleurs pièces, Duhautcours, ou le contrat d'union, représentée sur le Théâtre Louvois le 6 août 1801. (Pourquoi M. Lenient ne nous donne-t-il pas toujours la date précise des pièces dont il parle ?) Cette comédie, dirigée contre les financiers véreux (déjà !) eut un immense succès ; il fallut supprimer l'orchestre, chose rare alors, pour laisser la place aux spectateurs. Marie-Joseph Ghénier (1) remarque en ces cinq actes toutes les qualités essentielles de l'auteur comique : la gaieté, l'invention, l'art d'observer, l'intention prononcée de corriger les mœurs et le talent difficile de bien développer le but moral sans refroidir les scènes. Tel fut aussi l'avis d'Arnauit, dans son discours de réception à l'Académie française, lorsqu'il vint prendre séance, le 24 décembre 1829, en remplacement de Picard. Or, cette pièce, tenue par tous pour l'un des chefsd'œuvre de Picard, n'est pas de lui. Il se borna à la revoir, à y apporter quelques corrections.... et à la signer. Elle avait pour auteur François Chéron, rédacteur du Journal de Paris pendant la Révolution et frère de Louis-Claude Chéron, Fauteur du Tartufe de mœurs. Je signale à M. Lenient la lettre publiée par François Chéron dans le Moniteur du 26 décembre 1829. En voici les principaux passages :
« En lisant le discours que M. Arnaulta prononcé à l'Académie française, je me suis senti vivement flatté du jugement qu'il a porté sur la comédie de
(1) Tableau de la littérature depuis 178 g jusqu'à 1808.
Duhautcours ou le contrat d'union. Cette faiblesse d'auteur que j'ai combattue toute ma vie me subjugue aujourd'hui, et il me semble que je me montrerais peu digne des éloges d'un littérateur aussi distingué et des suffrages de l'illustre Assemblée, si j'hésitais à réclamer la part qui m'en appartient légitimement.
« J'avais cru devoir garder l'anonyme sur une œuvre littéraire quêtant de gens pouvaient juger incompatible avec les travaux auxquels j'étais alors livré, et ce ne fut qu'à l'époque où mon ami Picard fit imprimer son théâtre qu'il me demanda si je voulais que mon nom fût ajouté au sien.
« Depuis dix ans, j'aurais eu trop affaire de réclamer contre toutes les assertions erronées des biographes qui ont bien voulu s'occuper de cette comédie... il est temps, après trente années, de détruire toutes les incertitudes, de dissiper tous les doutes et de rendre à chacun ce qui lui appartient.
« Je dois donc affirmer et constater les faits suivants :
« La comédie du Contrat d'union a été reçue au
théâtre Louvois sous mon nom seul,
« Ce n'est qu'après sa réception que mon ami Picard (i) m'a offert l'honorable et utile coopération de son talent.
« Picard a reconnu lui-même ce que j'avance en écrivant aux journaux, le lendemain de la première représentation, une lettre dans laquelle il dit textuel-
(i) Picard était alors directeur du théâtre Louvois.
AU DIX-NEUVIEME SIÈCLE I 7 l
lement que « son collaborateur ou plutôt le premier auteur de Duhautcours était un de ses amis qui voulait garder l'anonyme (i). »
L'académicien Roger était un ami de François Chéron. M. Lenient parle agréablement de deux de ses pièces, Caroline ou le Tableau et V Avocat ; mais il ne dit rien de sa comédie la Revanche, faite en société avec Creuzé de Lesser et représentée sur le Théâtre- Français le i5 juillet 1809. La pièce est très spirituelle et aurait mérité qu'on s'y arrêtât. Elle se passe en Pologne, et on n'a pas manqué de reprocher à l'auteur d'avoir donné à ses Polonais la couleur française. La vérité est qu'il avait voulu placer la scène en France; mais le personnage principal était un roi, et la censure impériale n'entendait pas que Ton mît un roi de France en comédie. Force avait donc été à Roger et à son collaborateur de faire de leur roi de France un roi de Pologne. Un instant même ils durent se demander s'ils n'allaient pas être obligés de chercher pour lui un autre royaume. La Revanche avait été écrite à la fin de 1808; elle était à peine achevée que la guerre contre l'Autriche leur fit craindre l'invasion de la partie de l'ancienne Pologne, où leurs personnages s'étaient réfugiés.
Grâce à la paix, ils ne furent pas condamnés à démé-
(1) « Nous possédons, dit M. F. Hervé Bazin dans son très intéressant volume : Mémoires et récits de François Chéron, nous possédons quelques lettres inédites adressées par Picard à son ami et qui ne laisseraient pas subsister le moindre doute, s'il y en avait encore. »
nager, et leur comédie, polonaise par les noms et par les costumes, mais au fond toute française, après avoir été approuvée par la censure, fut représentée le i5 juillet 1809, huit joursaprès la victoire de Wagram. Le succès fut très vif, et pourtant les deux auteurs ne se firent nommer ni au théâtre ni sur l'affiche. Napoléon voulut voir la pièce à son retour d'Allemagne ; il la fit jouer à Fontainebleau et s'en amusa beaucoup. — « Ce qui m'a plus davantage dans la pièce, dit-il à M. de Fontanes, c'est que la dignité royale n'y est jamais compromise, bien qu'on la croie à chaque instant au moment de l'être. Quel est l'auteur? — Ils sont deux. — Pourquoi donc ont-ils gardé l'anonyme? — Je l'ignore. C'est peut-être parce qu'ils sont tous deux membres du corps législatif (1). — Belle raison ! Estce que fat défendu aux membres de ce corps d'avoir de V esprit? Qu ont-ils de mieux à faire? n'ont-ils point asse\ de loisir? Enfin, leurs noms? — MM. Greuzé et Roger. — Ah!., eh bien !... c'est égal, leur pièce est jolie et je la reverrai avec plaisir (2) ».
Désaugiers était par-dessus tout un chansonnier. C'est à la chanson qu'il doit la meilleure part de sa
(i) M. Creuzé de Lesser était député de Saône-et-Loire, et M. Roger, de la Haute-Marne.
(2) Œuvres diverses de M. Ro?er, de l'Académie française, publiées par Charles Nodier, i835. Tome I, p. 38q, préface de la Rtvanche.
célébrité, et beaucoup estiment qu'il est, à plus d'un titre, supérieur à Béranger lui-même. Il avait, en tout cas, plus de verve que son rival, et cette verve, qui était chez lui comme à jet continu, avait besoin de se déverser sans cesse dans une foule de petites pièces de tout genre, opéras-comiques, vaudevilles, folies, parades, à-propos et parodies. Le chiffre des pièces qu'il a composées seul, ou auxquelles il a pris part pour moitié ou pour un tiers, ne va pas à moins de cent quinze ou de cent vingt. Aussi M. Lenient lui a-t-il consacré deux chapitres qui sont parmi les plus intéressants de son premier volume. Ce bon vivant, ce gai boute-en train qui n'avait guère d'autre prétention que celle de gagner en riant, et en faisant rire les honnêtes gens, un ou deux louis par soirée, a eu une bonne fortune que ne connaîtront point, j'en ai peur, les illustres qui font aujourd'hui au théâtre de si magnifiques recettes. Il a laissé des types d'une facétie incomparable, des créations, secondaires sans doute, mais qui resteront : M. Vautour, la série des Dumollet, le père Sournois, M. Sans-Gêne, Cadet- Buteux, M. et Mme Denisf et d'autres encore.
Même dans celles de ses pièces qu'il intitulait Folies, il lui arrivait de glisser de charmants couplets, frais et naïfs, où il se révélait à la fois poète et musicien ; ceux-ci, par exemple, que je rencontre dès la première scène du Mariage de Dumollet :
Voici la Pentecôte,
Belle Joly,
La fraise est à mi-côte
Du bois joli,
Déjà roses nouvelles
Ont refleuri ;
C'est le temps où les belles
Changent d'ami.
Changerez-vous le vôtre,
Belle Joly?
— Non, je n'en veux point d'autre
Que mon ami.
L'été fane la rose,
La fraise aussi ;
Il change toute chose,
Mon cœur nenni.
Désaugiers, en paraissant, avait culbuté ses devanciers, les Barré, les Desfontaines, les Pain, les Bouilly, les de Piis, les Gouffé, les Ségur. Eugène Scribe a renversé le répertoire de Désaugiers. Il a régné pendant un quart de siècle, de i8i5 à 1840, de sa Nuit de la Garde nationale au Verre d'eau, M. Lenient ne lui a pas consacré moins de sept chapitres, et il a eu raison. Malgré ses défauts et ses lacunes, Scribe est encore le maître du théâtre contemporain. Armand de Pontmartin, qui aimait tant le théâtre et qui en était si bon juge, écrivait, en 1879, dans un de ses Samedis :
« C'est bientôt fait de dédaigner et de mettre au rebut des pièces telles que Bertrand et Raton, le Verre d'eau, Une Chaîne, Bataille de Dames; et pourtant que de ressources ! quelle ingéniosité d'invention ! Quelle dextérité, quelle légèreté de main pour renouer le fil qui va se rompre, pour rassurer le spectactcur quand il s'inquiète, ou pour l'inquiéter quand il se rassure! Que de traits piquants qui n'ont rien
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE Iy5
perdu de leur justesse ! Dans Bertrand et Raton, par exemple, remplacez le bourgeois par l'homme du peuple, et vous aurez l'histoire de toutes ces pauvres dupes qui se brûlent les doigts pour tirer les marrons du feu au profit de nos charlatans et de nos tribuns. Et Bataille de Dames! L'autre hiver, j'allais, un soir, au The'àtre-Français : on jouait Bataille de Dames et On ne badine pas avec l amour. Eh bien ! dût-on me traiter de crétin ou de barbare, je déclare que la comédie de Scribe me parut plus agréable, plus amusante, moins vieillie que le proverbe d'Alfred de Musset. Franchement, est-ce que ce personnage, fils d'une mère héroïque et d'un père poltron, et alternant sans. cesse entre l'héroïsme maternel et la couardise paternelle, n'est pas plus comique, plus vrai, plus original, mieux trouvé que ce baron imbécile, cette dame Pluche, ces deux prêtres, — car ce sont des prêtres dansie texte primitif, — rivalisant de gloutonnerie, de parasitisme, de grossièreté, d'ivrognerie, de bêtise et de bassesse (i)? »
C'est sous la Restauration, dans ses jolies pièces du Gymnase, dont un gracieux patronage avait fait le Théâtre de Madame, que Scribe a été tout à fait luimême, presque original, presque créateur, et c'est cette partie de son répertoire qui a le plus de chances de vivre. J'aurais donc voulu que M. Lenient nous parlât avec plus de détail du Théâtre de Madame. Son directeur, M. Poirson-Delestre, avait été Volon-
(i) Nouveaux Samedis, t. XIX, p. 295.
taire royal à l'époque des Cent-Jours. Après le second retour de Louis XVIII, il avait donné avec Scribe Une nuit de la garde nationale, jouée le 4 novembre 18 1 5, et qui avait fait vivement applaudir le nom des Bourbons. La duchesse de Berry honorait M. Poirson d'une protection particulière. Lorsqu'il eut pris, en 1824, l'entreprise du Gymnase-Dramatique, elle l'autorisa à donner son nom au théâtre qu'il dirigeait. Fondé en 1820, le Gymnase ne devait jouer que des pièces anciennes réduites en un acte et mêlées de musique. Il avait obtenu bientôt une autorisation temporaire de jouer le vaudeville, mais il était menacé de la perdre, et ce fut la duchesse de Berry qui lui fit donner cette autorisation d'une manière définitive.
Un des principaux collaborateurs de Scribe a été M. Mazères, à qui l'on doit le Jeune Mari, la Mère et la Fille, et les Trois Quartiers. M. Lenient a très bien parlé de ces trois pièces ; mais peut-être convenait-il de s'étendre un peu plus sur ce très spirituel écrivain, qui a été, sous la Restauration un de nos meilleurs auteurs comiques de second ordre.
Comme Delestre-Poirson, M. Mazères avait été Volontaire royal en 18 1 5. En 1820, il quitta la carrière militaire pour la littérature et devint en 1822
rédacteur du journal royaliste, le Réveil. C'est avec lui (et cela valait peut-être la peine d'être rappelé) que Scribe a faitquelques-unes de ses plus jolies pièces, le Coiffeur et le Perruquier, V Oncle d'Amérique, la Quarantaine, et ces deux .chefs-d'œuvre du genre, la Loge du Portier et le Charlatanisme. Ce ne sont que des croquis, mais des croquis excellents, et où il y a plus de vraie comédie que dans maint ouvrage d'allure plus ambitieuse et de plus longue haleine. Mazères n'était pas seulement un homme d'esprit, c'était un galant homme. En 1828^ il avait écrit, en collaboration avec M. Empis, une pièce dont M. Lenient n'a rien dit et qui était intitulée : Un Changement de ministère. Cette pièce, inspirée par la chute du ministère Villèle, ajournée par M. de Martignac, fut finalement défendue par M. de la Bourdonnaye, et ne put être jouée qu'en mars i83i, alors qu'un changement de gouvernement avait fait perdre aux allusions etauxépigrammes de 1828 une partie de leur sel et même de leur sens. Aussi le succès, qui eût été très vif trois ans auparavant, fut-il des plus médiocres. Combien d'auteurs en auraient voulu au ministre qui les avait ainsi privés d'un succès, dont sans lui ils n'auraient pas manqué de bénéficier! Eh bien, voici comment M. Mazères apprécie la mesure dont il avait été victime : « J'ignore ce qu'en pense mon collaborateur ; quant à moi, après tant d'épreuves traversées, j'estime que M. de La Bourdonnaye a bien agi en défendant énergiquement la représentation d'Un Changement de Ministère, et j'adresse de sincères re-
merciements à sa mémoire, si je lui dois d'avoir été privé du grand succès que nous pouvions alors espérer. Ce succès, n'eût-il, en secondant l'effervescence publique, comme la Muette de Portici à Bruxelles, avancé que d'une heure la chute de la monarchie, je croirais n'avoir pas assez de larmes pour en racheter la désolante responsabilité. (1)» Ces simples lignes d'un homme de cœur valent bien sans doute les traits les plus piquants d'une comédie politique.
M. Empis avait composé, en société avec Mazères, non seulement Un changement de ministère, mais encore la Mère et la Fille (1827), « une des pièces, dit M. Lenient, les plus dramatiques, les plus fortement nouées et les plus originales de cette époque intermédiaire qui va de l'ancienne à la nouvelle école. » En 1826, il fit jouer avec Picard V Agiotage, comédie en cinq actes, destinée à peindre et à flétrir la fièvre de la spéculation et la passion des jeux de Bourse. La pièce eut du succès, et M. Lenient nous en donne une très spirituelle analyse. Mais il ne dit rien des autres ouvrages composés, à la même époque, sur le même sujet, et il me semble bien qu'il y a là une véritable lacune. L'année même où leThéâtre-Français donnait les cinq actes de Y Agiotage, il jouait le Spéculateur, en cinq actes et en vers, par Riboutté, et VArgent, également en cinq actes et en vers, par Casimir Bonjour. En même temps les petits théâtres représentaient deux vaudevilles — Vingt- cinq pour cent et la
(1) Comédies et Souvenirs, par M. Mazères, tome I. i858.
Fin du mois — qui visaient le même travers, le désir de briller, la passion du luxe et les moyens faciles que la Bourse offrait de satisfaire ce désir et cette passion. Cinq pièces, dont trois grandes comédies en cinq actes, sur le même sujet, au même moment, c'était là un fait qui méritait d'être signalé. Et de ce fait aussi il eût été très intéressant de faire connaître les causes.
Les événements politiques survenus depuis 1814 avaient amené, pour divers Etats, la nécessité de recourir à des emprunts. La Bourse de Paris, particulièrement, avait été le centre des spéculations financières. Les deux emprunts de 18 16 et de 1822, la liquidation des dettes du gouvernement impérial, la création des reconnaissances de liquidation, les emprunts de Naples et d'Espagne et enfin la conversion des rentes cinq pour cent avaient porté les esprits vers ce genre de spéculation. Grâce à l'habileté et aussi à l'honnêteté de ministres tels que le baron Louis, M. Corvetto, M. Roy, M. de Villèle, la prospérité financière de la France était inouïe. Dès 1824, malgré les charges énormes, résultat de vingt ans de guerre et de deux invasions, le cours des fonds publics s'élevait au-dessus du pair. Et ce n'étaient pas seulement nos rentes qui avaient progressé dans des proportions jusqu'alors inconnues; les progrès de l'industrie et les développements du commerce avaient été, pendant cette même période, véritablement prodigieux. Tous les témoignages sont d'accord sur ce point, et les adversaires mêmes de la Restauration ont
iSo LA COMÉDIE EN FRANCE
été obligés ici de lui rendre justice. « L'industrie et le commerce, dit M. de Rémusat, prirent un grand essor... Les fortunes particulières bien dirigées, purent recevoir un accroissement qui de longtemps ne ,se reproduira aussi général et aussi rapide. En même temps, l'attention, l'estime de la nation, naguère détournées par l'éclat de la puissance et de la gloire se portent sur les travaux utiles (i) ». M. Théophile Lavallée n'est pas moins explicite dans son Histoire de Paris : « L'industrie et le commerce étaient florissants, dit-il dans son chapitre sur la Restauration ; chaque jour voyait se bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe...; dans toutes les classes éclairées de la population, il y avait émulation, désir de mieux, amour de progrès, confiance dans l'avenir. Quant au peuple, son bien-être avait augmenté... par le fait seul de la paix, de la prospérité générale, du bon marché des denrées, de l'augmentation des salaires... La fièvre de la concurrence n'avait pas encore amené dans l'industrie des désastres fréquents; les machines peu nombreuses n'avaient pas encore avili la main d'œuvre (2) ». Paul-Louis Courier lui-même était réduit, dans ses pamphlets, à confesser la prospérité générale : « Le peuple croît et multiplie, écrivait-il, le peuple actif, laborieux, dont chaque jour l'industrie augmente, les travaux se multiplient. » — « Le
(1) Passé et présent^ par Ch. de Rémusat, 1847, t# H> P- io^-
(2) Histoire de Paris, i85i, p. 1S4.
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peuple aujourd'hui, ajoutait-il, a repos, biens et chevances (i) ».
C'est pour cela que l'on voit, dans les petites pièces de Scribe, dans son théâtre de Madame, tant de banquiers opulents, tant de riches industriels; pour cela aussi que le théâtre était obligé de montrer le revers de la médaille et de dénoncer les abus de la spéculation et la fièvre des jeux de Bourse, — laquelle d'ailleurs ne sévissait guère qu'à Paris et était presque inconnue en province.
Petit détail assez curieux : la comédie du Spéculateur (juin 1826) était l'œuvre de M. Riboutté, ancien agent de change, lui-même spéculateur hardi et habile. Il avait perdu et refait plusieurs fois, dans les mouvements de la Bourse, une fortune asseL considérable, dont il avait su conserver enfin une bonne partie. Devenu vieux et resté riche, il s'était fait moraliste.
Puisque je viens de signaler, dans l'excellent ou-1 vrage de M. Lenient, une omission qu'il y aurait lieu, je crois, de réparer, j'en veux relever une autre avant de finir. L'auteur n'a pas nommé une seule fois M. Merville, qui a cependant donné à l'Odéon et
(1) Lettres au Censeur, VIL
i-82 LA COMÉDIE EN FRANCE
au Théâtre-Français, de 1814a 1 83 1 , de nombreuses comédies, dont quelques-unes ont obtenu un succès mérité. Je citerai, parmi ces dernières, Lequel des deux? on la lettre équivoque (1814), — Les deux Anglais (1817), — La Première affaire, comédie en trois actes et en prose, jouée à l'Odéon le 28 août 1827 et qui passa ensuite au Théâtre-Français. Malgré leur réel mérite, ces pièces auraient pu néanmoins, sans grand dommage, être passées sous silence; mais il n'en est pas de même d'une autre pièce de Merville, La Famille Glinet, ou les Premiers temps de la Ligue^ comédie en cinq actes et en vers, représentée pour la première fois, le 18 juillet 1818, sur le Théâtre Favart, par les comédiens sociétaires de î'Odéon, dont la salle venait d'être incendiée. La famille Glinet, ainsi que l'indiquait son second titre, transportait les spectateurs au milieu des partis d'un autre temps, mais ces partis reflétaient et représentaient d'une manière fort transparente ceux qui divisaient la France en 1818. Des trois frères Glinet, le troisième, Charles Glinet, le médecin, était le personnage sensé, l'Ariste et le Cléante de la comédie. Il n'était point de ceux qui criaient tour à tour, selon ks événements : Vive le Roi! ou Vive la ligue! Il avait toujours vu dans le roi la fin des divisions et des malheurs de la France, mais son loyalisme était pur de tout excès et de tout esprit d'exclusion ; il estimait qu'il fallait tenir la porte largement ouverte à tous ceux du contraire parti qui voudraient sincèrement le bien public. A la dernière scène le conci-
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liant docteur exprimait en ces termes la moralité de la pièce :
De ces dissensions, le terme est près peut-être. Par trop d'acharnement ceux qui s'y font connaître, Pour prix de leurs fureurs, ne recueilleront rien Que le juste mépris de tous les gens de bien. Tâchons d'aimer la France au moins un peu pour elle; Et si quelqu'un de nous se fourvoie en son zèle, Cet enfant égaré, ne l'oublions jamais, Pour être dans l'erreur, n'en est pas moins Français.
