‹ Études d'histoire financière et monétaireChapitre 50 sur 64 · DE L'AQUITAINE · texte numérisé non relu

DE L'AQUITAINE

Dans les ateliers de Bordeaux et de Poitiers et dans l'atelier probable de Périgrnenx (1).

Trois pièces de monnaies d'or anglo-françaises de notre collection nous ont suggéré quelques observations dont nous demandons à la réunion la permission de lui faire part. Ces trois pièces sont, dans l'ordre chronologique : Le guyennois d'Edouard III, portant la lettre monétaire P au droit de la pièce, devant la tête du roi, entre les fuseaux du portique ; le pavillon du Prince-Noir, appelé aussi le noble aux plumaiges^ en raison des deux plumes placées dans le champ de chaque côté du roi ; ^Hq guyennois du Prince-Noir, décrit par Poey d'Avant dans son bel ouvrage Aes Monnaies féodales de France^ sous le n® 3069, tome II, page 119.

(1) Mémoire lu an congrhg des Sociétés savantes de la Sorbonne^le 19 avril 1876.

284 MONNAYAGE ANGLO-FRANÇAIS DE l'aQUITAINE ;

En ce qui concerne cette dernière monnaie, notre observation consiste à proposer une rectification au classement de l'éminent numismatiste ; il Ta placée sous la rubrique Ateliers inconnus ; il nous semble que cette monnaie doit être formellement attribuée à l'atelier de Bordeaux.

Poey d'Avant a décrit deux t3rpe8 duguyennoisdu Prince- Noir, no* 30.68 et 3069 ; le second, celui dont nous avons rhonneur d'entretenir la réunion, se distingue du premier par l'orthographe de la légende du droit : pncps Agitante (au lieu de princps Agitanié)^ et par cette circonstance caractéristique que le prince y porte non plus une couronne, mais un casque, dans lequel l'auteur a préféré voir « une calotte ou bonnet pointu ».

Au revers la croix est feuillue, cantonnée de deux lis et de deux léopards ; dans l'intersection des bras de la croix se trouve la lettre B, ce qui est capital au point de vue du classement de cette pièce par atelier monétaire.

II est vrai que Poey d'Avant, dans son texte au n** 3069, où il classe cette monnaie sous ces mots Ateliers inconnus^ ne mentionne pas l'existence de cette lettre ; mais il renvoie à la planche 64 n** 9 du même volume, où il reproduit la pièce telle que nous la possédons, avec la lettre B au milieu de la croix du revers.

Comme tous ses devanciers, l'auteur des Monnaies féodales de France, page 84 du même volume, a posé le principe universellement admis que « dans l'Aquitaine l'ate- <t lier est ordinairement indiqué par une lettre initiale », et que la seule attribution « acceptable 5),pour les monnaies portant la lettre B, est celle de l'atelier monétaire de Bordeaux. Ceci exclut Bayonne, dont l'atelier, en activité sous le Princ^-Noir, était à quelque distance de cette ville au Guessin, et dont la lettre monétaire était un G.

ATELIER h'J. BORDEAUX. 285

Poey d'Avant n'indique pas ce qui Ta empêché de suivre cette règle pour ce gnyennois du Prince-Noir, et ne donne aucune interprétation de la lettre B qui s'y trouve ; ce qui peut autoriser à penser que la présence de cette lettre, non signalée par lui dans la description de cette monnaie (n** 3069), lui a réellement échappé lorsqu'il en a fait le classement.

Nulle raison de douter ne peut venir de ce que, sur d'autres monnaies anglo-françaises des pavillons du Prince- Noir, la lettre E, à la même place, est présumée l'initiale du nom d'Edouard. Cette conjecture estfondée sur ceque la lettre E ne correspond à la lettre initiale d'aucun des ateliers monétaires actuellement connus de l'Aquitaine, Il en est tout autrement dé la lettre B de notre guyennois ; elle appartient à Tatelier de Bordeaux, qui paraît en outre avoir été celui de tous qui a monnayé le plus grand nombre de types différents.

