Revue d'hist. eccL, t. IV aoû3i p
202 ETUDES D'HISTOIRÏS
si bien que celui-ci a faim, celui-là est ivre. » Saint Paul dési^j^ne la réunion des fidèles par l'ex pression xupia/.bv8eT7rvov cpaYtïv, d'abord. Puis, quand ii veut dire ce qui se passe au cours de ce repas dominical, il dit èv Tfo cpaYttv. El ainsi a'jvcp/otAtvoi ik To (payttv est synonyme de auvep/ojxtvoi ilç 'o î-aYeiv t6 xupiaxov oeÎTcvov. Or, h Toi ipaYeTv, saint Paul ne veut pas que Ton mange to îoiov oelirvov, mais seulement TO xupiaxov ScTttvov. Que l'on mange à sa faim et que Ton boive à sa soif, chacun chez soi. « Si quelqu'un a faim, qu'il mange chez lui. » Il ne doit y avoir place, dans la réunion chrétienne, que pour le xupiaxov Salirvov, l'eucharistie : at)r'Xou; £xSc/£crO£, attendez-vous les uns les autres, comme des fkièles venus à un festin qpii est le même pour tous, et qui est le repas du Seigneur^.
L'épître de saint Jude fournit aux défenseurs de l'agape leur troisième texte classique. L'auteur de l'épître, parlant de certains chrétiens dissolus, les accuse de suivre la voie de Gain, l'égarement de Balaam, la révolte de Goré, et il ajoute : « Ils soDt des écueils dans vos agapes, faisant impudemment bonne chère, se repaissant eux-mêmes : ce sont des nuées sans eau, poussées par les vents; des arbres d'automne sans fruits, deux fois morts, déracinés; des vagues furieuses de la mer, rejetant l'écume de leurs impuretés; des astres errants, auxquels lobscurité des ténèbres est réservée pour l'éternité » (12-13). Voilà bien les agapes, nous dit-on.
Non, ce ne sont pas encore les agapes. La preuve en est que la seconde épître de saint Pierre, qui
i. Voyez P. Ladevze, « Pas d'a?:ape dans la première aux Corinthiens », Revue biblique (1904), p. 78-81.
dépend de Tépître de Jude, a reproduit ce passage sans y voir d'agapes :
// Pet. II, 13 : Jud. 12 :
cirtXoi xa\ {j.ôJ[j.ot èvrpu^wvTcç oî ev xaîç àydixatç ujjLoiv a^i-
La seconde épître de saint Pierre a compris : « Ils se délectent dans leurs tromperies, en faisant bonne chère avec vous. » Oublions que certains manuscrits aussi importants que VAlexandrinus ne lisent pas aYttTraiçdans le texte de Jude, mais aTraxaiç : acceptons àyaitaiç comme la leçon la plus plausible, et supposons que la seconde épître de saint Pierre a voulu dire autre chose que Tépître de saint Jude ; — il restera à se demander si le terme ayocTCai de Jude désigne nécessairement un repas. Or Jude (2 et 21) se sert deux fois du mot aydcTro, comme (3, 17, 20) il se sert du mot àYa7cy)Toi, et aussi bien (1) de yjyaTCviixEvoi, au sens d'amour et d'aimé. Nous le voyons employer emphatiquement des pluriels pour le singulier : il dit So^aç (8) pour So^av, et aî(r/^uvaç (13) pour aîffx.wvTjv. Si bien que le passage où l'on veut retrouver les agapes s'entendrait : « Ils sont des écueils dans votre amour ». Erasme, reprenant l'interprétation de saint Augustin, voulait qu'on traduisît : In dilectionibus çestris ou inter charitates vestras. Et ici le mot amour signifierait l'ensemble des fidèles, au milieu de qui ces impies sont des pierres de scandale. On ne comprendrait pas, étant donnée la généralité des avertissements de l' épître, qu'il fût fait
mention d'un désordre aussi particulier que celui quo causeraient ces impies dans les agapes.
Concluons : il n'est pas queslion d'agapes dans le Nouveau Testament.
Les chapitres ix-x de la Didachè donnent le t^xle de prières eucharistiques, qui sont comme un modèle des improvisations que TofTiciant développait avant et après la fraction du pain et la bénédiction de la coupe. Dans cette description de l'eucharistie, il n'est fait aucune mention de quoi que ce soit qui ressemble à Tagape. « Pour ce qui est de Teucharistie, vous rendrez grâce ainsi... D'abord sur le calice... Ensuite sur le pain... Et après vous être rassasiés, vous rendrez grâce ainsi... » Suit une troisième formule. Ces trois formules ont trait, croyons-nous, à l'eucharistie, comme d'autres analogues que l'on rencontre dans les Acta Joannis* et dans les Acta Thomae^.
Pour n'avoir pas fait ce rapprochement, des énidits fort graves, émus de ne pas rencontrer les paroles de l'institution dans les formules de la Didachèy se sont demandé si l'une ou l'autre de ces trois formules ne serait pas étrangère à la liturgie eucharistique et n'aurait pas trait simplement à l'agape. M^"" Duchesne entend les deux premières de
1. Acta apostol. apoerypha, t. II, 1 (Leipzig 1898), p. 207-909. «. Acta Thomae (Leipzig 1883), p. 35-36 et 82.
Tagape et la troisième seulement de l'eucharistie^. M. Funk applique les deux premières à l'eucharistie ; mais il veut que la troisième ait trait à l'agape, et il voit là une preuve que, au temps de la Didachè, « à la cène était uni le repas qui d'un mot grec fut appelé agape^ ». Cette interprétation se fonde sur ce que les deux premières formules sont séparées de la troisième par la phrase : « Et après vous être rassasiés, vous rendrez grâce ainsi... » ((Mexoc 8è xo EfxuXriaôîivai ^...) De quoi donc les fidèles sont-ils rassasiés? Du pain et du vin eucharistique, répondrons-nous, car il n'est pas dans le texte mention d'autre chose. S'il s'agit des deux premières prières, pourquoi se terminent-elles par le précepte : Nolite dare sanctum canibus? Et s'il s'agit de la troisième, pourquoi, dans cette prière ae-ca xo IfjntXyioOrivai, remercie-t-on Dieu de « la nourriture spirituelle et du breuvage et de la vie éternelle » , toutes expressions que M. Funk interprète de l'eucharistie? Ici donc nulle trace des agapes.
La Didachè a quelques mots encore où l'on croit distinguer une ombre d'agapes ; ces quelques mots sont fort obscurs, comme pour une large part le passage auquel ils appartiennent et qui concerne les prophètes. Nous lisons : « Tout prophète qui prescrit une table en Esprit, ne mangera pas de cette table, sinon il est un faux prophète*. » M. Funk