L'ouvrage fut acclamé; l'auteur fut obligé de paraître sur la scène. Bien qu'on fût au fort de l'été, la pièce attira longtemps la foule. Le mérite de l'œuvre avait fait la moitié de ce grand succès : Tà-propos des circonstances fit le reste.
C'était la politique d'Henri IV que préconisait la famille Gîinet ; c'était aussi la politique , "de Louis XVIII. Ce dernier récompensa l'auteur par une pension de douze cents francs. La pièce répondait si exactement à ses intentions et à ses vues, que ce fut alors une opinion communément adoptée, qu'il avait collaboré à l'œuvre de Merville, et qu'il en avait fourni tout au moins l'idée et le plan. Théodore Muret, dans son Histoire par le théâtre, a fort bien établi que c'était là une supposition gratuite. Ce qu'il y a de vrai, c'est que, les censeurs ayant fait difficulté de donner leur visa, en raison du caractère politique de l'ouvrage, Louis XVIII voulut juger lui-même la question. Il se fit remettre le manuscrit, le lut avec soin, et y fit des annotations ou des marques au crayon. Ce fut assez, quand la pièce revint du cabi-
net royal, pleinement approuvée et autorisée, ce fut assez pour donner naissance au bruit qui courut, etf qui, en piquant la curiosité, ne fut pas sans aider au succès (1).
Je me suis laissé entraîner par l'intérêt du sujet, et n'ai encore parlé que du premier volume. Peut-être aurai-je occasion quelque jour de dire un mot du second. En attendant, si l'ouvrage de M. Lenient a bientôt, comme il le mérite, une nouvelle édition, je lui demanderai d'y joindre un index des noms d'auteurs et des pièces citées.
i3 novembre 1S98.
(1) Théodore Muret, VHistoire par le théâtre, t. II, p. 119.
lDOC
Julien-Auguste-Pélage Brizeux est né à Lorient le 12 septembre i8o3, dans la maison qui fait l'angle de la rue Poissonnière et de la rue du Finistère et qui portait alors le numéro 2 (2). Il perdit de bonne heure, n'ayant encore que six ans, son père qui servait dans la marine comme officier de santé, et qui ne faisait au foyer domestique que de rares apparitions, les guerres continuelles l'en tenant presque toujours éloigné; il mourut à Cherbourg, le 19 janvier 1810, à bord du vaisseau impérial le Courageux.
Auguste allait avoir huit ans, lorsqu'il fut confié par sa mère à un allié de sa famille, l'abbé Lenir, curé d'Arzanô. C'est là, dans ce petit coin de terre,
(1) Brizeux, sa vie et ses œuvres, d'après des documents inédits, par l'abbé G. Lecigne, docteur es lettres, maître de conférences aux facultés catholiques de Lille. — Un vol. in-8, H. Morel, rue du Pas, 19, Lille. 1898.
(2) Aujourd'hui n° 22.
célèbre désormais comme le Sweet Aiiburn de Goldsmith, qu'il faut chercher la vraie patrie de Brizeux. Aussi bien, il n'aima jamais Lorient, « cette ville de commis et d'officiers de marine », comme il l'appelle dans une de ses lettres.
M. l'abbé Lecigne nous a donné d'Arzanô une description charmante :
« A mi-chemin, dit-il, entre la ville de Quimperlé et le gros bourg de Plouay, sur la limite du pays de Vannes et de Cornouailles, le village d'Arzanô montre ses maisons blanches et les toits de ses métairies. La nature y a ramassé comme en un cadre étroit toutes les grâces sauvages de l'Armorique : entre le Scorf et l'Ellé qui les entourent de leurs méandres, voici des champs de blé noir dans la plaine entrecoupée de rochers, des chênes enfonçant leurs robustes racines en un sol de granit, et, sur le bord des chemins à peine frayés, des touffes de houx, de petits bouquets de sapins et de châtaigniers. Si vous suivez au printemps la route nationale, d'une pente assez roide, qui traverse le village, elle vous réserve de gracieuses surprises : à gauche, des landes, des prairies où courent de petits pâtres, pieds nus, à travers les ajoncs ; le ruisseau du Laz coule doucement dans une vallée superbe, interrompu çà et là par de minuscules cataractes et des îlots d'un vert tendre. A droite, des champs de seigle d'abord, puis un paysage de rochers descendant à pic sur la route, avec des guirlandes de fleurs jaunes. Mais tout à coup le tableau s'élargit, les rochers décrivent une courbe
imprévue : c'est la vallée du Scorf et le pont Kerlô. La rivière roule à vos pieds son onde tranquille, d'une limpidité de cristal ; de maigres fleurs d'eau s'accrochent aux buissons de la rive et s'allongent en longues tresses blanches, et le Scorf disparaît en chantant dans un fouillis de hêtres, de pins et de chênes. Aucune parole ne peut rendre l'impression de ce paysage : c'est le calme, la paix virgilienne, une volupté de repos. La tristesse des landes, la morne mélancolie des blocs de quartz a fait place soudain à une sensation indéfinissable de sérénité et de douceur...» Le curé d'Arzanô, l'abbé Marie-Joseph Lenir, joignait à l'âme d'un vrai prêtre l'esprit et le talent d'un vrai maître. Fils d'un sénéchal de Pont-Aven, après de fortes études au séminaire Saint-Sulpice, il était entré dans le sacerdoce à l'heure où ià Révolution éclatait. Pendant la Terreur, comme tant d'autres courageux ecclésiastiques, il était resté en Bretagne. Là, traqué de village en village, trouvant un asile aujourd'hui dans une grange, demain dans le grenier de quelque vieux manoir, passant ses jours comme des veilles de bataille, l'oreille au guet, le soir venu, il quittait sa retraite pour enseigneraux enfants de ses hôtes les premiers éléments des lettres humaines; il se préparait ainsi dans la tourmente à ce ministère de l'éducation qui devait charmer plus tard les années calmes d'Arzanô. A la restauration du culte par le premier consul, on le nomma supérieur du nouveau collège de Quimperlé. Mais la guillotine et les noyades avaient fait dans les rangs du clergé
paroissial de grands vides qu'il fallait combler. En 1810, on lui confia la cure d'Arzanô. Il y était depuis un an seulement, lorsque le jeune Auguste fut remis à ses soins. L'enfanty passa quatre années, à l'ombre de l'église et du vieux cimetière, chantant à l'office, balançant à l'autel l'encensoir rempli de parfums, apprenant ses leçons à travers les champs et les landes, jouant autour des haies en fleurs avec ses amis du bourg, dont les noms viendront plus tard s'enchâsser dans ses vers :
Leurs noms, je les sais tous : Joseph Hello, Daniel, Yves du bourg de Scaër, Loïc de Kérihuel...
Quel collège, quel lycée, comme on disait alors, eût valu pour lui cet humble et studieux presbytère ! Il le quittera bientôt, mais il en sortira poète, et ceux de ses vers qui sont le plus assurés de vivre, ceux qui seront immortels, ce sont ceux que lui a dictés le souvenir de ces années bénies !
A côté du curé d'Arzanô, il y a un second personnage dans les premiers vers de Brizeux : c'est Marie, l'héroïne de ce doux et chaste poème, resté son chefd'œuvre, de ce délicieux recueil d'idylles et d'élégies; tendres idylles, élégies plaintives, nées, sur le bord des eaux courantes, au murmure des bois balancés par les vents, sous les rayons du pâle soleil de Bretagne, dans un cœur sincèrement ému :
Jours passés que chacun se rappelle avec larmes, Jours qu'en vain on regrette, aviez-vous tant de charmes? Ou les vents troublaient-ils aussi votre clarté, Et l'ennui du présent fait-il votre beauté?
Marie est-elle une créature de rêve ou une figure réelle? Le premier biographe de Brizeux, M. Saint- René Taillandier, a laissé la question indécise. Ce n'est pas une question de cabinet, et ce n'est point à Paris qu'on en pouvait trouver la solution. Besoin était de faire sur place une enquête. Ainsi fit un jour M. de la Villemarqué, l'érudit et spirituel auteur du Bav\as-Brei\. Avec autant de zèle et d'ardeur que ' s'il se fût agi d'un gwer\ oublié ou d'un sônn inédit, il rechercha les traces de la jeune fille du Moustoir. « La personne, dit-il, qui me donna le plus de détails, fut une jeune paysanne de Ker-hoël, nommée Fantick. Elle était de leur âge, cousine et amie de la petite Bretonne. Quand sonnait le catéchisme, elle voyait arriver Marie du Moustoir pour la chercher et toutes deux se rendaient à l'église du bourg... A la demande que nous lui fîmes si Marie avait plus remarqué Brizeux que ses camarades du catéchisme : « C'est probable, répondit-elle, car tout le monde aimait la figure et la mine éveillée de M. Auguste. Quand je l'ai revu après bien des années, au bourg, un jourde Pardon où il était avec un de ses frères et où Marie était elle-même avec ses deux petites filles, je l'ai trouvé bien changé, bien vieilli et l'air si triste qu'on aurait dit par moment qu'il allait pleurer. — Parla-til à Marie? demandai-je avec un intérêt croissant. — Oui, et à moi aussi, répondit-elle naïvement; il me reconnut bien et, en souvenir du catéchisme, il nous acheta des croix et des bagues. » Je savais par cœur les délicieux vers où Brizeux a rappelé cette rencontre.
IQO AUGUSTE BRIZEUX
Je ne pus résister au désir de les traduire à l'ancienne compagne du poète, curieux de voir l'effet qu'ils produiraient sur elle... A peine achevais-je ma traduction : « C'est pure vérité', s'écria la jeune paysanne les yeux brillants de joie; comment! il a écrit cela! comment! cela se trouve moulé! il a mis cela dans un livre !» — Et peignant le poète par un mot auquel j'étais loin de m'attendre, après la citation pour ainsi dire mouillée de larmes que je venais de faire, elle ajouta : « Il a toujours aimé à rire (i) ! »
Après M. de la Villemarqué, l'abbé Lecigne a tenu à faire lui-même un supplément d'enquête. Au bourg d'Arzanô il ne reste plus un seul des condisciples de Brizeux ; il a interrogé les descendants de Daniel et de Pierre Elô, dans les fermes du Moustoir. Pour eux tout est vrai, et ils appuient leurs témoignages sur les souvenirs des ancêtres. Marie s'appelait Marie- Anne Pellânn ; ils vous montrent la métairie de la paysanne, les landes où elle gardait ses vaches, et làbas, derrière les grands arbres, le hameau du Kleuziou, où elle vécut longtemps avec son mari et une nombreuse famille.
A ces témoignages indiscutables M. Lecigne a pu ajouter celui de Brizeux lui-même. A ceux qui l'interrogeaient sur ce point, il répondait par une phrase évasive, comme s'il eût craint de profaner les reliques du cœur. Son heureux biographe a retrouvé dans le Journal inédit du poète quelques lignes assez mysté-
(i) La Bretagne contemporaine, par M. de la Villemarqué. Epilogue, p. 4.
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rieuses, mais qui ne laissent planer aucun cloute sur l'existence même de Marie et sur les sentiments de Brizeux à son e'gard. Le 12 septembre 1 832, il visitait Arzanô : «Au bord de la rivière, je rencontrai Marie Ivonaïk, la sœur de Robik que je reconnus. » Et le
16 septembre, il écrit encore : ce Au village de je
trouvai aussi battant le blc et je reconnus une ancienne Anna de Ker-Halvé. C'est d'Anna que j'appris qu1 Elle demeurait au Kl..., était mariée à T. B..., et en avait quatre enfants. Au manoir de Brizoul, on me dit qu'elle avait demeuré cinq ans... »
Il est facile de mettre un synonyme sous le pronom souligné. On dirait que Brizeux veut décourager à l'avance par l'obstination du mystère les curieux de l'avenir, désireux de soulever le voile de son idylle. Cependant à la fin de ce carnet, il complète les initiales : a Son mari s'appelait Thomas Bardoûnn(i). »
Brizeux allait avoir treize ans. Sa mère voulait qu'il fût notaire, comme l'avait été son aïeul, Adrien- Joseph Brizeux, un brave homme et solide, qui mettait une barrique pleine sur ses genoux et pouvait casser un louis entre ses doigts, avec cela un riche buveur de cidre, toujours de joyeuse humeur, et à qui
(1) Journal inédit. — Moëland, novembre 1834.
son petit-fils, en de'pit des lois de l'atavisme, ne devait ressembler en rien. Quoi qu'il en soit, l'heure était venue de songer à l'avenir et de préparer l'écolier d'Arzanô à des études plus régulières. Le i5 octobre 18 16, Brizeux entra au collège de Vannes : on le mit en pension chez une demoiselle Hédan, dans une grande maison tranquille de la rue du Nord, toute proche de la cathédrale. L'année précédente, lorsque Napoléon était revenu de l'île d'Elbe, les élèves du collège s'étaient levés en masse et s'étaient courageusement battus pour le roi. « Pendant les Cent- Jours, dit Chateaubriand, dans la terre du royalisme, apparaît une armée d'entants : les vieux avaient vingt ans, les jeunes en avaient quinze. Tout ce qui se trouvait entre ces deux âges parmi les élèves du collège de Vannes, échangea ce qu'on peut posséder au collège de quelque valeur contre des armes, et courut au combat. Quinze ou vingt élèves furent tués. Les mères apprirent le danger en apprenant la mort et la gloire (1). » Trois élèves, Marie Bainvel, qui sera plus tard curé de Sèvres, Alexis Rio, le futur auteur de Y Art chrétien, et Jean- Louis Leynellec, furent nommés chevaliers de la Légion d'honneur (2). Ce fut au milieu de ces collégiens, revenus à leurs livres, mais encore enivrés des derniers bruits de bataille, que l'enfant d'Arzanô arriva en 1816. Trois années
(1) Delà Vendée, par Chateaubriand, 1819.
(2) Episode de 18 15 ; le collège de Vannes, par l'abbé Bainvel, curé de Sèvres, 1849. — La Petite Chouanerie, histoire d'un collège breton sous l'Empire, par A. -F. Rio, 1842.
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durant, il vécut au milieu des souvenirs de ces tragiques épisodes, côte à côte avec les compagnons d'armes du meunier Gamberr, du barde Le Thiec, des deux Nicolas et du doux Candal.
Il a connu « Er'Hor », le joyeux gars,
Et l'éloquent Rio, enfant de l'île d'Arz, Flohic, aujourd'hui prêtre...
Que d'émotions pour une âme jeune et ardente ! Ici encore, que nous voilà loin du lycée banal et vulgaire ! Après les calmes et chères années d'Arzanô, ces années de Vannes sont comme un souffle d'épopée après une gracieuse idylle. Rien ne sera perdu; tout se retrouvera plus tard dans l'œuvre du poète, l'idylle dans Marie, l'épopée dans les Bretons.
En 1819, Brizeux sortait du collège avecle premier accessit en honneur, le premier prix de version latine, le second accessit de version grecque et le premier prix d'histoire et de géographie. Il figurait aussi en bon rang dans les exercices publics; en 1817, il est quatre fois imperator, dix fois en 1 818, et le palmarès de cette année lui donne le titre d' Academiœ princeps .
Ces beaux succès, l'élève de l'abbé Lenir les continua au collège d'Arras, où il arriva au mois d'octobre 1819, pour achever ses études sous la direction de M. Sallentin, son grand-oncle maternel. En rhétorique, il prit la tête de sa classe ; les germes littéraires que le curé d'Arzanô avait déposés dans son âme se mettent à éclore, et, le 9 août 1821, de nombreuses couronnes récompensent son travail : un accessit en
excellence, les seconds prix de discours latin, de discours français, de vers latins, de version latine ; c'était un beau butin pour rentrer en Bretagne. Le 29 novembre 182-1, il e'tait reçu bachelier ès-lettres devant l'Académie de Douai. A peine revenu à Lorient, il commence son stage dans une étude d'avoué. « Presque à la même époque, dit ici M. l'abbé Lecigne, Auguste Barbier végétait à Paris dans une officine de notaire et il y rencontrait Casimir Delavigne et Louis Veuillot ! » Cela n'est pas tout à fait exact. C'est en 1828 qu'Auguste Barbier, le futur auteur des ïambes, fit sa cléricature, non chez un notaire, mais chez un avoué de premier instance, M. Fortuné Delavigne, quai Malaquais, numéro 19. Il y rencontra bien Louis Veuillot, alors âgé de quinze ans, mais non Casimir Delavigne, qui en avait alors trente-cinq et qui était déjà depuis trois ans membre de l'Académie française, laquelle n'a pas l'habitude, que je sache, d'aller chercher ses élus parmi les clercs d'avoué.
Au mois de décembre 1823, Brizeux vint à Paris pour faire son droit, et s'installa rue de Vaugirard, 33. C'était le moment où se réunissaient, autour de Victor Hugo, les membres du premier Cénacle, où ils arboraient fièrement leur pavillon dans la Muse française. La grande bataille romantique n'était encore qu'à son commencement; l'heure de la victoire n'avait point encore sonné, mais déjà on la pouvait pressentir ; elle était dans l'air. Il y avait d'ailleurs, dans ces débuts de l'Ecole nouvelle, un charme qui ne se retrouvera plus; même à l'heure du succès définitif et du complet
triomphe. Si éclatant que puissent être les rayons du soleil à son midi, ils ne valent pas les larmes de l'aurore, la fraîcheur du matin.
Brizeux prit bien ses inscriptions à l'école de droit, mais il ne suivit guère les cours, et il advint même qu'il fut refusé à un ou deux examens. Le 17 novembre 1826 cependant, il obtenait péniblement, avec trois rouges, le diplôme de bachelier en droit. Si les études juridiques sont pour lui sans attraits, en revanche il se jette avec passion dans le mouvement artistique et littéraire. En ce temps-là, la poésie et la peinture fraternisaient volontiers; les artistes lisaient les poètes, et les poètes visitaient les artistes. Peintres et sculpteurs relisaient à l'envi Dante, Shakespeare, Gœthe, Byron et Walter Scott. Les ateliers étaient comme un prolongement du Cénacle ; on y déclamait les ballades de Hugo, le Pas d'armes du roi Jean ou la Chasse du Burgrave. Brizeux fréquente donc les ateliers des peintres. On le rencontre chez les Johannot, chez les Devéria, chez Ziegler. C'est dans l'atelier de ce dernier qu'Auguste Barbier fit sa connaissance et que se noua entre eux cette amitié que la mort seule devait briser.
Mais de tous les glorieux artistes de ce temps, celui à qui vont les préférences du jeune poète, ce n'est ni le peintre de la Naissance de Henri IV, ni le peintre de la Barque du Dante ; ce n'est ni Devéria, ni Delacroix; c'est le peintre classique par excellence, c'est M. Ingres. C'est qu'en peinture comme en poésie, Brizeux a, dès le premier jour, gardé, vis-à-vis de
Ig6 AUGUSTE BRIZEUX
l'Ecole nouvelle, sa complète indépendance. Seul ou
presque seul des jeunes poètes de son temps, il refuse
de s'inféoder à Hugo, d'être de sa suite. A aucun
degré il ne subira son influence. Ses sympathies de
cœur et d'intelligence vont directement à la vieille
tradition française. Mais s'il ne veut pas entrer dans
«la grande boutique romantique», comme l'appellera
tout à l'heure Musset, encore bien moins entend-il se
joindre aux pseudo-classiques, aux pâles imitateurs
de Voltaire et de l'abbé Delille. Ses maîtres seront
Théocrite et Virgile, et, plus près de nous, Racine.
Il mettra son idéal dans la clarté, dans la sobriété,
la pureté des lignes, l'élégance et la correction du
dessin. Le symbole de sa foi artistique, il le tracera
bientôt dans la pièce qu'il a dédiée à M. Ing?~es :
Chacun a son poète et chacun sa beauté...
