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Lettres, III, 3, R Hydaspe

L lAFLUEiNCE DE LA PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE 63

pensees de Lucien, et il a conliance que sa pensée, bien conduite, reproduira de la pensée antique tout Fessentiel et tout Fexcellent.

Je pourrais des principes de la méthode cartésienne passer aux enseignements du système cartésien : de pareilles concordances seraient aisées à découvrir. J’ai montre ailleurs ^ quelle exacte identité se trouve entre la psychologie de Descartes et la psychologie de Corneille : sur tous les laits importants, sur la nature et le jeu des passions, sur le rôle et la puissance de la volonté, sur la définition et le caractère de Famour, Corneille semble nous donner Fexpression dramatique des pensées abstraites du philosophe. Plus vaguement, et avec moins d’originalité, les contemporains de Corneille et de Descartes, Rotrou même, nous oftrent dans leurs pièces à peu près la môme idée des éléments de la vie morale et des rapports ([ui les unissent.

Or, dans tout ce que je viens d’exposer, il ne saurait être question d’une influence cartésienne ; la chronologie s’y oppose. Quand plusieurs des manifestations que j’ai signalées ne seraient pas antérieures à 1637, il est clair qu’une œuvre littéraire, et surtout une œuvre philosophique, ne peut jamais, quel que soit son succès, retourner instantanément les esprits, ni y créer en un jour des dispositions nouvelles. Les hommes dont l’esprit était formé, qui avaient atteint tout leur développement intellectuel, à la date où Descartes révéla sa philosophie, ontpu l’admirer infiniment : il n’est guère vraisemblable qu’elle soit devenue un des ressorts actifs, un des éléments prépondérants de leur pensée, sinon dans les cas où elle ne leur était pas réellement nouvelle, où elle exprimait leur nature ou leur besoin. Mais, de plus, nous voyons Chapelain, Balzac, d’Ahlancourt. Corneille, être après l’œuvre de Descartes ce qu’ils étaient avant elle, et être avant Descartes des esprits cartésiens.

Il est bien visible ici que ce parallélisme a son explication dans certaines circonstances dont le cartésianisme lui-même

-1. Hommes et livres, études morales et Itttéraires, Lecène et Oudin,

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dépend, et qui ont contriliué <\ le déterminer historiquement. Au début du xvit'' siècle s'aperçoit de tous côtés en France un esprit très décidé d’indépendance intellectuelle, esprit qui n’a rien d’anarchique ni de révolté, très éloigné de l’aventure et de la fantaisie, très curieux d’ordre et de raison. On n’a plus de goût pour les vagabondages téméraires de la pensée. On ne quête plus les nouveautés divertissantes ou liardies à travers Je monde et les livres. Ce qu’on veut, c’est une vérité claire et un raisonnement sûr. Bien concevoir et bien enchaîner, c’est ce f|ue chacun à sa façon s’efforce de faire, avec plus ou moins de bonheur ou d’éclat. En sorte que la méthode de Descartes, en même temps qu’elle répond à un certain état général de l’évolution philosophique ou scientifique, apporte une réponse et une satisfaction à ce qui était en ce temps-là devenu le problème principal et le besoin dominant de l’esprit français. Elle est, pour une partie du moins, le produit direct d’une exigence intellectuelle qui n’était pas particulière à son auteur, mais commune en quelque degré à tous les contemporains.

De plus, en sa doctrine positive, le cartésianisme suppose une nature et une forme d’àme dont précisément la société française du temps offre la saisissante réalité. Tout le système cartésien semble organisé pour une nature d’esprit avide surtout de connaissance intellectuelle et d’idées claires, n’ayant que de médiocres besoins d’imagination, et que ne tyrannise aucun appétit sentimental, ni esthétique, ni pratique. En particulier, la théorie des passions et de la volonté, professée par Descartes, non comme une règle idéale qu’il est bon de suivre, mais comme une science exacte (|ui correspond aux faits psychologiques, suppose des âmes énergi((ues qui aient le goût et l’habitude de se maîtriser, id- de n’agii' jamais que sachant ce qu’elles veulent et voulant ce (|u’elles font.

Or, lorsqu’on regarde avec quelque attention le type français contenqiorain (de 1610 environ à 1660), il apparaît comme la réalité historique et morale à laquelle s’applique la construction universelle à priori do Descartes. Les hommes de ce temps-là ont des passions fortes, brutales même : mais ce ne sont à aucun degré des sentimentaux.

