‹ Études d'histoire et de théologie positive (volume 3)Chapitre 2 sur 46 · BUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

BUE BONAPARTE

Imprimatur :

f AUGUSTINUS, arch. Tolosanus.

Tolasae, SI mars 1902.

Les quatre études qui composent le présent volume sont des enquêtes où on ne trouvera au premier plan que des faits et, pour établir ces faits, des textes. L'auteur est de ceux qui estiment qu'il faut lire les textes anciens avec une attention scrupuleuse, s'efforcer d'en saisir le sens strict et littéral, et, ajouterons-nous avec Fustcl de Coulanges, « si nous n'osons pas dire ne lire qu'eux, du moins n'accorder qu'à eux une entière conâance ». Les faits qui se dégagent de cette investigation, comme les pierres que l'on extrait d'une fouille, sont parfois si rares ou si frustes que l'on reconnait mal la construction dont ils firent jadis partie : s'essayer à reconstituer cette construction, suppléer les lacunes par des hypothèses, est la part fragile de toute étude historique.

Nous avons étudié avec cette méthode les origines de la hiérarchie et les origines de la pénitence, et pareillement l'arcaue et l'agape.

Ces sujets, les deux premiers surtout, sont du domaine théologique, et voilà pourquoi on trouvera des discussions théologiques, au second plan. L'origine des origines appartient à la dogmatique, et nous renvoyons à cette discipline spéciale les personnes qui s'étonneraient de ne nous voir pas traiter de l'institution divine des sacrements de l'ordre et de la pénitence. Nous supposons ici ces problèmes résolus, comme ils le sont, en effet, par l'Eglise. Il nous reste, et le champ est assez vaste, la tradition, c'est-à-dire une série de phénomènes historiques et l'évolution qui est la loi de leur continuité. Cette évolution soulève des problèmes doctrinaux qui n'ont pas été tous entrevus par les anciens théologiens, et que nous ne pouvions pas ne pas essayer de résoudre. Nous croyons, en effet, que le critique ecclésiastique est tenu d'indiquer les solutions qu'il voit aux problèmes qu'il pose.

Les études que Ton trouvera réunies ici sont pour une part déjà connues du public : notre étude sur la hiérarchie primitive a paru dans la Revue biblique en 1895, notre étude sur l'arcane dans le Dictionnaire de théologie en 1901 : elles sont reproduites ici, la seconde surtout, avec des retouches importantes.

L'ARGANE

L'ARGANE

L'Arcane, la discipline de l'Arcane, est un mot par lequel on désigne une loi qui, dans les premiers siècles, aurait obligé les fidèles et le clergé à ne parler jamais ouvertement de la foi et du culte devant les catéchumènes ou les infidèles.

Si l'on en croyait certains protestants, cette prétendue loi serait une invention des controversistes catholiques du xvii° siècle, embarrassés pour retrouver dans les premiers siècles la dogmatique et la liturgie d'époques plus modernes. Mais, en réalité, le mot de discipline de l'arcane a été créé par le protestant Daillé. Quant à la chose, des protestants ne se sont pas fait faute de l'alléguer : « Qui discipUnam arcani ignoras^erit, is çeteris Ecclesiae institutionem penitus ignoret necessarîum est » , c'est un protestant qui s'exprime ainsi, et non des moindres, encore que, comme un^ simple Higuera, il ait sur la conscience

KTCDES DHISTOIIIK

plusieurs faux, C. M. Pfaff'. Du moment que la troverse enlre prolestanls et catholiques portail la tradition, et que oî les uns ni les autres ne conce-' valent la tradilion comme soumise à la loi d'un lent développemeut, la loi de l'arcane résolvait tant bien que mal les problèmes perpétuel le m eut soulevés par les attestations de l'évolution liistorique des dogmes et des institutions de l'Eglise.

Mais l'on se tromperait si l'on pensait que tous les coDlroversistes catholiques aient également usé de cet argument, h s'aîidissinium argumentum, novum et admirabile inslrumentum u, comme l'appelle Bingham avec une joyeuse ironie'. Beliarmin (ait àpeine allusion à la réserve que les Pères mettaient à parler de l'eucharistie en présence des païens et des catéchumènes^, Gabriel de TAubespine s'exprime de même et seulement au sujet de l'eucharistie : « Jamais, dit-il, on ne parlait aux catéchumènes du saint sacrement. « Il conclut qu'an n doit lire sagement les passages des Pères, auxquels il est parlé de l'eucharistie, car il est bien vraisemblable que la religion, qui les empêchait de l'exposer à la vue et à la connaissance des étrangers, lamâme leur défendait d'en écrire ouvertement et de publier qu'elle était le vrai corps du Christ* ». Le cardinal Duperron n'est guère plus afiirmatif, quand il répond aux difficultés tirées de saint Augustin par les protestants, que ces textes I sont pris à des « sermons populaires, où assistaient

l. Ortsiwi iumecd. (Tubingen 1156), cité par V. H frage «ber sag. Arhandiniptin (Munelcr 1801), p. *. a.Origin.iiveanliquil.ea:Haal\e 17271, t. IV, p. lil. 3. Ba «acrunt. in gert. I, S. Os ïaeram. euckar. Il, M. t. Aneitnnt police de CËglite lur Vadminitlralio» àe l'EacharUtit I ^Farii laio).