Chanter, peindre, sculpter, c'est ravir au Tombeau
Ce que la main divine a créé de plus beau;
Chanter, c'est prier Dieu ; peindre, c'est rendre hommage
A celui qui forma l'homme à sa propre image ;
Le poète inspiré, le peintre, le sculpteur,
L'artiste, enfant du ciel, après Dieu créateur,
Qui jeta dans le monde une œuvre harmonieuse,
Peut se dire : « J'ai fait une œuvre vertueuse ! »
Le Beau, c'est vers le Bien un sentier radieux,
C'est le vêtement d'or qui le pare à nos yeux (i).
L'heure des débuts pourtant allait sonner pour le poète. C'était au mois de décembre 1827, précisément
(1) Marie, A M. Ingres.
à l'heure où paraissait la Pre'facede Cromivell. Comme s'il eût voulu bien marquer, à son premier pas dans la carrière des lettres, qu'il ne marchait pas à la suite de Victor Hugo, Brizeux débuta par une pièce à la louange de Racine. Le 27 décembre, il fit représenter sur leThéâtre Français une petite comédie en un acte et en vers, qui avait pour titre Racine et qui se terminait par le couronnement et l'apothéose de l'auteur de Britannicus. Le sujet de la pièce était emprunté à une anecdote agréablement contée par M. de Valincour dans une lettre à l'abbé d'Olivet : « Les comédiens étant à la cour et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu roi, qui était très sérieux, en fut frappé et y fit même de grands éclats de rire, et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens partis de Saint-Germain dans trois carrosses, à onze heures du soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine... Trois carrosses après minuit et dans un lieu où jamais il ne s'en était vu tant ensemble réveillèrent le voisinage. On se mit aux fenêtres, et, comme on vit que les carrosses étaient à la porte de Racine et qu'il s'agissait des Plaideurs , les bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain (1) ».
La pièce réussit. La joie fut grande au camp des
(1) d'Olivet, Histoire de V Académie française, t. II, p. 322.
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classiques, d'autant plus heureux de ce succès, qu'ils y voyaient une réponse à la tentative que venait de faire le the'âtre de l'Odéon, où des acteurs anglais, et à leur tête Charles Kemble et miss Smithson, avaient joué, au milieu d'une affluence considérable, les principales tragédies de Shakespeare. Le Journal des Débats écrivait dans son feuilleton du 29 décembre 1827.
« Depuis quelques années, une gloire inattaquée dans les deux plus beaux siècles de notre littérature a trouvé chez nous des adversaires. Ce n'est point chez nous, c'est à l'étranger qu'on a cru plaisant de chercher des maîtres au maître de notre scène tragique. Le moment du sacrilège était naturellement celui de la vengeance. Deux jeunes adorateurs du goût se sont à l'instant élancés dans l'arène, armés à la légère, en vrais chevaliers français. Ils ne se sont laissé effrayer ni par la lourde armure des toréadors espagnols ni par les hurlements menaçants des boxeurs britanniques; le public a applaudi à leur adresse et à leur courage. Tous les coups de lance portés contre les adversaires étrangers ont été salués par des applaudissements.
« Ily avait dans cette escarmouche un intérêt de circonstance qui a été vivement partagé par l'assemblée. Les vers les plus favorablement accueillis sont ceux dans lesquels, par l'organe de Boileau, à qui ce droit était naturellement dévolu, les auteurs ont prédit à Racine une supériorité incontestable sur ceux qui se hasarderaient à suivre la même carrière. Le nom des
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auteurs de la petite pièce a été proclamé au bruit des applaudissements les plus flatteurs... »
Le Journal des Débats parle des auteurs. Ils étaient deux, en effet; Brizeux avait écrit sa pièce en collaboration avec un de ses amis, M. Philippe Busoni, plus jeune encore que lui et qui n'avait que vingt et un ans. M. l'abbé Lecigne se borne à nous donner le nom du collaborateur de Brizeux. Il y a là une petite lacune, qu'il conviendrait, je crois, de combler, puisque aussi bien nous allons retrouver tout à l'heure M. Busoni associé de nouveau à notre poète pour une œuvre plus importante, et qu'il est d'ailleurs devenu lui-même un littérateur distingué. Il a publié, en 1 83 1 , une étude historique intitulée: D'Egmonty ou Paris et Saint-Cloud au 18 brumaire; en i835, un roman en deux volumes, Anselme; en 1837, deux volumes de voyages, les Alpes "pittoresques. De 1845 à 1860, il rédigea avec succès la chronique parisienne dans Y Illustration. Il n'avait point d'ailleurs entièrement renoncé à la poésie, et il fit paraître en 1843, sous ce titre les Etrusques, un très remarquable recueil de vers.
Au mois de novembre 1829, les deux amis donnèrent au public un roman historique: les Mémoires de Mme de la Vallière (1). C'était un roman par lettres, selon une forme alors très en vogue, et que l'on a peutêtre eu tort d'abandonner. En 1 858, à M. Lacaussade, qui voulait écrire une étude biographique sur Brizeux,
(1) Deux volumes in-8°, chez Marne et Delaunav- Vallée.
un intime ami du poète, M. Eugène Guyesse, donnait, au sujet de cette œuvre peu connue, cet intéressant renseignement : « La première et la dernière partie, contenant la jeunesse et la disgrâce de la duchesse, sont l'œuvre de Brizeux, elles prouvent qu'il aurait pu être un excellent prosateur. Les deux autres, relatives au séjour de la Vallière à la cour, au temps de sa faveur, appartiennent à M. Busoni. » Les chapitres qui ont trait à la faveur de Mme de la Vallière sont, en effet, tout remplis de petites intrigues de cour, de récits piquants, d'anecdotes vivement contées, où déjà se révèle le futur chroniqueur de Y Illustration. Dans les chapitres, au contraire, qui racontent la jeunesse et la disgrâce de la duchesse, il y a une mélancolie touchante où se reconnaît déjà le poète de Marie et des Bretons» La fin du roman est d'une paix sereine comme la dernière vie de l'héroïne, de celle que Brizeux compare « à la fleur des champs qui .fleurit le matin et qui sèche le soir ». Sœur Louise de la Miséricorde cède la plume au maréchal de Bellefond ou à sa sœur, la Mère de Bellefond, supérieure des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, qui racontent ses austérités et sa mort.
Ainsi, dès ses premiers pas, selon la très juste remarque de M. l'abbé Lecigne, Brizeux affirme la caractéristique de son goût : autour de lui, on cherchait des héros gigantesques et prodigieux, il choisit une victime, simple et douce, sans orgueil dans la fortune, résignée dans le malheur. On faisait bon marché de la grâce et de la mesure; comme les sor-
Congregat.oa de Notre Dame Ottawa
cières de Macbeth dansant en rond sur la bruyère de Dunsimane, les romantiques notaient pas loin de chanter : le beau est horrible, l'horrible est beau ! Brizeux,au contraire, restait fidèle à l'idéal pur, au naturel, à la parfaite sobriété.
Ce n'est pas d'ailleurs, je l'ai déjà dit, qu'il eût rien de commun avec les tenants arriérés du pseudoclassicisme. S'il réprouvait les excès de certains romantiques, il ne laissait pas d'accepter ce qu'il y avait de juste et de fécond dans le romantisme, où il voyait surtout une renaissance de l'idée religieuse en poésie. « C'est de 1 81 5, écrivait-il, que date la gloire de Chateaubriand comme chef d'école et pour nous aussi la poésie religieuse». Alfred de Vigny était, après Racine, son maître préféré. Il lui consacra, en 1829, dans le Mercure du XIXe siècle, deux articles, où il marquait avec justesse, dès ce moment, la place éminente que le chantre d'Eloa occupe aujourd'hui sans conteste parmi les maître delà poésie contemporaine. « Peut-être, disait-il, sa renommée n'a-t-elle pas reçu cette consécration populaire qu'il semblait autrefois de bon ton de dédaigner et que ses rivaux de gloire affectent de rechercher aujourd'hui; peut-être A. de Vigny n'y atteindra-t-il jamais. Mais si nous préjugeons bien du caractère du poète par celui de ses œuvres, là n'est point son ambition. Que du reste il se console. // en est de ses vers comme de ces images antiques qui, retirées au fond du sanctuaire, étaient voilées à la foule, mais faisaient la contemplation et les délices des initiés. »
Quand il écrivait ces lignes, Brizeux ne connaissait pas encore Vigny. Ses deux articles du Mercure sur Eloa et sur le poème d'Héléna(zi non Hélène, comme l'a imprimé M. Lecigne), devinrent l'origine, entre les deux poètes, d'une liaison également honorable pour tous les deux, et que rien ne put jamais entamer. Lorsque, le 24 octobre 1829, plusieurs mois avant Hernani, Vigny livrera, au Théâtre-Français, avec sa traduction en vers d'Othello, la première grande bataille romantique, il fera appel à l'aide de son nouvel ami, qui lui répondra par la lettre suivante :
11 octobre 1829.
Je vous prie de croire, monsieur, que tout ami que je suis de Shakespeare, c'est pour vous surtout que j'aimerai à combattre. Et puis, vous le savez, la gloire des morts toute grande qu'elle soit est cellequ'on envie le moins. Ce triste bonheur, vous en jouirez un jour. Voici la liste des nouveaux conjure's, comme vous les appelez; je les crois bien dévoués et vous réponds de leur zèle, sinon du reste. D'ailleurs leur dévouement leur sera facile, Othello a tué d'avance tous les adversaires. Cette affection que vous avez bien voulu remarquer, je ne la récuse pas ; elle avait commencé lorsque je ne connaissais de vous que vos œuvres et déjà je m'en parais devant mes amis ; aujourd'hui je la cache ; j'en serais trop fier.
Veuillez ici m'en permettre l'assurance.
A. Brizeux.
Rue de Vaugirard, 52.
D'autres amitiés de ce temps lui devaient être moins profitables; quelques-unes même lui devaient être funestes. Victor Cousin professait alors à la Sor-
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bonne avec une éloquence incomparable et que l'on ne devait plus revoir. Brizeux suivit ses leçons, il connut le maître et se fit son disciple. A la même époque, il fréquentait au Globe, il y voyait Dubois, breton comme lui, Théodore Joufïroy, Damiron, Georges Farcy ; et, sous leur influence, ses croyances chrétiennes faisaient place peu à peu à je ne sais quel rationalisme platonicien. Jésus est toujours son ami, mais il a cessé d'être son Dieu :
Jésus fut mon ami, mon ami le plus doux,
Mais sous la nuit des temps l'image s'est voilée.
Mais déjà l'on touche aux journées de Juillet. « En i83o, dit Auguste Barbier dans ses Souvenirs, Brizeux, libéral et de l'école du Globe, prit le fusil et alla avec son ami Tony Johannot jusqu'à Rambouillet (1). » Hélas! qu'auraient dit de lui, ce jour-là, s'ils l'avaient pu voir, ses anciens camarades, les écoliers de Vannes, qui avaient versé leur sang pour le roi aux champsde Musillac, Blainvel, Rio, Lequellec, Yves Nicolas, Er'Hor, « le joyeux gars », et Flohic et Candal, le jeune et doux Candal,si empressé, après la bataille, à secourir les blessés :
Le sang de ce soldat, couché dans ces sillons,
Le doux Candal l'essuie avec ses cheveux blonds (2).
22 mars 1898.
(1) Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines, par Auguste Barbier, p. 226.
(2) Histoires poétiques, livre IV : Les Ecoliers de Vannes.
(Suite et fin)
L'année qui précéda la Révolution de juillet — l'année 1829-1830 — fut à coup sûr, au point de vue littéraire, la plus brillante du XIXe siècle, et d'elle aussi l'on eût pu dire ce que M. Royer-Collard disait du dernier budget de la Restauration : « Saluez-le,, messieurs, vous ne le reverrez plus î »
Lamartine faisait paraître les Harmonies poétiques et religieuses, et Victor Hugo les Orientales. Alfred de Vigny réunissait ses divers Poèmes et leur donnait leur forme définitive. Sainte-Beuve publiait les Consolations, Alfred de Musset les Contes d'Espagne et d'Italie, Théophile Gautier son premier recueil : Poésies. Au théâtre, tandis que la Porte-Saint-Martin jouait le Marino Faliero, de Casimir Delavigne, le romantisme entrait en vainqueur au Théâtre-Fran-
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çais avec Henri III et sa cour, d'Alexandre Dumas, Othello, d'Alfred de Vigny, Hernani de Victor Hugo. Prosper Mérimée composait la Chronique du règne de Charles IX et ces nouvelles qui sont restées ses oeuvres les plus achevées, la Partie de Trictrac, le Vase étrusque et Y Enlèvement de la Redoute. A la même heure, Balzac se révélait avec le Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800 et avec les Scènes de la vie privée. Victor Cousin, Villemain, Guizot professaient à la Sorbonne. Cuvier, après quinze ans de silence, reprenait son cours au Collège de France, pendant que Geoffroy Saint-Hilaire enseignait à la Faculté des sciences. Armand Carrel, Thiers et Mignet écrivaient au National, Sacy et Saint-Marc Girardin au Journal des Débats, Laurentie et Jules Janin à la Quotidienne. Charles de Montalembert donnait à la Revue /française son premier article. Guizot abordait pour la première fois la tribune. Berryer prononçait son premier discours. Jules Janin, qui improvisait à ce moment un petit Précis de la littérature, pouvait écrire sans trop d'exagération : « Comme on a dit : le siècle de Périclès, le siècle de Léon X, le siècle de Louis XIV, ne se pourra-t-il pas que l'on dise un jour le siècle de Charles X ? »
La Révolution, en enfiévrant les esprits, en leur inspirant le mépris de toute autorité et de toute règle, vint malheureusement détruire en partie ces glorieuses et légitimes espérances. L'esprit d'utopie, qui était partout, entra chez les poètes, naturellement plus disposés que d'autres à le recevoir. Chaque auteur, de-
venu sa propre règle et sa propre fin, ne s'arrêta plus devant aucune barrière. Hier encore, on pouvait se croire en 89, et voilà que tout d'un coup, sans transition, on arrive à un 0,3 littéraire. La poésie, le théâtre, le roman allaient aux pires exagérations. On célébrait avec enthousiasme, non pas le peuple, mais la canaille. Un vieil académicien, Népomucène Lemercier, exalte la canaille héroïque ; Auguste Barbier chante la sainte canaille ; Boulay-Paty s'écrie dans un transport lyrique :
Oh ! les beaux ouvriers ! oh ! la noble canaille !
Le théâtre foule aux pieds, avec une audace et une impudeur inouïes, la vérité historique, les convenances politiques et sociales, les principes religieux. Le clergé et l'autorité temporelle sont livrés au mépris sur toutes les scènes. C'est le temps du mélodrame du Curé Mingrat et de la Cure et V archevêché. Alexandre Dumas donne à la Porte-Saint-Martin son drame d'Antony, glorification de l'adultère, et au besoin du viol et de l'assassinat: « Elle me résistait, je l'ai assassinée!» Et sur ce mot, la toile tombait au milieu des applaudissements. A Antony succède bientôt la Tour de Nesle, une atrocité, soi-disant historique, où une reine de France et les dames de sa cour — Oh ! les grandes dames ! — sont traînées dans la boue et barbouillées de sang. Le roman ne veut pas rester en arrière du théâtre. Comme le drame, le roman veut, lui aussi, être historique^ mais ce ne sera plus à la façon de Walter Scott. Les
romantiques de la Restauration, les poètes du ce'nacle de 1824, célébraient le moyen âge chevaleresque et religieux. C'était, je le veux bien, un moyen âge de chapelle et de château, où il y avait un peu trop de ménestrels et de troubadours. Des troubadours, il n'en faut plus, mais des reîtres et des soudards, de bons coups de dague, des meurtres sans fin, des assassinats sans nom, encore du sang et toujours du sang. Et voici qu'au milieu de ces insanités et de ces turpitudes, au milieu de cette orgie littéraire, voici que tout à coup, le 12 septembre i83i, paraît, sans nom d'auteur, un petit livre intitulé : Marie, roman. Malgré son titre, c'est un volume de vers, un recueil chaste, virginal, presque candide. C'est une histoire d'amour, mais si simple, si fraîche et si pure! Marie est une enfant d'Arzanô que le poète a rencontrée sur les bancs du catéchisme. Aux jours d'école buissonnière, ils se retrouvent le long des haies odorantes, cueillant des marguerites et poursuivant les papillons du chemin, ou bien ils passent de longues heures, assis au pont Kerlô, à regarder l'eau qui coule et les vertes libellules :
Sur la main de Marie une vient se poser,
Si bizarre d'aspect qu'afin de l'écraser
J'accourus ; mais déjà ma jeune paysanne.
Par l'aile ayant saisi la mouche diaphane,
Et voyant la pauvrette en ses doigts remuer :
0 Mon Dieu, comme elle tremble ! Oh ! pourquoi la tuer ? »
Dit-elle. Et dans les airs sa bouche ronde etpure
Souffla légèrement la frêle créature
Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu,
Partit, et s'éleva joyeuse et louant Dieu.
Le poète est à Paris : il n'a pas oublié la jeune paysanne qui éveilla jadis les premiers rêves de sa vie. Lorsqu'il revient au bourg, il la trouve mariée à un honnête métayer : ce n'est plus Marie Penfant rieuse; elle a maintenant « l'air calme d'une épouse et d'une jeune mère ». Le poète la rencontre au pardon de Scaër, accompagnée de ses enfants; il achète des velours, des croix, de beaux rubans, une bague bénite à Quimper :
. Ce modeste trésor, Aux yeux de son époux, elle le porte encor; L'époux est sans soupçon, la femme est sans mystère : L'un n'a rien à savoir, l'autre n'a rien à taire.
Ces fraîches idylles, ces douces eglogues, qui rappelaient, dans un cadre nouveau, quelques-unes des plus gracieuses inspirations du génie antique, contrastaient singulièrement avec les œuvres fiévreuses et passionnées qui sollicitaient de toutes parts l'attention. On était, je l'ai dit, en pleine orgie romantique. A ceux qui lurent alors ce doux roman, il sembla qu'une fenêtre venait de s'ouvrir dans la salle du festin, et que Pair entrait à flots ; une brise délicieuse et parfumée, venant des champs et de la mer pour rafraîchir les fronts brûlants, pour rasséréner les cœurs et leur apporter un peu de calme et de joie. La sensation fut profonde. Sans éclat?, sans tapage, le petit livre fit son chemin. Le poète n'avait pas voulu y mettre son nom, et il advint qu'aussitôt cet anonyme entrait dans la gloire. Beaucoup ignoraient encore le nom de Brizeux, mais tous connais-
saient et admiraient Y auteur de MARIE. L'auteur de MARIE, ce fut là dès lors le nom du poète ; ce sera son nom et son titre dans la postérité.
Sainte-Beuve était, dès ce moment, le premier de nos critiques. M. l'abbé Lecigne a eu raison de citer la page que le célèbre écrivain a consacrée au poème de Brizeux. Je regrette qu'il n'ait rien dit de celles où Armand de Pontmartin, au lendemain de la mort du poète, a parlé de Marie. Voici le début de cette remarquable étude :
Nous avions lu Marie, comme tout îe monde, quand ce poème parut (il s'appelait alors roman et plus tard idylle). Nous venons de le relire : difficile et mélancolique épreuve, où Padmiration du jeune âge ne résiste pas toujours au froid jugement de l'âge mûr, où le lecteur morose rend souvent responsable de son propre déclin l'œuvre qui lui renvoyait jadis l'écho sonore de ses jeunes années ! Marie nous a semblé plus délicieuse que jamais. L'églogue antique n'a pas plus de perfection et de grâce; elle a moins de cœur et moins d'âme. Dans sa simplicité déjà bien savante, — car ne nous y trompons pas, Brizeux fut un poète plus savant encore que simple — il a compris que le fil léger de ce roman d'adolescent ne suffirait pas à retenir le lecteur, et, autour de cette délicate légende, il a enroulé, comme un poétique encadrement, d'autres souvenirs, d'autres impressions, d'autres images. Il revient à pas lents sur ce chemin rustique où le petit pied de Marie a laissé sa trace. Mais l'heure est si charmante, l'air si doux, le ciel si pur, il y a tant de fleurs dans les haies, tant d'oiseaux jaseurs dans les buissons, qu'il s'arrête à chaque instant pour récolter et grossir sa gerbe.