Il convientd'autant plus de restituer cette monnaieàl'atelîer de Bordeaux, qu'il n'y a pas d'autre raison de décider pour la masse de monnaies anglo-françaises d'or, d'argent ou de billon, j ustement attribuée à cette ville, et notamment en ce qui touche la seconde pièce par nous mentionnée, lepdvihon du Prince-Noîi', que Poey d'Avant lui-même attribue sans hésiter (h" 2927, t. II, p. 105), comme tous les numismatistes, à l'atelier monétaire de Bordeaux, en raison de la présence de la lettre B.

De cette seconde pièce, nous voulons seulement dire que notre attention a été plus particulièrement appelée par des différences de diamètre, d'épaisseur et de poids très sensibles dans les exemplaires du même type et du même atelier. Des pesées de divers exemplaires de ce pavillon du Prince-Noir, tous en parfait état de conservation^ ont

donné 4 grammes 90, 5 grammes 40, 5 grammes 50 et 5 grammes 85. Nous ne présentons pas cette observation comme s'appliquant exclusivement à cette monnaie anglofrançaise, mais comme s* appliquant particulièrement à elle.

Pour Tautre pièce par nous mentionnée, le guyennois d'Edouard III, portant la lettre P à l'avers, en face de la tête du roi, et entre les fuseaux du portique, l'observation est d'une autre nature.

Elle ne concerne pas spécialement cette pièce et présente un caractère plus général.

Cette monnaie est universellement attribuée (Poey d'Avant, n'*2809, t. II, p. 90) à Tatelier monétaire de Poitiers. Nous nous gardons bien de contester ce classement ; ce type est même justement considéré comme Tun de's plus rurieux du monnayage poitevin.

Nous partageons donc Topinion générale sur la provenance de cette pièce, sur Texistence incontestable et le fonctionnement très actif de l'atelier monétaire de Poitiers pendant la domination anglaise de l'Aquitaine, sur l'attribution à Poitiers par tous les auteurs anglais et français, Hainswort comme Poey d'Avant, de la lettre monétaire P.

Mais tandis que les auteurs la lui donnent d'un« manière exclusive, nous nous demandons s'il n'y a pas. lieu de douter que toutes les pièces anglo-aquitaniques portant la lettre monétaire P, qui se trouvent en quantités considérables, proviennent bien toutes, les pièces d'argent comme les pièces d'or, de Tatelier de Poitiers ?

Malgré la tendance générale et naturelle qui a consisté^ pour chaque ville de l'Aquitaine portant la même lettre initiale, à se disputer la possession des ateliers monétaires anglo-français (Agen et Auch pour la lettre A ; Figeac et

ATELIERS DE '^OITIERS El PÉRiGUfiUX. 287

Kontenay-le-Comle pour la lettre F ; Limoges, Libourne et Lectoure pour la lettre L ; la Rochelle et la Réole pour la lettre R), nous sommes disposés à croire que si les droits de notre chère ville de Poitiers à la lettre monétaire P sont certains, ils ne sont pas exclusifs.

L'existence de Tatelier monétaire anglo-français de Poitiers demeure- ce qu'il a toujours été, incontesté, incontestable, et même démontré une fois de plus au point de vue de la grande importance de sa fabrication.

Mais nous ne sommes pas assurés, pour celles d'argent surtout, que, parmi toutes ces pièces anglo-françaises à là lettre P, si abondamment trouvées sur le sol de l'ancienne Aquitaine, il n'y en ait pas une partie qui provienne d'un autre ateliermonétaireanglo-françaisqui aurait fonctionné, au moins sous l'administration du Prince-Noir, dans une autre ville de l'Aquitaine, dont le nom possède la même lettre initiale que Poitiers : nous voulons parler de la ville de Périgueux.

M. Anatole de Barthélémy, dans son Manuel de numismatique moderne (p. 68), a nommé Périgueux dans sa liste des ateliers anglo-français incertains.

