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Études d'histoire littéraire

Il n’y a plus à démontrer l’utilité de soumettre l’étude de la littérature française à la méthode historique, quelque part que conserve d’ailleurs le jugement subjectif dans des travaux consacrés à des oeuvres d’un caractère esthétique.

Il n’est pas nouveau nonplus d’appeler l’attention des historiens de la littérature sur l’usage qu’ils peuvent faire de matériaux proprement historiques et sans valeur littéraire. Mais peut-être a-t-on trop souvent restreint l’emploi de ces matériaux à l’étahlissement des biographies d’auteur. On n’a pas assez couramment l’habitude de les faire servir à la solution des problèmes véritablement littéraires. Et il arrive que des documents instructifs pour nos études restent inédits ou inutiles, parce que les littérateurs en ignorent l’existence, et que les historiens et les érudits n’en reconnaissent pas la signification. La Société d’histoire moderne et la Revue d’histoire moderne m’ont paru être des organes tout désignés pour tenter d’établir entre l’histoire (sans épithète) et l’histoire littéraire une plus étroite communication, je ne dis pas des méthodes, mais des matériaux et des résultats.

D’autre part, il y a, dans le corps des professeurs de lettres, et ailleurs, bien des bonnes volontés et des intelligences qui se perdent, faute de savoir où s’appliquer. Chaque année nous voyons reparaître les études cent fois faites sur Cor-

1. Communication faite le 7 février 1903 à la Société d’iiistoire moderne sous ce titre moins précis : Idée de quelques travaux historiques à faire sur la littérature française. Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. IV, p. 44S-464.

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neille, Molière, Voltaire, Hugo, sur les grands génies et les grands inouveinents ; el ceux à qui répugnent les matières rehaltues ou qu’ellraient les sujets ambitieux, ne font pas la besogne (|u’ils pourraient faire; ils se rabattent au métier. Il y a pourtant, pour un littérateur, d’autres sujets que cette demi-douzaine d’écrivains en chaque siècle auxquels on revient toujours: on a raison d’y revenir chez soi, pour soi, comme lecteur curieux d’art et d’idées; on a tort de n’en pas assez sortirpourle travail bistorique. Quand on s’attaque à un auteur de second ordre, c’est comme, voisin des grands qu’on le prend, pour l’étudier comme on les étudie, et faire valoir son petit bruit comme leur grande gloire. Ces monographies sont utiles, et il y en a d’excellentes. Mais pourquoi, grands ou petits, ne jamais choisir que des auteurs de notoriété parisienne ou européenne? les auteurs de la Comédie française, de la cour, des salons? Toute la vie littéraire de la nation tient-elle là? Pourquoi étudie-t-on si rarement l’histoire provinciale de la littérature ?

Mais, me dira-t-on, vous vous plaignez qu’on étudie trop d’auteurs de second ordre, et vous nous en otfrez de sixième ordre. Non, il ne s’agit pas de renoncer à Pohjeucte, ni même à Marianne pour exhumer la Zoanthropie, ni de se détourner de Beaumarchais, ou de La Bi'aumelle. vers Joseph Pilhes. Il ne s’agit pas non plus de se vouer à la quête des papiers biographiques, actes de naissance, pièces judiciaires, contrats de ventes, testaments, etc. Ces documents sont bons àconnaître, et jene méprise pas ceux qui les exhument. Par eux, M. Bouquet a renouvelé la biographie de Corneille et refait la physionomie du grand homme. Mais on u’a plus besoin aujourd’hui de prôner l’utilité de ces recherches, et assez de gens s’y adonnent. Mon programme, loin de détourner les littérateurs des grandes questions de la littérature, les obligerait à y revenir toujours. Comme les historiens ont très bien compris qu’on n’aurait une histoire de France à peu près exacte, (|ue lorsque l’histoire exacte de chacun des éléimmts de l’unité française aurait été faite, je souhaiterais de même que. dans nos études on regardât davantage les manifestations régionales de l’activité littéraire et qu’on (‘.n fit un examen méthodique. L’histoire générale de la littérature française se préciserait et se compléterait par ces tra-

vaux d'histoire locale, qui seraient faits à l’aide des ressources de chaque région, et dans lesquels la contribution ou la participation de chaque ville ou province à la vie nationale apparaîtrait.

La direction habituelle des travaux d’histoire littéraire dont je parlais tout à l’heure, tait que nous connaissons à peu près les chefs-d’œuvre de notre littérature. Malgré toutes les lacunes et les insuffisances qu’on peut signaler, nous nous représentons passablement la con tinuité du mouvement littéraire au centre du pays depuis la Renaissance. Nous la dégageons de l’étude des grands écrivains, reliés par un certain nombre d’auteurs inférieurs, et éclairés par l’histoire de la société polie. En réalité nous connaissons mal, ou nous ne connaissons pas la vie littéraire de la France, l’importance et la fonction de la littérature et de la culture littéraire dans la vie nationale. Or, selon l’idée que nous nous faisons aujourd’hui du livre — expression complexe d’un tempérament individuel dans un milieu social, agent de fermentation morale et par suite de transformation sociale, — selon cette idée il devient de plus en plus impossible de nous confiner ou dans l’analyse esthétique des œuvres, ou dans la considération abstraite de leur hliation, et de ne pas chercher à rattacher toujours le livre à la vie, à nous faire l’idée la plus exacte possible des formes et des degrés de culture qui peuvent se constater en France dans les dilféren tes époques, régions et classes h