Puis, quand Marie reparaît, ce nom, cette figure, cette ombre s'emparent de l'âme comme s'emparent de l'oreille ces mélodies préférées qui reviennent par intervalles dans l'œuvre des maîtres, et forment pour ainsi dire le lien de leurs diverses pensées. Maintenant, cueillez au hasard, soit parmi les douze élégies qui donnent leur nom au livre, soit parmi les pièces intermédiaires, tout est suave, exquis, ravissant. Je retrouve là Brizeux, tel que j'essaye de le comprendre et de le peindre, jeune et fier, sauvage et triste, doué de poésie par toutes les bonnes fées de son pays ; Brizeux avec ses ferveurs bretonnes et ses faiblesses humaines, avec sesregrets, ses tendresses, ses retours passionnés vers la terre de granit recouverte de chênes (i). »
« Faites tous vos vers à Paris » écrivait un jour Voltaire. Brizeux qui n'aimait pas Voltaire et qui, je crois bien, ne l'a jamais lu, a fait très peu de vers à Paris, où d'ailleurs il ne séjournait guère. Il s'y considérait un peu comme en exil. Il aura jusqu'à la fin la nostalgie de la Bretagne — et aussi celle de l'Italie, où il se sent attiré, non seulement par la beauté du ciel et la grandeur des souvenirs, mais aussi par son double culte pour les deux hommes qui personnifient à ses yeux la Poésie et l'Art, Dante et Raphaël.
A la fin de l'année i83i, deux mois après la publi-
(i) Causeries du samedi, t. III, page 223.
cation de Marie, il se mettait en route pour l'Italie, en compagnie de son ami Auguste Barbier, et il y restait jusqu'au mois d'août i832. Moins de deux ans après, au mois d'avril 1834, il reprenait le chemin de Florence et y séjournait jusqu'en septembre. En 1844, troisième voyage, et celui-là ne devait pas durer moins d'un an. Au mois d'août 1847, ^ Part pour la quatrième fois, et cette fois son absence durera près de trois ans. Il passera trois mois à Florence, neuf à Rome, trois à Naples, et, après une excursion au lac de Genève, il fera une nouvelle station en Italie, à Gênes et à Florence.
Mais, même à Florence et à Rome, il songe toujours à sa chère et pauvre Bretagne. S'il cherche, sous le ciel toscan, des couleurs et des images, s'il veut enrichir sa palette et assouplir son art, c'est pour elle encore qu'il travaille, c'est pour la mieux chanter. S'il veut ajouter une corde à sa lyre, c'est pour qu'elle résonne à l'honneur et pour la gloire de sa terre natale. Les plus merveilleux paysages, les plages ensoleillées, les îles étincelantes ne lui peuvent faire oublier les grèves désolées, la mer sauvage et les montagnes noires; il revoit sans cesse en rêve les genêts et les ajoncs, les pauvres toits qui fument, les murs gris des chaumières, les pâtres dans la lande. Il suffit du moindre incident, d'un détail de costume, d'un son d'instrument, pour réveiller en lui la fibre bretonne. Qu'un enfant italien aille de maison en maison, jouant de la pipa, l'ancien écolier d'Arzanô tressaille en l'entendant, car il a reconnu le son du corn-bond
national : il fait jouera l'enfant plus d'un air; il voit repasser devant ses yeux humides les chères visions de sa Bretagne lointaine et il s'e'crie :
Un jour, si le corn-boud chante aux brouillards d'Arvor, Je dirai : Levez-vous devant moi, pays d'or I Et la rouge Sabine et l'Italie entière Eblouiront mes veux avides de lumière.
Une autre fois, errant dans la ville éternelle, il découvre une humble basilique dédiée à saint Malo, que les Italiens appellent saint Mauto. Dès ce moment, il ne pense plus qu'au vieil évêque breton. Son souvenir le poursuit partout, au théâtre, dans les musées, au Forum, jusque sous la colonnade de Saint-Pierre. Rome lui est plus chère maintenant, puisqu'il a dans ses murs retrouvé saint Malo. Avec quel amour il s'adresse à son vieux saint !
Patron des voyageurs, les fils de ton rivage, Venus à ce milieu de l'univers chrétien, Connaîtront désormais ton nom italien, Et tu seras le but de leur pèlerinage. Les plus tendres de cœur à Rome apporteront Quelques fleurs des landiers pour réjouir ton front ; Mais là-bas, près des mers, sous ta sombre chapelle, Fête-les au retour, bon saint, et souris-leur Quand sur ton humble autel il mettront une fleur De la Ville éternelle.
Ces quatre voyages d'Italie ne sont du reste que des épisodes dans la vie du poète. Il préfère cent fois Rome et Florence à Paris, mais il sent bien qu'à Florence et à Rome il n'est, malgré tout, qu'un
étranger et que sa vraie, sa seule patrie, c'est la Bretagne :
Un soleil si chaud brûla ma ligure,
J'ai dû tant changer à tant voyager,
Que d'un franc Romain je me crois l'allure !
Mais un vigneron à brune encolure
Me dit en passant : Bonjour, étranger !
Pétrara^e à la main (roi des élégances),
J'arrondis mon style et me crois Toscan ;
Le ton primitif se fond en nuances:
Mais soudain ma voix part en dissonances...
Oh! je suis un fils du barde Guiclan ! (i)
II repart donc, il traverse Paris à la hâte, et il revient en Bretagne, non pour y fixer sa vie dans un coin préféré, à l'ombre d'un toit ami et familier; mais pour la parcourir sans cesse et en tous sens, pour la connaître et l'étudier sous tous ses aspects, dans ses paysages si variés, dans ses mœurs, dans son costume, dans son langage ; pour assister à ses pardons ; pour se faire paysan avec les paysans, se mêler aux parties de galoche, écouter les naïves romances que lui chantent les enfants du village. Il se fait faire un habit breton, avec lequel il pourra dignement figurer dans les danses et paraître aux luttes. Aussi bien, à peine a-t-il publié Marie, qu'il médite un grand poème, destiné à chanter les Bretons. Il se met à l'œuvre dès son premier séjour en Bretagne. « Fraîche et ondoyante campagne ! écrit-il sur son Journal. Oh ! cher et beau pays !... Pouvais-je écrire mes impressions d'hier sur cette route de Rosporden ! J'avais
(i) Barde du Ve siècle.
AUGUSTE BRIZIiUX 2l5
oublié l'Italie. J'étais tout lyrique; les vers abondaient dans ma bouche... O mon poème, pourrai-je te faire digne de mon pays! Marchons !... » Cette note était écrite le i3 septembre i832. Déjà les Bretons étaient commencés. Au mois de février 1 833, plus d'un chant est déjà composé. Le 14 janvier, il écrit de Lorient à un jeune parent, M. Ernest Boyer : « Mon ami, si tu suis les conseils de ma bonne amitié, crois que je suis les tiens. Fervet opns redolentque thymo jlagrantia mella. Dimanche à Kermelô j'ai lu à Charles le chant que tu connais, maisentièrement achevé. Charles a paru si content et si étonné que je suis revenu tout inspiré de cette promenade. Compte que je remplirai le nombre quetu me prescris. Mais aussi l'heureuse et douce vie ! A neuf heures chaque matin, regarde-moi errant dans les bois de Kermelô jusqu'à Plœmeur ou dans les bois du Ror'h. Comment les vers n'abonderaient-ils pas ? »
Au mois d'août 1834, au retour de son second voyage d'Italie, il commence ce qu'il désigne dans son Journal sous ce titre général : Tour du Finistère. Ce n'est pas un roman qu'il veut écrire sur la Bretagne, mais un livre où tout soit vrai, qu'il ait vécu lui-même en quelque sorte, dont tous les détails soient pris sur le vif. Et il s'en va, vêtu d'une simple blouse, le sac sur le dos, poussé par le désir de connaître plus à fond la patrie aimée. L'itinéraire parcouru par le poète est à peu près le même que suivront Loïc et Liiez dans l'épopée des Bretons : Douarnenez, Plo- Goff, Brest, Plougastel,Morlaix, Saint-Jean du Doigt,
2l6 AUGUSTE BRIZEUX
Huel-Goat. Cette partie du Journal est tout le poème des Bretons en prose.
Lorsque, en 1844, il partira pour son troisième voyage d'Italie, il emportera dans sa valise le poème presque achevé, et c'est à Florence qu'il y mettra la dernière main.
Les Bretons parurent au mois de juin 1845. L'œuvre e'tait considérable; elle n'avait pas moins de vingtquatre chants. Ce n'e'tait point d'ailleurs une épopée, celle de la légende ou celle de l'histoire. Le poète ne célébrait ni le roi Arthur, ni Merlin l'enchanteur; il ne chantait pas non plus Gradlon, le fondateur de la Cornouaille, le vainqueur des Saxons, ni Waroch, le rude batailleur, infatigable adversaire des Franks, ni le glorieux défenseur de la Domnonée, le roi Judicaël, ni le roi Nominoë", le Charlemagne des Bretons, ni Alain le Grand, ni Alain Barbetorte, héros et martyrs de l'indépendance bretonne, dont M. Arthur de la Borderie, dans sa belle Histoire de Bretagne, vient de nous redire, en des pages éloquentes, les glorieux exploits.
Les héros de Brizeux sont plus modestes. C'est Loïc Daûlaz, le clerc du bourg de Scaër, et son ami Liiez; c'est Anna, la fille du fermier Hoël, et la gentille Nona, la fille de Mor-vran, le marin. Ou plutôt son héroïne, c'est la Bretagne, avec la beauté agreste de ses paysages, les gémissements de sa mer, ses croyances, ses traditions, ses coutumes, ses pardons et ses fêtes, ses joies et ses douleurs. Le poète n'eût pas été de taille à faire une Iliade; plus conscient
de ses forces, il a composé une Odyssée, et il n'est pas resté trop au-dessous de sa tâche. Nous respirons, dans son poème, l'air frais et vif de la Bretagne, nous sommes saisis par la vérité naïve des mœurs. Cette épopée rustique demeure l'œuvre la plus forte de Brizeux, la plus énergiquement nationale. Armand de Pontmartin, que j'aime à citer, s'exprime ainsi, dans l'étude que j'ai déjà rappelée : « Nous comprenons que les compatriotes de Brizeux préfèrent ce poème à tous ses autres ouvrages. Pour nous-même, qui ne pouvons y apporter un sentiment patriotique aussi vif et une connaissance aussi profonde de la couleur locale, les Bretons abondent en beautés supérieures. Comme morceau détaché, Brizeux n'a rien écrit de plus vigoureux, de plus grandiose que le chant des Lutteurs, et, dans un autre genre, rien de plus pathétique et de plus navrant que le chant des Conscrits. Par la fermeté, l'allure, le souffle, les muscles, les Bretons sont au-dessus de Marie. »
Selon la très juste remarque d'un autre contemporain de Brizeux, ce qui donne un caractère vraiment touchant à ce poème, c'est que l'auteur l'écrit plutôt comme un chant funèbre que comme un chant de triomphe (i). 11 exprime, en maint endroit, la crainte que la Bretagne — celle qui est l'objet de son culte — ne soit à la veille de disparaître devant l'esprit nouveau. Du moins, avant que ses traits ne s'effacent, il essaiera de les fixer dans son poème, comme l'artiste
(i) Poètes et artistes contemporains, par Alfred Nettement, p. i35,
2l8 AUGUSTE BRIZEUX
retrace avec amour sur sa toile les traits d'une mère adore'e. Sur la fin de son poème, quand il nous a fait assister au convoi du fermier Hoël, tout à coup ces funérailles individuelles s'élargissent dans ses vers jusqu'à devenir les funérailles de la Bretagne ellemême, et il laisse échapper un long gémissement :
Comme ce vieux Breton qu'un tertre va couvrir, Si ton heure est sonnée, et si tu dois mourir, Vois avec quel amour j'épanche de ma verve .Ce miel de poésie, Arvor, qui te conserve ; Comme autour de ton corps, je construis un tombeau Plus rempli de parfums, plus solide et plus beau Qu'au fond des bois sacrés, pour sa chère Viviane, N'en éleva Merlin, ce grand maître en arcane ! Si ton jour est venu, comme tes vieux héros, Dans leur auge de pierre étendus sur le dos, Bretagne, dors en paix, j'ai répandu l'arôme, Le miel de poésie, ô mère, qui t'embaume !
Brizeux est tout entier dans les Bretons et dans Marie. Il a publié d'autres recueils, les Ternaires (1841), Primel et Nola (i852), Histoires poétiques (i855). Tous les trois sont dignes de son talent, et plus d'une pièce y serait à signaler, surtout cette admirable Elégie de la Bretagne, qui fut comme le testament du poète et qui restera l'une de ses plus nobles inspirations. J'en veux citer les dernières stances :
O Dieu qui nous créas ou guerriers ou poètes, Sur la côte marins, et pâtres dans les champs, Sous les vils intérêts ne courbe pas nos têtes, Ne fais pas des Bretons un peuple de marchands.
Nature, ô bonne mère, éloigne l'Industrie ! Sur ton sein laisse encor nos enfants s'appuyer ! En fabrique on voudrait changer la métairie ; Restez, sylphes des bois, gais lutins du foyer !
La Science a le front tout rayonnant de flammes, Plus d'un fruit savoureux est tombé de ses mains ; Eclaire les esprits sans dessécher les âmes, O bienfaitrice ! Alors viens tracer nos chemins.
Pourtant ne vante plus tes campagnes de France ! J'ai vu, par l'avarice ennuyés et vieillis, Des barbares sans foi, sans cœur, sans espérance, Et, l'amour m'inspirant, j'ai chanté mon pays.
Vingt ans, je l'ai chanté! Mais si mon œuvre est vaine, Si chez nous vient le mal que je fuyais ailleurs, Mon âme montera, triste encor, mais sans haine, Vers une autre Bretagne, en des mondes meilleurs.
Mais si grand que puisse être le mérite des Histoires poétiques, des Ternaises et de Primel et No la, ces recueils ne sont qu'une suite de Marie et des Bretons; on n'y saurait voir une création nouvelle. Marie et les Bretons restent ses œuvres maîtresses, et celleslà ne périrent pas. Brizeux, grâce à elles, occupera parmi les poètes du XIXe siècle une place plus haute que celle qu'il a tenue pendant sa vie. Il en est de plus grands sans doute, mais il n'est le disciple d'aucun d'eux; il ne doit rien, ni à Lamartine, ni à Hugo. Il a su garder intacte son originalité. Fils d'une terre poétique entre toutes, il s'est identifié à elle, il lui a demandé toutes ses inspirations. Et comme cette noble terre répugnait au sensualisme et au mercantilisme contemporains, comme elle n'adorait pas le succès, la force, la jouissance, l'or, il ne s'est, à aucun
220 AUGUSTE IJRIZEUX
moment, incliné devant ces idoles, il n'a exprimé que le beau, il n'a exhorté qu'au bien. La poésie de son temps a eu des gloires plus éclatantes que la sienne, elle n'en a pas de plus pure.
M. l'abbé Lecigne a donc été bien inspiré en faisant revivre devant nous cet honnête homme, ce bon poète, cet « enragé » Breton. Il nous a donné de lui une ample et copieuse biographie qui aura sans doute plus d'une édition. Si j'osais lui donner un conseil, ce serait de ne pas diviser, comme il l'a fait, la vie du poète et l'étude de ses œuvres. Ce serait, au contraire, de les réunir, de les fondre ensemble, de prendre ici pour modèle Sainte-Beuve, le maître critique. Si l'auteur des Porti^aits contemporains et des Causeries dn Lundi a gardé le premier rang, qui de longtemps sans doute ne lui sera pas disputé, c'est parce qu'il a été, non un théoricien et un assembleur de règles, mais un historien littéraire.
5 avril 1K98.
SOUS LA5 MONARCHIE DE JUILLET (i)
Le P. Lecanuet vient de publier le second volume de la Vie de Montalembert. Le premier nous conduisait de la naissance de Montalembert (i5 avril 1810) à son mariage (16 août i836). Le second va de i836 à i85o. Il a pour sous-titre la Liberté d'enseignement. C'est, en effet, à cette grande question que furent consacrées les plus belles et les plus glorieuses anne'es de l'illustre orateur.
La mort de son père (22 juin i83i) l'avait investi de la pairie par droit d'hérédité. Il fut le dernier, avec M. Daru, à bénéficier de ce privilège. Quelques
(1) Montalembert d'après son Journal et sa correspondance, par le R. P. Lecanuet, prêtre de l'Oratoire. Tome II, La Liberté d'enseignement (i835-i85o). — Librairie Ch. Poussielgue, i5, rue Cassette, 1898.
semaines plus tard, M. Bérenger (et non Béranger, comme on l'a imprimé par erreur) donnait lecture à la Chambre des Députés du rapport sur le projet de loi qui devait abolir l'hérédité de la pairie.
Bien que les membres de la Chambre des pairs n'eussent voix délibérative qu'à trente ans, rien ne les empêchait de prendre la parole avant cet âge. Personne jusqu'alors n'avait revendiqué ce privilège; mais la tribune attirait Montalembert, comme le champ de bataille attirait autrefois ses ancêtres.
Ce fut dans la discussion des lois de septembre i835 qu'il parla pour la première fois. Après l'attentat de Fieschi, qui avait provoqué une si profonde et si légitime indignation, le duc de Broglie, président du Conseil, avait présenté aux Chambres des mesures de répression extrêmement rigoureuses. Aux termes de ces projets, toute attaque contre la personne du Roi ou la Constitution de i83o était punie de la détention et d'une amende de 10,000 à 5o,ooo fr.
Pendant quatorze séances, les plus grands orateurs de la Chambre des Députés, Thiers, Lamartine, Guizot, Royer-Collard parlèrent pour ou contre. Le 8 septembre, la discussion reprit à la Chambre haute. Déjà le marquis de Dreux-Brézé avait attaqué la loi, quand Montalembert parut à la tribune.
Il tenait à la main son discours et il le récita. « C'était l'usage alors », dit le P. Lecanuet. Cela n'est pas tout à fait exact. Sauf Royer-Collard qui, du reste, depuis la Révolution de i83o, avait à peu près renoncé à prendre la parole, presque aucun des orateurs de ce
SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET 2î3
temps n'écrivait ses discours. Ni Berryer ne récitait, ni Guizot, ni Dupin, ni Mauguin, ni Thiers, ni Lamartine, ni Garnier-Pagès. Montalembert lut d'ailleurs ce premier discours avec tant de naturel, de chaleur et de verve qu'on eût dit une improvisation. Le geste était sobre et contenu; la voix tour à tour pathéthique, douce, véhémente et tranchante comme une épée. Le succès fut très vif. Aussi bien, dans cette Chambre composée presque exclusivement des débris de tous les régimes, pour ces hommes blanchis dans les affaires, rompus à la politique, et chez qui toute flamme était depuis longtemps éteinte, c'était un enchantement de voir, à cette tribune trop assagie, cet orateur ardent, enthousiaste, impétueux, qui joignait à l'éclat du talent le charme de la jeunesse. Selon le joli mot de Sainte-Beuve, « la Chambre entière accueillit ce dernier né de l'hérédité avec la faveur et presque la tendresse qu'une mère a pour le dernier de ses enfants (i). » Dès ce jour, il fut le Benjamin de la pairie.
Il devait du reste tenir, et bien au delà, les promesses de ses débuts. Le 14 janvier 1848, douze ans après son discours du 8 septembre 1 335, il prononça son dernier discours devant la Chambre des pairs, le discours sur le Sunderbund. Depuis douze ans, son talent n'avait cessé de grandir; mais ce jour-là, l'orateur se surpassa lui-même. Dépassant de très loin et Guizot et Thiers, il s'éleva aux plus hautes cimes de
(1) Causeries du lundi, t. I, p. jj.
l'éloquence, à ce sommet qu'avaient seuls atteint en ce siècle Berryer, de Serre et Lamartine.
Le radicalisme venait de triompher en Suisse, et son premier soin avait été de supprimer la liberté cantonale, d'expulser les religieux et les sœurs de charité. Cesévénements avaient eu un bruyant retentissement dans toute l'Europe, en France surtout, où déjà se montraient les symptômes avant-coureurs d'une catastrophe. Mais nul peut-être ne fut plus douloureusement frappé que Montalembert : il se sentait atteint dans les deux grandes passions de sa jeunesse, le catholicisme et la liberté. Il versa dans son discours du 14 janvier sa colère, son indignation, ses alarmes prophétiques, ses douleurs poignantes, les angoisses de son esprit et le bouillonnement de son cœur. Ce discours est un chef-d'œuvre d'émotion et de passion, les deux sentiments qui contribuent le plus à l'éloquence.
