‹ Études d'histoire financière et monétaireChapitre 38 sur 64 · DU SESTERCE DU TRESOR DE VERNON · texte numérisé non relu

DU SESTERCE DU TRESOR DE VERNON

Au mois de janvier 1874, dansTarrondissementet à 19 kilomètres de Poitiers, la pioche d^m terrassier dans un terrain communal touchant le cimetière de la commune de Vernon a misa jour, en brisant le vase qui les contenait, un amas considérable de pièces de monnaies anciennes. Il s'y trouvait plus de 1,200 monnaies romaines dites consulaireSy et presque autant de pièces gauloises. Il n'y en avait pas de cuivre; toutes étaient d'argent, excepté toutefois quelques exemplaires de la pièce de monnaie de nos ancêtres les Pictons, formée de l'alliage d'or, d'étain et de cuivre, connu en numismatique sous le nom d'electrum. s Cette masse de monnaies d'argent forme ce que les savants et les amateurs ont de suite appelé le trésor de Vernon, Jamais appellation ne fut en effet plus vraie, soit dans le sens juridique au point de vue de la définition de nos codes, soit dans le sens archéologique du mot.

C'est moins, Messieurs, du trésor de Vernon lui-même

que je viens vous entretenir (1) que d'une pièce unique dans les 2,S00 monnaies de ce trésor. Elle estla plus petite de toutes; elle est la plus usée ; non pas que les images n'en soient encore très nettes ; mais le relief propre au monnayage ancien aentièrement disparu par le frottement; elle est aussi celle de toutes les pièces delà trouvaille qui remonte à la plus haute antiquité. Pour caractériser d'un mot son âge, il suffit de vous dire que, même en cherchant à la rajeunir jusqu'à l'extrême limite du possible, on est obligé de reconnaître qu'elle a été frappée dans Rome^ avant la seconde guerre punique, avant que Fltalie vît pénétrer dans ses plaines^ et jusqu'à Cannes et Gapoue, Annibal et les troupes de Carthage. Cette petite pièce d'argent, venue de si loin s'enfouir aux portes de Poitiers, où elle est restée plus de 1900 ans avant que nous puissions la recueillir, c'est le sesterce du trésor de Vernon.

Ce sesterce est l'objet principal de cette étude. Toutefois l'intérêt qui lui est propre ressort plus complètement de l'examen du milieu dans lequel il a été trouvé, et, par ce motif, nous devons tout d'abord jeter un coup d'oeil rapide sur l'ensemble de la trouvaille.

Non seulement le trésor de Vernon ne contient pas une seule pièce de monnaie romaine impériale, pas une seule pièce d'Auguste ; il ne contient même pas une seule monnaie des triumvirs Octave, Marc-Antoine etLépide. Aussi, raisonnant sur la portion du trésor directement entrée dans notre collection (220 pièces), nous avons pu, dansuntravail précédent (2), établir, par l'époque de fabrication de chacune dès pièces romaines, que l'enfouissement avait dû se produire soit par des mains romaines, soit par des mains gauloises, aux environs de l'année 710 de la fondation de Rome, de l'an 44 avant Jésus-Christ, vers le temps de

(1) Mémoire In à la séance publique de la Société des Antiquaires de TOuest du 8 janvier 1875 et au congrès des Sociétés savantes à la Sorbonne, le 31'mar8

(2) Voir ci-dessus notre Ville étude, pages 211 à 229.

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Tassassinat de César. Et les conclusions d'un savant numismatiste (1), qui a examiné loin de nous le gros lot de la trouvaille acquis par le commerce parisien, ne diffèrent pas de la nôtre.

L'un des caractères principaux de cette découverte est cemélange^par grandes portions presque égales, de pièces portant l'empreinte du monnayage romain et des pièces portant l'empreinte du monnayage gaulois.

Ce mélange s'explique par la date qui précède.

