G ETUDES D HISTOIRE
inlerprclc ainsi : n Si un prophète parlant au nom de l'Esprit-Saint ordonne de dresser une table, on y servira les pauvres, mais le prophète ne mangera rien, de peur de paraître pensera lui-même; sinon, on le tiendra pour un faux prophète. » Le sens général paraît bien être tel, en effet, surtout si on rapproche ce texte de celui qui suit à quelque intervalle et qui est très limpide : « S'il dit en Esprit : Donnez-moi de l'argent ou autres choses , vous ne l'écouterez point. Que s'il dit qu'on lui donne pour d'autres pauvres, que personne ne le juge » (xi, 12). On peut donc entendre que le prophète demande à manger, comme il demande de l'argent, mais que, ni les plats ni l'argent, il ne doit les demander pour lui, sous peine de passer pour un faux prophète. Seulement, cette table n'est pas plus liturgique que cet argent, et on ne saurait voir ici autre chose que des aumônes.
M. Keating est de nouveau fort en peine pour retrouver trace de l'agape dans les Pères Apostoliques. Il suppose, bien gratuitement toujours, que, l'agape ayant été disjointe de l'eucharistie par saint Paul, cette disjonction n'eut aucun effet dans l'âge apostolique et quelque temps encore. Ainsi quand un texte parlera de l'eucharistie, il conviendra de comprendre qu'il y est conjointement question de l'agape. Si l'épître de saint Clément parle des épiscopes qui « saintement et sans reproche ont offert les dons ^ » , — allusion à l'épître aux
i. I Clem. XLiv, 4 : àfxapxîa..., èàv toùç à(i.é(JL7rTw; xal ô<rttùç TrpoffevEyxovxaçTà ôcopa Tf;ç £7nTy.07rr;ç à;iooa)(oa£v : si eos, qui sancte et sine crimine munera oblulerunt, episcopatu eicimus. — >e pas traduire comme M. Keating : ta ôtôpaT/j: êTriaxo-/;;: .
Hébreux (v, 1) et au pontife chargé « d'oiïrir les dons elles victimes pour les péchés », — M. Keating, avec Lightfoot, voit dans ces dons les aumônes de TEglise, le pain et le vin de l'eucharistie, les offrandes pour les agapes : ce qui est singulièrement forcer le sens tout lévilique du mot dons.
Plus spécieux serait le cas de saint Ignace, écrivant aux Smyrniotes : « Il n'est pas permis sans l'évéque soit de baptiser, soit de faire Vagapè » (viii, 2). Mais ce texte prouve mieux qu'aucun autre combien il y aurait d'imprudence à interpréter un écrivain autrement que par lui-même, et à donner îi une expression du ii' siècle le sens qu'elle a eu au IV*. (lar dans ce passage saint Ignace traite de l'eucharistie : « Que personne sans l'évéque ne fasse rien des choses qui sont de rr'glise : valide soit estimée l'eucharistie qui est présidée par l'évéqui^ ou par celui qu'il a délégué... Il n'est pas permis sans l'évéque soit de baptiser, soit de faire Yof^apl'y mais ce qu'il aura approuvé sera agréable à Dieu, et ainsi sûr et valide sera tout ce qui sera fait » (viii, 1-2). Le contexte est donc pour nous faire entendre que le mot amour ou agapè désigne l'eucharistie, comme la, d'ailleurs, entendu au iv" siècle l'interpolateur des épîtres ignatiennes, et aussi bien comme l'entendent les éditeurs récents. La langue tourmentée et singulière qui est celle de saint Ignace désignait là l'eucharistie par une abstraction. U écrivait dans le même style aux Romains : « Je ne savoure pas une nourriture de corruption ni les voluptés de ce mondi^ : je veux le pain de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ, et je veux en breuvage
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son sang, qui est Yaffapè incorruptible' ». Lo uxitnw procédé littéraire fait appeler ayàTr/i, amour, la c(jup(' eucharistique. Le mot àyaTry) revient, si nous nous en tenons à la statistique de M. Funk, vingt-huit fois dans les épîtrcs de saint Ignace : toujours il signifie amour ou charité in abslraclo -. Même dans la suscription fameuse de Tépître aux Romains, où M. Funk voudrait traduire TrpoxaOrjuév/i t9); àyd-ny^ç pai « présidente de la communauté », nous sommes dceux qui pensent que le mot àyaTrrj ne doit pas être dérivé de son sens ordinaire. On peut conclure quil ne désignait in concreto rien de particulier, moins encore l'agape telle qu'on la concevra plus tard.
