NEWMAN
ET LE MOUVEMENT d'OxFORD
[Suite et fin)
Le docteur Pusey, malgré l'amitié qui l'unissait à Newman, n'avait pas fait partie, à l'origine, de ceux qu'on appelait les tractarians, A la fin de 1 833, il avait bien consenti à donner, pour être inséré dans les tracts, un travail sur le jeûne, où il s'attaquait à ceux qui ne voulaient pas s'astreindre aux jeûnes ou abstinences indiqués dans le Prayer Book, spécialement à l'abstinence du vendredi. Mais, pour bien marquer qu'il n'acceptait que la responsabilité de son propre écrit et qu'il ne se confondait pas avec les autres rédacteurs, il avait exigé que son tract, à la différence des autres, fût signé de ses initiales.
Cependant, sous l'influence de ses relations, de plus en plus intimes, avec Newman, et aussi sous
celle des idées qui fermentaient dans le monde ecclésiastique, Pusey se rapprochait chaque jour davantage des auteurs du Mouvement. Enfin, au milieu de 1 835, au moment où les premiers combattants, fatigués, songeaient à désarmer, il se décida à entrer à ,son tour dans la bataille : il apporta à Newman, pour être publiée en tracts, une étude sur le baptême à laquelle il travaillait depuis plus d'une année. Son but était de rétablir la notion de ce sacrement, singulièrement obscurcie autour de lui. Beaucoup de membres de l'Eglise anglicane, en effet, avaient fini par voir dans le baptême seulement un signe et non la réalité de l'action régénératrice de Dieu ; de là l'indifférence et la négligence avec laquelle ils l'administraient: ils s'inquiétaient peu que l'eau n'atteignît que les vêtements de l'enfant : parfois le clergyman se contentait d'asperger de loin tout un groupe.
Par l'importance de sa situation — il était chanoine de Christ-Church et regius professor d'hébreu à l'Université d'Oxford, — par l'estime générale dont il jouissait, la dignité de sa vie, la notoriété de ses vertus, Pusey était, pour le Mouvement, une précieuse recrue. Du coup, il assurait la continuation des tracts, mais, en même temps, il en modifiait sensiblement le caractère. Son étude sur le baptême n'était pas renfermée en quelques pages, comme les tracts précédents; c'était un traité complet, un peu pesant, mais solide, grave, qui forma trois tracts d'environ cent pages chacun. L'effet en a été comparé à ce la venue d'une batterie de grosse artillererie sur un
champ de bataille où il n'y avait eu jusqu'alors que des escarmouches de mousqueterie ».
ht prof essor regius se dévoua de tout cœur à cette tâche nouvelle. Pour provoquer et aider les études qui devaient désormais faire le fond des tracts^ il institua une « société théologique » qui tenait ses séances chez lui : la première eut lieu le 12 novembre i835. Il décida, en outre, d'entreprendre sous sa direction et sous celle de Keble et de Newman, la publication d'une « Bibliothèque des Pères de la sainte Eglise catholique avant la division de TOrient et de l'Occident, traduite en anglais (1) ». Depuis cent cinquante ans, l'Eglise d'Angleterre avait à peu près complètement perdu de vue les Pères; elle les tenait même en suspicion. Les tractarians étaient, au contraire, tenus de les étudier, puisque l'un de leurs principes était d'en appeler à l'Eglise primitive. « Ces publications, expliquait Pusey, feront sentir aux adhérents réfléchis du Mouvement que les Pères sont derrière eux, et, avec les Pères, cette Eglise ancienne, non divisée, dont les Pères sont les représentants. »
Par cette activité, le docteur Pusey prenait rang comme l'un des leaders du Mouvement d'Oxford. Pour le public, il en devenait même, à raison de sa situation officielle, le représentant le plus imposant. Jusqu'alors ceux qui cherchaient à rapetisser ce Mouvement, en affectant d'y voir l'entreprise person-
(1) Il a paru de cette « Bibliothèque des Pères » environ cinquante volumes.
nelle d'un chef de parti, l'appelaient neivmanism ou, par malice l'appelaient neivmania. Désormais, on dira de pre'férence puseyism. Mais cela ne fera pas que Newman n'ait été ici l'initiateur, et qu'il ne soit resté jusqu'à la finie véritable chef. Non seulement il était supérieur à son ami par l'étendue, la spontanéité et la souplesse de son génie, mais il savait s'approcher beaucoup plus des âmes et exercer sur elles une action beaucoup plus pénétrante. Tandis que le professor regins vivait retiré, absorbé dans ses travaux, Newman se mêlait aux conversations des common rooms et son action personnelle sur les jeunes gens était considérable.
Newman et ses amis ne visaient pas seulement à faire prévaloir des thèses doctrinales ; ils voulaient aussi agir sur la conduite des hommes. S'ils se préoccupaient de donner aux esprits une idée plus exacte et plus haute de la religion, ils ne tenaient pas moins à ce que cette religion fût vivante dans les âmes, à ce qu'elle se traduisît par des actes, par des vertus, par un progrès vers la sainteté ; ils étaient apôtres autant et plus que docteurs. Sur ce terrain encore, Newman est celui qui a le plus fait. Dans la chaire, autant que dans les t?~acts, il a été, nous allons le voir, incontestablement le premier.
Pusey prêchait de temps à autre, mais ce n'était qu'un fait accidentel. Par fonction, il était professeur,
non pasteur de paroisse. Sa parole, d'ailleurs, manquait d'attrait; ses discours étaient d'ordinaire ternes, un peu pesants, on les trouvait longs et, pour tout dire, ennuyeux. Newman, au contraire, prêchait régulièrement, chaque semaine, dans la chaire de Sainte- Marie. Ses sermons se succédaient de dimanche en dimanche, à quatre heure du soir, et ils étaient devenus un des événements de la vie intellectuelle d'Oxford.
« Je parle avec fluidité, écrivait-il en 1834, mais je ne serai jamais orateur. » Ce qui est certain, c'est qu'il a été un très grand prédicateur, presque comparable à notre Bourdaloue, qui, comme lui, baissait volontier les yeux en parlant et s'interdisait cette éloquence du regard qui a une si forte prise sur l'auditeur. Dans une page excellente, M. Thureau-Dangin nous a montré Newman tel que l'a vu, pendant tant d'années, la chaire de Sainte-Marie :
Nulle action, écrit-il; suivant l'usage de la chaire anglaise à cette époque, il lit ses sermons ; ses yeux demeurent fixés sur son manuscrit; pas une fois il ne regarde l'auditoire ; ses bras sont immobiles, ses mains cachées ; tout au plus, par instants, remue-t-il un peu la tête. Il commence d'une voix tranquille, nette, et continue sans inflexion. Chaque paragraphe est débité rapidement et suivi d'une courte pause, comme pour laisser le temps de le méditer. Pas un éclat d'intonation, pas une effusion de sensibilité, pas un cri de passion. Cette réserve semble trahir le scrupule d'un homme trop respectueux de l'indépendance des consciences, trop soucieux du sérieux de la religion pour vouloir agir sur ses auditeurs par des sur-
prises oratoires ; il tient à ce que rien d'extérieur ne s'interpose entre Dieu et l'âme. L'effort qu'il fait, pour se contenir, quand une e'motion plus grande le gagne, donne à sa parole une vibration que son calme rend plus saisissante. Parfois alors, il s'interrompt quelques minutes, durant lesquelles l'auditoire demeure en suspens ; puis, d'un accent plus grave, plus solennel, il prononce une ou deux phrases, où il met comme une force concentrée; au dire d'un témoin, les sons qu'on entend, en ces instants, sortir de ses lèvres, semblent quelque chose de plus que sa propre voix. A l'impression produite par ce débit, concourait l'aspect même du prédicateur, avec je ne sais quoi, qui, comme sur le visage de Moïse, révélait le colloque avec Dieu. « Sur lui, disait un de ses auditeurs d'alors, le jeune Gladstone, il y avait une empreinte et un sceau » (i).
Newman a ce don extraordinaire que chaque auditeur peut croire qu'il s'adresse spécialement à lui. « Je crois, a dit un témoin, qui n'était du reste nullement favorable au grand sermonnaire, l'historien James-Anthony Froude, je crois qu'aucun jeune homme n'a pu l'entendre prêcher sans s'imaginer qu'un indiscret lui avait livré le secret de sa propre histoire et que le sermon était fait pour lui seul. »
L'orateur choisit ses sujets suivant les besoins de son temps et de son pays. Il voit, autour de lui, dans l'Eglise d'Angleterre, la pensée religieuse abaissée, rétrécie, refroidie, desséchée. Sa prédication est un persévérant effort pour la relever, l'élargir, y faire pénétrer un peu de chaleur. Il est sans merci pour la piété superficielle, médiocre, faite de vaines coutumes,
(i) Thureau-Dangin, p. 108.
de formalités vides, d'onction banale. Il n'admet pas qu'on « minimise » le dogme, qu'on expurge l'Evangile, pour les rendre plus acceptables au monde. Il ne craint pas de heurter les habitudes d'esprit des Anglais sur le point le plus sensible, en leur prêchant cette mortification, ce détachement, qu'ils n'avaient pas seulement tout à fait oubliés, mais qui leur paraissaient absurdes et méprisables. Il leur déclare que les conforts oflive sont la cause ordinaire de leur manque d'amour de Dieu, et que, si l'Eglise anglicane n'est plus vivante, c'est pour avoir répudié l'ascétisme.
A cette nation qui s'enorgueillit de sa prospérité et y voit volontiers le signe qu'elle est agréable à Dieu, il rappelle la loi d'humilité et d'épreuves, écrite à toutes les pages de l'Evangile. « Chez les Hébreux, ajoutaitil, la félicité temporelle était une récompense de Dieu, une preuve que Dieu était content. Qui sait si les choses ne vont pas tout au contraire chez nous ? Quand les juifs se voyaient dans l'adversité, ils concluaient que Dieu voulait les punir ; nous autres, quand nous nageons dans toutes les joiesde ce monde, ne serait-ce pas que Dieu nous châtie? »
Si étrangement que certains de ce*; enseignements sonnassent à des oreilles anglaises, ils n'en exerçaient pas moins une grande action. Les témoignages contemporains sont unanimes à constater la merveilleuse autorité morale du prédicateur, l'attrait fascinateur qu'il exerçait.. Ceux même de ses auditeurs qui ont vu avec tristesse, quelques-uns même avec colère, sa
conversion au catholicisme, ceux-là même s'attendrissent en évoquant les échos de Sainte-Marie d'Oxford et proclament « n'avoir jamais entendu de parole qui pût être comparée à celle-là. » Et ceux qui ont suivi le maître jusqu'au bout, et pour qui cette prédication a été le premier appel de la grâce, ceux-là comparent leurs sentiments à ceux des enfants d'Israël, lorsque, parvenus en possession de la terre où « coulaient le lait et le miel », ils se souvenaient de ces matinées où, dans le désert, à la lueur de l'aube enflammant l'horizon, ils sortaient du camp pour ramasser la provision de manne de la journée.
L'action de ces sermons ne se limita pas à l'auditoire de Sainte-Marie. Sur les instances de ses amis, Newman se décida à les publier (1). Le succès fut énorme. Lorsque le premier volume parut en mars 1834, « le livre, au rapport des éditeurs, écarta du marché tous les autres recueils de sermons, comme Waverley et Guy Mannering, avaient naguère écarté tous les autres romans. » J'ajoute, puisqu'aussi bien c'est ici une causerie littéraire, que Newman s'est montré dans ses sermons, de l'aveu de tous les juges, l'un des premiers écrivains de la langue anglaise. Comme on demandait à M. Gladstone, vers la fin de sa vie, quels avaient été, de son temps, les premiers prosateurs anglais, il désigna le cardinal Newman et Ruskin.
(1) L'ensemble des sermons de Newman forme douze volumes.
Newtnan ne se contentait pas de parler et d'écrire. Aux paroles, il joignait les actes. Vicar de Sainte- Marie, l'église de l'Université, il avait peu à peu relevé le culte paroissial de l'espèce de léthargie où il était tombé. Il avait commencé par ajouter au service du dimanche d'autres services qui avaient lieu le mercredi soir et à certaines fêtes de saints. En 1 834, il avait fait un pas de plus, et il avait rétabli le service quotidien (daily service), prescrit par le Prayer Book, mais absolument tombé en désuétude. En 1837, il jugea possible de célébrer et de distribuer la communion tous les dimanches matin. Comme son ami Richard Hurell Froude, il eût voulu qu'on fournît aux fidèles l'occasion de communier aussi souvent que possible ; il eût désiré que ce fût tous les jours.
En cette même année 1837, il consacra le tract 75 à l'éloge du Bréviaire romain; à la suite de cette publication, plusieurs de ses disciples se mettaient à dire, chaque jour, ce bréviaire et en entreprenaientla traduction, bientôt interrompue devant les réclamations des autorités religieuses. Le tract 85, paru en i838, reproduisit des lectures faites sur « la Sainte Ecriture dans ses rapports avec le Credo catholique. » Newman s'y attaquait à la thèse protestante qui prétend n'admettre comme vérité que ce que chacun juge
être explicitement établi par les Ecritures. Sa conclusion était que, sans doute, toutes les vérités sont implicitement dans l'Ecriture, mais qu'elles ne peuvent en être dégagées que par l'interprétation d'une Eglise divinement instituée pour cette œuvre ; sans cette foi humble dans l'Eglise, ajoutait-il, l'Ecriture seule nous trompera ; elle sera la source d'idées incohérentes ou capricieuses, variant suivant l'esprit de ceux qui prétendront l'interpréter.