Le succès fut inouï. A peine M. Guizot put-il obtenir une minute de silence pour déclarer, au milieu des applaudissements, qu'il n'avait rien à répondre à Montalembert. La séance fut suspendue. Le chancelier Pasquier quitta son bureau, se dirigea vers l'orateur et « l'embrassa en pleurant ». Le mot est de Montalembert lui-même dans son Journal. Et il ajoute ce détail significatif : a D'autres me baisent les mains; l'enthousiasme est au comble (1). » Le duc de Nemours descendit de son fauteuil et gagna Phé-
(1) Journal intime, 14 janvier 1848.
micycle pour joindre ses félicitations à celles dont Montalembert semblait comme asphyxié. « Pendant plusieurs heures, écrit Doudan, la Chambre des pairs demeura comme folle d'admiration (i) ». Parmi les lettres innombrables qui parvinrent le lendemain à l'orateur, celle que lui adressa Victor Hugo n'est pas la moins curieuse. Le poète applaudit sans réserve à l'exécution du radicalisme, — de ce radicalisme dont il sera lui-même, avant deux ans, l'orateur en titre. Il se console d'avoir manqué le discours de son ami en recueillant l'écho des applaudissements qui l'ont accueilli. « J'en suis heureux, dit-il, et triste en même temps de ne point vous avoir entendu. Je vous envoie mon bonheur et mon regret dans un serrement de main (2). »
Entre ces deux discours — celui du 8 septembre i835 et celui du 14 janvier 1848 — prennent place les généreux efforts de Montalembert en faveur de la liberté religieuse, ses discours, ses écrits, ses combats plutôt, pour affranchir l'Eglise du joug universitaire, pour lui faire rendre ce droit d'enseigner, essentiel à sa mission divine, dont la Révolution Ta injustement dépouillée.
Les obstacles qui s'élevaient contre cette entreprise
(1) Doudan, Mélanges et lettres, t. 11, p. 147.
(2) Victor Hugo à Montalembert, 14 janvier 1848.
étaient sans nombre. Et ici je ne puis me défendre d'un rapprochement.
Avant d'écrire la Vie de Montalembert, le P. Lecanuet nous avait donné un éloquent volume sur Berryer. Il nous montre le grand orateur royaliste, au lendemain de la révolution de i83o, isolé et comme perdu sur les bancs de la Chambre des députés, sans soldats, sans compagnons, seul contre une armée. « Pour réussir, dit son historien, une action d'ensemble était nécessaire, et Berryer n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'amis dévoués comme le duc de Fitz-James et M. de Martignac, dont il sera d'ailleurs bientôt séparé : la mort jalouse va les lui ravir. Néanmoins, Berryer se décida à combattre sur les ruines pour le droit contre la force, pour la Restauration vaincue contre la Révolution triomphante. Il lutta pendant dix-huit années, presque seul contre tous ; et Dieu le récompensa de n'avoir point failli au devoir en lui faisant trouver dans cette opposition chevaleresque une gloire incomparable (0. »
De même, à la Chambre des pairs, lorsque Montalembert, sans vouloir prendre rang dans aucun parti politique, se présenta avant tout en chrétien, en catholique, fermement résolu à revendiquer les libertés religieuses, il se trouva d'abord complètement isolé. Les quatre ou cinq pairs qui formèrent, dans la suite, son état-major attendirent plusieurs années avant de
(i) Berryer ', par le P. Lecanuet, p. io3.
se joindre à lui. Il ne s'effraya ni de cette impopularité ni de cet isolement. « S'il plaît à Dieu de grandir par la suite ma position, écrivait-il, j'en ferai usage pour son Eglise avant tout; mais, dans les circonstances actuelles, je ne puis que constater ma petitesse, ma faiblesse et ma solitude (i). » Plus tard, dans l'éloge du comte Beugnot, il a rappelé lui-même « l'impopularité formidable qu'il fallait braver au sein des classes éclairées et du monde politique, quand on voulait arborer ou défendre la foi catholique Ce n'était pas seulement cette grossière impopularité des masses, ces dénonciations quotidiennes des journaux, ces insultes et ces calomnies vulgaires, qui sont la condition habituelle des hommes de cœur et de devoir dans la vie publique... Il fallait de plus entrer en lutte avec tous ceux qui se qualifiaient d'hommes modérés et pratiques, avec la plupart des conservateurs non moins qu'avec les révolutionnaires et, ce qui était bien autrement dur, avec une
élite d'hommes considérables qui avaient conquis une réputation enviée, en rendant d'incontestables services à la France, à l'ordre, à la liberté. Enfin, il fallait braver, jusque dans les rangs les plus élevés de la société française, un respect humain dont l'invincible intensité a presque complètement disparu dans les luttes et périls que nous avons traversés depuis lors (2). »
(1) Lettre à M. Guerrier de Dumast.
(2) Le comte Beugnot et la liberté religieuse. Œuvres de
MONTALEMBERT, t, III, p. 578.
Ainsi, au début, en face d'adversaires aussi nombreux que redoutables, Montalembert est seul; personne ne pense comme lui; aucun organe ne représente ses idées ; les catholiques sont divisés et les évêques défiants redoutent la lutte. De ce point de départ, ainsi que nous l'avons fait tout à l'heure pour les discours de Montalembert, rapprochons le point d'arrivée. En 1 835, il est seul; en 1846, au moment où ont lieu les dernières élections de la monarchie de Juillet, il a derrière lui toute une armée. Presque tous les évêques sont entrés dans le mouvement ; sans paraître s'émouvoir beaucoup des appels comme d'abus et des arrêts du Conseil d'Etat, ils multiplient leurs revendications en faveur des libertés religieuses. Le parti catholique est fortement organisé. Un comité central fonctionne à Paris. Montalembert en est président; M. de Vatimesnil vice-président. Les autres membres sont : Charles Lenormant, Amédée Thayer, Henry et Charles de Riancey, Ernest Pinard, de Barthélémy, de Champagny, de Bonneuil, Laplante, Taconet, Louis Veuillot, Teyssier, Mandaroux-Vertamy, Wilson, Mauvais, Clapier, de Coux, du Rozier, de Quatrebarbes, de Mérode, de Falloux, Béchard et de Montigny.
Dans chaque diocèse, fonctionne un comité départemental, en rapports avec le comité de Paris. Presque partout, la cause religieuse a trouvé de vaillants champions. Le P. Lecanuet cite parmi les plus actifs : MM. Foisset dans la Côte-d'Or; L. de Cissey en Saône-et-Loire; le vicomte Chifflet dans le Doubs;
Guerrier de Dumast, de Foblant, de Metz-Noblat, de Beaussant, de Ravinel, du Coëtlosquet, Mennessier, Stoffel en Lorraine ; de Beaurepaire dans le Calvados; L. de Tesson et A. de Milly dans la Manche ; Longhaye à Rouen ; de Rainneville à Amiens ; de Brimont et de Mellet dans la Marne ; de Bréda dans l'Oise ; Geslin de Bourgogne, de la Tour, l'abbé Souchet dans les Côtes-du-Nord ; Audren de Kerdrel à Rennes ; Laimé et Aurélien de Courson dans le Finistère ; de Cadoudal dans le Morbihan; de Quatrebarbes en Anjou ; de Baudus, de Fleury, Guerry de Beauregard et de Curzon à Poitiers ; Pellerin de la Vergne et de Régnon à Nantes; de Tinguy en Vendée ; Charles des Moulins en Dordogne ; Thibault, d'Andelot et Imbert Goubeyre à Clermont-Ferrand ; Victor de Bonald à Montpellier; l'abbé d'Alzon à Nîmes ; Albert du Boys dans l'Isère; d'Orvins à Albi ; Terret, Didier-Petit, Chaurand, etc., à Lyon ; de Laborde- Noghès dans les Basses-Pyrénées ; Raybaud de Faval à Toulon; Jacquemont dans la Loire, etc.
Chaque Comité départemental a son organe. De nombreux journaux ont été fondés, parmi lesquels il est juste de nommer YEspérance de Nancy, dirigée par un homme de haute valeur, M. de Foblant (i); le Spectateur de Dijon, où M. Foisset envoie fréquem-
(1) Au sujet de l'Espérance de Nancy, Montalembert écrivait à M. de Dumast: « C'est le meilleur journal catholique qui existe ou qui ait existé depuis qu'il y a une presse religieuse. Je ne saurais exprimer à quel point j'admire et apprécie la dignité, la tenue, la justesse d'esprit qui président à cette feuille. » 26 octobre 1846.
ment des articles, la Galette de Lyon, Y Union Franc- Comtoise, la Champagne catholique, Y Union de Rouen, Y Impartial de Bayonne, la Revue de VArmorique, le Journal de Reims, YEcho de V Aveyron, la Guienne à Bordeaux, Y Union de V Ouest à Angers, Y Alliance à Nantes, la Galette du Midi à Marseille, YEcho du Midi à Montpellier, le Réveil du Midi à Toulouse, YImpariial du Rhin à Strasbourg, la Galette de Met\, etc.
Un vaste pétitionnement a e'té organise' dans la France entière. En 1844, avant l'établissement des comités, on n'avait pu recueillir plus de vingt mille noms de pères de famille. En 1846, on en réunit plus de quatre-vingt mille. L'année suivante les chiffres avaient doublé. Les catholiques étaient sortis de leur isolement : ils s'étaient rapprochés, comptaient davantage sur eux-mêmes et se préparaient activement aux élections prochaines. Elles eurent lieu les ier et 7 août 1846. Aux précédentes élections — celles de 1842 — il n'était pas même question de la liberté d'enseignement; cette fois elle se pose dans tous les collèges, et, bon gré mal gré, il n'est guère de candidat qui ne soit obligé de se prononcer. Dès le ier août, bon nombre de partisans de la liberté sont élus. Là où aucun des candidats ne leur donne satisfaction, les catholiques groupent leurs voix sur un des leurs et attendent le ballottage. Alors, presque toujours, un des concurrents se décide à solliciter leurs suffrages et à s'approprier leurs justes revendications. « Les négociations conclues au dernier
moment ont été vivement et habilement menées, dit la Patine du 7 août... Beaucoup d'aspirants à la députation sont passés sous les Fourches Gaudines du comité, tortueux défilé qui les menait droit à la Chambre. Partout où les catholiques, maîtres du scrutin, ont pu départager les voix, ils ont imposé au candidat qui s'est retourné vers eux les engagements les plus précis, et Dieu sait les étranges conversions qu'ils ont opérées avec cet appât de la députation. » Plus de cent quarante députés furent élus avec le mandat de revendiquer la liberté d'enseignement. Si l'on songe qu'à la Chambre précédente, les partisans de cette réforme étaient une dizaine au plus, si l'on réfléchit que l'action des catholiques avait été restreinte à deux cents collèges électoraux, on comprendra mieux l'importance d'un pareil résultat. Le succès complet était désormais certain. L'heure était proche où les catholiques obtiendraient enfin cette liberté d'enseignement qui demeure la plus précieuse conquête de l'Eglise de France au dix-neuvième siècle. C'est surtout à Montalembert que revient l'honneur de cette victoire. C'est lui qui, le premier, en pleine jeunesse, à vingt-six ans, tout meurtri encore par la chute de Y Avenir, conçoit le noble dessein d'affranchir l'Eglise du joug universitaire et de conquérir la liberté des associations religieuses. Pendant six ans, de i836 à 1842, il mûrit son projet, prend de l'ascendant à la Chambre, recrute des adhérents, se sert de la presse comme de la tribune, s'emploie à faire nommer des évêques indépendants et courageux.
Cette première période est celle de la préparation, la plus modeste sans doute, mais non la moins méritante.
La seconde, celle de 1842 à 1844, est la plus écla- • tante. Aussi bien, c'est celle de la lutte, celle des combats en plein soleil. Il n'a point prétendu d'abord emporter d'assaut la liberté d'enseignement ; il eût voulu l'obtenir de bon gré, au nom de la Charte, par une transaction honorable. Mais le Gouvernement, qui lui doit pourtant l'appui des catholiques, repousse ses réclamations ; deux fois, en 1841 et en 1844, M. Villemain trompe ses espérances. Alors, c'est la guerre, la guerre sans repos ni trêve. Il publie d'éloquents écrits, il prononce des discours plus éloquents encore. Il n'a point affaire à de médiocres adversaires ; il lui faut tenir tête à Villemain, à Cousin, à M. Guizot. Il se fait une puissance de la faiblesse même de la minorité qui l'appuie dans la Chambre des pairs, et, au nom de cette infériorité numérique qui le laissait faible dans l'action, il revendique dans la discussion le droit de tout dire.
Un contemporain, un témoin de ces luttes ardentes, nous le montre tel qu'il était alors à la tribune, jeune encore, mais déjà en pleine possession de'son talent :
« Il dit tout, hardiment, sans hésitation, sans réserve, et, par la prestesse d'une parole vive et alerte, qui arrive à l'irnproviste au but, pendant qu'on croit qu'elle prend son élan, il ne laisse à ses contradicteurs que la consolation de s'étonner qu'on puisse dire des choses si hardies, et, pendant qu'ils se donnent ce
plaisir, il ajoute encore à leur e'tonnement par des hardiesses plus grandes encore. Se'rieux, incisif, véhément, passionné, prompt à renvoyer l'épigramme aux interrupteurs après l'avoir aiguisée, il joint à l'accent d'une voix tour à tour pathétique ou mordante, à la distinction d'un geste facile et élégant, les grâces familières d'une pose dédaigneusement négligée. Ce talent offensif le prend de haut avec les idées qu'il combat. Il les provoque, les malmène, les frappe sans relâche. Ce n'est point une discussion tranquille, modérée, purement didactique, c'est la guerre. Cette éloquence armée en guerre est sur la brèche, elle monte à l'assaut, elle s'enflamme de la passion qu'elle exprime et de celle qu'elle combat, elle intéresse ses adversaires eux-mêmes par la rapidité de ses manœuvres, la hardiesse de ses attaques; elle irrite ou elle satisfait, mais elle ne laisse personne indifférent (i) ».
De 1844 à 1846, Montalembert continue sa lutte à la tribune ; mais, dans cette troisième période, l'orateur s'efface devant l'organisateur. Il a terminé un jour un de ses discours par ces fières paroles : « Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes; nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat. Nous sommes les fils des Croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ! » (2)
(1) Alfred Nettement, Histoire de la littérature française sous le gouvernement de Juillet, t. I, p. 410. ■ (2) Discours sur la liberté de l'Eglise, 16 avril 1844.
Trop souvent les de'clarations les plus énergiques, les appels les plus retentissants expirent au pied de la tribune du haut de laquelle ils ont e'té prononcés. Ils soulèvent une tempête d'applaudissements et de colère, mais presque toujours à la tempête succède la bonace. Il n'en devait pas être de même ce jour-là. C'est au lendemain de ce discours du 16 avril 1844, que Montalembert organisa définitivement les catholiques, couvrit la France de comités, agita l'opinion par la parole, la presse, le pétitionnement. Son action personnelle se porta sur tous les points où son concours et ses conseils étaient réclamés. Rien ne lui fait plus d'honneur que sa correspondance avec les comités de province; elle est de tous les jours, de toutes les heures. Jamais chef ne se montra plus actif et plus habile, plus infatigable et plus dévoué.
Pour écrire l'histoire de cette campagne en faveur de la liberté d'enseignement, pour raconter ces grandes et nobles luttes (on savait lutter alors), le P. Lecanuet a eu à sa disposition des documents importants et nouveaux : le Journal intime, où Montalembert notait régulièrement ses impressions, sa volumineuse correspondance et les papiers du Comité catholique dirigé par l'orateur de 1844 à i85o. Le plus souvent, l'éminent historien laisse parler Montalembert et les personnages qu'il met en scène. Il lui a semblé que la sincérité du récit ne pouvait qu'y gagner.
L'honneur de la victoire dans cette grande lutte de la liberté d'enseignement revient sans conteste à Mon-
talembert. Il n'a pu vaincre cependant que parce qu'il a trouvé des auxiliaires vaillants et dévoués. Au premier rang de ces auxiliaires, il n'est que juste de placer les légitimistes de son temps. Ce sont eux qui lui ont prêté le concours le plus actif et le plus efficace. Aussi bien, en dehors d'eux, où aurait-il pu trouver un nombre suffisant de lieutenants et de soldats ? Dans le Comité central de Paris, dont il était président, plus de la moitié des membres étaient dévoués aux principes légitimistes. J'ai donné tout à l'heure la liste des principaux membres des Comités de province. A deux ou trois exceptions près, tous étaient royalistes. Neuf fois sur dix, écrit le P. Lecanuet, lorsqu'il lui faut trouver dans un département des catholiques capables de le seconder, c'est à des légitimistes, à des lecteurs de la Galette de France ou de la Quotidienne que s'adresse Montalembert. Il le pouvait d'autant mieux, que, s'il avait personnellement accepté le gouvernement issu de la Révolution de juillet, il n'entendait nullement leur demander de renoncer à leurs principes politiques.
Le bruit ayant couru, en certaines régions, que le Comité central dissimulait sa vraie pensée, et se proposait de rallier les royalistes à la dynastie nouvelle, Montalembert répondit à M. L. de Tesson, qui lui exprimait ces craintes :
«... Le comité a le but qu'il avoue et il n'en a point d'autre. Il veut rallier les catholiques autour de l'Eglise et de la liberté religieuse ; il veut les habituer à se servir des armes que leur accorde la Constitution
sous laquelle nous vivons. Ceux d'entre ses membres qui ont prêté serment à cette Constitution et à la royauté qu'elle établit, sauront le tenir, tant qu'on tiendra envers eux le serment correspondant au leur. Quant aux autres, ils sont libres de tout engagement et n'en restent pas moins parfaitement unis avec leurs confrères (i). .. »
Dans ces conditions, les royalistes avaient le devoir — et ils n'y faillirent pas — de seconder le grand orateur, l'intrépide champion de l'Eglise et de la liberté. Ce qui se passa à Rennes se reproduisit à peu près partout. Dès le jour où s'était posée la question delà liberté d'enseignement, les légitimistes d'Ille-et- Vilaine avaient fondé un comité permanent pour la revendiquer; ils avaient parlé, agi, combattu, sans attendre l'impulsion de Montalembert, avant même la fondation du comité directeur de Paris. Quand le parti catholique commença à s'organiser, M. Audren de Kerdrel, aujourd'hui l'un des derniers survivants de ces glorieuses luttes, écrivit à Montalembert au nom du comité de Rennes : il exposa les luttes déjà fièrement livrées pour la liberté, les résultats obtenus et promit au nom de ses collègues de redoubler de zèle pour l'avenir : « ... Quelle que soit la distance qui nous sépare en politique, écrivait-il, nous ne faiblirons pas dans la croisade dont vous êtes — on l'a dit ironiquement et nous le répétons d'une manière sérieuse — dont vous êtes le Pierre l'Ermite. » Et
(i) Montalembert à M. L. de Tesson, à Avranches, le 3 août 1845.
SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET l?)^]
saluant de l'épée l'éloquent et généreux de'fenseur de leur foi religieuse, les légitimistes bretons reprirent modestement dans la ligue générale leur place de combat.
Un temps d'ailleurs devait venir où Montalembert ne se contenterait plus de combattre à côté des légitimistes, tout en restant séparé d'eux en politique. Un temps est venu où, éclairé par l'expérience de nos révolutions, il a fait plus que mettre sa main dans la main des royalistes, où il a partagé leurs principes et leurs convictions, où, après les avoir eus pour alliés sur le terrain religieux, il a voulu devenir aussi leur allié sur le terrain politique. En 1860, publiant la collection de ses Discours, il les a fait précéder d'un Avant-Propos, où se rencontrent ces lignes que, pour ma part, je n'ai jamais pu relire sans émotion :
« Au premier rang^de ceux qui auraient à se plaindre de moi, s'ils ne se sentaient désarmés autant par l'antiquité de nos dissentiments que par le sincère et durable accord de nos douleurs et de nos convictions actuelles, je devrais placer les orateurs et les écrivains du parti légitimiste. Si ces volumes leur tombent sous la main, qu'ils me pardonnent les pensées et les expressions^qui les affligèrent î Qu'ils veuillent bien les croire^exclusivement dictées par le sentiment qui me dominait au début de ma carrière, par la nécessité impérieuse de dégager la cause catholique de toute solidarité temporelle, de toute alliance politique, même de celle[qu 'une communauté de gloire et de malheur,que des traditions séculaires et sacrées, rendaient
si naturelle et si honorable avec la royauté du vieux droit. Nous avons tous appris, depuis lors, que l'Eglise était exposée à contracter des solidarités et des alliances qui offraient à la fois bien plus de dangers et bien moins d'excuses. En outre, on voudra bien admettre que l'opinion légitimiste, il y a vingt et trente ans, était loin d'être unanime à arborer les principes de liberté politique et religieuse qui font aujourd'hui sa force et son honneur. Elle n'avait point encore fourni à l'indépendance de l'Eglise, au gouvernement parlementaire, leurs plus éloquents, leurs plus intrépides, leurs plus glorieux champions. Depuis lors, appelée à reprendre son rang dans deux assemblées souveraines, elle y a montré un dévouement aussi éclairé que sincère à toutes les libertés. Aujourd'hui, d'ailleurs, qui pourrait me soupçonner d'un sentiment autre que la plus respectueuse sympathie pour le parti qui a eu l'honneur de recruter presque seul la poignée de héros et de martyrs dont le sang a coulé, sous les murs de Lorette, pour la sainte faiblesse de l'Eglise, pour la liberté des âmes, pour le droit violé ? (i) »
Ce nouveau volume du P. Lecanuet, — un troisième et dernier ne tardera pas à paraître — continue heureusement l'œuvre si bien commencée, il y a deux ans, par la Jeunesse de Montalembert. Il semble que l'on voie l'orateur lui-même et qu'on l'entende, puis-
(i) Œuvres de M. le comte de Montalembert. Discours, tome I, Avant-Propos, p. 18. — Lecoffre, Paris, 1860.
SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET 23o,
que, à chaque page, les extraits de son Journal intime et de sa Correspondance se mêlent à la trame du récit. On y trouve re'unis l'intérêt de l'Histoire et l'intérêt des Mémoires. Et quand les Mémoires sont, comme ici, d'une sincérité absolue, je ne sais pas de lecture qui vaille celle-là.
3o octobre 1898.
L'histoire n'est pas seulement plus vraie que le roman ; elle est plus dramatique et souvent même plus romanesque. Les mémoires sont plus intéressants que l'histoire; les correspondances sont plus intéressantes encore — et la biographie l'est plus que tout le reste. Il y a de cela une bonne raison. C'est qu'une biographie bien faite, je veux dire exacte, ample, copieuse, pleine de renseignements de toutes sortes, touche à l'histoire par les faits principaux, aux mémoires par les anecdotes, les faits intimes et personnels, aux correspondances enfin par les extraits qu'elle ne manque pas de donner des lettres écrites ou reçues par celui qui en est le héros.
(i) Louis Veuillot) par Eugène Veuillot. Tome Ier (i8i3- 1845). Un volume in-8°; Victor Retaux, éditeur, 82, rue Bonaparte. 1899.
C'est une biographie de ce genre que vient de composer M. Eugène Veuillox, et dont il nous donne aujourd'hui le premier volume.
Vers le milieu de l'an 181 1, un ouvrier tonnelier, François Brice Veuillot, ne possédant au monde que ses outils,' traversait Boynes, bourgade du Gâtinais ; il vit à la fenêtre, encadrée de chèvrefeuille, d'une humble maison, une belle et robuste jeune fille qui travaillait en chantant; il ralentit sa marche, il tourna la tête, et, parti du département voisin pour faire son tour de France, il ne poussa pas sa route plus loin.
Il y a des vignes à Boynes et il y faut des tonneaux. François Veuillot trouva de l'ouvrage, et il eut vite fait de conquérir l'estime de son patron et de ses camarades. Marguerite-Marianne Adam, la jeune fille dont l'aimable visage et le vigoureux aspect avaient arrêté François, ne fut pas des dernières à prendre de lui bonne opinion. Elle aussi, elle aimait le travail ; l'honneur brillait sur son front parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse, un sens droit et ferme réglait ses discours, les fortunes étaient égales, les cœurs allaient de pair, le mariage se fit.
Le premier né de cette union fut Louis-François- Victor Veuillot ; il naquit le 18 octobre 18 1 3.
Si modeste qu'elle fût, sa double famille avait des parchemins, qui en valaient bien d'autres. Marianne Adam, sa grand'mère maternelle, était une maîtresse femme et une chrétienne. Elle le fit voir en 0,3. Un grand crucifix de bois marquait l'entrée du village. Quelques « sans-culottes » venus de Pithiviers, la
ville voisine, résolurent de l'abattre. Les hommes de Boynes, intimidés, paraissaient disposés à tout laisser faire. Il y eut des femmes pour protester. A leur tête se trouvait Marianne Adam, tenant d'une main vigoureuse une forte cognée. La troupe féminine fit reculer les « sans-culottes » ; mais ils ne se retirèrent pas sans promettre de revenir bientôt, et en grand nombre. Pour préserver la croix de leurs profanations, on l'enleva respectueusement, et c'est dans la maison de Marianne Adam qu'on la déposa.
A la même époque, le père et la mère de François Veuillot étaient dénoncés aux autorités révolutionnaires du canton ou district de Noyers (département de l'Yonne) pour avoir caché chez eux un prêtre. On voit que Louis Veuillot pouvait justement dire, comme il le fît plus d'une fois : Je suis de vieux sang français et chrétien.
François Veuillot, ruiné par la faillite du principal négociant du pays, chez lequel il avait placé ses modestes économies, quitta bientôt le Gâtinais pour aller travailler à Bercy chez un commissionnaire en vins. Louis resta à Boynes, chez son grand-père, qui l'envoya à l'école où il apprit à lire, à écrire et à compter. A dix ans, revenu chez son père, il passait de l'école primaire de Boynes à l'école mutuelle de Bercy. Le maître, a-t-il dit plus tard, dans Rome et Lorette, « n'ayant pas assez, pour sa soif, de sa classe et de son monopole, tenait encore un abonnement de lecture, et nous faisait porter aux dames et aux puissants de l'endroit les romans de Paul de Kock, de Lamothe-Lan-
gon, de tous les auteurs, enfin, qui pouvaient plaire à des conseillers municipaux de la banlieue en 1824, après qu'il avait fait l'éloge de ces productions charmantes (c'e'tait son mot) dans des circulaires par nous écrites sous sa dictée. On pense si nous nous privions de lire ces beaux ouvrages en les colportant ainsi. Je n'y manquais pas pour ma part et il est telles de ces lectures maudites dont mon àme portera toujours les odieuses plaies. »
La famille cependant s'était accrue de trois enfants ; un second fils, Eugène, et deux filles, Annette et Elise. François Veuillot, premier ouvrier et gardien des magasins de son patron, M. Brisson, gagnait trois francs cinq sous par jour, le logement, du vin et du bois. C'était superbe, mais insuffisant. Aussi, dès que Louis eut atteint sa quatorzième année, on le plaça comme petit clerc, aux appointements de vingt francs par mois, chez l'avoué de M. Brisson, maître Fortuné Delavigne.
L'étude Delavigne était située au faubourg Saint- Germain, quai Malaquais, n° 19, à cinq ou six kilomètres de Bercy. L'enfant pouvait-il faire, matin et soir, les deux énormes courses de l'aller et du retour, ajoutées à celles qui devaient remplir sa journée? Une sœur de son père, dont le mari était fabricant de chandelles, rue Saint-iMartin, offrit à Louis le souper et le gîte; l'acceptation fut prompte et joyeuse. Ce secours n'était pas gratuit. La tante Annette, la richarde de la famille, aimait l'économie autant que le travail et entendait bien ses affaires. Le neveu
avait une « bonne main » : il aiderait à tenir les écritures ; il avait de bonnes jambes : il ferait quelques courses pour la chandelle en même temps que pour la procédure; il avait de bons bras : il pourrait, aux jours de presse, se joindre aux ouvriers, dont le plus zélé était l'oncle lui-même, rude travailleur comme sa femme. On logea Louis dans un cabinet, au rez~ de-chaussée d'une petite cour sombre et humide. Pour mobilier un lit de sangle, couvert d'un matelas étique, et une chaise de paille en déplorable état. La lumière et l'air entraient par un vasistas; des ustensiles hors de service et des bouteilles vides encombraient le reste de ce réduit. Il y avait une pompe dans la cour pour la toilette. Louis ne se plaignait pas de « sa chambre » : il y était seul et il y pouvait lire. Il s'accommodait moins aisément du reste : veiller à la fonte du suif, passer les mèches dans les moules, tenir ceux-ci en bon ordre afin que la matière liquéfiée à point s'y introduisît correctement et devînt chandelle, — voilà ce qui lui paraissait dur, si dur qu'il n'y put tenir longtemps. Un soir, on lui dit que le lendemain, avant d'aller à l'étude, il porterait, à défaut de l'apprenti malade ou absent, des paquets de chandelles chez un client. Il osa répondre que cela ne lui convenait pas. On lui signifia de se taire. Il se tut, mais dès l'aurore il ramassa ses hardes et partit sans esprit de retour.
Il n'alla pas loin. Un vieux tailleur natif de Boynes, le père Renard, lui avait dit plusieurs fois : « Si tu as besoin de moi, mon garçon, tu me trouveras. » Il se
présenta chez ce brave homme, qui le reçut cordialement et lui donna le pain et la chandelle. Un petit baril de vin donné par le père de Louis payait à peu près la pension. Les choses ne tardèrent pas, d'ailleurs, à se dénouer le mieux du monde. Un beau matin, maître Delavigne dit au petit clerc qu'il toucherait désormais trente francs par mois et aurait une chambre dans la maison. Cette chambre, il est vrai, n'était qu'une mansarde à tabatière; mais le petit clerc n'avait pas été élevé dans un palais ; et d'ailleurs si l'on est bien dans un grenier à vingt ans, à quinze ans on y est mieux encore.
Trente francs par mois, c'était bien ; mais il lui fallait un peu d'argent de poche pour acheter des bouquins de cinq sous et pour aller quelquefois au théâtre. L'enfant était industrieux et courageux. Il trouva de temps à autre des copies à faire en dehors des travaux de l'étude et put y joindre une autre ressource. Il avait remarqué sur les bords de la Seine des pêcheurs de sable qui, matin et soir, accostaient la rive avec leur barque pleine. Là, un aide pourvu d'une pelle chargeait des hottes que le pêcheur allait vider sur la berge. Cet aide recevait cinq sous par heure. Louis, le matin, avant l'ouverture de l'étude, ou à la tombée du jour, faisait ce rude métier. Chargement des hottes, copies et appointements réunis, lui donnaient au bout du mois un total d'une cinquantaine de francs. Quelquefois ce chiffre était dépassé, mais il y avait aussi des temps de chômage.
Heureusement, il montait en grade. Comme il
allait sur ses seize ans, il passa quatrième, et bientôt troisième clerc. C'était un avancement rapide et même inouï. Il s'entendait à la procédure, et son travail à l'étude était remarqué. Les augures étaient décidément favorables. On lui disait que, s'il trouvait le moyen d'enlever les diplômes indispensables, une belle carrière lui était assurée. Mais d'autres visées le préoccupaient. Déjà la littérature, sous ses diverses formes, était tout pour lui. Outre qu'il était né écrivain et qu'il ne se pouvait guère qu'il fût autre chose, puisqu'aussi bien il avait reçu du ciel non pas seulement le talent, mais le génie, il se trouvait que l'étude où il était entré, plus voisine de l'Académie que du Palais, était de celles où l'on faisait surtout un stage littéraire. On y discutait plus sur les trois unités que sur les articles du code Napoléon ; on y faisait des vers du matin au soir ; en fait de rôles, on n'y connaissait guère que les rôles tragiques. Le patron, Me Fortuné Delavigne, affichait, . tout le premier, un vif amour des lettres.
Aussi bien, n'était-il pas le frère de Casimir Delavigne, et celui-ci n'était-il pas alors réputé le plus grand poète du siècle, même avant Victor Hugo, même avant Lamartine ? Les clercs, éblouis par ce soleil, rêvaient tous poésie ou roman, vaudeville ou tragédie, théâtre ou beaux-arts. Il y avait là Auguste Barbier, fils du prédécesseur même de Fortuné Delavigne, Damas-Hinard, Jules et Natalis de Wailly, Louis Monrose, les frères de Létang, Emile Perrin, Gustave Olivier. Aucun d'eux ne devait être avoué, ni même
248 LA JEUNESSE I)F. LOUIS VEUiLLOT
avocat. Les quatre premiers ont marqué dans les lettres. Louis Monrose, fils d'un acteur célèbre, devint acteur à son tour et auteur dramatique. L'un des frères de Létang eut quelque succès comme peintre. Emile Perrin est mort administrateur de la Comédie française, et membre de l'Institut (comme Natalis de Wailly et Auguste Barbier), après avoir été peintre, critique d'art, directeur du grand Opéra, de l'Opéra- Comique et conseiller municipal de Paris. Gustave Olivier devint journaliste et se fit éditeur.
Dans la maison du quai Malaquais, au deuxième étage au-dessus de l'étude, demeurait un littérateur, alors fort en renom, Henri de Latouche, romancier et poète, qui devait, à peu d'années de là, servir de patron à Georges Sand et à Jules Sandeau. En attendant, il s'intéressait vivement au petit clerc. « Vous êtes fait pour écrire, lui disait-ii ; travaillez ferme, je vous aiderai, et vous réussirez. » Ce fut lui qui ouvrit à Veuillot les portes du journalisme et lui valut de faire ses débuts... au Figaro. « Apportez-moi, lui dit-il un jour, quelque chose de très court, n'importe quoi, je le retoucherai, s'il le faut, Figaro le publiera et vous serez payé. » Louis fit un bout d'article sur un incident du jour, le remit en tremblant, et attendit avec anxiété le résultat. L'article parut sans avoir été retouché.
On était à ce moment au lendemain des journées de Juillet. Elles avaient été bien accueillies à l'étude Delavigne, où les clercs ne tardèrent pas à chanter en chœur la Parisienne de Casimir : « Soldat du
drapeau tricolore... » La Révolution de i83o allait faire de Louis Veuillot un journaliste : c'est, je crois bien, la seule bonne chose qu'elle ait faite.
Gustave Olivier, celui des clercs de Me Delavigne qui affectionnait le plus Louis Veuillot, appartenait comme correspondant parisien au journal orléaniste de Rouen, YEcho de la Seine-Inférieure. Au mois de septembre i83i, le directeur, M. Rivoire, homme de mérite et lettré, lui demanda un collaborateur qui pût rendre compte du théâtre, chose très importante à Rouen, et se charger de la chronique locale. Olivier lui envoya Veuillot. Ce dernier n'avait pas encore dix-huit ans, mais, dès son arrivée dans la patrie de Corneille et dès qu'eurent paru ses premiers articles, son directeur put dire de lui :
Le talent n'attend pas le nombre des années.
Il se montra tout de suite à YEcho ce qu'il fut toujours : un travailleur intrépide, cédant volontiers à la fantaisie sans négliger le devoir. Il écrivait sur toutes sortes de sujets. Tout lui allait : le théâtre, la politique, la polémique, la critique, les arts, les questions économiques, la nouvelle, la chanson, le conte en vers, le conte en prose, l'archéologie, l'hagiographie, l'histoire. Dans ses feuilletons dramatiques, il ne se piquait pas d'indulgence et il lui arrivait sou-
vent de maltraiter la pièce, les acteurs et les actrices. Un ténor qui chantait, non sans succès, au Théâtredes-Arts, un certain Tilly, prit un jour fort mal les critiques dont sa femme et lui étaient l'objet dans Y Echo. Il envoya ses témoins à Louis Veuillot. Le lendemain, il y eut duel, et la note suivante parut dans le journal le 20 février i832 :
Par suite d'une scène assez fâcheuse qui avait eu lieu la veille entre M. T. artiste du Théâtre des Arts, et M. V. l'un de nos rédacteurs, ces messieurs se sont rencontrés hier matin au bout du Grand-Cours. Après avoir vainement tenté tous les moyens de conciliation, les témoins ont réglé les armes et les distances. MM. V. et T. ont échangé chacun une balle. Aucun des combattants n'ayant été atteint, les témoins ont exigé que l'affaire en restât là.
C'était la première fois que Louis Veuillot tenait un pistolet. Ce ne devait pas être la dernière. Moins de quatre mois après, à la suite d'une polémique entre Y Echo et le Journal de Rouen, feuille républicaine, un nouveau duel avait lieu. La note suivante, publiée dans les deux journaux à la date du 2 juin i832, en donne ainsi le résultat :
Une rencontre a eu lieu hier matin dans les prairies au bout du cours entre MM. Olivier et Veuillot, rédacteurs de Y Echo de Rouen (1) et MM. Visinet et Roger, rédacteurs du Journal de Rouen, par suite d'un article signé V. inséré dans YEcho du 3 1 mai. Les témoins n'ont pas permis que MM. Roger et Olivier prissent part à
(1) UEcho de la Seine-Inférieure était devenu YEcho de Rouen, en attendant de devenir le Nouvelliste.
l'affaire, à moins que soit M. Visinet, soit M. Veuillot ne succombât du premier coup.
M. Visinet, en sa qualité d'offensé, avait choisi l'épée; mais sur l'observation d'un des amis de M. Veuillot, que celui-ci ne savait pas manier cette arme, il s'en est rapporté à la décision des quatre témoins, qui, eux-mêmes, ont remis au sort de prononcer à cet égard. Le sort a prononcé en faveur de M. Veuillot, qui a choisi le pistolet.
Deux coups de pistolet ont été échangés entre MM. Visinet et Veuillot.
M. Veuillot, qui avait refusé de tirer le premier, ayant eu sa redingote traversée d'une balle, les témoins n'ont pas permis que l'affaire fût poussée plus loin.
Louis Veuillot avait refusé de tirer le premier^ parce que M. Visinet n'ayant pas maintenu son droit d'imposer l'épée, il voulut lui donner l'avantage du premier coup. Comme on félicitait le jeune journaliste de l'issue de cette rencontre, il montra, en affectant un air chagrin, le trou fait à sa redingote. Ses amis lui offrirent comme consolation une « redingote de combat ».
Cinq mois après, le 2 décembre i832, il arrivait à Périgueux pour y prendre la direction du Mémorial de la Dordogne, journal conservateur placé sous le patronage du général Bugeaud. Cette fois, il était bel et bien rédacteur en chef, et il avait à peine dix-neuf ans !
Il resta quatre ans au Mémorial, menant de front la politique et les lettres. En même temps qu'il écrivait des Premiers-Périgueux, qui eussent fait merveille à Paris, il publiait, soit dans le Mémorial, soit dans une petite revue, le Montaigne, des nouvelles et
des fantaisies, où déjà se montrait, à côté de l'esprit le plus mordant, une grande finesse d'observation : le Secret de Thérèse, Eugénie, le Manuscrit du curé de Vigermont, X Anneau, X Ame sœur, le Bonapartiste, Croix-Juste, la Hotte des chiffonniers, Un déjeuner d'auberge.
Il voyait du reste beaucoup de monde, et comme il était bon compagnon, il eut tout de suite des amis, presque tousgensde mérite: Armand, marquis d'Hautefort ; Albert de Galvimont, le fondateur du Montaigne; Henri Parrot,tout jeune médecin ; Emile Lafon, le peintre; Louis Catoire, l'architecte du département ; Pierre Magne, le futur ministre de Napoléon III ; Sauveroche, professeur de rhétorique au collège royal, avec lequel il faisait un peu de latin. Il devint bien vite un des habitués de la préfecture, occupée alors par le célèbre et très spirituel M. Romieu. En ces temps lointains, les préfets eux-mêmes avaient de l'esprit. Avec un préfet comme Romieu et un journaliste comme Louis Veuillot, on ne devait pas s'ennuyer à Périgueux. Plus tard, dans YHonnête femme, il s'est fort amusé aux dépens des bonnes gens de... Chignac : il a peut-être eu tort, car, pendant quatre ans, il a pris un grand plaisir à fréquenter leurs salons, ne manquant jamais les bals du préfet, du receveur général, du directeur de l'enregistrement et des autres fonctionnaires, et s'y faisant remarquer parmi les plus intrépides danseurs.
A Chignac, comme à Rouen, il alla encore sur le terrain, et ce nouveau duel, on le pense bien, ne fut
pas pour nuire à ses succès mondains. Un polémiste amateur avait fait, contre le Mémorial, un article agressif signé de ses initiales E. B. Louis Veuillot termina ainsi la réponse : — « L'auteur de cet article l'a signé : E. B., c'est incomplet ; il fallait E, B. T. »
On se battit au pistolet à quinze pas. Le journaliste essuya le feu de son adversaire, et, comme à Rouen, reçut la balle dans sa redingote. Il était devenu bon tireur, et, en abaissant son arme, visa bien. Le coup ne partit point. On voulut, et son adversaire lui-même le demanda, mettre à son pistolet une autre capsule afin qu'il pût tirer à son tour. Il refusa. M. B. , gêné de cette générosité, hésitait à l'accepter. Louis Veuillot dit aux témoins : « Allons ! que ce soit fini et qu'il rentre chez lui ; ses parents peuvent être inquiets. » Le propos sentait la raillerie et le combat pouvait recommencer ; mais les témoins furent sages et l'on en resta là.
Ce troisième duel fut le dernier.