La lettre de Pline à Trajan parle de deux sortes de réunions : les chrétiens se réunissent « stato die ante liicem », puis à nouveau « ad capiendiun cibinUy promisculun tanien et inno.viiini ». On a vu dans cette seconde sorte de réunion un repas, et dans ce repas les agapes. Si cette interprétation était fondée, nous aurions ici la plus ancienne attestation de l'usage des agapes. Mais cette interprétation, croyons-nous, ne se soutient pas. Remarquons, en effet, que les gens interrogés par Pline sont des apostats : Pline a obtenu deux tous qu'ils vénèrent le portrait de Trajan et les statues des dieux, et qu'ils renient le Christ. Ces apostats ont déclaré quïls avaient été chrétiens, mais qu'ils avaient cessé de l'être, les uns depuis trois ans, les autres depuis plus longtemps encore, quelques-uns depuis
i. Rom. VIII, 8.
2. Cf. Smyrn. vi, 2, où saint Ignace associe le précepte de la charité ou àyàTïyi aux œuvres de miséricorde, le soin des veuves, des orphelins, des pauvres, de ceux « qui ont faim et soif ».
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vingt et tant d'années. Ces apostats avouent tout leur crime : tantôt ils se réunissaient pour chant<M-, tantôt ils se réunissaient pour prendre ensemble une « nourriture ordinaire et parfaitemiMit innocente », comme traduit Kenan : et tout cela a même cessé du jour où Pline par un édit a prohibé les collèges ou hetaeriae. Si cette « nourriture ordinaire et parfaitement innocente » n'est pas Teucharislie, il faudra din^ que ces apostats n'avouent pas que diiiis la réunion anle lucc/n ils faisaient quelipie chose de plus que de chanter, ils communiaient au corps et au sang du Christ : or ces apostats n'avaient plus de raison de rien cacher. Il reste donc que c'est l'eucharistie qu'ils désignent par cette expression bien digne de lidèles qui ne croient plus : « cihiini proniiscuiun et innoxium ».
M. Ranisay voudrait que les chrétiens déclarent avoir renoncé, non pas aux réunions où l'on chantait, mais aux réunions où Ton prenait cette nourriture innocente ^ Car, dit-il, ce repas en commun constituait une sodalitas ou helaevia^ ce qui était illégal, prohibé, tandis que se réunir pour chanter était légal et permis. Or, poursuit-il, les chrétiens auront bien pu cesser de célébrer leurs agapes, mais non de communier. A quoi nous répondons : la communion n'eût-elle donc pas été un élément suflisant à constituer la sodalitas^ et à rendre les réunions ante lucem tout autant illégales? De plus, les chrétiens interrogés sont des apostats : ils ont tout abandonné du christianisme, et non point uniquement les agap(?s prétendues. Nous croyons donc re-
1. ^v. M. Ramsay, The Church inthe roman Empire (Londres 189»), p. i\9.
trouver dans cette nourriture innocente reucharistie, cl rien des agapes.
Voici une diiïicultc plus forte pour les partisans des agapes : saint Justin dans sa première apologie décrit les réunions chrétiennes : il plaide Tinnocence des chrétiens en révélant tout le secret de leurs réunions, et il ne dit pas un seul mot de l'agape. Saint Justin, qui expose toute la liturgie de l'eucharistie, aurait-il dissimulé l'usage des repas en commun?... Apparemment, suggère M. Keating, on y avait renoncé par suite de la prohibition des sodalicial
Le silence de saint Irénée est plus surprenant encore : « Pas une mention, pas une allusion », avoue M. Keating désolé.
Nous avons même mieux que ce silence. La calomnie populaire qui accusait les chrétiens de se livrer à des festins de Thyeste et à des promiscuités d'Œdipe, visait l'eucharistie et les réunions eucharistiques. Minucius Félix pense à l'eucharistie lorsqu'il écrit : « Convivia non tantum pudica colimus, sed et sobria : nec enim indalgemus epulîs aut convinam mero ducimus^. » On ne peut plus nettement exclure Thypothèse de l'existence des agapes.
Le langage de Tertullien est exactement semblable à celui de Minucius Félix, et, quoi qu'on en dise, et