Dételles doctrines, de tels actes étaient bien faits, il faut le reconnaître, pour soulever autour de Newman et de ses amis de profondes méfiances. Aussi, le mouvement dont il était le chef eut-il à se heurter, dès le premier jour, à des oppositions de tout genre, — préventions éveillées dans la masse protestante, malveillance des autorités universitaires et épiscopales, dédain ou méfiance des pouvoirs politiques. En dépit de ces oppositions, le Mouvement d'Oxford ne cessait pas cependant d'avancer et de grandir. En 1839, il est à son apogée. C'est sous toutes les formes que les publications à tendance catholique se multiplient et trouvent un accueil dans le monde religieux. Sur plusieurs points de l'Angleterre, les clergymen se réunissent en meetings pour discuter ces idées nouvelles. De Londres, Frédéric Rogers écrit à Newman : « On ne peut aller nulle part sans entendre parler de V Oxford tract Party, etc. Je pouvais à peine écrire une lettre, dans la salle du club, tant mon attention était distraite par deux hommes qui discutaient à votre sujet... » Il n'est pas jusqu'à TUniver-
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site rivale de Cambridge où le mouvement n'éveille les esprits et ne rencontre des sympathies; de cette ville, plusieurs jeunes étudiants viennent, comme en pèlerinage, à Oxford, et s'en retournent joyeux et émus d'avoir pu approcher Newman et Pusey.
Le petit groupe qui a commencé le Mouvement, il y a peu d'années, s'est notablement grossi. Aux compagnons d'armes que Newman a réunis dès la première heure — Bowden, Frédéric Rogers, Isaac Williams, les deux Wilberforce, — d'autres sont venus se joindre. C'est d'abord Oakeley,/è//o#> de Baillol, écrivain élégant, nature artiste, âme douceet pieuse; c'est Charles Mariott,l'undesprincipaux collaborateurs de laBibliothèque des Pères ; Richard-William Church, felloiv d'Oriel, qui écrira plus tard la meilleure histoire de YOxford Movement ; Mark Pattison, l'un des scholars les plusrenommés d'Oxford; Frédéric-WilliamFaber, le futur oratorien, causeur brillant, lettré délicat, poète d'une inspirationsuave. Nommons encore A.-J. Christie (i), fellow d'Oriel, qui traduisait, à la demande de Newman, les premiers volumes de VHistoire ecclésiastique de Fleury; J. Dalgairns (2), esprit subtil et puissant, très doué pour tous les problèmes de théologie et de philosophie religieuse; S. Wood, jeune laïque plein d'ardeur, sans cesse occupé de gagner des adhérents (3); J.-R. Hope Scott, ancien felloiv de
(1) Né en 1817, futur Jésuite.
(2) Né en 1818, futur Oratorien.
(3) Il devait mourir prématurément en 1840. Lord Halifax, le président actuel de YEnglish Church Union, est son neveu.
Merton collège, devenu légiste à Londres et pratiquant dans le monde une piété ascétique. Petit-fils de Walter Scott, si je ne me trompe, doué d'une admirable éloquence, J.-R. Hope (i) fut enlevé par une mort prématurée au plus brillant avenir ; Gladstone, son ami, saluait en lui un merveilleux orateur. Nommons enfin Henry-Edward Manning, le futur archevêque de Londres, qui soutient les tract aricuis de sa plume et de son action, mais le fait un peu du dehors, plutôt en allié qu'en disciple.
Un vrai disciple, le plus ardent et peut-être le plus original de tous, c'était un fellow de Balliol,William- GeorgeWard. Esprit inégal, mais puissant, il a eu, de très bonne heure, une réelle influence sur les hommes de sa génération ; par nature, il était un ultra et aimait à se dire incapable d'être jamais modéré. Il apportait, du reste, dans la discussion de ses idées, un mouvement étonnant; sa verve était communicative; partout où il était, s'engageait un débat dont il devenait le centre et qu'il dominait de sa voix retentissante. Comme à son intransigeance d'idées, à son ardeur disputante, se mêlaient beaucoup de générosité, de sincérité, de candeur même, d'amour courageux de la vérité, ce batailleur était recherché, goûté de tous, même de ses adversaires. Au milieu de ses emportements, rien de maussade, d'amer; au contraire, une aimable bonhomie, mieux encore, de la bonté, une
(i) Il se convertit au catholicisme le même jour que son ami Manning.
constante belle humeur, et parfois comme un débordement de gaieté. Son bon gros rire était renommé à Oxford et s'entendait au loin. Il s'interrompait d'une discussion métaphysique pour chanter à pleine voix un air d'opéra buffa, ou pour mimer un ballet où il parodiait les plus graves personnages de l'Université. Chez cet homme qui se plaisait à argumenter comme un Socrate, il y avait un fonds de Falstaff. « Je ne puis, disait Benjamin Jowett, résister au charme de ce gros garçon, toutes les fois que je me trouve en sa compagnie. On l'aime comme on aime un chien Terre Neuve : avec ses longs poils, c'est une si puissante et si joyeuse créature ! »
Une fois passé au tractarianisme — il n'y arriva qu'en i83o, — Ward mit à son service sa fougue de propagande et sa puissance de discussion, son goût des solutions extrêmes, son mépris de tout compromis et de toute prudence, ses excentricités d'enfant terrible. S'il était ardemment dévoué à Newman^ s'il se proclamait son disciple et croyait n'avoir pas d'autres idées que les siennes, il ne se faisait pas faute de le pousser, de le compromettre, de tirer les conséquences les plus extrêmes de ses principes. Il n'allait pas encore, jusqu'à envisager comme une éventualité possible sa soumission à l'Eglise de Rome, mais il était visiblement séduit par la consistance dogmatique de cette Eglise, par son principe d'autorité, par son idéal de sainteté, par ses habitudes de piété, tous avantages dont il reconnaissait l'absence dans l'anglicanisme. Il étudiait de préférence, et
avec une sorte de passion, non seulement les grands docteurs scolastiques du moyen-âge, mais encore les théologiens jésuites du seizième siècle, entre autres les exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.
Il avait beau répudier pour lui-même toute pensée de conversion au romanisme, cette conclusion sortait inévitablement des idées qui fermentaient dans son intelligence toujours bouillonnante, qui débordaient dans ses conversations d'une verve si étonnante, dans ses ardentes et interminables argumentations. C'était un soldat d'avant-garde, qui précédait même son chef.
De tous ces jeunes hommes qui ont été ainsi mêlés au Mouvement d'Oxford, M. Thureau-Dangin, qui excelle, on le sait, dans le portrait, nous a donné une vivante peinture. Tous d'ailleurs ont posé devant lui, et il a pu les dessiner tout à son aise. Il n'en est pas un, en effet, qui n'ait trouvé en Angleterre un biographe avisé, sympathique, soigneusement renseigné. C'est une des richesses — et non la moindre — de la littérature anglaise, que ces amples et copieuses biographies, si justement à la mode chez nos voisins. En tête de son volume, M. Thureau-Dangin nous a donné la liste des ouvrages de ce genre, qu'il a consultés, — Memorials, Autobiographies, Life and letters, Life and Correspoïidance , etc., etc. Il y en a bien une quarantaine ; quelques-uns, comme la Vie de E. B. Pusey, n'ont pas moins de quatre volumes.
La vie, les écrits, les sermons de Newman, les idées qu'il répandait autour de lui, avaient de plus en plus une tendance catholique. « La plupart des doctrines soutenues par moi, a-t-il écrit plus tard, s'appuyaient principalement ou uniquement au système romain. » Et cependant, de la meilleure foi du monde, il continuait à rester en dehors de l'Eglise de Rome. Il était bien évidemment sorti du protestantisme, mais il n'allait pas jusqu'au catholicisme intégral. Entre les deux il s'efforçait de trouver une via média qui lui permettrait d'échapper à la fois au protestantisme et au catholicisme; contre le premier, il revendiquait le principe dogmatique et sacramentel; du second, il repoussait ce qu'il appelait la corruption romaine; chez l'un, il condamnait l'abus du jugement privé, chez l'autre, la prétention à l'infaillibilité doctrinale.
Sa confiance dans la vertu de cette via média était du reste loin d'être entière; il éprouvait, à l'endroit de cette prétendue solution et de son efficacité, des hésitations et des doutes qui lui causaient de véritables angoisses. Il sentait en même temps le devoir qui s'imposait à lui de plus en plus, de calmer chez ses jeunes disciples, les esprits troublés, de donner une direction à ceux qui étaient désorientés, de retenir ceux qui menaçaient de se dévoyer. Le 24 février 1 841 ,
il publia le dernier des tracts, le fameux tract 90, paru sous ce titre : Remarques sur certains passages des XXXIX articles.
Les « XXXIX articles de religion » approuvés et promulguée par Elisabeth en 1671, avient eu pour objet, non de formuler un corps de doctrine, un credo complet, mais de remédier à l'anarchie religieuse de l'époque, en imposant une croyance uniforme sur certains points alors très discutés. Le texte de ces articles n'était d'ailleurs rien moins que précis, et besoin étaient qu'ils fussent interprétés. Avec le temps, l'interprétation protestante et anticatholique qui paraissait, en effet, la plus naturelle, avait prévalu.
Tous les clercs étaient tenus, en recevant les ordres, de souscrire aux XXXIX articles. L'usage avait été longtemps de le faire sans y attacher grande importance. Le Mouvement avait modifié les idées à cet égard, et beaucoup maintenant, à Oxford, se demandaient s'ils pouvaient, en conscience, y apposer leur signature. C'est à cette question que répondait le tract 90.
Newman entreprend d'y démontrer que les Articles, en dépit de leur origine et de leur apparence protestantes, sont susceptibles d'une interprétation catholique. Son argumentation, toujours sincère à coup sûr, ne laisse pas d'être parfois singulièrement subtile. Son dessein avoué est d'aller, pour chaque Article, aussi loin que possible dans la direction romaine. Il se défend de forcer le sens des mots, mais
le sollicite de son mieux pour l'élargir. Ce qu'il cherche, c'est moins ce que le souscripteur des articles . doit croire que ce qu'il peut croire. L'auteur conclut donc que les Articles, « quoique le produit d'une école anticatholique, sont, par la providence de Dieu, tout au moins non anticatholiques, et qu'ils peuvent être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques de cœur et de doctrine. »
Le tract e'tait destiné, dans la pensée de son auteur, à calmer les esprits : il mit le feu aux poudres. Le Conseil des chefs de Collèges (heads of houses) se réunit et prononce une sentence de censure. Les évêques, dans leurs mandements, fulminent contre un écrit, où quelques-uns d'entre eux veulent voir le « chef-d'œuvre de Satan ».
Nul n'était plus modeste que Newman. Son humilité égalait son génie. Il ne se pouvait pas cependant qu'il ne fût surpris et profondément blessé des censures épiscopales. Beaucoup d'écrivains anglicans ont cru trouver là l'explication de son changement d'Eglise. Si l'on veut dire que ce changement a été l'effet d'une sorte de ressentiment personnel, ce n'est pas exact, et Newman a pu écrire, au moment de sa conversion, « qu'il n'avait conscience d'aucun ressentiment ». Mais il est très vrai que sa confiance dans l'Eglise d'Angleterre a été grandement ébranlée par l'attitude de ses évêques. Par le tract 90, il avait voulu éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité catholique qu'il croyait indispensable à la véritable Eglise du Christ. Les chefs autorisés de
cette Eglise répondaient qu'elle ne le pouvait ni ne le voulait.
Malgré tout, Newman se refuse encore à condamner définitivement l'Eglise qu'il a si longtemps regardée comme sa mère. Cependant, au mois de février 1842, sous l'empire d'anxiétés croissantes, sans se démettre encore de son titre de vicar, il remet à son curate le soin d'assurer le service religieux à Sainte-Marie, renonce désormais à y prêcher, et se retire dans une dépendance rurale de sa paroisse, au petit hameau de Littlemore, situé à deux milles d'Oxford. Il s'y retire pour se recueillir, pour réfléchir et travailler en paix, pour reprendre par le fondement ses études sur les titres de l'Eglise anglicane. Et en même temps il cherchera dans la prière, dans la méditation, dans la mortification, la lumière et la grâce nécessaires pour résoudre le problème qui le trouble.
La retraite qu'il cherchait pour lui-même à Littlemore, Newman l'offrait à ceux de ses disciples qui passaient par la même crise que lui. Depuis quelque temps, il se préoccupait de restaurer le monachisme dans l'Eglise d'Angleterre. A défaut d'un monastère avoué et organisé, il y eut là, à Littlemore, comme un premier essai. La vie y était austère et pauvre. Des cellules étroites, basses de plafond, blanchies à la chaux. Abstinence presque continuelle ; jeûnes fréquents et rigoureux; pendant l'avent et le carême, on voulut retarder le repas jusqu'à cinq heures du soir; sur l'avis du médecin, il fallut y
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renoncer. On observait exactement les fêtes et les offices de la liturgie catholique; le bre'viaire était récité en commun, aux heures canoniques, dans l'oratoire. Les matines se disaient à six heures du matin. La méditation et l'examen se faisaient chaque jour, la communion fréquemment. En dehors des prières et des offices qui prenaient ainsi une bonne partie du temps, chacun se livrait à ses études. Le silence régnait dans la maison.
La lecture était faite pendant les repas. Dans l'aprèsmidi, promenade en commun ; après le repas du soir, réunion dans la bibliothèque; grande était la joie de la communauté, quand le maître prenait part à ces récréations.
Le 18 septembre 1843, Newman donna sa démission de la cure de Sainte-Marie. Le dernier lien qui le rattachait à l'Eglise d'Angleterre était brisé. Sa conversion cependant devait se faire attendre encore pendant deux ans. C'est avec une émotion, qui sera partagée par tous ses lecteurs, que M. Thureau- Dangin a retracé le drame prolongé de cette âme, son effort pénible, lent, mais persistant, pour se dégager de l'obscurité qui l'enveloppe encore et pour faire son ascension graduelle vers la lumière qu'elle entrevoit à l'horizon.