Cependant, à Paris même, on lisait le Mémorial de la Dordogne. M. Guizot, en particulier, avait remarqué Louis Veuillot et désirait l'attacher à sa fortune. Lorsqu'il revint au ministère, le 6 septembre i83ô, il voulut avoir un journal militant et bien à lui. La Charte de i83o fut fondée. On fit venir Veuillot de Périgueux pour en être l'un des principaux rédacteurs. Cette Charte de i83o, qui du reste vécut peu, était un organe jeune, varié, à la fois littéraire et politique, militant, bruyant même, et où Louis Veuillot était tout à fait à sa place. Nestor Roqueplan en était
le directeur, Malitourne le rédacteur en chef. Louis Veuillot et M. Léon Masson, son aîné de deux ou trois ans seulement, reçurent la part principale dans la rédaction politique ; après eux, venaient, parmi les rédacteurs de tous les jours, Edmond Texier, mort rédacteur du Siècle, et M. Lesieur, alors chef de bureau et plus tard chef de division au ministère de l'instruction publique. Au nombre des collaborateurs littéraires attitrés, figuraient Gérard de Nerval, Théophile Gautier, qui fit là ses premiers feuilletons; M. Forgues, qui bientôt après passa au National ; Alphonse Esquiros, Alphonse Rover, Edouard Thierry, qui fut directeur du Théâtre-Français ; Edouard Ourliac, esprit des plus charmants, qui se convertit comme Veuillot et qui écrivit des Contes catholiques et royalistes, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre.
Le ministère Guizot ne tarda pas à tomber, et avec lui la Charte de i83o ; on offrit à Veuillot d'entrer à la Paix, journal nouvellement fondé et ultra-conservateur ; de la Paix, il passa au Moniteur parisien, qui devint un peu plus tard le Moniteur du soir. Cette feuille du soir était volontiers terne, incolore, amie de l'ombre et du silence. Un tel effacement n'était pas pour plaire au jeune et mordant polémiste. Aussi, le jour où son ami Gustave Olivier, qui partait pour l'Italie, l'Egypte, Constantinople et le Levant, lui proposa de l'accompagner, il fit sur-le-champ sa valise. Quelques jours après, il s'embarquait à Marseille pour Civita-Vecchia. « Je croyais aller à Cons-
tantinople, a-t-il dit, j'allais plus loin : j'allais à Rome, j'allais au baptême... ! »
Le 19 mars i838, il arrivait à Rome. Moins de deux mois après, il se confessait à un jésuite, le Père Rosaven, et il faisait, à Sainte-Marie-Majeure, cette communion du retour qu'il appela sa véritable première communion. Je regrette que son biographe, si précis en toute rencontre, et toujours si complètement informé, ne nous ait pas donné ici la date exacte. La conversion de Louis Veuillot est, en effet, une date mémorable dans l'histoire de l'Eglise au dix-neuvième siècle, — et aussi dans l'histoire des lettres françaises. Resté incrédule, Veuillot n'en fût pas moins devenu un puissant écrivain, mais il n'aurait pas été celui que nous avons eu et qui a pris place parmi les plus grands, à côté de Chateaubriand et de Joseph de Maistre : il n'aurait pas été LOUIS VEUILLOT.
Le pèlerinage de Lorette fut le couronnement de ce voyage d'Italie, qu'au jour du départ tant d'autres voyages en pays éloignés devaient suivre. « Ainsi, a-t-ii écrit, je n'avais quitté famille et pays, et formé de si longs projets, quelques mois auparavant, que pour aller à Rome; et je n'étais allé à Rome que pour y abjurer soudainement toute ma vie passée au seuil inconnu d'un nouvel avenir. »
Il revint par la Suisse et s'arrêta au collège de Fribourg, chez les Je'suites. Il n'y devait pas seulement faire une bonne retraite et « piocher le rudiment » ; il devait, en outre, s'interroger sur sa vocation et tracer les grandes lignes de sa vie. Il s'y fût attardé volontiers, mais, sur l'avis de son directeur, le Père Geoffroy, il rentra à Paris dans les premiers jours d'août i838. Dès le i5 octobre, il avait achevé les Pèlerinages en Suisse, son premier ouvrage et l'un des meilleurs, livre charmant et puissant, œuvre de foi, d'histoire, de combat, de poésie, rédigé d'après ses notes quotidiennes de pèlerin.
Ses services dans la presse ministérielle lui avaient valu l'emploi de sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur; il le gardera, au moins provisoirement, mais il est bien décidé à ne plus écrire que pour défendre l'Eglise catholique et les intérêts religieux; c'était s'interdire d'écrire dans les feuilles du gouvernement qui, toutes, même les plus conservatrices, étaient neutres et indifférentes dans ces questions, quand, par grand hasard, elles n'étaient pas hostiles. Puisque le livpe seul lui reste, il s'y donnera tout entier. Il n'avait pas fini d'écrire les Pèlerinages de Suisse, que déjà il préparait d'autres ouvrages. Pierre Saint ivey le Saint Rosaire médité, Rome et Lorette, Agnès de Lauvens lui trottaient particulièment en tête. Et pourtant, si quelqu'un était né journaliste, c'était bien lui. Se pouvait-il qu'il ne revînt pas, un jour ou l'autre, au journal?
La presse religieuse, — en dehors de la Galette de
LA JEUNESSE DE LOUIS VEUILLOT 25y
France et de la Quotidienne, dont le légitimisme ne pouvait aller à l'ancien rédacteur du Mémorial de la Dordogne et de la Charte de i83o, — était alors singulièrement effacée. Il y avait bien Y Univers, fondé par l'abbé Migne en i833, cédé en 1834 à M. Bailly, et dont le principal rédacteur, en i83g, était Alexandre de Saint-Chéron, un ancien Saint-Simonien passé à l'Eglise et devenu, de socialiste indécis, catholique pratiquant. Mais, quoique rédigé avec talent, il végétait plutôt qu'il ne vivait, sans abonnés et presque sans lecteurs. Ce fut cette obscurité même et cette pauvreté qui attirèrent Louis Veuillot. Le 16 juin 1839, il y inséra, non pas' en qualité de rédacteur ou de collaborateur, mais comme serviteur de la même cause, un feuilleton sur la bénédiction de l'église du couvent des Oiseaux.
\J Univers, alors journal du matin, avait ses bureaux rue des Fossés Saint-Jacques, 11. Le n° 11, vu du dehors, ne payait pas de mine, et, au-dedans, donnait moins encore qu'il ne promettait. On avait dit à Louis Veuillot : « Vous aurez vos épreuves ce soir vers dix heures. » Il vint à l'heure indiquée; son frère l'accompagnait.
Pas de lumière à l'entrée, pas de garçon de bureau pour les introduire. Ils poussèrent une porte entr'ouverte : ils étaient dans le bureau de rédaction; salle petite, mal éclairée, sans autres meubles que des chaises à fond de paille et une table chargée de journaux. Deux rédacteurs y travaillaient en silence, l'un vêtu d'une soutane : c'était Melchior du Lac; l'autre,
un laïque armé de ciseaux : c'était Jean Barrier. Entre eux deux une large tabatière placée sur la table ainsi que leurs mouchoirs.
A peine sortis, les deux frères s'écrièrent à la fois en riant : Qu'en dis-tu ?
— Assurément, reprit Louis, après un court silence, ce journal n'est pas riche, mais il vaut tout de même mieux que beaucoup d'autres.... Petit frère, si je refais du journalisme, ce sera probablement là.
En effet, il promit bientôt à M. Bailly de donner de temps à autre au journal, en ami et gratuitement, un article sur un sujet quelconque. Au commencement de 1840, cette collaboration devint à peu près régulière. Elle restait gratuite.
Le 12 février 1840, parut le premier de ses Propos divers. Sous ce titre il publia une série de feuilletons qui touchaient à tout et d'où sortit, quelques années plus tard, ce maître livre : les Libres penseurs. C'est à partir de là que les hommes de presse, amis ou ennemis, reconnurent en Louis Veuillot un polémiste particulièrement redoutable et que le journal où il écrivait prit rang dans les feuilles qui commandaient l'attention des lettrés.
En même temps, il se livrait à d'autres travaux littéraires et de propagande : une collaboration à la Revue de Saint Paul ; la revision — très laborieuse — des Annales de l'Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, et un travail de même sorte pour les Chartreux. Le concours qu'il donnait à la Revue de Saint Paul, aux A?inales,aux Chartreux, comme celui
LA JEUNESSE DE LOUIS VEUILLOT 25o,
qu'il donnait à Y Univers, était gratuit. Et cela dura plusieurs années, jusqu'au jour où il devint directeur de Y Univers. C'était au commencement de 1843. Il avait vingt-neuf ans. L'heure était venue de conquérir de haute lutte, parmi les journalistes de son temps, la place à laquelle lui donnaient droit son dévouement à l'Eglise, l'ardeur de ses convictions, la puissance et l'éclat de son admirable talent.
Le premier volume de M. Eugène Veuillot conduit le lecteur jusqu'en 1845. Il est d'autant plus intéressant, que l'auteur parle presque toujours en témoin ; il a vécu lui-même ce qu'il raconte, et son livre a par suite l'attrait de véritables Mémoires. Le biographe est-il toujours impartial? Je ne sais; mais après tout, il est bon, dans un travail comme celui-ci, qu'il y ait, entre l'auteur et son héros, une étroite communauté d'idées, de sentiments et d'affections. Au total cette Vie de Louis Veuillot s'annonce comme une belle œuvre. C'est un bon livre et qui fera du bien.
J'y signalerai une toute petite erreur, qui, comme on va le voir, ne touche pas au fond de l'œuvre. En 1837, al°rs qu'il rédigeait la Charte de i83o, Louis Veuillot fut conduit par son ami Romieu au foyer des acteurs de la Comédie française. « Ce ne fut pas sans quelque orgueil, écrit M. Eugène Veuillot, qu'il reçut l'autorisation d'y revenir. Il vit de près, sous les mêmes auspices, quelques acteurs et actrices en renom, notamment Mlle Mars, âgée alors de trente-huit ans et la plus brillante des jeunes premières... » M. Jal, dans son Dictionnaire de Biogra-
phie, a publié l'acte de baptême de Mlle Mars, relevé par lui sur les registres de Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle était née le 9 février 1779. En 1837, elle avait donc, non pas trente-huit ans mais cinquantehuit, ou, pour parler moins brutalement,
Onze lustres complets surchargés de trois ans.
25 juin 1899.
UGjilxix
Si
ET LE MOUVEMENT D'OXFORD (i)
Au lendemain de Waterloo, les catholiques anglais, les papistes, comme on les appelait, étaient si peu nombreux qu'il semblait vraiment qu'ils ne comptassent plus. Ils étaient à peine une « pincée », et c'était désormais une « quantité négligeable». A peine atteignaient-ils dans l'Angleterre proprement dite, le chiffre de 160.000. Pas d'évêques, mais comme en pays de mission, de simples vicaires apostoliques, alors au nombre de quatre. Les prêtres, quatre cents environ, vivaient presque cachés en souvenir des persécutions, et n'osaient porter aucun costume qui révélât leur caractère.
Les églises, ou, pour parler plus juste, les chapelles
(1) La Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle. Première partie : Newman et le mouvement d'Oxford, par Paul Thureau-Dangin, de l'Académie française. Un volume in-8°, Pion, Nourrit et C'e, éditeurs, 1899.
étaient rares, sans signe extérieur, dissimulées dans les coins les plus obscurs des villes. Quelque téméraire s'oubliait-il à élever une croix sur la porte d'une de ces chapelles, la police la faisait aussitôt supprimer, par crainte d'une émeute. Dans ces chapelles mêmes, rarement un office solennel, une grand'messe, une bénédiction du Saint-Sacrement; on eût dit que la prière n'était permise qu'à voix basse ; dans presque toutes, on ne célébrait la messe que deux fois par semaine; ce seul mot de messe faisait peur; on ne disait pas : « aller à la messe », mais « aller aux prières ». L'Eglise catholique, si elle n'avait plus à craindre la persécution violente, se faisait donc aussi humble que possible et tâchait presque d'être invisible. Un témoin autorisé entre tous, Newman, dans un sermon prononcé quelques années après sa conversion, a tracé de cet état de choses une saisissante peinture :
Dans cette contrée, il n'y avait plus d'église catholique; il n'y avait plus même de communauté catholique, mais un petit nombre d'adhérents à la vieille religion, passant silencieux et tristes, comme un souvenir de ce qui avait été. Les « catholiques romains » n'étaient pas une secte... un corps si petit qu'il fût, représentant la grande communion du dehors, mais une simple poignée d'individus que l'on pouvait compter, comme les pierres et les débris du grand déluge... Ici, c'était une bande de pauvres irlandais, allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie des mêmes dans un quartier misérable de la grande métropole; là, peut-être, c'était un homme âgé que l'on voyait se promener dans les rues, grave, solitaire,
ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 2ô3
étrange, quoique de noble maintien, et dont on disait qu'il e'tait de bonne famille et « catholique romain »; c'e'tait une maison de vieux style, de sombre apparence, enferme'e derrière de grands murs, avec une porte de fer, des ifs : on racontait que là vivaient des « catholiques romains » ; mais qui ils étaient, ce qu'ils faisaient, ce qu'on voulait dire quand on les appellait catholiques romains, nul n'aurait pu l'expliquer; on savait seulement que cela sonnait mal et parlait de formalisme et de superstition... a Telle e'tait à peu près la Connaissance qu'avaient du christianisme les païens de l'ancien temps, qui persécutaient les fidèles et cherchaient à les faire disparaître de la face de la terre, et qui les appelaient ensuite gens lucifuga,une race qui fuit la lumière du jour. On ne retrouvait les catholiques, en Angleterre, que dans les endroits reculés, dans les ruelles, dans les caves, dans les mansardes ou dans la solitude de la campagne, séparés de la foule au milieu de laquelle ils vivaient; on les entrevoyait seulement dans l'obscurité, à travers le brouillard ou le crépuscule, fantômes fuyant de ci, de là, devant les fiers protestants, maîtres de la terre. A la fin, ils devinrent si faibles, tombèrent si bas que le dédain fit naître la pitié; et les plus généreux parmi leurs tyrans commencèrent à désirer de leur accorder quelque faveur, persuadés que leurs opinions étaient trop absurdes pour trouver des prosélytes, et qu'eux-mêmes, si on leur accordait une position plus importante dans l'Etat, ne tarderaient, pas à renoncer à leurs doctrines et à en rougir.
Tel était le catholicisme en Angleterre dans le premier quart du siècle. Aujourd'hui, quel changement ! Au lieu de 160.000 catholiques, on en compte, dans la seule Angleterre, en dehors de l'Irlande et de l'Ecosse, environ i.5oo.ooo. En place des quatre
pauvres vicaires apostoliques et de leurs quatre cents prêtres, une hiérarchie normalement constituée avec dix-sept évêques, dont un archevêque, trois mille prêtres, des ordres religieux de toutes sortes. Les conversions sont d'environ six cents par mois. Les églises, les chapelles, les couvents, partout multipliés, loin de se dissimuler, se dressent au milieu des cités, proclamant hautement, par leur ornementation extérieure, la foi des fidèles. Toutes les splendeurs liturgiques dont il avait fallu se priver pendant plusieurs siècles s'épanouissent à l'intérieur de ces églises. Bien plus, le culte déborde au dehors et, dans les rues des villes ou à travers la campagne, les processions, avec bannières, crucifix, prêtres et acolytes en costumes, se développent librement, comme elles ne pourraient le faire en beaucoup de pays catholiques. Le public protestant assiste sans émoi, parfois même avec sympathie et respect, à ces manifestations qui l'eussent autrefois exaspéré. C'est ce que constatait récemment, avec un étonnement douloureux, l'évêque anglican de Liverpool; il se lamentait, dans une allocution à son clergé, de ne plus trouver autour de lui « cette aversion pour le papisme, générale naguère dans le royaume ».
Légalement et socialement, presque plus rien ne subsiste des anciennes séparations entre les catholiques et le reste de la nation. Les deux races se sont réconciliées et fondues. Le papiste est redevenu un Anglais comme un autre, ayant mêmes sentiments et
mêmes droits (i). Les catholiques ont pied au Parlement, occupent quarante et un sièges à la Chambre des lords et ont presque toujours quelqu'un des leurs au ministère : tel avait été lord Ripon dans le cabinet libéral, et tel est le duc de Norfolk dans le ministère de lord Salisbury. Sur un point particulier, ils avaient persisté à s'exclure, alors que la loi leur ouvrait les portes : par l'effet d'une interdiction de leurs autorités religieuses, ils se privaient d'envoyer leurs fils aux universités d'Oxford et de Cambridge ; cette interdiction a été levée récemment, et les jeunes catholiques commencent à fréquenter les deux grandes universités; le clergé y envoie même quelques-uns de ses sujets ; les jésuites ont une maison à Oxford, les bénédictins et les prêtres séculiers à Cambridge. Pour qui sait l'influence intellectuelle et sociale d'Oxford et de Cambridge dans la vie anglaise et aussi l'importance des liens de camaraderie qui s'y nouent, un tel fait est gros de conséquence; plus que tout le reste, il contribuera à abaisser ce qui peut encore rester des vieilles barrières et permettra d'atteindre le but que, dès 1867, Manning proposait à ses coreligionnaires, quand il insistait sur la nécessité de « mettre l'Eglise catholique en contact avec l'intelligence et la conscience de la nation. »
Ce n'est pas seulement aux catholiques, considérés individuellement, que place a été faite dans la société
(1) Seuls, le roi ou la reine, les héritiers directs de la couronne, le lord chancellor et le vice-roi de l'Irlande doivent encore être protestants.
anglaise, c'est à l'Eglise elle-même. Ses dignitaires, naguère proscrits ou tout au moins ignore's, sont maintenant reconnus comme de hautes autorités morales. On a vu le cardinal Manninget, après lui, le cardinal Yaughan, appelés à siéger, à côté des évêques anglicans, dans les cérémonies publiques ou dans les comités des grandes œuvres philantropiques et moralisatrices. C'est, du reste, plus qu'une importance officielle, c'est une véritable popularité qu'ont acquise certains grands catholiques anglais. On en put juger à la mort de Newman et de Manning : leurs obsèques eurent le caractère d'une manifestation nationale. Les portraits des deux illustres convertis ont été mis en place d'honneur dans les collèges d'Oriel et de Baliiol à Oxford, et la statue du premier d'entre eux s'élève, à Londres, sur le terre-plein de l'église de l'Oratoire. En 1897, les Anglais fêtaient, on sait avec quel retentissement, le jubilé de la reine, et c'était l'occasion pour eux de repasser les événements accomplis pendant « l'ère victorienne », de se féliciter des résultats obtenus, de s'enorgueillir des progrès réalisés. On conçoit que les catholiques anglais n'aient pas été les derniers à s'associer à ce patriotique Te Deum, et que leur porte-parole, le cardinal Vaughan (1), ait, à ce propos, célébré, comme en un chœur de triomphe et de reconnaissance, l'étonnante transformation qui s'était opérée dans son église, « sous la protection de la liberté civile et religieuse », garantie par la législa-
(1) Successeur de Mgr Wiseman et de Mgr Manning comme archevêque de Londres.
tion anglaise; et il ajoutait: « Nous rappelons ces faits, non pour nous vanter sottement, mais par gratitude pour le bon accueil que nous a fait l'Angleterre, et surtout par gratitude envers Dieu qui, seul, rebâtit les murs de Sion. »
M. Thureau-Dangin a entrepris de raconter ce réveil de la vie religieuse, cette renaissance catholique en Angleterre. Il convient tout d'abord de le féliciter du choix de son sujet. Il n'en est guère de plus beau, puisqu'aussi bien l'histoire des âmes est, de toutes, la plus intéressante, la plus curieuse, et souvent même la plus dramatique.
« Deux faits, dit notre historien, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, avaient un peu atténué les préventions contre les papistes. C'est d'abord l'émigration, en Angleterre, de milliers de prêtres français proscrits par la Révolution : ils furent bien accueillis et, par leurs vertus, forcèrent l'estime de leurs hôtes... » — Sur ce fait considérable de l'émigration ecclésiastique en Angleterre et sur ses conséquences, M. Thureau-Dangin se borne à ces quelques lignes ; peut-être ne sont-elles pas suffisantes.