En 702, la nationalité gauloise avait succombé par la chute d'Alésia et la défaite de Vercingétorix ; en 703, notre ancien Limonum, défendu parle PictonDuratius, allié de César, fut assiégé par le chef des Andes, Dumnacus ; celui-ci dut battre en retraite et repasser la Loire devant les légions romaines; en 704, la Gaule entière paraît définitivement soumise à la puissance romaine. Aussi ia monnaie de Rome est-elle, en 710 et 714, à Tépoque de l'enfouissement de notre trésor, partout répandue dans le pays, et la monnaie des vaincus, à cette date rapprochée de la conquête, n'avait pas cessé d'avoir cours. Cette circulation concomitante de la monnaie romaine et de la monnaie gauloise était même alors dans toute son intensité, notre trésor le prouve ; et elle se prolongea quelque temps encore, jusqu^à ce que la monnaie gauloise ait dû complètement disparaître devant la monnaie, romaine. Si la politique de Rome s'accommodait de ces tempéraments pour ne pas modifier les habitudes des populations, ils se produisaient aussi avec facilité au point de vue économique, car la plupart des pièces d'argent gauloises correspondent, comme poids et comme valeur, au quinaire^ c'est-à-dire à la moitié du denier romain.

Il existe en effet trois sortes de pièces d'argent, — vous

(1) M. Anatole de Barthélémy, Mudes sur Us monnaies gauloises trouvées en Poitmi et en Saintonge, pages 493 et suivantes du volume de 1873 (publié en mars 1875) des Mémoires de la Société des Antiquaires de V Ouest, — Voir aussi M. Hucher, Mélanges de numismatique /iomQ le», page 383.

en avez l'image sous les yeux (1), — dont la réunion, avec la monnaie de bronze ayant Vas pour unité, forme l'ensemble du système monétaire de la République romaine. Ces trois pièces d'argent sont : le denier valant dix as, le quinaire valant cinq as, et le sesterce valant deux as et demi. Or, la masse de 4,200 et quelques pièces romaines d'argent du trésor de Vernon ne contient que des deniers aux types les plus variés, des dates de fabrication les plus diverses, sauf une demi-douzaine de quinaires, et un seul sesterce, celui dont nous avons l'honneur de vous entretenir.

Quelle est donc cette pièce unique dans le trésor de Vernon ? et pourquoi s'y trouve-t-elle seule, comme égarée, et fort usée ? Image fidèle de la place qui, au moment de l'enfouissement du trésor, appartenait aux sesterces, et surtout à ceux de cette nature, dans l'ensemble de la circulation monétaire du monde romain.

Pour répondre à la première question, il convient de faire directement connaissance avec cette petite pièce de monnaie, qui est le quart du denier et la moitié du quinaire. Vous remarquerez qu'elle présente, à peu de chose près, le module de nos pièces de 20 centimes. Dans son état actuel, notre sesterce pèse 90 centigrammes; mais il a perdu de son poids (2) et de sa valeur intrinsèque primitive par le frottement d'une circulation que nous allons évaluer à plus de deux siècles ; à l'origine, son poids normal a été de 1 gramme 14 centigrammes, et sa valeur, appréciée en espèces actuelles, de 25 c. 1[3 (3).

Maintenant, si vous examinez le type de la pièce, c'està-dire les représentations et les signes qui figurent sur

(1) Voir la première pièce de la planche jointe à la présente étude, page 240.

(2) Un autre sesterce du même type, et qui fait également partie de notre collection, mais étranger au trésor de Vernon, et beaucoup moins usé^ pèse 1 gramme 5 centigrammes.

(3) TahUan de comparaison entre la monnaie romaine et la monnaie fran' çaise^ par M. J. deWitte, dont ce les réductions et les calculs ont été faits « d'après les documents les plus sûrs par M. William Cart, professeur à a Lausanne, d

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son empreinte, vous voyez, du côté du droit, une tête de femme avec un casque orné de deux ailes et d'une crête découpée. Quelle est cette têle ?