Le 8 octobre 1845, un religieux passionniste, le P. Dominique, italien de naissance, d'origine très humble, que Newman a eu l'occasion d'entrevoir quelques instants, l'année précédente, et dont il a goûté la simplicité et la piété, est appelé à Little-
more. Il y arrive le soir, par une pluie battante. Tout y est silencieux. Avis a été donné aux amis du voisinage que « M. Newman désirait rester seul ». Pas d'autres personnes présentes que deux convertis récents, Dalgairns et Ambroise Saint-John (i), et deux disciples qui doivent abjurer avec le maître, Stanton et Bowles. A peine arrivé, le religieux essayait de se chauffer auprès du feu, quand Newman entre dans la pièce, se prosterne à ses pieds, lui demande de le bénir et d'entendre sa confession. La nuit se passe en prières. Le lendemain, Stanton et Bowles se confessent à leur tour. Le soir, tous trois font leur profession de foi et reçoivent le baptême sans condition. Leur ferveur fait l'admiration du P. Dominique. Le 10 au matin, celui-ci dit la messe dans l'oratoire, sur une pierre d'autel que Saint-John est allé chercher à Oxford et donne la communion aux cinq assistants. Ainsi se consomme, dans la simplicité, le silence et la solitude, ce grand événement. « Il est impossible, dit un contemporain, Mark Pattison, de décrire l'effet énorme produit dans le monde académique et clérical, je puis dire, dans toute l'Angleterre, par ce fait qu'un seul homme a changé de religion. » Gladstone affirme que « c'est une époque dans l'histoire de l'Eglise d'Angleterre ». Il dira encore, à propos de la conversion de Newman, que « l'année 1845 a marqué la plus grande victoire que l'Eglise de Rome eût
(1) Saint-John devait être un des premiers compagnons de Newman dans la fondation de l'Oratoire.
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remportée depuis la Réforme. » Plus tard, Disraeli constatera que cette conversion « a imprimé à l'Angleterre une secousse dont elle est encore ébranlée », et l'un des premiers historiens d'outre-Manche, à l'heure actuelle, M. Leecky, déclarera que, dans cet ordre d'idées, il n'y a pas eu de plus grand événement depuis les Stuarts.
A l'heure présente, dans cet abaissement des âmes, quand les « Mouvements » auxquels nous assistons ne nous montrent plus que lâchetés, capitulations, mensonges, cupidités, trahisons, c'est un noble et réconfortant spectacle que celui de ces âmes éprises de vérité, de sacrifices, de lumière et d'idéal. M. Thureau- Dangin a choisi un admirable sujet ; il a fait un beau livre.
23 juillet 1899.
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UNE CORRESPONDANCE INEDITE
DE
Le 19 mai 1876, un certain nombre de fidèles de la paroisse Saint-Ferdinand des Ternes portèrent en procession leur ex-voto à la chapelle provisoire du Sacré-Cœur de Jésus, à Montmartre. Un des pèlerins rendit compte de ses impressions dans une lettre adressée au R. P. Rey, premier chapelain ; elle fut imprimée dans le Bulletin du Vœu national, répétée partout en France, traduite en tous les idiomes de l'univers. Cette lettre qui fit ainsi, selon la rigueur du terme, le tour entier du globe, était éloquemment belle. En voici des fragments :
... Je sors de votre chapelle du Sacré-Cœur de Jésus, où ma paroisse est venue en pèlerinage aujourd'hui, 19 mai. Comme vous saviez, mon Père, que j'ai tenu une
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plume dans mon temps, vous m'avez dit : « Ecrivez-nous quelques lignes sur ce que vous avez vu chez nous. » Moi je vous ai répondu : « Je n'ai rien vu. »
Mon Père, c'était la vérité. Je suis bien vieux, mais je suis tout jeune : vieux par l'âge, enfant dans la Foi. Hier encore, le mot dévotion me faisait rire, comme le sourdmuet hausse les épaules en voyant les doigts d'un pianiste courir sur les touches de l'instrument qui, pour son infirmité, n'a pas de voix, ou comme l'aveugle de naissance dédaigne le rayon du soleil inconnu. Mais aujourd'hui que mes oreilles et mes yeux se sont ouverts, au choc d'une punition (1) dont je bénis ardemment la miséricordieuse sévérité, j'éprouve, à m'approcher de Dieu, une angoisse et une joie qui m'empêchent de rien voir, hormis Dieu lui-même, à travers l'immense bonheur de mes larmes...
Je n'ai rien vu... J'ai passé mon chemin, et je suis entré dans la chapelle, déjà pleine à déborder. Comment elle est faite, je l'jgnore, un vent de ferveur soufflait en moi et je n'ai rien vu que mon propre bonheur. La sainte messe a été célébrée. Nos cœurs, à tous, étaient pleins de Dieu et battaient pour la France, pendant que du haut des tribunes descendait un cantique vouant aux blessures du Cœur de Jésus le cœur blessé de la France.
... Puis ils sont venus, tous ceux qui étaient là, s'attabler devant l'autel, et réclamer leur part du pain des Anges... Puis encore, tout à coup, la chaire a retenti. Une voix, sonore comme la fanfare de la Foi, a récité, a proclamé burtout et acclamé, les litanies du Cœur de Jésus. C'est ici l'éloquence, mon Père, et l'enthousiasme et le
(i) La perte subite de sa fortune, placée tout entière dans je ne sais trop quelles valeurs étrangères, qui se trouvèrent soudain ne plus valoir un sou. Paul Féval avait toujours été et devait rester jusqu'à la fin de sa vie, en affaires, d'une candeur d'enfant.
DE PAUL FÉVAL 3c>7
transport. Un vaste émoi naît, grandit, se propage. Au fond de nous, quelque chose brûle, encens et remords, douleur, triomphe, sacrifice : il y a Dieu dans notre air!...
Cette forme poétique (oh ! pardon pour ce mot, songez que j'ai vécu de poésie), cette forme des litanies, plus lyrique que l'ode, plus élevée que l'hymne, plus tendre que le cantique, plus royale même que le psaume, dilate l'être entier en un miracle d'expansion. « Haut les âmes! » Sursum corda! C'est l'inspiration divine tissée en longs plis d'or. Agitez, agitez comme une bannière lumineuse et vibrante, la liste qui déroule les splendeurs du Cœur toutpuissant.
Et, croyez-le, il reste de la gloire encore, et des héros et des martyrs, sous cette guirlande de cris sublimes. Non, nous ne sommes pas morts, nous, les fils du Cyrénéen qui porta la croix jusqu'au Calvaire, et le sang des soldats, laboureurs de Dieu, n'a pas récolté sa moisson suprême... Cœur de Charlemagne, cœur de saint Louis, cœur de Jeanne d'Arc, cœur de Duguesclin, de Bayard, de Condé, cœur de la France, ô grand, ô vaillant et malheureux cœur! percé par l'étranger, broyé sous l'oppression, souillé, torturé par la barbarie, recueille-toi, réchauffe-toi, crois, aime, espère et monte au Cœur de ton Dieu, où s'ouvre l'invisible asile!
Mon Père, je n'ai rien vu chez vous, rien entendu, sinon cela, mais j'ai emporté en moi un superbe, un solide espoir que nulle parole ne saurait dire; nous souffrirons et nous vaincrons, soit par notre vie, soit par notre mort...
A l'instant où je vous quittais, au sommet de votre montagne, Paris, malgré le grand soleil, disparaissait derrière une brume : image du mystérieux combat qui, incessamment, se livre, en ce lieu illustre et fatal, entre les ténèbres et la lumière. Une seule lueur perçait le linceul du brouillard, c'était l'étincelle arrachée par le baiser du jour à une croix d'or, au faîte d'une église.
3o8 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE
Voilà le signe qui brillera toujours dans toute nuit : 0 crux, ave! ô lueur, salut! Spes unica, seul rayon! Il suffira de toi, éternel symbole de l'humilité qui éblouit et de la victoire dans l'agonie, éclat sans pareil, phare allumé par Dieu même, pour guider notre France, un instant aveuglée, vers les clartés de son avenir !... (i)
C'était signé seulement « Un nouveau converti » ; mais le R. P. Rey dévoila dans une note le nom de l'auteur de la lettre. C'était Paul Féval. Au premier moment, dans tous les bureaux de journaux, d'un bout à l'autre de la presse, ce fut un cri de surprise un étonnement général. Etait-ce donc vrai? Le plus fécond de nos romanciers, celui qui, pendant quarante ans, avait jeté à tous les vents du ciel, avec une prodigalité sans mesure, ses récits sans nombre, ses contes héroïques ou plaisants, ses romans d'aventures, d'un entrain si merveilleux et d'une ironie si particulière, l'auteur des Mystères de Londres et du Fils du diable, de la Quittance de Minuit et du Bossu, du Capitaine Fantôme et des Habits noirs, du Drame de la Jeunesse et d'Annette Laïs, le roi du feuilleton, Paul Féval, enfin, tombé en dépotion, disant son chapelet, faisant des pèlerinages 1 Etait-ce possible? Si l'on s'étonnait ainsi à Paris, chez nous, en Bretagne, où l'on connaissait les origines du romancier, on n'était aucunement surpris. On y savait, en effet, qu'il était né à Rennes (2), dans une famille profondément ca-
(1) Bulletin du Vœu national, 10 juin 1876.
(2) Le 29 septembre 181 6. Il reçut les prénoms de Paul- Henry-Gorentin.
DE PAUL FÉVAL 3oO,
tholique. Jusqu'à vingt ans, il avait vécu sous le toit paternel, dans la vieille maison de la rue du Chapitre, en Saint -Sauveur, une vraie maison d'autrefois, fidèle aux anciennes mœurs, et qui aurait pu inscrire, audessus de son modeste seuil, la devise qu'à cette heurelà même, un autre Breton, Chateaubriand, inscrivait en tête de son journal le Conservateur : Dieu, le roi et les honnêtes gens. C'étaient d'honnêtes gens, en effet, dans toute la force du terme, que le père de Paul Féval et tous les siens. Le père, conseiller à la Cour royale, était un homme de savoir éminent et de haute vertu. La mère et l'aïeule étaient deux saintes. Les frères et sœurs se pressaient nombreux autour du foyer de famille. On était pauvre, d'ailleurs, surtout depuis la mort du père, qui arriva le 7 décembre 1827; et c'était tout au plus, malgré la petite pension que Madame la Dauphine leur faisait sur sa cassette, si la veuve, la belle-mère et les enfants du conseiller pouvaient avoir une domestique. Mais, n'était-on pas en Bretagne, dans un pays arriéré, où le progrès commençait à peine à poindre, et où une servante trouvait tout naturel de servir ses maîtres sans gages, sous prétexte qu'elle était de la maison?
L'enfance et la première jeunesse de Féval s'étaient écoulées dans ce milieu royaliste et chrétien, dont le souvenir ne le devait plus quitter. Il avait dû à ce souvenir, affaibli parfois, mais toujours vivant dans son âme, de ne jamais faire de lâches concessions aux bas appétits du public, aux sots préjugés du vulgaire. Jamais il n'avait écrit une page contre la religion, la
morale et la famille. Il avait même réalisé ce tour de force de composer cent volumes de roman où l'on chercherait en vain un seul adultère. Comment s'étonner dès lors si un jour était venu, où ces influences bénies de la religion et de la famille, qui avaient formé sa jeunesse, dont il avait bien pu s'éloigner pendant un long temps, mais qu'il n'avait jamais combattues ni reniées, l'avaient, aux heures du soir, ressaisi avec une force nouvelle; si leur souffle l'avait puissamment soulevé et l'avait transporté sur les hauteurs? Rien donc de moins surprenant et de moins romanesque que cette conversion, où les beaux esprits de Paris voyaient un nouveau roman, venant après tant d'autres. Rien n'était, au contraire, plus simple, plus naturel, plus logique. Les souvenirs pieux de son enfance, l'ombre, mystérieuse et douce, de la vieille maison de la rue du Chapitre, la vertu de son père, la sainteté de sa mère; d'autres et plus récentes influences, bien douces aussi celles-là et non moins fortes, la pureté de son foyer domestique, les prières de sa femme et de ses enfants, celles de ses admirables amis, le P. Olivaint et le P. Hériveau (i), et par-dessus tout, les appels du Dieu bon et miséricordieux, l'avaient enveloppé, terrassé, vaincu. L'honnête homme qu'il avait toujours été s'était relevé chré-
(i) Le 3i décembre 1879, Peu de semaines après le départ de sa fille aînée pour le couvent, Paul Féval m'écrivait : « Le départ de ma fille et la mort de mon meilleur ami (celui qui m'avait converti, mon confesseur, le P. Hériveau) m'ont porté deux coups terribles. »
tien pratiquant, dévot; et il se trouvait, du même coup, que son talent s'était renouvelé, qu'en s'épurant il s'était fortifié; ce dévot, ce converti, à Tétonnement et au scandale des esprits forts, allait devenir un grand écrivain.
C'est vers ce temps-là que j'eus la bonne fortune d'entrer en relations avec Paul Féval. Il venait de publier son roman de Châteaupanvre (i), le plus bretonnant de ses récits bretons, où se trouve une de ses créations les plus originales, la vieille Méto, cet inoubliable type de paysanne bretonne, ridicule et sublime, héroïque et avaricieuse, plus grande que nature et pourtant prise sur le vif, telle, en un mot, qu'elle est digne de prendre. place à côté de l'un des plus vivants personnages de Walter Scott, le vieux Caleb de la Fiancée de Lammermoor . Je rendis compte du livre dans un journal de province. Paul Féval m'écrivit, à cette occasion, une longue lettre, — la première d'une correspondance qui devait durer plusieurs années.
Il m'a paru que ces lettres du célèbre romancier méritaient d'être publiées. Je serai obligé sans doute d'y faire en maint endroit des coupures, de supprimer les passages où il parle de son humble et obscur correspondant avec une bienveillance à coup sûr excessive; même ainsi mutilées, les lettres de Paul Féval conserveront pourtant, je me plais à le croire, assez d'intérêt pour que le lecteur me sache gré de les lui faire connaître. Elles perdront, certes, beau-
(i) Châteaupanvre avait paru d'abord dans le Correspondant.