Les passions en eux sont des impulsions qui les portent à agir . ils ne lont pas du sentiment en lui-même une représentation voluptueuse ou artistique du réel, un exercice raffiné de jouissance intérieure. Ils regardent le but hors d eux, non 1 agitation en eux : et s’ils ne réussissent pas toujours, du moins ils ne renoncent jamais à se rendre maîtres de ces sollicitations internes, à clioisir les actes auxquels, avec reflexion, librement, ils se porteront. Leur idéal, leur prétention, c’est d’agir par raison, non par passion : ils laissent au peuple les impulsions irraisonnées et brutales. Ils se défendent même de la pitié comme d’une surprise humiliante des sens. Ainsi sont faites les âmes des Richelieu, des Retz, des La Rochefoucould, matière commune à Descartes et à Corneille, public commun de la philosophie et de la littérature.

Donc, plus il y a concordance entre le cartésianisme et les écrivains ou la société du temps où Descartes écrit, moins nous serons autorisés à parler d’influence ? Mais après la mort de Descartes, le développement de son œuvre une fois achevé, l’influence va s’exercer, à mesure que de jeunes esprits, parmi les nouvelles générations, rencontreront, dans la saison même de leur formation, les idées puissantes et fécondes de cette philosophie.

On trouverait sans peine que, parmi les grands écrivains de la seconde moitié du siècle, ceux-là ont moins reçu de Descartes qui sont nés les premiers. Si La Fontaine et Molière, par exemple, sont plus affranchis de Descartes que Boileau et la Bruyère, ce n’est pas seulement par une disposition fondamentale de leur tempérament personnel ; c’est aussi parce qu’ils sont nés, parce qu’ils ont grandi dans une société où la doctrine cartésienne n’avait pas encore circulé, n’était pas encore dominante, où, tout au contraire, le libertinage et l’épicurisme avaient gagné presque tout ce qui n’était pas étroitement dévot. Pour une raison analogue, plutôt que par aucune difierence réelle de nature, M"“’ de Grignan est cartésienne, tandis que sa

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mère, qui connaît et admire Descartes, ne Test pas. On s’explique encore de même façon que les hommes dont le tempérament correspond le plus étroitement à la nature de l’esprit et des conceptions de Descartes, comme Retz ou La Rochefoucauld, ne soient point des adeptes du système : ils avaient l’esprit trop fait pour y loger une doctrine nouvelle, fût-elle la mieux adaptée à leur véritable essence. Ceux qui auront quinze, vingt ou trente ans de moins, qui naîtront ou s’instruiront après 16o0, seront livrés en temps propice à l’action de Descartes : et sur ceux-là, sur Boileau, sur La Bruyère, sur M'"® de Grignan, sur Charles Perrault, sur Fontenelle, sur tout le monde dans le dernier tiers du siècle, le cartésianisme mettra son empreinte.

Cependant, comme il est naturel de le supposer, les traces d’une influence de Descartes apparaissent d’abord, en laissant de côté les purs philosophes au sens spécial et technique du mot, dans les esprits que leurs penchants et leurs études obligent de connaître, disposent à goûter les spéculations philosophiques. Voilà comment Pascal et Bossuet, l'un géomètre et physicien, l’autre théologien, sont, chronologiquement, les premiers de nos grands écrivains chez lesquels on saisit une plus ou moins formelle, plus ou moins complète adhésion au.x idées de Descartes.

Je sortirais des limites de mon sujet, si j’essayais d’indiquer même sommairement ce qu’il entre d’éléments cartésiens dans la pensée de Pascal. 11 me suffira de faire remarquer que le traitement de l’expérience, la conversion de la réalité sentie en notions intelligibles se fait chez Pascal par la méthode et selon les principes de Descartes. Hors les nécessités de son système janséniste, Pascal garde volontiers, dans les matières de science et psychologie, les [joints de vue, les délinitions, les conceptions de la philosophie cartésienne. Ainsi de la distinction de l’étendue et de la pensée procèdent les belles réllexions de Pascal dont le roseau pensant est le saisissant résumé. Ainsi de l’automatisnie des hèles, ipi’il acceptait sans réserve, Pascal tirait (jue l’homme, ayant un corps, est « automate autant ([u’es[)rit », et développai 1 tout son système des moyens de « plier la machine ». Ainsi, rélléchissant sur les preuves cartésiennes de l’existence de Dieu, Pascal défendait à la

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raison liumaine d’aller au delà d’une conception absolument vide et indéterminée de l’infini, et rendait à la foi, au dogme chrétien toutes les notions positives dont on enrichit cet infini pour en taire un Dieu vivant, parfait, aimable.