Nous avons craint d'abord dp. nous prononcer, car il y a controverse, et d'après les auteurs l'incertitude serait grande. Mais nous croyons (1) que c'est la têle de Pallas ou Minerve, comme sur les drachmes d'Athènes, Le denier se rapproche aussi par son poids de la drachme attique, et nous allons dire que la main des artistes grecs se reconnaît dans ce type gracieux, commun à toutes les pièces primitives de la série romaine d'argent. Un autre argument dans le sens de cette opinion nous paraît résulter des types des pièces divisionnaires de Tas, même au temps de l'as libral et avant Tintroduction de la monnaie d'argent, comme nous allons le dire tout à l'heure. La même tête de femme casquée se voit sur le triens et Vonce ; et puisque sur Vas on reconnaît la tête de Janus bifrons, sur le semis celle de Jupiter, sur le quadrans celle d'Hercule, le protecteur des richesses ; sur le sextans^ celle de Mercure, le dieu du commerce ; pourquoi ne pas reconnaître sur le triens ^À Vonce, dans cette tête de femme casquée, celle de Minerve^ qui inventa les nombres, plutôt que la tête d'une divinité locale ?

Une autre opinion (2) préfère voir dans celte lête celle de Rome elle-même, personnifiée et déifiée suivant les traditions du paganisme, et la légende Roma que vous lisez à l'exergue du revers serait le'nomde la divinité représentée. Suivant nous, ce nom désigne Tatelier monétaire du peuple-roi ; il n'est jamais, sur ces pièces primitives, et rare.

(1) Sic Eckel, Doctrina nummorum veterum, t. I, p. 84, se prononce sans discussion ; Cavedoni, Saggio^ r\? 124 ; Lenormant, Elite des monnaies céramographiques, 1. 1., Introduction, p. xxx ; id ; Cohen, Monnaies constir laires ; id.

(2) Aldini, Mémoires de V Académie de Turin.séne II, t. III etIIII. — E^enuer, Die Romatypen^ Vienne, 1857, p. 11 et suiv. — Mommsen, Histoire de la monnaie romaine , hésite dans certains passages (t. I, p. 195 ; t. II p. 2l et 216), et ailleurs conclut pour la déesse Roma (t. II, p. 8, 19, 48).

ment sur les pièces ultérieures, placé du même côté que la tête ; il se trouve sur des pièces portant une autre tête ; et dans le monnayage ancien, grec ou romain, le nom des divinités n'est pas écrit d* ordinaire sur les monnaies qui portent leur image.

Le revers de la pièce vous représente deux cavaliers galopant adroite, la lance en arrêt; leurs manteaux flottent au vent ; ils sont coiffés de bonnets coniques, surmontés de deux étoiles. Ce sont les deux étoiles eaiblématiques du malin et du soir ; et ces deux cavaliers sont les Dioscures, Castor et Pollux. Pourquoi ce type des Dioscures, commun encore au revers des trois pièces d'argent de cette série primitive ? Cette question, née de la description de notre sesterce, nous conduit à son histoire et à la détermination précise de sa période de fabrication.

Le denier et ses pièces divisionnaires, le quinaire et le sesterce, n'ont été inventés à Rome que près de 200 ans après la monnaie de bronze, après Tas, dit alors œs grave. C'était Tas libralde 10 onces, coulé et non frappé, contemporain des décemvirs et de la loi des Douze-Tables (1). Cette première monnaie romaine qui ait présenté la forme ronde, succédant aux lingots allongés [œs rude)y possédait une valeur réelle égalé à sa valeur nominale. C'était bien ce qu'on appelle aujourd'hui en économie politique une monnaie-marchandise, et non pas une monnaie-signe ni une monnaie d'appoint. Cet as libral, énorme (2), circule seul avec ses divisions (3), et à l'exclusion de toute monnaie d'argent pendant près de deux siècles, à partir des décemvirs et de la loi des Douze-Tables (l'an 360 de lafon dation de Rome).

(1) Mommsen et le duc de Blacas, Hist, de la vionnaie romaine^ t. I, p. 179.

(2) Celui de notre collection pèse 270 grammes.

(3) Semis, triens, quadrafis, sextans et unoia^ dont nous avons indiqué ci-dessus les tjpes du droit, et qui tons portent au revers, comme Vaty la prûve de navire, qui devient dès lors et reste jusqu'à l'Empire l'emblèma distinctif de la monnaie romaine de cuivre.

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