‹ Études d'histoire et de théologie positive (volume 4)Chapitre 8 sur 118 · De nal. deor · texte numérisé non relu

De nal. deor

i. Slromat. \,i\.

à chaque scène. Jadis quiconque eût trahi le secret des Éleusinies eût encouru la peine capitale et la confiscation, comme qui les eût profanés. Quand ces sanctions terribles eurent disparu, le secret se maintint religieusement encore, et aux auteurs chrétiens nous devons les indiscrétions qui expliquent les façons énigmatiques et voilées qu'avaient les auteurs païens d'en parler. Au vi* siècle de notre ère, le rhéteur Sopater donnait ce sujet de développement à ses élèves : « La loi punit de mort quiconque aura révélé les mystères : quelqu'un à qui linitiation s'est montrée dans un rêve demande à l'un des initiés si ce qu'il a vu est conforme à la réalité; l'initié acquiesce par un signe de tête, et c'est pour cela qu'il est accusé d'impiété \ »

Le culte d'isis, au contraire des Eleusinies, fut un culte émigrant et missionnaire : d'Egypte, où il était né, il avait gagné Antioche, Smyrne, la Macédoine, Athènes, la Sicile, et il avait pénétré à Rome sur la fin du second siècle avant l'ère chrétienne. Poursuivi et prohibé à maintes reprises, sous la république, sous Auguste, sous Tibère, il demeura toujours un culte privé, desservi par des confréries privées; mais la plus haute société de Rome et la cour impériale même lui fournirent des initiés. Les Cultures sacrorum Isidis, formés en collèges, eurent des temples, un clergé, une liturgie : ils eurent surtout des mystères ^. Plus jeune, le culte de Mithra venait de plus loin, puisqu'il venait de Perse; mais il ne se propagea point dans le monde grec, et, répandu surtout parmi les soldats orientaux, il fut

i. Lenormant, art. EiELsis du Dictionnaire de; antiquités 2. Lafaye, art. Isis, ibid.

porté par eux dans l'Occident latin, en Pannonie. en Germanie, en Bretagne, en Espagne, en Afrique. A Rome même, vétérans et esclaves orientaux concoururent à l'acclimater sur la fin du i^"" siècle et à le propager dans la société la plus haute. Jamais prohibé, le culte mithriaque fut au contraire favorisé par les empereurs depuis Commode, toléré par Constantin , restauré par Julien, et à grand'peine supprimé par Théodose. Comme les isiaques, les Cultores solis invicti Milhrae eurent leurs sodalitia, des sanctuaires, un clergé, une liturgie, des mystères'.

Le christianisme ne put se propager sans rencontrer presque partout, et notamment à Rome, les cultor-es disis ou de Mithra, sans avoir à vaincre la concurrence de leur propagande et de leur succès, et sans subir la fâcheuse fortune d'avoir plus d'un point de ressemblance avec eux.

Le mithriacisme était une religion d'initiés : il ne comptait pas moins de sept degrés d'initiation, car l'initié devait acquérir successivement les titres de corbeau, d'occulte 'criiphius], de soldat, de lion, de perse, de courrier du soleil, de père. Mais ni les corbeaux, ni les occultes , ni les soldats ne participaient aux mystères : il fallait être lion pour y participer. L'initiation s'appelait sacramentum, parce que l'initié y jurait de ne divulguer pas les secrets et les rites qu'on lui révélait. Les initiations avaient lieu de préférence au printemps, vers le temps de Pâques : les hommes seuls pouvaientêtreinitiés,carde cette maçonnerie militaire lesfemmes étaient, croit-on, exclues.