Ainsi encore, si tant de puissances trompeuses usurpent la place de la raison et donnent à tant de fantaisies l’autorité de la vérité, c’est que Pascal, comme Descartes, fait de la croyance l’œuvre commune d’un entendement borné et d’une volonté infinie ; si bien que, là où l’intelligence ne fournit plus d’idées claires, la volonté se laisse aller à affirmer les idées confuses que lui fournissent l’imagination, les sens ou les passions. De ce que c’est à la volonté qu’il appartient d’affirmer, il résultera aussi qu’on pourra concevoir une certitude qui ne sera pas fondée sur les raisons de l’esprit, lorsque la vérité sera évidente au « cœur ».

Ainsi, enfin, tout le morceau fameux des Deux Infinis suppose la méthode de Descartes et sa matliérnatique universelle : c’est bien de la science et de la raison que Pascal traite, mais c’est de la conception cartésienne de la science, c’est de la prétention cartésienne de conduire la raison à la connaissance de toutes choses en partant des notions les plus simples. Pour démontrer l’impuissance de la raison et le néant de la science, il prend la raison et la science telles qne les organise et constitue Descartes.

Quant à Bossuet, la tliéologie catholique lui est une philosophie, et il n’a pas besoin, il lui est même impossible de se faire cartésien. Cependant il introduit dans ses écrits philosophiques bien des idées cartésiennes, qu’il estime conformes, ou non contraires, à l’orthodoxie, et dans lesquelles il voit tantôt une formule claire et tantôt une explication possible des faits. Mais c’est surtout hors de ses traités spéciaux de philosophie, dans la partie vraiment littéraire et oratoire de son œuvre qu’il nous faut rechercher s’il a reçu l’empreinte de Descartes : or il apparaît bien qu’elle a été profonde. Souvent, nous rencontrons chez lui des idées, des démonstrations, des expressions, qui sont d’origine manifestement cartésienne. Assurément il lui suffisait d’être soumis comme if l’était à la tradition catholique, pour tenter de détruire la Réforme par l’exposé des variations des réformateurs : toutefois, qu’on relise

seulement la Préface de l’IIistoire des variations, et l’on pourra se demander si la démonstration tentée n’exige pas chez le lecteur et chez l’auteur une persuasion bien établie que les idées vraies, ce sont les idées claires, et que la doctrine vraie, c’est la doctrine logique, où toutes les propositions sont déduites nécessairement des principes. Le livre n’a toute sa valeur que pour un esprit qui se conduit par la méthode cartésienne’.

Le second point du sermon sur la Mort est, dans sa première partie, un essai de démonstration purement philosophique de l’immatérialité de l’àme, à laquelle s’attache l’immortalité. Or tout ce raisonnement suppose les principes cartésiens ; distinction de la pensée et de l’étendue, impossibilité d’attribuer la pensée à la matière, simplicité de la substance pensante, d’où il suit qu’elle ne pourrait être détruite que par un acte spécial de la puissance divine. Descartes prouvait l’existence de Dieu par l’idée de l’inlini dans un esprit fini ; Bossuet fait un renversement ingénieux de la preuve pour établir que l’être fini qui conçoit l’infini ne peut pas ne pas être un esprit : l’homme n’est pas tout corps, s’il conçoit l’esprit pur en son absolue et éternelle perfection. Etici, c’est-à-dire justement au point que Descartes fixait comme le terme infranchissable à l’investigation rationnelle, Bossuet introduit le dogme, pour garantir la vie future et la résurrection.

Ainsi, contre le matérialisme, Bossuet emploie les arguments de la philosophie cartésienne pour préparer les vérités supérieures de la révélation.

Af irès Pascal et Bossuet, nous rencontrons Boileau et La Bruyère : deux écrivains inégalement frottés de philosophie, plutôt que philosophes au sens exact du mot. Pour ces deux-là, l’inlluenco de Descartes se détermine aisément ; il leur a donné tout ce qu’ils ont eu de philosophie. 11 a été la source de pensée philosophique où ils ont constamment puisé, loi-sipi’ils se sont préoccupés des problèmes que leur culture inlellecluelle ne leur fournissait pas les moyens de résoudre par une création originale.