Nous sommes disposés, d'après les documents que je vais avoir l'honneur d'indiquer et la très grande quantité de pièces trouvées à la lettre P, à croire que cette lettre pourrait désigner également les monnaies anglofrançaises frappées à Poitiers et à Périgueux.

Cette observation pourrait bien quelque jour se vérifier, se généraliser pour d'autres lettres monétaires de cette époque, concernant des villes de l'Aquitaine, qui se les sont disputées ou se les disputent encore, et y ont peutêtre respectivement des droits. Sans doute, il résulterait de ce fait, s'il est démontré vrai, qu'ilne serait pas facile de fixer le contingent respectif des ateliers ayant frappé à la même lettre ; mais la règle de la lettre initiale comporte cette conséquence. Pour Poitiers, du reste, par rapport à Périgueux, nous avons un critérium d'une

autre nature, tiré, d'après le document qui va être cité, de la nature même du monnayage principalement pratiqué dans l'un et l'autre atelier : dans celui de Poitiers 'or, dans celui dePérigueux l'argent.

Vous pensez sans doute, et nous vous en donnons la preuve, que ce partage, s'il y a réellement lieu de l'admettre, né coûte nullement à notre patrlotisâie poitevin, qui, en pareille matière^ doit avoir et a surtout souci de la vérité historique.

L'exemple en est donné par l'émînent numisinatiste dont l'œuvre magistrale sur les Monnaies du Poitou^ couronnée par l'Institut en 1840, est l'un des titrés d'honneur de la Société des Antiquaires de tOuest^ M. Lecôintre, dans la séance de la Société des Antiquaires de l'Ouest consacrée à notre communication (procës-vérbal de la séancie du 17 février 1876, Bulletins, p. 320 et 321), a pris spontanément l'initiative de modifier sur ce point les données de son très remarquable ouvrage; son langage, et il a qualité pour cela, est même plus affirmatifque n'ose l'être le nôtre.

Voici, Messieurs, les documents qui, en partie, provoquent les observations que nous avons l'hoiineur de vous soumettre.

Dans le tome P', le seul qui ait été publié, de la Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre, par M. Delpit, il y a deux documents d'une grande importance pour le Poitou et toute l'Aquitaine, et qui concernent lemonnayisige de cette province. Ces deux documents sont des comptes de Richard Filongleye, trésorier du Prince-Noir. L'un (p. 132) est intitulé : Comptes des revenus et dépenses des différentes sénéchaussées d'Aquitaine du 19 juillet 1363 au 29 septembre 1370 ; et l'autre : Compte de F administration de la principauté d Aquitaine, et particulièrement du monnayage y rfw 19 juillet 1362af/29 septembre 1370.

On voit dans ce document (p. 170) que les profits nets

DE l'aquitaine^ 289

dumonuayage de For et de l'argent dans la sénéchaussée deBordeauxse sont élevés dans cette période à 70,905 livres 16 sols 11 deniers ; dans celles de la Rochelle à 61,000 livres; dans celles de Poitou et Limousin à

108,0621ivres, dont 102,433 livres 13 sols2denierspourror, et 5, 629 livres 6 sols 4 deniers pour l'argent. Dans le même espace de temps, le même document porte que les profits nets du monnayage, pour le Caoursin et le Périgord, ne sont que de 1,300 livres 16 sols 6 deniers pour l'or (chiffre très faible par rapport aux 102,433 livres du Poitou et du Limousin), et s'élèvent pour l'argent à 9,685 livres 10 sols 11 deniers, chiffre supérieur, au contraire, aux 8,000 livres du produit du monnayage de l'argent en Poitou et Limousin.

Une objection peut être faite aux inductions graves qui résultent de ce document dans le sens de la fabrication probable de ces espèces à Périgueux.