Apulée, à la fin du u* siècle de notre ère, dans

1. F. CuMoxT, Textes et monuments figurés, relatifs aux mystères de Mithra, t. I (Bruxelles ISICJ), iiilrod.

l't ETUDES D'HISTOIRE

le roman de la Mètamoi-phose, a décrit une scène d'initiation isiaque, dont les traits sont bien connus. On y voit le héros du roman, Lucius, décidé à entrer dans la confrérie isiaque [dare nomen sanctae mililiae), à Cenclirée, près de Corinthe, solliciter le prêtre souverain [primarium sacei'dotem) de l'admettre à 1 initiation des arcanes de la nuit sainte [noctis sacratae arcanis initiari). Le prêtre lui remontre l'auguste gravité de sa demande : la déesse ne confiait les grands secrets de sa religion [magna religionis silentia) qu'à des hommes tout pénétrés de piété : il fallait que Lucius se préparât par l'abstinence à recevoir dignement les arcanes cachés de la plus pure religion [arcana purissimae religionis sécréta). Passons sur les cérémonies de cette sorte de catéchuménat pour ne retenir que la cérémonie finale, qui est proprement l'initiation, dans le plus profond du sanctuaire. « Lecteur attentif, poursuit alors Apulée, tu me demanderas peut-être avec émoi ce qui s'est dit là, ce qui s'est fait. Je le dirais, s'il était permis de le dire; tu l'apprendrais, s'il t'était permis de l'entendre. Mais le péché serait égal pour les oreilles et pour la langue coupables d'une telle témérité. » Il est vrai qu'aussitôt Apulée nous révèle ce qu'a vu Lucius, et il n'est pas moins vrai que sa confidence est une mystification, encore qu'elle se termine par ce mot solennel : « Voilà, je t'ai rapporté [ce que tu voulais savoir], tu as entendu, mais il est nécessaire que tu ignores ' . » Nous sommes ici en plein arcane.

De cet exposé se dégage bien la nature du secret

i. Mctamorph. Xî.

imposé à l'initié des cultes de Déméter, d'Isis, de Mithra : ce secret est absolu comme un serment et le plus religieux do tous les serments. Dans Apulée \ une femme qui demande le secret à son confident, entend que ce secret soit rigoureux comme celui des mystères : nous dirions aujourd'hui « secret de confession ». Elle dit à son confident : « Sacris pliiribus initiatuSj profecto nosti sanctam silenLii fidem. » Ainsi l'entendent les mœurs dans la société romaine de la seconde moite du ii* siècle. Cent ans plus tard et à Rome encore, Porphyre, le philosophe néoplatonicien, écrivant « sur la philosophie des oracles », témoigne que les secrets des dieux ne peuvent être trahis : il jure de les tenir cachés, il rappelle qu'on doit les cacher, et même, ce qu'il va dire, il veut qu'on ne le publie pas indifféremment"-^. A ces traits nous devrons reconnaître Tarcane chrétien, s'il en est un.

Mais r:en d'analogue dans le christianisme. Et d'abord, du dehors, il apparaît bien comme une religion prohibée, poursuivie, clandestine, mais nullement comme un culte secret. Un contemporain d'Apulée, Minucius Félix, met en scène dans son Octavius un païen qui fait le procès des chrétiens : il les dénonce comme des gens ténébreux et muets, qui ne parlent que dans les ténèbres : « Lucifuga natio, inpubllcummuta,inangulisgarrula «.Encore

\. id. ni.

s. Elseb. Praep. euang. V, ,'>.

parlent-ils, tandis que les isiaques ou les mithriaques ne parlaient pas même « in angulis w . Le païen a ouï raconter des horreurs du culte fermé et nocturne des chrétiens : « ...occultis ac nocturnis sacris apposita suspicio ». Ce qu'on en raconte est-il vrai ou faux? Il lignore, ou plutôt tout doit être vrai, étant donné l'ombre où s'enferme ce culte, « pravae religionis obscuT-itas ». Pourquoi se cacherait-on? « Cur etenim occultare et ahscondere? » Mais, pour nous, calomnies ou soupçons s'expliquent par la seule clandestinité du christianisme, dont les réunions sont, en droit, un délit : rien n'exprime qu'elles soient un mystère ^ .

On a pu dire de Celse, un contemporain de Minucius Félix et d'Apulée, qu'il avait connu mieux qu'aucun autre écrivain païen le christianisme et les livres chrétiens : un païen avait donc la faculté de faire une telle enquête? Clément d'Alexandrie connaissait les mystères d'Eleusis, dira-t-on : sans doute, mais l'enquête de Celse n'est pas comparable aux choses produites par Clément. Celse sait que le christianisme est prêché dans les plus modestes boutiques : « Ceux qui tiennent à savoir la vérité, dit-il, nont qu'à venir avec les femmes et leurs nourrissons dans le gynécée, ou chez le cordonnier, ou chez le foulon; ils y apprendront tout, To tAeiov Xaêojffi. » Il n'en était sûrement pas de même à Eleusis ! Et c'est ce qu'Origène oppose à Celse : « Non, dit Origène, nous ne cachons pas la sainteté de notre principe, ainsi que l'affirme Celse : nous enseignons les premiers venus, et nous confions les Évangiles et les écrits apostoliques à qui

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