1. Nous verrons jilus loin que la Politique (irée de l’Ecriture sainte est ordonnée selon la mélhode de Descartes.

L Arrêt Burlesque montre Boileau fermement attaché aux principes cartésiens, et disposé à considérer l’auteur du Discours de la Méthode comme celui qui a ramené la raison dans la philosophie. Le chapitre des Esprits forts n est autre chose que le catéchisme philosophique d’un honnête homme qui ne pense pas par lui-même sur ces matières, et qui a lu Descartes.

Le moins marqué de cartésianisme parmi nos grands écrivains, est peut-être Racine; je n’aperçois en lui que delà pensée antique et de la pensée janséniste, rien qui se puisse rendre à Descartes avec quelque apparence de raison.

Mais il serait oiseux de nous attarder à évaluer la dette de chaque individu envers Descartes : demandons-nous ce qu en général l’esprit et la littérature classiques ont reçu de lui, recherchons les formes universelles, les modes principaux, mais aussi les limites communes de son action.

Lorsqu’on s’efforce de définir la littérature du xvn® siècle, on lui attribue communément ce caractère d’avoir été une littérature chrétienne. La remarque est banale. Elle n’est vraie, et encore avec certaines restrictions, que pour la seconde partie du siècle. Rien, dans la première, ne l’autorise. Le libertinage ou l’indifférence dominent dans la société. Les principaux écrivains de l’époque précieuse, Malherbe le premier, puis Théophile, Chapelain, Voiture, Sarrasin, Scarron, ne portent point de marque chrétienne ; Balzac et Corneille font seuls exception. Au théâtre, les sujets sacrés ne réussissent guère, et l’on sait que ce n’est pas la religion qui a sauvé Polyeucte.

Au contraire, dans la seconde moitié du siècle, la littérature prend une couleur chrétienne très apparente. Il semble que la religion soit au fond do tous les grands esprits et de toutes les grandes œuvres, de Pascal à Fénelon et de M™® de Sévigné à Saint-Simon. Les réfractaires sont en général ceux qui sont nés assez tôt pour respirer le libertinage de l’époque antérieure : Retz et La Rochefoucauld, Molière et La Fontaine; encore celui-ci

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fait-il une fin qui contredit son œuvre et venge le principe. Cette physionomie générale de la littérature s’explique par quelques causes faciles à saisir. D’abord, le même hasard qui, dans le siècle suivant, donnera tous les talents au parti de l’irréligion, attribue en celui-ci les grands génies à l’Église et à la foi. Il est difficile qu’une époque où les principaux prosateurs sont Pascal, un sectaire ; Bossuet, un évêque ; Fénelon, un archevêque ; — et au-dessous d’eux, — Bourdaloue, un jésuite, Fléchier, Massillon, des évêques ; et au-dessous encore tant d’autres ecclésiastiques, prélats, abbés, jésuites, oratoriens, — ne prenne pas une couleur chrétienne, si on la regarde dans sa littérature.

En second lieu, il s’est réellement opéré au xvi'’ siècle une restauration de la foi catholique. L’Eglise a repris une étonnante vitalité, que précisément ce grand nombre de génies et de talents atteste. Des mouvements originaux manifestent au sein du catholicisme un réveil de la puissance de création religieuse'*: fondations ou réformes d’ordres, formes nouvelles de dévotion, interprétations personnelles du dogme. L’autorité ecclésiastique, au nom de la tradition orthodoxe, essaie d’étouffer ce dernier genre de créations ; malgré tout, en France même, le jansénisme et le quiétisme ont une vigoureuse expansion. Le jansénisme surtout, par sa hauteur morale, et aussi par d’autres causes, se propage en dehors du petit troupeau des sectaires : autour des vrais jansénistes s’aperçoit une foule de jansénisants, si je puis dire, attachés plutôt qu’adhérents, et sympathiques plutôt que croyants. La littérature de Pascal et de Nicole aidant, le jansénisme contribue pour beaucoup à ramener le siècle, au moins en apparence, sous la domination de l’idée chrétienne h

Mais quand on a développé toutes ces raisons, quand on en a, autant qu’il est possible, défini le jeu et l’action, on s’aperçoit que quelqu’un jieut revendiijuer aussi une grande part dans l’elfet que nous voulons expliquer : et ce quel-