3l2 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE
coup à ne pas être reproduites dans leur intégralité, pas assez cependant pour qu'elles ne fassent pas encore grandement honneur à l'homme et à l'écrivain.
Paul Féval avait cela de commun avec Mme de Staël, qui n'était pourtant pas de sa paroisse, qu'il ne datait presque jamais ses lettres. Il se trouve, par une heureuse chance, que celle qui ouvre notre correspondance fait exception et est bel et bien datée : Paris, 1 8 juin i8jj, 8oy avenue des Ternes. C'est une lettre de remerciement, mais qui n'a rien de banal : avec Paul Féval, la banalité n'était jamais à craindre. Avant de la reproduire, il est nécessaire que je consigne ici un petit détail tout personnel. En lui envoyant mon article sur Châteaupauvre, je lui avais raconté qu'étant encore sur les bancs du collège avec deux futurs membres de l'Assemblée nationale, Edmond Ernoul, qui fut ministre, et Arthur Ranc, qui est sénateur, j'avais reçu, un jour, enveloppant une paire de souliers neufs, un vieux numéro de YEstafette, où se trouvait reproduit un feuilleton des Mystères de Londres. Ce feuilleton dépareillé, lu et relu vingt fois, avait été ma première rencontre avec le romancier. Voici maintenant sa lettre du 18 juin :
Cher Monsieur,
J'ai bien le droit de vous traiter avec cette familiarité, puisque nous sommes de si vieux amis. Ernoul et Ranc !
Un chapitre des Mystères de Londres dans un numéro de l'Estafette, journal des journaux (i), rédacteur en chef Gabriel (ange ou démon), auteur de Victor ine ou La nuit porte conseil, et serrurier de la clef du Caveau ! (2) Quel peintre vous êtes ! Voilà toute une époque ressuscitée pour moi ! Et des joies d'un sou et d'énormes mélancolies ! Et vous êtes l'ami de Pontmartin, par-dessus le marché ! Je fus'également un homme de ces temps mémorables. Je demeurais faubourg du Temple, et je me souviens d'avoir fait le voyage de là à la Quotidienne (!) pour dire à M. de Locmaria le transport que m'avait causé un de ses articles : Euterpe en voyage. J'étais brûlant de toute sorte d'admiration, mais sauvage, et M. de Pontmartin ne sut pas quel partisan il avait en moi, car, six ou sept ans après, dans Y Assemblée nationale de Lavalette, et pendant la publication même de mon roman les Belles de nuit (3), il écrivit cette phrase (peut-être mieux faite) : « Si M. Féval voulait travailler beaucoup son style, ce serait un écrivain ordinaire. » Cela ne me fit pas regretter
(1) L'Estafette, journal des journaux, a paru de i833 à i858. C'était une feuille qui reproduisait les principaux articles des journaux politiques français et étrangers. Elle empruntait aussi ses feuilletons. Les Mystères de Londres avaient paru d'abord dans le Courrier français, sous le pseudonyme de : Sir Francis Trolopp.
(2) Jules-Joseph-Gabriel de Lurieu (1 792-1869), publiciste, auteur dramatique et chansonnier. Il était surtout connu sous le nom de Gabriel, nom sous lequel il signait ses pièces de théâtre, dont plusieurs obtinrent un réel succès : Joséphine ou le Retour de Wagram, les Barrières de Paris, le Gamin de Londres, etc., Victorine ou la Nuit porte conseil, drame-vaudeville en cinq actes, composé en collaboration avec Dumersan et Dupeuty, fut joué au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 21 avril i83i.
(3) Les Belles de nuit ou les Anges de la famille, 8 vol. in-8. Ce roman parut en 1849 dans Y Assemblée nationale, feuille royaliste qui avait pour directeur M. Adrien de Lavalette.
mon cri d'enthousiasme à la vieille Quotidienne. Pontmartin est une plume, il a droit de sévérité. Seulement je me désolais, parce que tous les esprits éminents, sauf Sandeau et quelques autres, ont eu sur moi un avis tout pareil. Sainte-Beuve a toujours refusé de me lire comme n'étant pas a proper ». A ces causes, vous pouvez juger si votre lettre beaucoup trop bonne, mais si spirituelle et si éminemment « littéraire », m'a ravi ! J'ai écrit tout de suite pour qu'on adressât les livres indiqués par vous, 202, rue de Rivoli. Je vous remercie de tout mon cœur.
Quant à ma chère conversion, que vous traitez presque légèrement, bien cher Monsieur, par excès de bienveillance et parce que vous jugez trop favorablement mon passé, elle n'a pas été du tout, en effet, un changement de croyance, mais une transformation de vie et une naissance à l'amour de Dieu que j'ignorais, n'en ayant pas besoin dans mon complet bonheur. Le Figaro a parlé de spéculation à propos de cela : elle n'aurait pas été bonne au point de vue matériel; mais au point de vue de la consolation, et c'est trop peu dire, de l'allégresse, ah ! la belle, en effet, la riche spéculation.
Quand vous viendrez à Paris, pousserez-vous jusqu'aux Ternes ? C'est loin, mais je voudrais bien vous serrer la main. Je vous répète que j'ai été rarement, je ne dirai pas loué, mais même « admis » par les gens qui écrivent comme vous. Tout récemment, j'ai reçu une lettre de M. Louis Veuillot qui m'a jeté dans l'extase. Il me connaissait aussi depuis vingt ans et me disait presque les mêmes choses que vous, du haut, il est vrai, de sa très réelle grandeur, qu'il ne peut abdiquer, tandis que vous, grâce à Ranc, à Ernoul et à V Estafette, vous avez le droit daté de me regarder comme votre ascendant. Evidemment vous êtes aussi exagéré dans votre amitié que les autres dans leur dédain, mais le choix que vous faites parmi mes
vieux livres indique une telle délicatesse de sympathie ! Le Drame de la Jeunesse est de beaucoup mon préfe'ré. Si je savais comment en purifier certaines pages «sans y toucher ! » Mais j'espère bien que vous m'écrirez encore quand vous aurez une demi-heure à perdre, et, en attendant, merci ex imo.
Quelques semaines plus tard, nouvelle lettre, datée seulement lundi, mais qui doit être du 16 juillet 1877. J'avais envoyé à Féval mon premier livre : Victor Hugo et la Restauration. Prenant texte des inexactitudes commises par le poète dans son chapitre des Misérables sur Y Année 18 17, j'avais essayé, dans ce volume, d'écrire sur les premières années de la Restauration un ample et copieux chapitre d'histoire anecdotique, politique et littéraire. Seulement Victor Hugo y tenait beaucoup trop de place. Paul Féval me le fit sentir, dans sa lettre, avec autant de finesse que de bonne grâce. Ce lundi du romancier vaut presque, on va le voir, un des lundis de Sainte-Beuve :
Cher confrère et ami,
Hier, A. de Pontmartin a écrit sur moi vingt lignes qui m'ont fait honte à force de plaisir. Comment le remercierai-je de cela? Un homme comme lui ! 11 annonce un article pour samedi. Je veux attendre pour lui répondre, quoiqu'il ne puisse me donner plus de joie. Que Dieu le bénisse, il a donné sa goutte d'eau à un pauvre.
J'ai fini, bien entendu, votre livre dont les poètes ont dit :
Toujours Victor Ego ! toujours sa grande image !
Je ne me souviens plus si je vous ai exprimé cette drôle d'impression qui me faisait, tout le long de ma lecture,
opérer malgré moi Yablation de Victor Hugo, partout, mais partout, si bien que je ne voyais plus du tout votre robinet à erreurs, et que votre étude, si complètement jolie et digne, se déroulait toute seule comme un tableau. Je ne défends pas du tout cette façon de voir, d'autant qu'elle a été involontaire. Vidole Hugo, mais votre critique ne me gênait pas au point de vue de mon amour, car cet amour est plein de colères ; non, c'est bonnement une abstraction qui s'est faite dès les premières pages.
J'ai regardé la Restauration avec ma curiosité de vieil enfant ignorant et j'ai cessé de voir le prétexte du livre. Il m'est arrivé de chercher Hugo dans ces pages qui sont pleines de ses lapsus et de ne l'y point trouver. Je suis sûr que vous ne me croyez pas. Eh bien ! alors, fâchonsnous ! Si votre livre n'avait pas ce monstrueux prétexte, au lieu d'être une curiosité, il serait une belle histoire. Et je l'ai vu comme cela. Et je suis prêt à jurer qu'il n'y a pas là l'ombre de Victor Hugo, mais bien une échappée singulièrement réussie du paysage parisien sous la Restauration.— Mais les demoiselles les plus pieuses, les plus dévotes, les plus... Oui, Monsieur! chantaient YErmite ou Y H ermite de Sainte- Avelle !!! (i) Croyez-vous à mon honneur ? Je vous V engage. Et les romances de mon jeune
(i) a En 1817, dit Victor Hugo, toutes les jeunes filles chantaient YErmite de Sainte- Avelle, paroles d'Edmond Géraud. » Après avoir rappelé que VHermite de Saint-Avelle était, non de 1817, mais de 1820, et après en avoir cité quelques vers, j'ajoutais : « Un de mes vieux amis, dont les souvenirs remontent aux premières années de la Restauration, me parlait un jour de la romance d'Edmond Géraud : a J'ai souvent entendu chanter, me disait-il, VHermite de Saint-Avelle, mais c'était par un de mes oncles, capitaine de carabiniers. » Je crois plus volontiers au capitaine de carabiniers de mon ami qu'aux Jeunes filles de Victor Hugo». {Victor Hugo et la Restauration, p. 319.)
temps, chantées par ces mêmes demoiselles de la Restauration, — à Rennes, — sacrifiaient toutes non pas seulement à V amour, mais aux amours. La note du capitaine de carabiniers est radicalement fausse. Ce qui était guitare n'avait ni sexe ni morale. Je voudrais bien témoigner ma reconnaissance à Pontmartin. Il m'a donné là une poignée de main héroïque. Soyez-en aussi remercié.
Lorsque Paul Féval m'écrivait cette lettre, il venait de publier le premier épisode des Etapes d'une conversion^ la Mort du père. Ce premier épisode forme un tout achevé, un livre complet par lui-même et dont le succès fut aussi grand qu'il était mérité.
Un magistrat de province, père de famille, pauvre comme Job, riche de vertus, de piété, de savoir, de dignité morale, succombe à un excès de travail qui l'a usé et vieilli avant l'âge. Le plus jeune de ses fils — un enfant — prend sa part de ces heures, mêlées de deuil et d'espoir, où la sérénité du malade donne le change sur l'imminence du danger. Rien de plus; mais, dans ce cadre modeste, quel admirable tableau ! Quel lecteur oubliera jamais ces pages, qui ne peuvent se lire qu'à travers des larmes, ces scènes de la vie chrétienne, si simples et si pathétiques, cette pieuse maison, cet intérieur patriarcal, ce père de famille, soudainement frappé par une maladie qui ne pardonne pas; l'effarement de tous, Tétonnement de cet enfant de dix ans qui ne sait pas ce que c'est que
la mort et qui voit pour la première fois cet hôte horrible entrer sous son toit et s'asseoir à son foyer; puis, quand arrivent les heures suprêmes, l'extrêmeonction et le saint viatique, le dernier souffle du juste, et ce vide du lendemain, plus noir, plus affreux que les angoisses du dernier jour ?
Que nous voilà loin des romans et des fictions d'autrefois ! Hier encore, l'auteur déroulait devant vous, avec quelle prestesse de main, avec quelle habileté singulière î les aventures les plus extraordinaires ; il entassait les complications, multipliait les péripéties. Aujourd'hui il vous raconte une simple histoire, une scène de la vie ordinaire, dégagée de tout alliage romanesque. Il semble qu'il n'y ait là aucune invention et que chacun de nous en pourrait raconter autant... Oui, mais c'est justement avec cela que l'on fait les œuvres immortelles, avec ce qui est dans la vie et le cœur de tout le monde.
Pontmartin consacra à la Mort du père, dans la Galette de France, sa causerie du 22 juillet 1877 (1). J'avais, de mon côté, rendu compte du livre dans la Revue de Bretagne et de Vendée ; Paul Féval m'écrivit :
Cher ami et confrère,
C'est parfait. Alors je ne pourrai jamais vous payer, ça me dispense de toute gratitude. Nous sommes quittes, envoyez-moi votre reçu sur timbre légalisé.
C'est vrai que vous m'avez comblé et je ne puis dire tout
(1) Voy. le tome XVI des Nouveaux samedis, p. 53.
DE PAUL FÉVAL 3 ig
le plaisir que vous m'avez fait. L'article que vous m'avez obtenu de Pontmartin par votre bonne amitié m'a renversé. Il est trop bon cent fois, je le sais bien. Mais je suis si peu habitué à ces choses que j'ai excuse à les avaler sans sourciller. J'espère peu rendre jamais à ce véritable écrivain, à ce délicat, à ce magistrat de la plume le bonheur et l'honneur qu'il m'a donnés en cadeau, sous prétexte de m'avoir fait attendre trop longtemps la petite justice qui m'était due, mais pourtant, on ne peut pas savoir. Les muets euxmêmes ont quelquefois la parole. Quant à vous, les pages où vous parlez de moi suent la sympathie, et en vous lisant je sentais votre main dans la mienne. Heureusement que je vous avais dit mon opinion sur vous assez amplement et franchement avant cela. Je suis plus que grat, je suis pénétré. Mais que je vous dise certains embarras qui commencent pour moi. Voilà les conseils qui viennent en quantité. On me dit : « N'allez pas au-dessus du roman, ô savetier, restez fidèle à la savate ! » Et on me dit : « J'espère bien que c'est fini de patauger dans la mare aux ficelles. Vous voilà homme sur le tard, tenez-vous droit ! »
Je suis non seulement homme sur le tard ou non, mais verticalement idiot vis-à-vis des conseils. Deux hommes d'avis contraire, en s'entendant bien, pourraient me retenir pendant un an à moitié chemin de chez moi au bois de Boulogne, sans que je pusse jamais ou rentrer chez moi ou passer la porte Maillot, rien qu'en me disant tour à tour : allez ou n'allez pas. Je suis devant mon papier pour un petit conte que m'a demandé YUnivers. Je l'ai commencé quinze fois.