toutes sortes de personnes, tant initiés que non initiés, tant baptisés que catéchumènes, païens ou inCdèles, au moyen de qunt il n'était pas permis â saint .AuguS' lin de découvrir le secret des sacrements' ". Et ces aliirmations n'ont rien que de sage,

n semble même que, à mesure que la controverse s'éciaire de pins d'érudition, on recourro de moins en moins à cette trop commode explication du silence des Pères par la loi de l'arcane. Nicole et Arnauld, dans la Perpétuité de la foi de VEglise catholique sur l'Eucharistie (Paris 1670) , n'en usent pas plus que Pelau dans ses Dogmala theologtca (Paris 1644) . Bossuet parait l'ignorer.

Chose piquante , si quelque « vaine persuasion u s'est in trodnite, comme dit Bingliam, c'a été le fait d'un humaniste, lequel par surcroît est protestant, [saac Casaubon, en effet, eut le premier l'idée, non pas de nier l'existence d'un certain secret dans la catéchèse, mais de voir dans ce secret une loi analogue à celle qui avait fait de certains cultes païens des mystères. Casaubon, ceci en 1614, prête aux Pères la i pensée d'avoir calqué les rites chrétiens sur les rites païens, et d'avoir dépassé tous les mystagoguesdans l'observation de la loi du silence dont ils entourèrent le culte ^. Le paradoxe de Casaubon passera inaperçu ; mais il sera repris plus tard par le plus épais i^es rationalistes , Dupuis , et , en ces dernières animes, quelques protestants , peu portés vers le rituas' évertueront à le rajeunir ^.

L Traité àe rBucharùlie (PnrÎB 1S3i), t, S.

K Dt rvbai laerîiel eccl. excrcilaliona (Londres IGll).

es, Ckriilliche Gemeindegotleidienal (ErlangBO IS54). E. Uiln/lutnceofgreski'leaa and usagea upoit lAe chrhliati church ndrea IBBO). G. Akuicb, Anlike MuittTtenuiesea m sai'iioin Efnfluis

Vers la fin du xvii' siècle, et alors que les conlro- 'fiistes semblaient renoncer à invoquer larcane, on constate soudain qu'il a pénétré dans l'École. Un cha- i noine d'Anvers, ancien préfet de la bibliolIièquG Vaticane, qui était d'ailleurs imérudit fort copieux, écrit une dissertation pour démontrer que l'arcane est une i discipline instituée par Jésus-Christ et pratiquée depuis le temps des Apûlres. Les dogmes, mais surtout le dogme et la liturgie sacramentaires , sont l'objet propre de larcane. La transsubstantiation en est le plus profond secret*. Vers le même temps, le canoniste G. Estius, pour expliquer comment il se fait que les anciens Pères n'aient parlé ni de la matière, ni de la forme des sacrements, s'avise que la chose n'a rien d'étrange, puisque c'était là une partie des secrets qui tombaient sous la loi de l'arcane , et Estius , 1 se fondant surl'auloriLé dupseudo-Aréopagite, étend j le secret à toute la théologie sacramentaire^. Quand | un faux ou une erreur a pénétré dans l'École [entendez les caliiers de Sorbonnistes et les manuels de Se- j mînaires), il ne faudrait pas moins qu'un ange du ciel I pour rétablir la vérité ! Le protestant Jean Daiilé y perdit sa peine. Pour- j t il définit avec précision et justesse ce qu'était ] discipline de l'arcane : le mot même est de lui. [■Vit très bien, comme l'avaient vu Duperron, Casau- ' ,, Petau, que le langage des l'ères est en certains tout pénétré de réticences, notamment en ce qui J

uChrWtntum (Gfltlingen l8ai).G. Woiibeiiiiin .SiMdfen zurFrage ■ | lesinfitiatinii dei Urcl\rislenlum) darch das aniikf Afp/iltnViiu B [Berlin IWMj.

ftAnliquiliu itliMirala I Anvsra i(m). CommentoU'o rie Aniiocheno | 'Mie (Anvers <V8l|.

"ïtKt. II' «enlund'arum (Paris ICTO), dlsl. I, 3 l!P.

a trait aux sacrements, et que ces l'éticences tenaient à ce que la célébration du culte étant un service auquel on n'admettait ni les catéchumènes, ni les nonchrétiens, force était de ne parler des saints mystères qu'en termes obscurs quand on en parlait à tout le peuple. ParlàTesprit des catéchumènes devait être porté à un respect plus profond et à un désir plus ardent de ces sacrements qu'on entourait de tant de secret. C'était donc une discipline surtout pédagogique. Daillé vit aussi très bien que cette discipline n'était pas ancienne et qu'elle s'était affirmée surtout au iv' et au v= siècle : il niait qu'on en trouvât aucune trace aux trois premiers siècles ' . A quelques nuances près, Daillé avait mis toutes choses au point.