1. C’csl ce qui a été mis vigoureiiserncnl en lumière par M. Brunetière dans l’a(Imiral)le article inlilulé Cartésiens et Jansénistes. Profondément vraie, si l’on ne considère que les essences des doctrines, la thèse de M. Brunetière me paraît appeler, dès que l’on tient compte des hommes et de l’hisloire, une restriction que je ferai tout à l’heure.

qu un, c est Descartes. Il est très certain que la philosopliie de Descartes a pour âme le principe meme d'où l'irréligion du siècle suivant devait sortir, que l'esprit scientifique et la loi au progrès indéfini de la raison qui sont au fond de la méthode cartésienne, se sont découverts plus tard les mortels ennemis de la vérité révélée : M. Brunetière en a donné l'irréfutable démonstration. Mais en attendant que la méthode de Descartes produisît ces effets, la doctrine de Descartes en a produit d'autres, et de tout contraires. 11 y avait assez de foi traditionnelle dans la pensée de Descaries pour qu'il ne vît pas très nettement lui-même où sa méthode le conduisait, et pour qu’il allongeât parfois la chaîne de ses démonstrations de quelques notions dont l’origine n’est pas toute rationnelle : comme lorsqu’il déterminait les attributs de son Dieu. Mais surtout les contemporains ne pouvaient se douter où les menait sa méthode ni quelle floraison d’impiété était en germe dans le principe de ne se rendre qu’à l'évidence, lorsque la première application de la méthode conduisait à l’immatérialité de l’ânie et à l'existence de Dieu, lorsque la foi en un Dieu toutpuissant, véridique et bon, était la garantie même de la réalité du monde extérieur, et la condition préalable de la science. Le xviù siècle fut bien excusable, en vérité, de prendre Descartes pour ce que lui- même croyait être, pour un allié de la religion, et non pour un ennemi. Les jansénistes même, sauf Pascal peut-être, et les oratoriens s'y trompèrent : c’est-à-dire les deux groupes catholiques de France où peut-être il y avait le plus de ferveur religieuse et de zèle pieux. C'est là justement que le cartésianisme a fait d'abord le plus de prosélytes.

Et si, après 1660, le libertinage perd du terrain, si les témérités scandaleuses cessent, si enfin l’impiété devient, pour un demi-siècle, un courant souterrain qui ne se laisse pas toujours deviner, Pascal ou Bossuet en ont moins l’honneur que Descartes. Celui-ci fut l’intermédiaire qui réconcilia pour un temps nombre d’esprits avec la religion, et les fit vivre décemment auprès d’elle.

Sur tous les points importants, sa doctrine mettait en déroute le libertinage : au scepticisme universel, il opposait la certitude précise de sa méthode. Aux négateurs de Dieu

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et, (le la providence, il déniontrait Dieu, et dans la créatiorï continuée, découvrait une action providentielle. Aux négateurs de riminortalité de Taine, il démontrait l’immatéricdité de la substance [lensante, d’oii il résultait que le miracle eût élé la mortalité, et non Timmortalité de Tame. Aux épicuriens sectateurs des voluptés corporelles, il enseignait Tinlinie inégalité de dignité de la pensée et de rétendue, l’infinie supériorité de l’activité intellectuelle sur la sensation physique. Aux adorateurs de la nature qui prêchaient l’abandon à l’instinct, il expliquait la liberté, la force de la volonté pour suivre le bien reconnu par la raison, la grandeur de la vertu qui consiste dans le choix libre par lequel l’homme réalise une idée vraie.

Tout cela. Descartes l’offrait, en un langage aisé à suivre, un clair français ou un latin bientôt traduit, en des ouvrages courts où l’enchaînement rigoureux était une aide plus qu’une fatigue pour l’esprit : mais surtout, en l’offrant, il ne demandait à la raison exigeante et irréductible du lecteur aucun sacrifice, aucune abdication. Il ne lui apportait aucune diminution d’indépendance, un accroissement réel au contraire, et qui, dans l’avenir, apparaissait indéfini. De là son prestige. Il affirmait à la raison qu’elle était souveraine, et il lui promettait la possession certaine de toute science. Et sa construction logique était d’une solidité qui n’était pas alors facile à entamer. Il ny a pas à s’étonner qu’il ait séduit et contenté le grand nombre des honnêtes gens qui éprouvaient quelque difficulté à recevoir sur une autorité sans preuve des vérités incompréhensibles. C’était la première fois dans le monde moderne que s’ofl’rait, hors des écoles, à la raison profane, et à la raison de fous, un système complet, cohérent et bien lié, (jui donnât à chacun le plaisir de comprendre ce qu’il croyait et de savoir [lourquoi il croyait.