Mais bah ! j'ai toujours été le même. Quand mon portier me regarde d'un air sévère, je sors mal, et comme je comprends l'agonie de Racine! Merci, merci, ne m'oubliez pas; vous allez forcer la Bretagne-Vendée à m'admettre comme Vendéen-Breton. Je vous aime de tout mon cœur. P. Féval.
« Et cependant j'ai ri, parce que vous avez prononce' le mot de Postérité ! J'en ai S, mais cette neuvième (;), non. »
Vers ce temps-là, comme il était occupé à réviser ses anciens romans et qu'il en faisait paraître chaque mois un ou deux, je lui demandai de vouloir bien m'en dédier un. Ma requête me valut la lettre suivante, non datée, mais qui est de septembre 1877 :
... Cette idée que vous avez me rappelle l'idée d'un autre ami, terriblement riche, au temps où je n'étais pas pauvre. Il m'avait comblé de tous les brimborions qui se donnent et qui coûtent si cher, et un jour que je manifestais un certain malaise, une inquiétude d'orgueil, il me dit : « J'ai quelque chose à te demander. — Quoi donc ? — Tu verras ! » C'était une pilule contre mes pudeurs.
Il n'accoucha pas tout de suite, et notez que dès le premier moment j'avais éventé sa ruse, sans deviner cependant comment il s'y prendrait pour être à son tour mon obligé. Au bout de huit jours, il arriva avec une serviette de notaire et me dit : « Je ne sortirai d'ici qu'avec ma proie. » J'ai des coquillages de grande nacre qui valent i5 sous pièce; l'idée m'était venue qu'il voulait en emporter un, mais la serviette me déroutait. Enfin, d'un air coquin, il me confessa « qu'il faisait collection » de manuscrits autographes et me demanda les cinq cents pages manuscrites d'Annette Lais. Je restai béant d'admiration. Et il eut la conscience d'emporter le paquet ! Et nous fûmes quittes ! Et je fis semblant de croire à sa collection. Vous êtes juste de sa force avec votre chanson :
« Voir mon nom en tête d'un de vos beaux livres !... »
Allons ! j'y crois dur comme du fer ! et je n'ai jamais eu
(1) Paul Féval avait huit enfants.
tant de plaisir à faire l'innocent. Ouvrez votre serviette, ô dialogueur des morts(et des vivants) (i), tueur de Favre, napoléonoclaste, acadème {Pingarum quisquis), Adolphivore... Puisque vous n'avez pas eu l'idée de l'autographe de 2 kilog., regardez-moi bien ; je souris avec modestie et je vous offre telle première page que vous voudrez, content, sincèrement content et honoré d'y inscrire votre nom... J'ai deux bouquins sous presse et terminés, le Dernier Chevalier (nouveau) et Frère Tranquille (vétéran). Ceux qui viendront après sont le Château de velours, le Vicomte Paul et le Poisson dyor. En voulez-vous un des trois? Ou voulez-vous attendre quelque chose de moins insignifiant ? Ce qui arrête mes révisions, c'est que Dentu est toujours maître de mes ouvrages les plus connus. Il faut attendre qu'ils me rentrent par extinction de traités. Le vicomte Paul est assez gentil.
La suite de sa lettre est consacrée aux Dialogues des vivants et des morts ; trop indulgente pour moi et aussi trop sévère pour d'autres, et en particulier pour Jules Simon, que Féval avait autrefois beaucoup connu, elle ne saurait ici trouver place. Je saute donc deux ou trois pages et j'arrive à la dernière, où il fait à son tour un peu de politique :
... Et puis, j'ai aimé Napoléon III, pauvre doux homme ahuri et trahi (2). J'aime personnellement l'impératrice, créature éloquente, sinon intelligente, et très prise par la
(1) J'avais envoyé à Paul Féval un de mes livres, paru depuis deux ou trois ans déjà, les Dialogues des vivants et des morts, où MM. Thiers, Jules Favre, Gambetta, Jules Simon et quelques autres vivants de ce temps-là étaient légèrement malmenés.
(2) « Je ne l'ai approché qu'm extremis, pour faire le baron Taylor sénateur. » (Note de Paul Féval). La nomination du baron Taylor au Sénat est du mois de mai 1869.
pensée de Dieu. Cela ne m'empêche pas de comprendre et d'admirer ce que vous appelez les principes autant qu'une chose humaine peut être principe. Je voudrais que les principes courussent au plus pressé, — qu'on commençât par ne pas se laisser écraser. — Je crois cela quelquefois. D'autres fois, je me demande s'il ne faut pas précisément l'écrasement pour la renaissance. C'est audessus de moi. Je ne sais pas. — Et quand je cherche des a hommes » parmi ceux qui ont des principes politiques... dame! Je ne demande pas des géants, mais seulement un ménage Simon à principes.
En somme, je suis un romancier capucin. Personne ne me demande d'être autre chose, et je ne vois pas pourquoi j'ai honte de n'avoir pas la ferme intelligence qui ne me servirait à rien. Je connais M. le comte de Chambord, je l'admire du fond du cœur. Si vous connaissez un « homme » derrière lui, dites-le, que je l'embrasse. Dieu suffit, c'est certain, mais je voudrais voir l'homme de son Geste...
Au mois d'octobre 1877, moins de quatre mois après la Mort du père, Paul Féval publiait un autre volume : Jésuites /J'avais été de ceux qui lui conseillaient de ne pas renoncer aux romans, à ces contes qu'il contait si bien ; de ceux qui lui disaient : « Descendez dans la lice, puisque vous avez l'ardeur, la force et le courage; mettez votre talent au service de la vérité ; combattez les préjugés, les calomnies, les mensonges ; mais n'oubliez pas que vous êtes avant tout un romancier et un conteur. Restez ce que Dieu vous a fait, restez romancier. C'est encore sur ce ter-
rain que vous êtes appelé' à rendre le plus de services, à faire le plus de bien. »
D'autres avis prévalurent, qui valaient sans doute mieux que les miens. Il aimait des Je'suites et leur avait confié l'éducation de ses fils. Le P. Olivaint avait été son ami, et chaque jour il voyait les frères du glorieux martyr bafoués, insultés, misérablement outragés. Le devoir n'était-il pas de les défendre, et quelle meilleure défense pour la Société de Jésus que son histoire même, son histoire complète, sincère, vérïdique, impartiale? Paul Féval projeta donc d'exécuter un grand tableau, d'écrire en plusieurs volumes V Histoire générale des Jésuites. Pour s'y préparer, afin d'en fixer d'avance les lignes principales et d'en régler les perpectives, il commença par jeter sur la toile une simple esquisse, où il faisait saillir de leur plan certains faits principaux, ceux-là qui ont servi surtout de thèmes aux calomniateurs et qui sont comme la légende du mensonge. C'est cette esquisse qu'il venait de publier.
Au lendemain des Parvenus, de Bouche de fer, des Amours de Paris, de Jean Diable et de cent autres romans (le chiffre cent ici n'est point une hyperbole), il s'était jeté tout à coup à l'histoire, comme un homme qui n'a jamais nagé de sa vie se jette un beau jour à la mer ; bien loin de s'y noyer, il avait abordé le rivage en tenant à la main un volume éloquent, empoignant, et, ce qui ne gâtait rien, amusant. Ce volume, d'ailleurs, — et il était impossible qu'il ea fût autrement, — renfermait, en maint endroit, des
inexactitudes plus ou moins graves. Je m'empressai d'en signaler quelques-unes à l'auteur, qui me répondit à la date du 3o octobre :
... De deux choses Tune : ou vous êtes un cœur de cail- . lou, ou vous mè corrigerez mon bouquin en me laissant une petite marge de garder un nombre très limité de crimes. Ai-je calomnié ? Je suis prêt à tout réparer, bien sérieusement ! Tout vient de ce que Choiseul m'impatiente encore plus qu'il ne me déplaît. Soyez généreux comme un roi. Corrigez-moi mon livre. Je vous ai déjà avoué que j'étais l'ignorance même. J'ai écrit ça d'un jet, dans un honnête but. Merci à fond de votre lettre si bonne. Je serais si content et si sécure, si vous vouliez bien me corriger ! Toutes vos observations sont excellentes. C'est la vieillesse de l'habitude qui me tire dans le mauvais style.
Je vais courir après Pontmartin. Quelle joie vous apportez dans mon trou en me disant que cet homme, qui est pour moi « l'exquis », s'est occupé une seconde fois de moi (i). Je vis à cent pieds sous terre et ne vois pas un être humain dans une semaine. Je vais aller chercher le journal et tâcher de trouver Pontmartin pour lui dire ce que je ressens.
Le vicomte Paul ou la Fille du Juif est précédé d'une lettre préfaciculette à vous adressée. Je devrais en avoir reçu l'épreuve, je vous l'adresserai. — Répondez-moi un mot. — Je réfléchis que c'est un vrai et abominable travail que je vous demande tout uniment. J'en ai grande envie, mais, en somme, je pense corriger avec votre chère lettre qui est déjà un gros cadeau. Un gros.
(i) Pontmartin avait publié, dans la Galette de France du 28 octobre 1877, un premier article sur Jésuites ! Il en publia un second le 4 novembre (Voy. Nouveaux Samedis, t. XVI, p. 194).
Cette lettre ne compte pas, je vous dirai deux mots en vous décochant la pre'face. Je suis pressé à faire compassion. Votre, votre, votre
Paul Féval
Trois ou quatre ans auparavant, à la fin de 1873, Paul Féval avait eu un léger accès de fièvre verte. Ainsi qu'à Balzac et à Dumas père (1), avant lui, l'envie lui était venue d'être de l'Académie. Il s'agissait de remplacer M. Pierre Lebrun, l'auteur d'une tragédie de Marie Stuart. Féval commença ses visites et poussa jusqu'à la neuvième : « Je n'allai pas plus loin, me disait-il un jour, en me racontant son voyage autour d'un fauteuil; je m'étais aperçu à temps que je n'étais pas acadé?iîable.» Dans sa lettre du 14 novembre 1877, il est revenu, avec quelques détails, sur ce petit épisode de sa vie littéraire :
Mon cher ami,
Je suis dans la joie malgré les paltoquetteries si menaçantes de Versailles (2)! J'ai enfin reçu une lettre de Pontmartin, si belle et si bonne! C'est pour tout de bon qu'il m'aime. J'ai cru jusqu'à la lettre que c'était un peu par charité ; mais il n'y a pas à s'y méprendre, il m'admet tout à fait, et je ne saurais dire comme j'en suis heureux. Pour le présent, il n'y en a pas deux comme lui au grand conseil des lettres, et, s'il est possible, je le vois plus haut
(1) Voy. dans Honoré de Balzac, par Edmond Biré, le chapitre sur Balzac et V Académie. Voy. aussi, dans le Livre (n° du 10 juillet 1880), la remarquable et curieuse étude de M. Charles Glinel sur Alexandre Dumas et V Académie française.
(2) Depuis les élections du 14 octobre 1877, qui avaient donné la majorité aux républicains, on travaillait ferme à Versailles au renversement du maréchal de Mac-Mahon.
encore parmi les juges d'honneur. C'est vous qui m'avez donné le grand-bonheur d'être traité presque en égal par ce maître. Il me parle de l'Académie qui est sa maison. Il y a quatre ans, j'eus une rouge envie d'entrer là. et je fis neuf visites chez des gens que Sandeau m'avait indiqués. On me reçut bien. Il y en eut six qui me dirent d'abord : « Si Pontmartin ne se présente pas, nous sommes à vous », et c'étaient des gens d'opinions fort diverses. Les trois autres m'avouèrent que l'Académie avait besoin d'Alex. Dumas. Et puis tous les neuf allèrent à Dumas (i). J'y aurais été aussi. — Et puis encore, on me fit dire d'autre part que je pouvais avoir une « honorable minorité » contre Dumas. C'était ce côté un peu glissable que vous connaissez mieux que moi. Avant que j'eusse répondu, quelqu'un me dit : « X. a décidé que S. est un bon enfant et qu'il faut lui faire cette caresse. » Je cours encore! et jamais plus n'y ai resongé. Je vous ai conté cela pour vous dire que, selon moi, Pontmartin est de l'Académie à sa volonté. Ils ne voyaient d'autre obstacle que son hésitation. Quand il en sera, il m'en mettra.
En attendant de ne pas en être, — non plus, du reste, que Pontmartin, qui, lui, il est vrai, n'a pas même fait les neufvishes du romancier, — Paul Féval , travaillait férocement. Il écrivait les quatre volumes des : Etapes , Jésuites! les Merveilles du Mont Saint- Michel, Corbeille d'histoires, Pas de divorce ! Ré ~ ponse à M. Alexandre Dumas fils, un volume de trois cents pages écrit en trois semaines. Il donnait, chaque mois, souvent chaque quinzaine, un grand article à
(i) Le 3o janvier 1874, Alexandre Dumas fut élu, en remplacement de M. Lebrun, par 22 voix contre 11, réparties entre divers concurrents — dont Paul Féval n'était pas.
la Revue du Monde catholique. Presque tous étaient des morceaux e'loquents, tour à tour indignés ou enthousiastes, et dont il m'étonnerait beaucoup qu'aucun de ceux qui les ont lus alors eût perdu le souvenir. Je rappellerai ici les titres des principaux : le Denier du Sacré-Cœur, un Pèlerinage à Tours, Vieux mensonges, le Glaive des désarmés % le Père OUvaint, la Bonne mort d'un homme de lettres, V Outrage au Sacré-Cœur, les Pères de la Patrie, etc.