Mais la discussion avait pris une allure de mêlée. Le protestant W. E. Tentzel avait réfuté le chanoine Schelstrate (Wittemberg 1683). Sclielstrate réfuta Tentzel par une dissertation De disciplina arcani{Knvers 1685 ) , à laquelle Tentzel répondit par des Animadversiones {Leipzig 1692), La question de l'arcane était devenue une question d'école : elle a rempli le xviii' siècle d'une littérature, dont M. Huyskens a fait récemment l' inventaire^.

Encore M. Huyskens n'a-t-il pas tout connu. Ainsi le P. Merlin, jésuite, lui a échappé, qui est auteur d'nn Traité historique et dogmatique sur les paroles ou les formes des sept sacrements de l'Eglise, où il est dit qu'au v" siècle a on ne voyait point encore ni pontificaux, ni saeramcntaires », et " qu'il n'était

i. De usa Patrum ad en lis/Iniflrfo rcUgionia capila, guae lunl hoditcontroiitTSa [GenÈîe (688).

i, Bnmitia, p. i&-n,. BavwETscHi art. • Arlondisclplin • de In Heaien-

ËTUDES D'BIBTOIRE

pas permis, m^me à un évêque écrivant a un évéque, (l'énoncer les lermea qui constituent la forme des sacrements ». 11 est dit encore que les formes des sacrements ont été immuables " dans toutes les Eglises chrétiennes du môme rit » durant les sept premiers siècles, et n elles doivent encore maintenant être les mêmes ». Ces formes, continue- t-il, devaient être courtes et indicatives, et il estime que « cela suit nécessairement B, Cette nécessité déductive le dispensant d'autre preuve, il écarte sans autre forme de procès les faits qu'on pourraitobjecter, etrappelleàla modestie de leur condition les « quelques critiques » coupables d'avoir « commencé à faire parade d'une érudition évidemment fausse, qui impute àtoute l'antiquité d'avoir administré la plupart des sacrements avec des formes déprécatives ». Car, si les Pères taisaient les formules sacramentelles de prières, c'était pour ne point révéler ce qu'elles étaient. Et, pareillement, ils ne prononçaient pas le nombre des sacrements, si bien que « avant le xii" siècle nul auteur ecclésiastique n'a marqué dans ses ouvrages le nombre précis des sacrements i>. Au xii° siècle seulement, sur ce point comme sur les autres, on commença B à se g&ner un peu moins dans les écrits oîi l'on traitait de ce qui regarde les sacrements ' ». On voit si la scolastîque du .wiri" siècle avait tonde dans le sens d'Estins et de Schelslrate! L'au- ^tin Berti, qui connaissait plus de sacramentaires

Merlin, demandait timidement au jésuite Zacca-

1 comment on avait bien pu consigner dans le mentaire grégorien l'ordo de la messe et les pa-

;, Tkeologiae cursv.i, 1. XXI, p. m ol s.

S delà consécration, l'orJo et la Formule du bapi, le rituel des ordinations, toutes clioscs qu'il eût »nve nu d'ensevelir dausl'arcane. /a ce aria répondait jne c'était sans doute que l'arcane s'était relâché sur rêertains points et pas sur d'autres'. La règle était tenue pour si assurée, que toutes les exceptions la confirmaient.

Ne nous hâtons pas de croire que la scolastique du XIX' siècle ait fait justice des propositions erronées de sa devancière. Le P. llurter, qui représente l'enseignement le plus classique, voit dans l'arcane une discipline plane nniversalis : si elle est universelle, au iv siècle, c'est donc qu'elle est de tradition apostolique. Est-ce que les persécuteurs ont connu notre religion autrement que subobscure? L'arcane avait pour objet tous les sacrements et toutes les plus hautes vérités révélées. 11 a duré, en Orient, Jusqu'à la fin du v= siècle, en Occident jusqu'au milieu du vi". Le P. Hnrter renvoie à Schelstrate seul. Autant fait le P. Pesch'. La Prompta bibliotheca de Perraris est, aussi affirmative que le Kirchenlexikon , ce dernier sous la signature de Hefelc. M. Punk, le P. Weiss et M. Probst sont unanimes dans le même sens ^. Nous nous sommes, à plusieurs reprises, appliqué à réagir contre ces exagérations' : nous voudrions revenir une dernière fois à ce même sujet de l'arcane, pour montrer qu'entre les scolastiques et les anliri-

I. Miuse, Tlinologiae atrsM. l. v, p. 3gl-j8i, oi!) e&l rcproduil Zii.ciiiu, Dt iwu librorum Uturaicariim in rebm tlieulogicû.

1. HDRtER, TheoUig. dagmat. Compcniium, I. III, □. ltT7. PE^cir, Praa-, Ucl. iogmat., 1, VI, n.M.

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