Les prêtres français réfugiés furent au nombre de 10.000; ils ne restèrent pas moins de dix ans, de 1792 à 1802. A très peu d'exceptions près, ils étaient abso-
lument dénués de ressources. La population presque tout entière leur vint en aide avec une générosité admirable." Les quelques voix qui essayèrent de crier à l'invasion du papisme furent vite étouffées, et ce fut l'épiscopat anglais lui-même qui prit l'initiative du mouvement en faveur des exilés. Des chaires anglicanes et même presbytériennes partaient des éloges publics pour ce clergé français qui avait tout sacrifié à sa foi et à sa conscience. L'Université d'Oxford fit tirer quatre mille exemplaires du Nouveau Testament sur l'édition de la Vulgate pour les distribuer aux prêtres qui en manquaient. Mgr Dillon, archevêque de Narbonne, remercia en ces termes, dans un discours prononcé à Londres, les généreux donateurs :
« J'ouvre un Nouveau Testament, et je lis à la première page : Imprimé d'après l'édition de la Vulgate et publié par les soins et aux frais de V Université d'Oxford pour l'usage du clergé français réfugié en Angleterre,.. Dieu de concorde et de paix, elles sont donc adoucies ces préventions les plus amères de toutes, celles qui naissent de l'opposition des sentiments en matière religieuse ! C'est une société de savants illustres d'une autre communion que la nôtre, qui a pensé que, quelque abondantes que fussent les largesses du gouvernement à notre égard, elles ne correspondaient pas à tous nos genres de besoins! Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. »
Les prêtres français purent se livrer librement aux exercices de leur culte. « Londres, ennemi si déclaré
du papisme, peu de temps auparavant, et de toutes ses cérémonies, dit un réfugié, l'abbé Baston, se trouva avoir journellement plus de messes que la plus grande ville de l'univers (Rome exceptée) où la religion catholique est dominante ». Notre clergé prêta le concours le plus utile au clergé anglais dans les travaux d'éducation et d'évangélisation. Toute liberté fut laissée aux pionniers les plus hardis de la charité, en particulier à l'abbé Carron, pour la fondation des œuvres multiples, écoles, orphelinats, chapelles et secours, destinés à opposer, avec le concours de la générosité publique, toutes les formes de l'assistance à toutes les formes de la misère (i).
Aux témoignages de gratitude si souvent et si justement renouvelés par les évêques français, Pie VI, par des lettres solennelles, ajouta les remerciements du chef de l'Eglise. « Bientôt, dit M. l'abbé Sicard, après le rétablissement de Tordre, après la signature du Concordat, les exilés reprendront le chemin de la France sans avoir payé à leurs hôtes leur dette de reconnaissance autrement qu'en paroles. Qui sait pourtant? Le spectacle de leur vie, de leur résignation, de leur foi, aura créé dans ce pays protestant bien des sympathies pour une religion qui inspire de telles vertus et de tels sacrifices. Le bill de tolérance de 1791 avait donné le signal de la liberté des catholiques en Angleterre. Il restait à mêler à la nation une légion
(1) L'abbé Sicard, les évêques et les prêtres français pendant l'Emigration. — Correspondant du 10 mars 1899.
de catholiques et de prêtres. Des années de vie commune prouvèrent aux plus prévenus que les papistes n'étaient pas coupables des noirceurs qui leur étaient imputées. Tout ce qui rapproche les hommes, rapproche les opinions. La Grande-Bretagne, en ouvrant toutes grandes ses portes au clergé français, préparait de ses mains une large brèche dans le bloc de ses préjugés séculaires. On a pu dire avec vérité que du séjour du clergé français en Angleterre date le mouvement de cette nation vers le catholicisme. »
M. Villemain rapporte, à ce sujet, dans ses Souvenirs contemporains, un mot qui doit ici trouver place. Quelques années plus tard, comme on exprimait à un membre du Parlement Tétonnement qu'il y eût tant de députés catholiques dans la Chambre des communes : « Ah! oui, cela est singulier, répondit-il, mais que voulez-vous, dans l'intervalle, il y a eu 1793 et l'émigration du clergé catholique français (1)! »
Un second fait contribua aussi, dans la première partie de ce siècle, notamment de 181 5 à i83o, à atténuer les préventions anti-papistes. Ce second fait, d'un tout autre ordre que le premier, est ainsi indiqué par M. Thureau-Dangin : « C'est l'influence considérable des romans de Walter Scott, qui habituèrent les imaginations anglaises à sympathiser avec des personnages catholiques; en octobre 1896, à Nottingham, Mgr Harnet a fait une lecture sur Sir Walter Scott andt he Revival of catholic sympathies. » Ici en-
(1) Villemain, Souvenirs contemporains , T '. I, p. 442,
ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 27I
core, j'aurais voulu que l'historien entrât dans quelques détails. J'ai un faible, et je ne m'en cache pas, pour Walter Scott. Il m'eût été agréable de retrouver, à l'origine de la renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle, le nom de cet homme de génie et de ce grand homme de bien.
Mais ce qui, plus encore que les romans de Walter Scott, contribua à dissiper les préjugés anticatholiques, ce fut un volume de vers, publié en 1827. L'auteur, sur lequel M. Thureau-Dangin s'est, avec raison, longuement étendu, était un curé de village. Né en 1792, d'une famille d'ecclésiastiques où l'on gardait pieusement les traditions des non jurors (1), John Keble s'était acquis tout jeune, un grand renom à Oxford. Fellow (2) d'Oriel, le plus renommé alors des collèges d'Oxford, il semble appelé à la plus brillante carrière universitaire. Mais le succès lui fait peur, et il va s'enfermer dans un presbytère de campagne.
D'une piété sincère, d'une candeur d'enfant, mortifié, jeûnant tous les vendredis, il était resté fidèle aux
(1) On appelait ainsi ces quatre cents prêtres et huit évêques, dont le primat de Cantorbury, qui, après la révolution de 1688 et la chute des Stuarts, se crurent tenus de refuser le serment d'allégeance à l'usurpateur, et qui, exclus de leurs postes, furent remplacés par des hommes d'opinion contraire.
(2) Le titre de fellow était une sorte de bénéfice conféré, après un concours jugé par lesfellows en exercice, à l'élite des gradés de chaque collège. Le plus souvent, les fellows résidaient dans le collège. A cette époque encore, le mariage faisait perdre le titre de fellow.
272 HENRY NEWMANN
idées de sa première éducation, très High Church (1), mais il ne songeait pas à les répandre. Dès 1819, il a pris l'habitude d'épancher les sentiments qui débordent de son âme, en composant de courtes hymnes; c'est comme un encens qu'il aime à faire monter vers le ciel. Peu à peu, son recueil s'étend, et il se trouve bientôt avoir écrit des cantiques pour chaque dimanche et chaque fête, ainsi que pour les principaux actes de la vie chrétienne. Les livrer au public, il n'y songe pas; mais ses amis ne se résignent pas à voir ces petits poèmes, qu'ils croient appelés à faire du bien, rester ainsi ignorés : ils font à Keble un devoir de les imprimer. Celui-ci résiste longtemps; il finit par céder aux instances de son vieux père, qui demande à voir cette publication avant sa mort.
Le livre paraît en 1827, sans signature, sous ce titre The Christian Year. Contrairement à l'attente de l'auteur, le succès est tout de suite très grand, et le recueil se répand dans toutes les mains. L'œuvre était d'un poète, mais elle était surtout d'un chrétien. Newman a dit du Christian Year : « S'il est possible de trouver des poèmes pour relever dans l'abattement, pour réconforter dans l'angoisse, pour soutenir ceux qui sont las, pour en imposer aux mondains, pour inspirer la résignation aux impatients, le calme aux effrayés et aux agités, ce sont bien ceux-ci. »
Pour n'être en rien didactiques et dogmatiques,
(1) Les clergymen appartenant au High Church cherchaient à conserver dans l'Eglise le plus possible du dogme et de l'organisation catholiques.
ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 2J?>
ces hymnes ne s'en trouvaient pas moins servir plus efficacement que bien des prédications et des controverses, les idées High Church. Inspirées des doctrines de l'auteur sur la dignité et l'autorité de l'Eglise, sur le sérieux des croyances, sur les mystères de la foi, sur la sainteté du culte, sur la grâce des sacrements, sur la communion des saints, elles suscitaient une piété qui supposait ces doctrines ou y conduisait; elles créaient, presque sans qu'on s'en doutât et, par suite, sans qu'on s'en méfiât, un état d'âme qui préparait le retour à un christianisme moins incomplet et plus vivant.
Dans le succès inattendu de ce livre, John Klebe ne vit pas une raison de sortir de sa réserve et de se faire le leader d'une évolution religieuse. Pas plus après qu'avant, il ne se croyait destiné à un premier rôle et apte à le tenir. Aussi bien, celui qui doit tenir ce premier rôle, et qui le remplira avec un éclat incomparable, va entrer en scène à ce moment même. En 1827, il est tutor (1) à ce collège d'Oriel, où John Keble a laissé une si douce et si pure renommée; en 1828, il prend possession de la chaire de Sainte- Marie, qui sera sienne pendant quinze années, et il commence à y faire entendre la parole d'un accent si nouveau et si pénétrant qui a réveillé la conscience endormie de l'Angleterre. Ce tutor d'Oriel, ce prédicateur de Sainte-Marie, c'est John Henry Newman.
(1) Le tutor, choisi parmi les fellows, faisait auprès des étudiants l'office d'un répétiteur.
Né en 1801, fils d'un banquier de Londres (1), Henri Newman avait reçu de sa mère, qui descendait de huguenots français, une éducation religieuse tout imprégnée de calvinisme. Ces premières impressions avaient été confirmées, dès le collège, par la lecture des théologiens de l'école évangélicale (2). Plein de préventions contre le catholicisme, il croyait fermement que le Pape était l'Antéchrist prédit par Daniel, saint Paul et saint Jean; telle était sa passion d'écolier protestant, qu'il avait effacé, dans son Gradus ad Parnassum, les épithètes qui accompagnaient le mot Pape, comme vicavius Christi, sacer i?iterpres, et les avait remplacées par des qualifications injurieuses. Et cependant, par une contradiction mystérieuse, dès l'âge de quinze ans, une pensée, fort discordante avec son protestantisme, s'emparait de lui : c'est que Dieu voulait qu'il vécût dans le célibat.
(1) La banque de M. Newman croula dans la crise de i8i5.
(2) Né à la suite du méthodisme, le mouvement évangélical se manifestait par un développement de piété individuelle, et surtout par l'impulsion donnée aux œuvres philanthropiques. Wilberforce est le grand nom de cette école. Seulement, des évangélicals plus encore peut-être que des méthodistes, on peut dire que, loin de revenir aux idées catholiques, tout chez eux tendait à pousser l'anglicanisme plus avant dans le protestantisme. Ils n'avaient à peu près aucune notion de l'Eglise, corps vivant et visible, de l'épiscopat dépositaire de la succession apostolique, du prêtre ministre des sacrements. Pour eux, le
ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 2*]b
Ecolier précoce, il avait seize ans à peine quand, en décembre 1816, il fut admis dans Trinity collège, à Oxford. Vers dix-huit ans quelques velléités d'ambition séculière lui traversent un moment l'imagination, mais elles ne durent pas, et il se décide pour la carrière ecclésiastique.
En 1822, il est nommé felloiv cTOriel et il y rencontre un homme qui tiendra avec lui la première place dans le mouvement d'Oxford, Edward Bouverie Pusey. Plus âgé d'un an que Newman ; nommé, un an après lui, fellovp cTOriel, il avait été élevé par sa mère dans les principes High Church ; il tenait d'elle ses convictions et ses habitudes religieuses, entre autres, une grande dévotion au Prayer Book (1) et une foi, alors assez rare, en la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Les relations des deux felloivs ne tardèrent pas à devenir intimes, elles allaient d'ailleurs être momentanément interrompues par le départ de Pusey pour l'Allemagne. Voulant
dissident, de quelque secte qu'il fût, était un frère, tandis que le papiste était l'ennemi détesté et redouté; ils voulaient, avant tout, préserver l'anglicanisme de ce qui sentait, de près ou de loin, le catholicisme.
(1) Le Prayer Book, livre de prières officiel de l'Eglise anglicane, est une compilation tirée de sources catholiques, du bréviaire, du missel, du rituel, du pontifical ; il contient tout ce qui est nécessaire au culte et au cérémonial. Rédigé pour la première fois en 1549, il a été successivement revisé en i552, 1 559 et 1662. Le parti High Church s'est toujours appuyé sur le Prayer Book. Il estime que, grâce à l'autorité qui n'a jamais été absolument méconnue de ce livre, une certaine tradition catholique s'est toujours maintenue dans l'église d'Angleterre.
étudier sur place la critique biblique d'outre-Rhin, dont il pressentait l'invasion prochaine en Angleterre, il fit àdeux reprises, en 1825 d'abord, ensuite en 1826 et 1827, d'assez longs séjours à Gœttingen.
Par suite de ces voyages en Allemagne, Puseyfut amené à retarder son ordination, à laquelle il aspirait depuis l'enfance. Newman n'avait pas les mêmes raisons d'attendre, il reçut les ordres en 1824 et fut aussitôt curate (1) de Saint-Clément, l'une des paroisses d'Oxford. L'année suivante, le directeur du collège d'Alban Hall, le choisissait pour vice-principal. Un nouveau pas, plus considérable, fut sa nomination, en 1826, à l'un des quatre postes de tutor dans le collège d'Oriel; enfin, en 1828, il fut appelé à l'important vicarage de Sainte-Marie, l'église de l'Université.
C'est alors qu'à la suite de ses premiers tâtonnements entre Y Evangélicanisme et le latitudinarismefe), ses idées prennent une direction nouvelle. Lui-même a fixé vers 1827 et 1828 le moment où il a commencé, suivant son expression, à « se dégager des ombres du libéralisme». Déjà, à cette époque, une sorte d'instinct secret, qui devait persister jusqu'à sa conversion au catholicisme, lui donnait l'impression que « son
(1) On sait que, dans l'Eglise d'Angleterre, c'est le vicar qui est ce que nous appellerions en France le curé, tandis que celui qui remplit les fonctions de vicaire se nomme curate,
(2) Les partisans de cette doctrine très répandue en Angleterre dans les xvie et xvne siècles, Cudworth, Burnet, Glarke, Chilingworth, etc., se préoccupaient surtout d'éviter les polémiques religieuses et leurs funestes conséquences, et pour obtenir ce résultat, ils revendiquaient la plus grande latitude dans l'interprétation de la Bible.
esprit n'avait pas trouvé son repos définitif et qu'il était en voyage»; dans une note de ce temps, qu'il a retrouvée plus tard, il parlait de lui-même, comme « étant présentement au collège d'Oriel, avançant lentement et conduit en aveugle par la main de Dieu, ne sachant où Celui-ci le mène. »
En i832, il accompagna en Italie son ami Hurrell Froude, l'un des tutors d'Oriel, à qui les médecins avaient ordonné le séjour du midi. Arrivés à Rome dans les premiers jours de mars, ils y restèrent cinq semaines, se tenant généralement à l'écart du monde catholique et ne cherchant aucunement à pénétrer sa vie intime. Leur seule démarche un peu significative est une visite au recteur du collège catholique anglais : c'était un personnage jouissant déjà d'un certain renom et qui devait exercer une action considérable sur les destinées religieuses de l'Angleterre : il s'appelait Wiseman. Newman et Froude l'interrogent sur les conditions auxquelles un rapprochement pourrait s'établir entre les deux Eglises; ils sortent de l'entretien, charmés de l'accueil du recteur, mais convaincus que la doctrine romaine sur l'autorité des conciles en général, du concile de Trente en particulier, rend tout accord impossible. Pour Newman, Rome est toujours la « grande ennemie de Dieu », la « Bête » maudite de l'Apocalypse, et il écrit à sa sœur : « Quant au système catholique romain, je l'ai toujours tant détesté que je ne puis le détester davantage; mais quant au système catholique, je lui reste plus attaché que jamais. »
Après une course en Sicile, Newman rentra en Angleterre le 9 juillet 1 833. Quelques jours après, commençait ce qu'on a appelé le « Mouvement d'Oxford. »
En arrivant, Newman trouvait ses amis fort émus du bill qui supprimait une partie des évêchés de l'Eglise anglicane en Irlande. Tous étaient persuadés que cette première atteinte, portée par l'Etat aux droits de l'Eglise, allait être suivie de plusieurs autres. Keble, d'ordinaire peu disposé à se mettre en avant et à batailler, n'était pas le moins excité. Ce fut lui qui jeta le cri d'alarme. Appelé, le 14 juillet, à prêcher le sermon des assises devant l'Université d'Oxford, il rappela que « l'Angleterre, en tant que nation chrétienne, était une partie de l'Eglise du Christ, et qu'elle était liée, dans toute sa législation et sa politique, par les lois fondamentales de cette Eglise. » Il déclara que renier ce principe, comme il était fait par le bill en question, c'était répudier la souveraineté de Dieu, et, pour un tel acte, le mot d' « apostasie » ne lui parut pas trop fort. Il proclama enfin que, dans une telle crise, tout fidèle churchman devait se dévouer entièrement à la cause de « l'Eglise apostolique ». Aussitôt imprimé sous ce titre : Y Apostasie nationale, avec une préface pressant les
churchmen de considérer quel devoir leur imposent « l'intrusion » et « l'usurpation » de l'Etat, ce discours eut un grand retentissement : Newinan a écrit plus tard « qu'il avait toujours regardé et fêté le jour où il avait été prononcé, comme le point de départ du Mouvement, »
Le 9 septembre suivant, paraissait un écrit de trois pages, sans signature, qui débutait ainsi : « A mes frères, dans le sacré ministère, les prêtres et les diacres de l'Eglise du Christ en Angleterre, ordonnés pour cela par le Saint-Esprit et V imposition des mains. — Compagnons de travail, je ne suis que l'un de vous, — ■ un prêtre; si je vous cache mon nom, c'est de peur de m'arroger trop d'importance, en parlant en mon propre nom. Mais je dois parler; car les temps sont très mauvais, et personne ne parle contre eux. »
C'était le premier de ces Tracts for the Times, qui allaient introduire dans l'anglicanisme les idées et les pratiques catholiques et dont l'aboutissement logique était le retour au catholicisme. L'auteur rappelait en termes vifs, nets, pressants, à ce clergé qui l'avait oublié, que son pouvoir ne dépend pas de l'Etat, qu'il doit y avoir un don de Dieu, transmis sans interruption des apôtres aux évêques et des évêques aux prêtres qu'ils ont ordonnés. Et ainsi il s'efforçait de lui rendre la conscience, depuis trop longtemps perdue, de son autorité, de sa dignité, de sa grandeur, de lui faire entrevoir une conception plus surnaturelle de l'Eglise et de la religion.
L'auteur du tract était Newman.
D'autres tracts suivent, coupsur coup, en septembre et dans les mois suivants. Ils ont même aspect, même caractère que le premier, et, comme lui, se réduisent à quelques feuillets (i). Pas de signature; on a seulement soin de faire savoir que ces écrits émanent d'Oxford. Le plus grand nombre d'entre eux (neuf sur les dix-sept premiers) et aussi les plus brillants, les plus saisissants sont de Newman. On peut discerner chez lui, dès cette première période des tracts, quelques doctrines principales sur lesquelles il est bien fixé, et qu'il met tout de suite en relief. D'abord, comme direction générale, il veut défaire ce qui a été fait depuis cent cinquante ans pour protest antiser l'Eglise d'Angleterre, et par contre, veut y revivifier certaines doctrines qu'on y a laissé mourir; du protestantisme, il répudie le mot et la chose.
En second lieu, pour réagir contre les tendances latitudinaires de l'école « libérale », il professe que le dogme est le fondement nécessaire de la religion. Il soutient le principe d'une Eglise visible instituée par Dieu, se perpétuant et se gouvernant par des évêques qui tiennent leur pouvoir de la succession apostolique, ayant autorité pour enseigner et administrer les sacrements.
Il proclame enfin que cette Eglise, par son origine divine, est indépendante de l'Etat, avec lequel elle a
(i) « Un tract est assez long, écrit Newman, dans une de ses lettres, s'il remplit quatre pages in-8°. » Quelques-uns cependant ont sept, huit et même onze pages.
pu être unie, mais auquel elle ne doit plus être subordonnée comme elle l'a été depuis la Réforme; indépendance jugée par lui si essentielle qu'au besoin, pour la garantir, il ne reculerait pas devant la séparation, le disestablishment .
A la fin de 1834, quarante-six tracts avaient été publiés. Ce fut la matière d'un premier volume. Ils continuèrent en i835, et, pendant le premier semestre, on en compta encore une vingtaine. Toutefois, vers le milieu de cette année, apparurent quelques signes de fatigue. Newman, sur qui retombait presque toute la charge, désirait se réserver le temps de travaux de plus longue haleine. Parmi ses collaborateurs, tous n'avaient pas également réussi. Si le tract, sous la forme qu'on lui avait donnée jusqu'alors, avait été excellent pour ouvrir la campagne, à le trop prolonger, ne risquait-on pas de l'user? Newman en vint à envisager sérieusement l'idée d'interrompre ses publications. « Les tracts sont morts, ou in extremis », écrivait-il à Froude, le 9 août 1 835.
C'est à ce moment critique que l'accession d'un collaborateur considérable vint leur redonner une impulsion nouvelle. Ce collaborateur était l'ancien fellow d'Oriel, le docteur Pusey. Il arrivera même tout à l'heure que ce mouvement d'Oxford, dont Henry Newman a été le Christophe Colomb, recevra le nom d'Edward Pusey et s'appellera le Puseyisme.
9 juillet 1899.
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