En même temps qu'il s'appliquait avec passion à la composition de tant d'œuvres nouvelles, il revoyait avec soin ses œuvres anciennes. Plus de trente de ses romans furent ainsi corrigés par lui de manière à pouvoir être admis dans toutes les familles chrétiennes. Pour suffire à tant de travaux, Paul Féval s'interdisait tout repos, toute distraction. Un certain lundi, — sa lettre n'est pas autrement datée, mais elle doit être de 1878 — il m'écrivait : « Pardonnezmoi, bien cher ami, ces choses sont invraisemblables ; on n'y croit pas, surtout les heureux comme vous qui vont promener leurs enfants. Je vous l'ai radoté souvent, et vous ne m'avez pas plus cru que les autres; je ne vis pas, je suis entraîné. La mort de mon pauvre beau-père (1) m'a pris huit jours forcés, juste', est-ce trop? Eh bien, je suis perdu et ne sais où me reprendre. Tout est mortellement en retard. Je ne puis aller qu'à la condition de ne pas m'arrêter une minute, » Un jour que j'avais insisté près de lui pour
(1) Le docteur Pénoyée.
qu'il prît au moins une semaine de vacances et la vînt passer avec moi au bord de la mer, il me répondait : « Fichez-moi la paix avec vos grottes de sable fin ; vous parlez, affreux vacançard, à un enragé qui passe sa vie au fond d'un trou, à corriger, corriger, corriger. » Et une autre année : « Mes vacances? Votre année de rhétorique? Les gelées blanches fondues? Amusez-vous bien au bord de la mer que j'ai tant aimée. » Une autre fois, au commencement de décembre 1879, comme je venais de lui annoncer que j'irais passer une ou deux semaines à Paris, avec mon frère, il m'écrivit la lettre suivante :
Arrivez vite, et prenez votre misérable ami comme il est, prisonnier pour trois mois encore, peut-être pour six, derrière sa porte clouée. Ecrivez lisiblement le jour où vous viendrez, 7 h. 1/2 sonnant, avec votre cher frère. Je vous montrerai ma bonne femme, que personne n'a jamais vue, et qui vous servira la soupe à notre table vide (car tous mes enfants sont dispersés). Cependant, le jeudi, vous trouveriez mon soldat, pieux et doux moutard de 5 pieds 6 pouces, et le dimanche peut-être ma fille aînée. Je vous prodiguerai toute une soirée avec la générosité d'un sauvage. Ne riez pas trop. Mon travail devient absurde et inouï. Et il le faut pour que j'en sorte ! Voyez comme ma bibliothèque catholique se fait. Quand j'aurai douze volumes bien alignés, je soufflerai. En sortant, nous prendrons un autre rendez-vous du même genre, si vous voulez me l'accorder ; mais je ne vous verrai pas à la lueur de Phébus ! Et vous me pardonnerez cette hospitalité judaïque, parce que vous êtes Biré, et que j'irai un jour chez vous, hélas! quand ? au soleil. J'ai agi en héros depuis seize mois, mon ami, je vous l'avoue, en héros. Et
Dieu m'a permis une orgie de travail, qui a réussi bien au delà de mes espérances. Je vous dirai cela en six mots, de vive voix, et vous serez content...
Et cet écrivain qui s'acharnait ainsi à la besogne, qui se tuait pour refaire la fortune de ses enfants, se livrait à des actes de générosité non moins inouïs que ses orgies de travail. Une de ses brochures, le Denier du Sacré-Cœur, a eu un débit énorme. En trois ans, les droits d'auteur dépassèrent 60,000 francs. Il en fit l'abandon entier, si bien que les soixante et quelques mille francs passèrent de ses mains dans celles des fondateurs de la basilique du Vœu national. De magnifiques tapisseries, qu'il avait achetées 900 francs, et qui faisaient l'ornement de son cabinet de l'avenue des Ternes, furent vendues 10,000 francs. Cette somme s'en alla en charités. « On n'a pas le droit de faire un tel bénéfice, sinon au profit des pauvres», disait-il à quelqu'un qui lui reprochait cette prodigalité.
Poussant le scrupule jusqu'à ses extrêmes limites, il ne voulait pas qu'un seul de ses anciens livres restât dans son texte primitif. Il racheta donc à prix d'argent tout ce qu'il put racheter de sa propriété littéraire. Il se fit ensuite céder par ses éditeurs tous les exemplaires qu'ils détenaient en magasin de ses ouvrages non corrigés. « On vient de m'apporter, m'écrivait-il le 11 octobre 1878, 4,000 volumes de Dentu, que j'ai rachetés pour les brûler. Je ne valais peutêtre pas la peine de cet incendie. » Ainsi en fut-il encore de plusieurs autres milliers de volumes, rachetés dans le même but à la maison Hachette et à la
maison Lévy. Ne gardant qu'un exemplaire pour les corrections qu'il apportait à l'intrigue, au récit, au style, afin que le livre pût être lu même par un enfant, il entassa tout le reste dans son bûcher. On arracha toutes les couvertures et toutes les tables, qui furent brûlées ; on défit tous les volumes en brouillant les feuilles, et tout cela, transformé en papier de pliage, fut vendu pour faire des cornets à tabac. Paul Féval et sa femme ne voulurent pas que l'argent de cette vente entrât dans le ménage et lui profitât. « C'est de l'argent mal gagnée, » disait Féval, en riant de son gros rire moqueur. Cet argent fut employé en aumônes.
Le drame du Bossu, dont les représentations ne se comptent plus, est repris, presque chaque année, à Paris et en province, et rapporte autant à son auteur qu'une ferme en Beauce. Paul Féval a fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher que son drame continuât à être joué; s'il n'y est pas parvenu, c'est parce que son collaborateur (i), usant d'un droit incontestable, n'a pas voulu renoncer à un succès et à des profits légitimes.
Ces choses invraisemblables, — cet écrivain qui rachète ses livres pour les brûler, qui s'oppose à la réimpression de ceux de ses ouvrages qui ont le plus brillamment réussi, et en particulier de celui où il a mis le plus de son talent, le Drame de la Jeunesse, — ces choses impossibles, — mais vraies, — se sont passées de nos jours, sous la troisième République,
(i) M. Anicet Bourgeois.
à l'heure même où M. Jules Grévy et M. Victor Hugo donnaient à la jeunesse de si beaux exemples d'économie et de sage administration !
Ses affaires cependant allaient bien. Ses anciens livres, corrigés, retrouvaient un nouveau public; ses nouveaux volumes, la Mort du père et Jésuites ! avaient un succès considérable. Au commencement de 1878, il m'écrivit une lettre, superbement datée, celle-là, non, j'en ai peur, sans une légère pointe d'ironie à l'adresse de ma manie de vouloir toujours des dates exactes et minutieusement précises. Donc, on lisait en tête : a Paris, 27 janvier 1878, i 1 heures du matin, plus 3 minutes, 10 secondes et un quart. « Par le fait, me disait-il, mes affaires vont très bien, et je vous en parle parce que, vu ma position d'ancien foudroyé, possesseur d'une superbe lignée, le côté affaires prend une importance trop légitime...»
Justement, en ces premiers mois de 1878, à l'insu de Pontmartin (qui se fâcha lorsqu'il en fut informé), je m'étais imaginé de faire campagne pour lui auprès de quelques académiciens. Il s'agissait, je crois, de remplacer Louis de Loménie. Je priai Féval d'agir de son côté, en particulier près de son ami Jules Sandeau. Il me répondit aussitôt, le 12 avril :
... Pour ce qui regarde Pontmartin, bravo! ça va! Je suis assurément un triste engin, mais bien tout prêt et
UNE CORRESPONDANCE INEDITE
désirant ardemment bien servir. Le bon, le cher Sandeau m'aime assez, et Mmc Sandeau m'a donné des preuves de grande affection... Je vous signale ne'anmoins un obstacle, qui est dans la nature même de Sandeau. Il craint de signer, d'e'crire, de testifier par acte. Il ne se met pas en vue. Je doute qu'il écrive, tout en e'tant très certain d'avance qu'il appartient à notre cher Pontmartin. Ce n'est pas un jeune homme ! Mme Sandeau, aussi bonne que lui, plus agissante et moins timorée, le poussera, mais ce n'est pas un jeune homme. Encore y a-t-il très longtemps que je ne l'ai vu. Ceci n'est pas dangereux : nous sommes amis comme cela. Il m'a prouvé son affection. La mienne n'a pas besoin d'être prouvée. Je vous écris d'avance parce qu'ott ne le voit pas. Il faut que ce soit fait avec une grande délicatesse. Il se peut qu'il se passionne. Les choses, cependant, vont vers les partis ennemis, et vous savez à quel point l'Académie suit le vent. Je crois que ma conversion lui est sympathique dans une mesure, et qu'elle lui fait un peu pitié...
Je vais travailler mieux que pour moi, et je vous donnerai nouvelles. Ma conviction est que Pontmartin est en, passe d'arriver d'emblée s'il se présente franchement. Une singulière créature, qui ne l'aime pas (Nicolardot) et qui sait tout, me disait la semaine dernière, que les articles de Pontmartin forçaient un tirage en plus de deux mille à trois mille. C'est célèbre et bien supérieur au surtirage de Sainte-Beuve, qui était de quatre cents au Constitutionnel. Les académiciens qui m'avaient parlé de Pontmartin comme certain, s'il se présentait, étaient Cuvillier-Fleury, Janin qui l'aimait peu, Nisard, M. de Carné, M. d'Haussonville... et Claude-Bernard. Je n'en ai jamais revu aucun, même ceux qui sont morts. Saint-René Taillandier m'avait dit que tout le côté Falloux était à lui.
Je pars ; vous aurez mes nouvelles ces jours-ci. Au plus tard Jeudi, je suis sûr de voir Mmc Sandeau, c'est son jour.
Ah ! je suis bien triste et un peu humilié d'être si peu de chose! Mais, tel quel, j'appartiens à ce cher talent, à ce délicieux esprit...
Et quelques jours après, le 2 mai :
Hier, j'étais dans mon trou pendant qu'on ouvrait l'Exposition. Je ne me remets pas. Je pensais que vous me méprisiez de mon impuissance après quarante ans de lettres. J'en ai honte et chagrin. Dites-moi ce qui se fait pour ce cher et si vraiment aimé Pontmartin. Se présente-t-il? J'ignore tout. Ah ! vous ne me connaissiez pas. Je n'ai rien su faire pour moi, c'est assez égal. Mais pour quelqu'un que j'admire et chéris si véritablement ! Enfin, dites-moi un mot. La tristesse me prend depuis quinze jours.
Allez-vous bientôt venir?
Un mois plus tard, juin 1878 :
... Je suis sorti hier. Je suis allé voir Pontmartin qui tenait une lettre de vous. Nous avons causé longtemps, je ne pouvais pas m'en aller. Il m'a promis son volume nouveau. Je l'ai interrogé peut-être indiscrètement sur l'Académie, et cependant je n'ai pas su ce que je voulais savoir. Il a de grandes pudeurs. Je crois que son tour est venu. Je suis impuissant, il est vrai, et, certes, je ne lui ai pas laissé croire le contraire ; mais qui sait dire ce qu'on peut quand on connaît exactement le cas d'un combattant très cher ? D'après ce que j'ai su, il a deux ou trois ennemis caractérisés, mais il a tant d'amis ! Et puis il est si absolument en équilibre sur la pierre du seuil !
Il se pourrait qu'avec les admirables et innombrables relations mondaines qui l'entourent, un échec (improbable) lui fût plus sensible qu'à un autre. On ne doit pas insister quand on est comme moi improfitable et peu renseigné...
J'avais écrit quelques lettres ; Paul Féval avait fait quelques visites. Nous en fûmes, l'un et l'autre, pour nos frais. Pontmartin refusa de se présenter.
Peu de mois après, j'invoquais de nouveau l'aide de Féval, pour essayer de faire, non plus un académicien, mais un bachelier. L'aîné de mes fils venait d'être refusé, en tout bien tout honneur, par la Faculté des lettres de Rennes. Il s'agissait de le recommander, cette fois, à l'un de ses examinateurs, l'excellent M. Robiou (i), auteur de savants Mémoires sur l'ancienne Egypte, compatriote et contemporain de Féval, qui croyait l'avoir connu dans son enfance, sans pourtant en être bien sûr. A tout événement, je demandai au romancier d'écrire à ce brave homme, qui passait, à tort sans doute, pour être très sévère. Paul Féval me répondit, le 16 septembre 1878 : « Je vous envoie une bête de lettre que vousadresserezà ce Robiou, si vous voule\, car je ne sais pas où il est, ni si c'est lui... Une lettre pareille pourrait-elle être mal prise par un Egyptologue? Je ne le crois pas beaucoup, mais je vous l'envoie. »
Si la lettre avait un défaut, ce n'était pas précisément celui d'être bête : le lecteur en va pouvoir juger.
(1) M. Félix Robiou, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Rennes, membre correspondant de l'Institut, auteur de plusieurs ouvrages, dont les principaux sont consacrés à l'ancienne Egypte : Recherches sur la 14e dynastie de Manéthon; Mémoire sur V économie politique de V Egypte des Ladiges, etc. Né à Rennes le 10 octobre 1818, il avait été pendant quelque temps dans la même pension que Paul Féval.
Paris, 16 septembre 1878.
80, avenue des Ternes.