Puis on croit assez faire, pour connaître la littérature, d’étudier les gens qui ont écrit; mais il y a ceux qui lisent. Les livres existent pour des lecteurs. On connaît assez bien la cour, les ruelles ou les salons, ces deux ou trois mille per-

yl. Curieux el insiruciif est l’ouvrage de M. l’abbé Deberre sur La vie littéraire à Dijon au XVIIP siècle, venant après un ouvrage de M. Jacquet sur le même sujet au xvii® siècle. Mais l’ouvrage de M. Deberre est incomplet. Le plus souvent, dans les monograjibies d’auteurs provinciaux, ce qui devrait être l’objet principal du travail n’est pas même soupçonné. On ne s’élève pas au-dessus de l’intérêt biographique ou anecdotique, et de l’appréciation littéraire des meilleures pages de l’auteur. Ainsi dans une thèse de doctoral, d’ailleurs consciencieuse et érudite, M. Hamon n’a pas paru apercevoir que son vrai sujet, ce n’était pas la mince personne de Jean Bouchet, mais la vie inteltectuelle à Poitiers de 1500 à 1550, c’est-à-dire en somme le passage du moyen âge à la Renaissance dans un grand centre provincial.

ÉTCDES l.riTÉRAIRES

sonnes qui, selon Voltaire, composaient de son temps à Paris la bonne compagnie/. Mais ces deux ou trois mille connaisseurs ne sont pas « toute la b rance », pas plus que les deux ou trois douzaines de ducs et pairs auxquels Saint- Simon volontiers la réduisait. On vivait, on lisait ailleurs. Qui lisait? et que lisait-on? Voilà deux questions essentielles. Par les réponses (jn’ori y donnera, la littérature sera replacée dans la vie. Nous apercevrons comment s’est étendue dans les provinces, jusqu’à quelle profondeur dans les classes sociales est descendue l’action de nos écrivains et de (juels écrivains. Dilfusion dans le pays, pénétration vers le peuple, voilà deux séries de phénomènes dont l’observation minutieuse serait d’un intérêt capital.

Pour chaque époque, les problèmes se particulariseraient selon le mouvement général de la littérature et selon les circonstances locales.

Au xvi“ siècle, la Renaissance. Quelle a été en chaque province sa diffusion, son intensité? la date de son apparition, de son triomphe? où, comment, jusqu’à quand, dans quelle mesure s’est prolongé le moyen âge, ou ce ([u’oii appelle de ce nom commode, le goût, le style, les habitudes intellectuelles du xv" siècle ? Quels mélanges, quels compromis se sont faits? Nous avons souvent l’air de croire un nouvel art fondé parce que Ronsard et Du Bellay ont publié leurs œuvres. Il est fondé en eux, pour eux: mais combien l’inlluence de Ronsard met-elle de temps à rayonner? jusqu’à quel point sa domination est-elle réelle? Nous connaissons un peu quelques centres, Poitiers, Bordeaux, Caen : que de villes et de provinces dont nous ignorons presque tout! On nous fait voir, en général, quebiues individus, un collège, un cabinet d’érudit, la chambre d’um‘ dame, des exceptions brillantes et des moments curieux. La vie collective et moyenne nous échappe. Il serait d autant plus necessaire il’avoir de copieux ouvrages sur tous ces centres provinciaux qu’alors la primaulé littéraire de Paris n’existe pas. La centralisation ébauchée à la cour de François I" et de Henri II se défait pendant b's guerres civiles, et plusieurs des principaux phénomènes littéraires de la seconde moitié du siècle se pro-

t. Did. philoiiopldque, Art. Goût.

duisent loin de Paris et hors de son influence. C’est en province, j’espère le montrer avant peu, et non à Paris, où le privilège des Confrères de la Passion arrêta le mouvement, que s’est opérée dans les 23 ou 30 dernières années du siècle la substitution de la tragédie à l’ancien théâtre.

Au xviP siècle, l’objet de la recherche changera. Le problème devient : comment la préciosité, puis le classicisme gagne-t-il la France? où, combien de temps se prolonge et se défend la Renaissance ? où se maintiennent ses formes littéraires, son esprit curieux et érudit ? Le voyage de Chapelle et sa caricature des Précieuses de Montpellier, les Mémoires de Fléchier sur les Grands jours d' Auvergne et ses notes sur la société de Clermont, les lettres de Racine sur Uzès et ses beaux esprits, les lettres de M™" de Sévigné sur les Bretons, sont des documents éternellement cités, parce que littéraires, qui prendraient une valeur plus précise et plus considérable si des recherches méthodiques les encadraient. Quel jour ne jette pas sur la vie intellectuelle d’une ville du midi, sur le goût et la culture de ses habitants, cette collection de pièces en patois ou en français, ou mêlées de Tune et l’autre langue, que la Société archéologique de Béziers a publiées il y a plus de cinquante ans, et dont l’histoire littéraire, je crois, n’a guère fait état ! Il y aurait lieu de rechercher si en plus d’un endroit le xviiP siècle ne donne pas la main au xvF, par-dessous la préciosité et le classicisme apparents : il apparaît bien que ce fut le cas à Dij on h Fn fut-il autrement à Bordeaux ? ailleurs encore ?

Au xviii" siècle, la décomposition du classicisme et son dessèchement, ses mélanges avec des esprits antérieurs ou des originalités locales. Mais le problème qui domine l’histoire littéraire de ce temps, c’est celui de la pénétration et de la diffusion de la littérature philosophique. Quelles provinces, quelles villes s’ouvrent, résistent à l’esprit encyclopédique, à Voltaire, à Rousseau? à quelles dates ? dans quelle mesure? Quels conflits, et parfois, ici ou là, quels accords se font entre le jansénisme et la philosophie^?

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