C'est ce que Ton voit que Richard Filongleye réunit le monnayage du Caoursin et du Périgord, et que dans le Caoursin (une partie du Quercy) se trouvait la ville de Figeac, à laquelle on attribue généralement un atelier monétaire anglo-français. Il en résulte que l'on peut se demander si le monnayage attribué au Périgord et au Caoursin, et même aux teri^es du duché^ par le trésorier du Prince-Noir^ ne se frappait pas à Figeac ?

Mais ou peut répondre d'abord que J'atlribution de l'atelier anglo-françai's et de la lettre monétaire F estcontestée à Figeac par Fontenay-le-Comte et les savants numismatistes, MM. Fillon et Poey d'Avant, qu'a produits la cité vendéenne.

On peut répondre ensuite que le contingentmonétaire du Caoursin et du Périgord a pu être frappé partie à Figeac sous la lettre F et partie à Périgueux sous la lettre P.

Un autre motif à invoquer est que Ton trouve bien peu Je pièces à la lettre F, et cependant le document cité ac-

290 MONNAYAGJB ANGLO-FRANÇAIS

Guse un monnayage d'une réelle importance en ceqai concerne l'argent.

En présence de cette idée^ si elle doit être admise autrement que sous la forme problématique que nous voulons seulement lui donner, que des pièces anglo-françaises ont été fabriquées à Périgueux comme à Poitiers, vraisemblablement (suivant la règle générale et jusqu'à preuve contraire) avec la même lettre monétaire P, on pourrait se demander ce qui nous autorise à maintenir l'attribution à Poitiers, admise jusqu'à ce jour, des guyennois à la lettre P ?

Le document et les chiffres cités contiennentla réponse.

Le partage, par nous considéré comme possible, entre ces (deux villes de l'Aquitaine, Poitiers et Périgueux (et auquel il plaît à la première d'appeler courtoisement et loyalement la seconde), n'est pas et ne peut pas être ce que nous appelons en droit un partage à' égalité^ ou le partage pro virili parte du Code civil.

Le partage dont il s'agit ne peut être, s'il est admis, qu'un partage inégal.

Ce n'est pas seulement que l'atelier de Poitiers aurait eu plus de durée, car les indications relevées au profit de Périgueux ne s'appliquent qu'à Tadministration du Prince- Noir.

Ce n'est pas seulement que, d'après les chiffres officiels de ses produits, tels que vous venez de les voir, Tatelier de Poitiers a eu beaucoup plus d'activité, même en admettant que, dans le contingent indiqué par le trésorier du Prince-Noir, il y ait une part à faire pour un atelier de Limoges, revendiqué toutefois par Libourne et Lectoure.

C'est aussi qu'il résulte des mêmes documents et chiffres que l'atelier de Poitiers frappait surtout et abondamment de la monnaie d'or, et que l'atelier de Périgueux n'aurait guère frappé que de la monnaie d'argent.

Là aussi se trouve le critérium à l'aide duquel la répartition des pièces de monnaies anglo-françaises à la lettre

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P peut être faite entre les deux ateliers de Poitiers et de Périgueux : à Poitiers presque tout For, à Périgueux la plus forte partie de l'argent.

Cette difficulté d'assigner absolument la provenance de chaque pièce entre des ateliers portant la même Jettre initiale, est un vice inhérent au système qui consistait à prendre cette lettre initiale du lieu de fabrication pour différent monétaire. C'est une des causes qui justifient la préférence à donner, au point de vue'légal et rationnel, au système français des points secrets, et surtout à celui qui l'a heureusement remplacé des lettres et signes variés consacrés par le statut de François P' du 14 janvier 1539.

Toutefois, entre les ateliers monétaires anglo-français de Poitiers et de Périgueux, la différence même du métal principalement monnayé dans chacun d'eux, donne ce critérium de distinction que refuse le vice du système.

Telles sont les observations et, sur ce dernier point, les doutes, les scrupules à attribuer à notre atelier poitevin toutes les monnaies anglo-françaises à lettre P dont nous avons cru devoir vous faire part.

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