Robiou, tu as dû m'oublier 5 5o fois, et puis ce n'était peut-être pas vous que je connaissais, Monsieur et cher compatriote. Alors, en tout cas, je connais tous les Robiou, excepté vous, et c'est Mgr de Coutances(i) qui m'allongeait les oreilles au catéchisme : grand et bien-aimé cœur qu'il était ! A ces causes, soit que ce soit toi ou que vous en soyez un autre, je te somme ou je vous prie d'être paternel et même excellente l'examen de novembre, pour le jeune Edmond Biré, de Nantes, qui est fort et le fils d'un de mes amis les plus chers.. . Excusez-moi de parler avec tant de familiarité conditionnelle à un savant de votre taille, mon très éminent compatriote, mais surtout exaucez-moi, car mon jeune ami candidat est bon, studieux, intelligent et digne.
Une vieille poignée de main au camarade, ou tous mes respects à l'illustre puits de science.
Paul Féval, de la paroisse Saint-Sauveur, homme de lettre rennais.
La lettre décidément était trop spirituelle ; je ne l'envoyai pas à son destinataire et la gardai pour moi.
Paul Féval traversait lui-même, à ce moment, une assez redoutable épreuve. Il publiait le troisième récit de ses Etapes d'une conversion, la Première communion. En écrivant ce livre, — un très beau livre, — le romancier semblait avoir pris à tâche d'écarter résolument tout élément de succès. Il s'était même privé du Tableau de la première communion ; cette fête si délicieuse et si pure, cette cérémonie incomparable, toute pleine d'harmonie, de fleurs et
(1) Mgr Robiou, oncle du savant professeur de Rennes.
d'allégresse, cette journée bénie entre toutes, il ne Ta pas décrite; il lui consacre sept lignes, pas davantage. Comme s'il voulait se punir d'avoir tant péché autrefois par l'excès du romanesque, il se retranchera, cette fois, non seulement le superflu, mais le nécessaire.
Le héros est un enfant de onze ans, le petit Jean, qui n'est ni bon ni mauvais, ni ange ni démon, et qui n'est pas même le premier au catéchisme, ni le dernier non plus.
Voici maintenant la mère et les sœurs de Jean, les plus braves coeurs du monde, mais qui vivent dans le cercle étroit de la famille et ne voient ni ne cherchent rien au-delà.
Charles, le frère aîné, le substitut de Loudan, est bien romanesque un brin, celui-là, en ce sens qu'il ne ressemble pas à tout le monde ; mais c'est un dévot, tout le contraire, par conséquent, d'un héros de roman, si bien que l'auteur est le premier à nous dire : « Charles est la pierre d'achoppement de mon récit, je ne me fais pas d'illusion à ce sujet. »
François, le second frère de Jean, est soldat, et il mène sans grand éclat la vie de garnison.
Qui avons-nous encore? Julienne, une vieille servante, qui cesse de tutoyer son jeune maître quand elle n'est pas contente de lui et qui lui dit alors : « Ah ! vous voilà, vous? » Marie de Moy, une fillette de dix ans; Mme du Boisbréant, qui va tous les matins à la première messe; sa nièce, Mlle Clémence, qui a beaucoup de piété, une bonne instruction et peu de musique; M. Loirin, « un tout petit homme à che-
veux gris de souris, plus ras qu'une brosse, et mince et furtif », ancien payeur du département de la Mayenne, toujours armé de son parapluie et ayant toujours le petit mot pour rire.
N'oublions pas le curé, M. Ramond; le vicaire, M. Huet; l'abbé Monin, encore un vicaire. N'oublions pas enfin le docteur Ollivier, savant charitable, qui fera sa première communion à côté du petit Jean.
Sono tutti santi, disait un prélat italien de la pieuse et noble famille dont Mme Craven nous a donné les mémoires dans le Récit d'une Sœur. Ce sont tous d'honnêtes gens, peut-on dire des personnages de la Première communion ; mais où trouver, dans ce milieu honnête et simple, le roman, l'intérêt, l'émotion? Nous n'avons affaire qu'à de braves gens de province, comme nous en avons tous connus, aimables et vertueux, sans doute, mais ayant bien leurs petits défauts et leurs petits ridicules. L'auteur, je le sais, a laissé se glisser dans sa bergerie un jeune loup ou plutôt un jeune renard ; mais Adolphe, — c'est notre jeune renard, — n'a encore que onze ans, et ce n'est pas l'âge des héros de roman. Encore une fois, comment tirer de ces éléments, réfractaires, ce semble, à l'intérêt, un récit qui passionne, un drame qui fasse sourire et pleurer? C'est là, cependant, ce que Paul Féval a su faire, et tel chapitre de la Première communion, — le Vieil habit de papa, par exemple, — restera parmi ses meilleurs.
Comme il l'avait bien prévu, Charles était « la pierre d'achoppement » de son récit, — Charles, qui
reçoit d'un lâche une grossière injure, et qui refuse de se battre ; Charles, qui aime Clémence et va l'épouser et qui renonce à elle, qui renonce à tout, demandant simplement à Dieu, en échange de son sacrifice, qu'il ait pitié du petit Jean et lui fasse faire une bonne première communion.
Le caractère extra-humain du sacrifice de Charles choqua vivement Pontmartin, et peut-être avait-il raison, du moment qu'il se plaçait, comme c'était son droit, au seul point de vue littéraire. Autant, l'année précédente, il s'était montré enthousiaste de la Mort duperie, autant, cette fois, il se montra sévère pour le nouveau volume des Etapes, le condamnant d'un mot : livre de sacristie! Frappé au cœur par cet arrêt de notre ami, le pauvre Féval m'écrivit aussitôt, le 7 novembre 1878 :
Voilà une frayeur qui me prend, c'est que vous n'écriviez peut-être quelque vivacité à Pontmartin. Ce serait un tort chez vous; moi, je suis d'hier, et lui est votre vieil ami. D'ailleurs, je suis si loin de lui en vouloir ! Il a raison à son point de vue. Je suis dans une veine de choses cruelles à supporter, car on m'attaque en sens contraire dans des coins et dans des trous...
Souvenez-vous de ce que je vous disais, dans le temps, de la Première communion, et souvenez-vous du cri de joie que j'ai poussé quand vous m'avez dit que vous l'aimiez. Je savais que ce livre était d'une incomparable hardiesse, sans avoir aucun des avantages littéraires de la hardiesse.
Personne, excepté vous, ne jugera sa difficulté. Je ne crois pas cependant que Pontmartin se soit tout à fait mépris sur la condition de sainteté exceptionnelle de Charles, car je l'ai surabondamment criée; il a trouvé tout bonne-
ment impertinent et malpropre qu'on fût un saint en pleine rue. Gela ne se doit peut-être pas. Nous vivons dans un temps malheureux où, non seulement de féroces bonnes gens chassent les Sœurs de Charité', les Jésuites, les Frères et tout, mais où ceux de la messe de midi regardent la première messe comme une obscénité. Quand venez-vous? Je mentirais si je disais que j'ai été très surpris, mais tapé, ah ! dame. — Je vous embrasse.
Le 29 novembre, revenant sur l'article de Pontmartin (qu'il lui arrivait parfois, à ce moment, d'appeler Pontmartigre), Paul Févai m'écrivait encore : (( J'étais tellement de votre avis à l'égard de Pontmartin, que je lui avais écrit le soir même où je lus son article bizarrement affectueux et sauvage (à preuve, je vous envoie la missive non finie, en vous priant de la garder pour vous). Je l'ai aimé non seulement à travers vous, mais parce qu'il est très Français, très charmant souvent, et qu'il m'avait vraiment comblé. Jamais je n'oublierai sa bonté. Ses articles étaient des cadeaux sans prix. Pourquoi ne lui ai-je pas envoyé la lettre en y ajoutant les quelques mots tendres qui devaient sans doute la terminer? Parce que... »
Voici cette lettre, en marge de laquelle Paul Féval a écrit : non envoyée :
O Pontmartin, cœur charmant, délicieux esprit, je n'ai vu qu'un saint (1) en ma vie. Non seulement je n'ai pas
(1) Le frère aîné de Paul Féval, lui-même homme d'infiniment d esprit et d'une rare imagination, qui aurait pu, comme son cadet, écrire des romans et peut-être devenir célèbre, s'il n'eût préféré vivre comme un saint et mourir inconnu dans sa chère Bretagne. C'est lui que Paul Féval a peint, sous le nom de Charles, dans la Première communion.
dit qu'il était nécessaire de l'imiter, mais, dans mon récit, la mère, la sœur et le curé lui-même ne V approuvent pas. C'est dit explicitement. Et, en outre, tout le temps, ce malheureux saint, du haut du paradis, me terrifie de telle sorte, je sens si douloureusement qu'il mettra quelqu'un en colère, que je ne l'aborde jamais sans crier à la ronde : « Révérence parler ! »
C'était une héroïque créature, je l'ai mal peinte, voilà tout, puisque je n'ai pas su vous montrer ce cœur dans la tolérance sans bornes de sa simplicité. Je suis d'autant plus coupable que cette lèpre de la sainteté me sautait aux yeux. Charles seul est amoureux, car Clémence hésite un instant; Charles seul a un intérêt matériel à ce mariage; Charles ne sacrifie que lui-même (si on s'obstine à penser qu'il se sacrifie). C'est égal, il a tort, puisqu'il aime Dieu au delà de ce qui se conçoit chez la marquise. Il n'a pas ce droit-là. C'est une infirmité et une difformité. Tirez! ! ! Toutes les passions sont littérairement dans la nature, excepté la passion de Dieu. Mauvais exemple. A la Société des gens de lettres, ils avaient déjà édicté une sentence pareille en décidant que j'avais mal tourné. Et Pontmartin, le plus délicat des hommes, s'exaspère, par sympathique désespoir, au sujet de mon état, jusqu'au point de faire semblant de croire que l'âme de Jean, parce qu'elle est celle d'un assommant garnement, ne valait pas la peine d'être sauvée au prix d'un sacrifice, si énorme qu'il fût.
Il est à espérer pourtant que cette âme fut sauvée ainsi, et il est certain que l'âme de l'auteur même des Intimes (1) a juste le même prix au regard de Dieu que l'âme de Pascal. — Je n'en ai pas moins tort. Je suis profondément triste
(1) Dans les trois premiers volumes des Etapes d'une conversion, Paul Féval a placé son récit dans la bouche d'un de ses amis, son ami Jean, de son vrai nom Raymond Brucker, l'auteur du Maçon et des Intimes.
d'avoir tort en ceci, surtout vis-à-vis de vous que j'aime tant, car je vous aime deux fois de tout mon cœur, comme un maître exquis et comme un très généreux ami. La vie est longue à n'en pas finir, mais si courte ! Avez-vous connu des gens heureux ? Moi, j'ai connu Charles, et Clémence, et l'abbé Huet, trois égoïstes parfaits qui, je le jure, ne savaient même pas qu'ils étaient fous de charité. Il ne fallait, en effet, peut-être pas montrer ces gens-là, même en demandant grâce...
Je n'envoyai pas la lettre à Pontmartin; mais, de lui-même, et pour ne point affliger un galant homme, il fit le sacrifie de son article et ne l'inséra pas dans ses Nouveaux Samedis.
Aucune tristesse ne devait être épargnée au pauvre grand romancier. A l'heure même où paraissait l'article de la Galette de France, il se voyait menacé d'un gros procès. Lui qui avait en horreur les affaires et les questions d'argent, lui dont rien n'égalait la candeur en telles matières, si ce n'est son désintéressement, il allait lui falloir se débattre au milieu des hommes de loi, discutailler, attaquer, se défendre, comparoir en justice, et, à cette pensée, il avait des terreurs d'enfant : « Je suis terrifié, m'écrivait-il le b novembre 1878. Au début de ma conversion, j'ai accepté avec enthousiasme de faire une Sainte Radegonde, et aussitôt ils m'ont entortillé dans des conventions terribles. Il s'agissait d'une édition monumen-
taie. Ça avait flatté mon idiote vanité. J'ai travaillé et j'ai été dégoûté par mille normandismes d'un côté, de l'autre par le sujet, qui est très saint, mais audessus de moi, sans doute, car je ne le vois pas. J'ai perdu bien des mille francs à ce labeur inutile, et maintenant ils me disent : « Livrez ou payez 60.000 francs. » Je me sens devenir fou. »
Le romancier avait eu autrefois d'énormes succès ; il se permettait d'en avoir encore de plus grands depuis sa conversion. Ces choses-là se paient. De bonnes âmes insinuèrent, dans certaines feuilles, que ce dépôt ne se faisait pas faute, à l'occasion, de s'approprier bellement l'argent du prochain. Il fallut que Féval écrivît à ces feuilles pour les rappeler à la pudeur. Pendant ce temps, il m'adressait cette lettre si noble et si chrétienne :
Paris, 10 février 1879.
Mon cher ami,
Si vous permettez encore qu'on vous caresse après les giffles qu'on a reçues, le bon Pontmartin doit plaindre son ancien protégé de sacristie, au cas où il l'aura vu écrivant lui-même à des journaux : « Monsieur le rédacteur, je ne suis pas un voleur. » Ce pauvre bedeau a été secoué durement. Il ne comptait point répondre, car il avait conscience de mériter cette peine et bien d'autres, mais son avocat fit descente chez lui un soir et lui avoua que la calomnie du Figaro émouvait non seulement le palais, mais de bons prêtres, qui demandaient pourquoi M. P. F. ne rendait pas, au moins, l'argent qu'il avait reçu. Alors, j'ai écrit, songeant à mes enfants et à la certitude que j'ai d'être insulté désormais toujours et partout comme étant de sa-
DE PAUL FÉVAL 3j^3
cristie. Le mot a été écrit une fois par un honnête homme. Il reste. Le Figaro s'est moqué même du rachat de mes livres, qui m'ont coûté si cher! Le Figaro est aussi méchant (au fond) que Pontmartin est bon (au fond), mais il est lu par 100.000 Pontmartines de tout sexe, qui, désormais, me détestent et me méprisent comme faisant commerce de médailles à la porte des sanctuaires. Je suis un lâche, car j'ai discontinué mon travail consolateur, malade que j'étais de lâcheté. Piètre chrétien, bavardant sur l'amour de Jésus, le sacrifice, etc., mais ne sachant ni aimer ni se sacrifier! Ah! je souffre de cela plus que du reste. J'essaie de n'en vouloir à personne, je crie à Dieu, non pas jour et nuit, car je dors la nuit, mais mille fois par jour, que je n'en veux à personne, mais est-ce vrai? Je ne connais pas d'homme à qui je voulusse faire du mal, c'est tout; i'amertume y est malgré moi. Je voudrais tant les aimer bien tout à fait ceux qui m'ont forcé à écrire : « Je n'ai pas volé d'argent », et surtout ceux qui me font pleurer de mauvaises larmes sans tendresse aux pieds de mon crucifix. Mais je vaincrai, mon ami; j'aime déjà depuis quelques jours l1 'Imitation, que je ne comprenais pas, puisqu'elle me semblait froide. Dieu connaît ma pauvreté d'âme et mon grand désir de l'aimer en ceux qui me frappent. Je vaincrai, je prie tant, sinon toujours bien. Priez pour moi et soyez heureux.
A vous de cœur.
Malgré le trouble jeté dans sa maison par cet ennuyeux procès, au demeurant assez anodin, mais dont son imagination toujours échauffée avait fait aussitôt un procès monstre, Paul Féval continuait de travailler. Avant de se mettre au quatrième et dernier volume de ses Etapes, il composait un livre d'histoire, qui était en même temps un livre de piété.
Dans une lettre datée : Rennes, dimanche (hier), — elle doit être de septembre 1878, — il m'avait écrit : « Mon cher ami, les amis, les vrais amis de l'antiquité, « s'entendaient marcher », d'un bout à l'autre du monde connu des anciens. Ainsi en est-il de vous; vous m'avez deviné en Normandie contre tout bon sens, et j'y étais!!! J'étais au Mont-Saint-Michel, où j'ai passé quatre jours en venant embrasser ma vieille sœur... Que c'est beau, le Mont-Saint-Michel! que c'est beau ! Je suis capable d'en faire, non pas une maladie tout à fait, mais un livre... » .
Ce livre, il ne tarda pas, en effet, à le faire; il lui donna pour titre les Merveilles du Mont-Saint- Michel. Cette fois, c'était bien un vrai livre d'histoire, composé, celui-là, avec toute la rigueur de l'érudition contemporaine. L'auteur, — le romancier d'hier, — avait vraiment compulsé tous les textes et, — mirabile dictu ! — noté avec soin toutes les dates ! Au bas de chaque page, ce sont des renvois, des citations de documents et de manuscrits à ravir un minutiste, à faire pâmer d'aise le savant et impeccable compatriote de Féval, Arthur de la Borderie, de l'Ecole des chartes et de l'Académie des inscriptions.
On a dit de M. Guizot : « Ce qu'il sait du matin, il a l'air de le savoir de toute éternité. » Avec Paul Féval historien, ce n'est pas tout à fait la même chose. Ce qu'il a appris le matin, on voit bien qu'il l'ignorait encore la veille. Je ne voudrais donc pas donner les Merveilles du Mont-Saint-Michel pour le dernier mot de la science sur ce grand et beau sujet; mais, en
dépit des insuffisances, des lacunes, des erreurs même (il y en a bien quelques-unes), l'ouvrage de Paul Féval est bien près d'être excellent. A défaut de l'historien, le poète a gravi, d'un coup d'aile, les hauteurs sur lesquelles s'élève la glorieuse basilique : les vitraux étincellent, les pierres crient, et, par instants, il semble que l'on voit briller le glaive de l'archange entouré d'éclairs. Le succès fut très vif. Un rayon de joie éclaira de nouveau la maison de Féval. La gaieté d'autrefois était revenue. Le 10 octobre 1879, à propos d'un article que j'avais publié sur les Merveilles, il m'écrivait, à la bonne franquette, tout bonnement comme un homme heureux, et qui s'amuse :
J'ai fait mettre un plumet neuf à mon vieux chapeau. Votre article sur moi me requinque si haut que je ne touche plus terre... Votre article est trop bon et vous aimez trop le vieux singe qui vous en remercie à quatre bras...
C'est pourtant vrai, Saint Michel a du succès. L'archange a défendu son vieux militon dans le combat...
Au milieu de tout cela et d'attaques privées dont la baroquerie vous ébahirait, j'ai un ami comme vous, et j'ai quelques prêtres, quelques religieux surtout, ardents, délicats et d'une piété très tendre qui mettent de temps en temps leurs mains fraîches sur ma calvitie trop chaude...
Je suis seul ici comme un rat pelé; toutes ces dames sont à Notre-Dame de Sion-lèz-Nancy, pour voir les deux petits missionnaires (1), qui deviennentde fiers lapins dans ce grand air des Vosges. Je leur garde votre article, dont elles seront aussi reconnaissantes que moi.
Et je vous embrasse.
(1) Ses deux plus jeunes fils.
Moins d'un mois après, tout était bien changé. Un nouveau coup, que peut-être il eût mal supporté avant sa conversion, l'atteignait au plus sensible du cœur : sa fille aînée entrait en religion. Le 8 novembre, il me faisait part en ces termes de cet événement :
Ne vous ai-je pas annoncé que ma fille aînée entrait au couvent ? C'est ce mois-ci qu'elle va novice à Royaumont. Nous sommes heureux et navrés. Je la mène le i5 au lieu où elle a été frappée l'an dernier, à pareille époque (sanctuaire de Saint-Martin de Tours), et puis tout sera fini ! Elle me manquera bien, mais Dieu est la bonté même. Outre ce très grand trouble, nous avons d'autres ennuis d'enfants, je ne vaux pas cher en ce moment, et mon pauvre quatrième volume des Etapes en souffre. Enfin, il se fera. Ma pauvre fille ne le copiera pas. Elle était devenue mon aide et mon bien-aimé secrétaire...
Puis, après quelques lignes sur Mgr Freppel, dont il prisait très haut le courage et le talent, il terminait ainsi sa lettre :
Mais j'ai beau faire, je ne puis penser qu'à ma fille. La maison va être énorme, car elle la remplissait. Te Deum laudamus.
A vous de tout cœur. P. Féval.
Te Deum laudamus. J'ai vraiment du mal à porter cette séparation.
Dix jours plus tard, au retour du pèlerinage au sanctuaire de Saint-Martin :
Paris, 18 novembre 1879.
Cher ami,
J'arrive de Tours, où la manifestation catholique a été splendide. Ma femme, ma fille et moi nous y avons
éprouvé de grandes émotions. Ma fille prie pour vous et pour votre chère enfant... Ah ! cher ami, nous sommes rudement troublés. Cette Joséphine était notre joie. Mais tout est à Dieu et sa divine bonté ne cesse de nous combler.
C'est jeudi qu'elle part, après-demain. Demain, nous allons à l'archevêché pour que le saint cardinal (i) la bénisse. Nous allons être seuls, seuls.
Son cœur est déchiré. Jamais elle ne nous a tant aimés, mais sa vocation est admirable. Que Dieu soit béni dans notre cœur et par toute la terre !
Je ne pleure pas tant que les premiers jours. A vous de tout cœur.
La blessure était cruelle, et pourtant l'heure était proche où, chez ce grand chrétien, la douleur allait faire place à l'allégresse. Des lettres qui suivirent, je détache ces courts extraits : a 4 février /(?c?o. Ma fille est dans une allégresse qui dure. » — «7 juin. En toute ma vie, je n'ai jamais rien vu de plus spirituel et de plus joyeux que ma fille la religieuse. » — « S octobre. Ma fille Joséphine a pris l'habit le jour de la Saint-Michel. C'est Sœur Marie-Gabriel. Son bonheur complet est ma dernière joie. Toute la famille a été la voir hier à cette splendide abbaye de Royaumont, où j'avais fait une retraite de dix jours le mois dernier. Là, on ne sent pas les odeurs de Paris, on n'y entend rien des grincements de Paris, si décidément odieux !» — « 3i décembre. Ma fille nous écrit des lettres d'une joie admirable. C'est une
(1) Mgr Guibert.
grande vocation — et un grand talent que je ne soupçonnais pas. »
Au mois de mars 188 1 parut le dernier volume des Etapes, le Coup de grâce. Dans ce volume, où Paul Féval renonce à s'effacer derrière M. Jean, et porte, cette fois, la parole en son nom, il nous raconte les dernières pages de sa vie, — de cette vie commencée à Saint-Sauveur de Rennes, et qui se termine à Montmartre (1), à l'ombre de l'église du Sacré-Cœur. Le livre est désormais complet. Quatre volumes durant, l'auteur des Etapes d'une conversion est resté à la hauteur de son sujet, et il n'en est pas de plus beau : l'histoire d'une âme.
Le premier article qui parut était de Pontmartin. Plus de chicanes, cette fois, ni de réserves, mais un éloge complet, un hommage éclatant rendu à l'œuvre et à l'auteur. Je le signalai aussitôt à Féval qui ne sortait pas de son trou et n'y recevait pas les journaux. Il envoya tout de suite à la Galette et me répondit, le 1 1 avril :
... J'ai lu l'article. Vous avez raison, il est superbe des pieds à la tête. Je suis intéressé fortement à le trouver tel, mais à part toute égoïste préoccupation, je me disais
(1) Au mois d'octobre 1880, il avait quitté sa maison de l'avenue des Ternes pour aller demeurer rue Marcadet, 129. « Je suis, m'écrivait-il, chassé de ma petite maison par mon propriétaire, qui va la prendre pour lui-même. Nous émigrons à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur, paroisse de Clignancourt... Je regrette ma maison, mais je suis content d'être sous le Sacré-Cœur. Mes pièces seront plus étroites et mon jardin plus grand. Je n'aurai plus le bois de Boulogne à ma porte, mais qu'est-ce que tout cela fait ? »
en le relisant : c'est jeune, c'est bon, c'est brillant, chrétien, chaud, alerte, délicat, élevé et bienveillant jusqu'à l'amitié la plus clémente.
C'est le premier grand article qui m'arrive, malgré le nombre étonnant de lettres reçues ; je n'en aurai certes pas de plus précieux.
Malgré le silence qui a accueilli le livre, il va très bien, dit Palmé, qui, en effet, a commencé hier une grande publicité. Je ne peux pas prétendre que je ne tienne pas beaucoup à ce pauvre récit, car il contient mon cœur.
Je vous quitte pour écrire à Pontmartin, ce maître si véritablement sûr de sa plume. Je ne saurai pas lui dire combien il m'a rendu heureux, mais je vous le murmure à l'oreille. La vanité d'une vieille bête est immortelle...
Après le Coup de grâce, qui était en réalité une page de Mémoires, je l'engageais à revenir, pour un temps, au roman: « Un roman? me répondit-il ; peut-être, mais je ne suis pas entrain. » La tristesse lui était revenue. La République l'écœurait ; son triomphe, ses hommes, ses entreprises, ne lui inspiraient que dégoût et mépris ; il se sentait tout abattu, profondément découragé. Il m'écrivait, le 6 août 1 88 1 : « Je vois l'avenir court et terrible. Je crois que vous avez tort de faire une quasi-exception pour M. Gambetta. Il est aussi bête que les autres, et par conséquent aussi méchant. Le châtiment nous entoure et nous noie. Je le vois monter. La prière elle-même sera peut-être impuissante à conjurer ce désastre nécessaire et surtout équitable. » Et, en terminant, il me disait : « Je vous embrasse, cher ami ; pardon de mon peu de gaieté. Je ne vous dis pas que vous êtes
heureux d'être au Pouliguen. Rien ne signifie plus rien. J'ai le sentiment profond que nous entrons en
agonie. »
Il voulait faire pourtant un dernier livre, qui aurait eu pour titre : les Pb^es de la Patrie. Libeller l'acte de naissance de notre France, dresser, en quelque sorte, son livret de grande ouvrière, rappeler les grands hommes, glorifier les saints, gardiens de nos destinées, garants de nos espérances, saint Denys et saint Martin, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, Charlemagne et saint Louis, tel était l'objet de ce travail qu'il ne lui a pas été donné d'achever. La plume s'est échappée de ses mains, au moment où il terminait le cinquième chapitre de ce livre, qui devait être, dans sa pensée, le livre de la France qui prie.
En 1882, Paul Féval eut une première attaque d'apoplexie. Peu de temps après, la mort de sa femme acheva la ruine de sa belle santé. Du jour au lendemain, il ne fut plus que l'ombre de lui-même. Atteint d'une maladie qui lui rendait tout travail impossible, il se remit aux mains de la charité chrétienne, chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu. C'est là qu'il est mort, dans les sentiments de la piété la plus vive, le 8 mars 1887. Ainsi s'était vérifié ce que lui-même m'avait écrit, plusieurs années auparavant, le 10 juillet 1880 : « Je me détache petit à petit. Les gens qui m'ont frappé ou abandonné m'ont fait grand bien en définitive. J'arriverai à tomber en chrétien, tout bas, aux pieds de Dieu. »
A ses obsèques, qui eurent lieu le 1 o mars, à l'église
Saint-François-Xavier, l'assistance fut peu nombreuse, cent cinquante personnes en tout. Il en avait été de même aux funérailles de Balzac. L'auteur de la Comédie humaine n'en reste pas moins, de l'aveu de tous aujourd'hui, le plus grand romancier du siècle. Paul Féval reprendra, lui aussi, le rang qui lui est dû. Il fut un merveilleux conteur. Il a laissé cent volumes qui, longtemps encore, récréeront les honnêtes gens, et, parmi ces cent volumes, il en est dix, au moins, qui sont des chefs-d'œuvre.
25 Octobre 1899.
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CoagregaHon de "Nottê Dam^ Ottawa
Dtetetispie-Sctenc^ domestiquée UNIVERSITE D'OTTAWA