Mais, en ramassant ainsi tous les esprits qui oscillaient entre la tiédeur d’une foi machinale et les hardiesses d’une incrédulité déclarée. Descaries, (|ui leur faisait reconnaître un Dieu, une âme immortelle, une volonté libre, un bien absolu, les amenait tout près do la religion. Il leur faisait taire la paix avec elle. 11 ôtait à leur raison les raisons de s’en séparer; et ainsi, nombre de gens qui n’étaient pas

l’influence de la philosophie cartésienne

des dévots, mais tout simplement des cartésiens convaincus, (irent très décemment figure de chrétiens dans la secondepartie du siècle. La littérature nous en offre deux qui sont les représentants très caractérisés du groupe : Boileau et La Bruyère.

Il est très vrai, cependant, que si le cartésianisme fut en son temps une doctrine de résistance contre le libertinage, la religion n’y gagna guère que des apparences. Car ces esprits qu’on rapprochait d’elle ne lui étaient pas rendus. Au contraire, toute espérance de les recouvrer lui était à. peu près enlevée ; un épicurien sans doctrine a plus de chance de se convertir qu’un doctrinaire spiritualiste. Le public cartésien, ces gens qui avaient goûté à la certitude rationnelle, qui se voyaient pourvus d’une méthode, d’un critérium, d’une connaissance, sans déception possible (il le leur semblait), et avec des espérances sûres de satisfactions infinies, ce public-là était perdu pour l’Eglise. Il la côtoyait, en attendant de l’attaquer. A mesure que se développera la science, fruit de la méthode, à mesure que les éléments personnels introduits par la disposition intime de Descartes dans sa doctrine, je veux dire certains éléments métaphysiques d’origine théologique, seront éliminés, le cartésianisme se manifestera comme une tout autre chose que la religion, ou qu’un serviteur de la religion. A la fin du siècle, au commencement du siècle suivant,, le public français, sans y penser, sera profondément désaffec donné du christianisme : c’est ce qu’accusera dans la littérature l’œuvre, non encore hostile, seulement détachée et railleuse, de Fontenelle.

Outre cette influence générale sur l’esprit de la société et des écrivains, peut-on découvrir quelque vestige d’une action proprement littéraire qui serait due à Descartes ? En d’autres termes, dans le choix et le maniement des sujets et des genres, peut-on reconnaître des conséquences de la doctrine cartésienne ? Dans la forme esthetique des œuvres, aperçoit-on un goût cartésien ?

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On constate dans la littérature classique trois grandes lacunes: le sentiment lyrique, le sens liistorique, l’amour de la nature en sont absents. Sans doute, sur aucun de ces trois points, l’exclusion n’est absolue, et l’on peut citer des noms, des morceaux qui fournissent d’éclatantes exceptions. Mais il est vrai, d’abord, (jue la littérature ne se développe en aucun de ces sens, et qu’on ne pourra toujours alléguer ([ue des commencements, des fragments ; ce ([u’on signalera, ce seront toujours des anomalies et des faits d’exception ; il y aura môme diminution, décroissance de ces phénomènes à mesure qu’on avancera dans le siècle. En second lieu, il n’est pas probable que des modes de sentir et de penser qui sont naturels aient été abolis réellement en ce temps-là : mais ils restaient au fond des âmes, et n’étaient point réputés objets littéraires. Aussi glane-t-on la plupart des exceptions dont je parle dans les lettres et écrits des gens qui ne pensaient pas à être auteurs et ne destinaient pas leur pensée au public ; ou bien l’on saisit quelques apparitions accidentelles des sentiments qu’on recherche, dans des œuvres et des genres qui n’avaient point à en poursuivre l’expression ; ce sont comme des surprises du tempérament chez certains auteurs. Il reste que la littérature classique, si riche en certains genres, est tout à lait pauvre en poèmes lyriques, en histoires, en paysages.

Mais de cette triple indigence. Descartes est-il responsable? Je n oserais 1 affirmer. La source lyrique est tarie déjà cliez Malherbe, (|ui lait du lyrisme avec de l’éloquence. Les cil constances historiques interdisent 1 histoire vraie, en même temps que le goût des idées générales et la persuasion de la constante identité de l’àme humaine à travers le temps et 1 espace empêchent 1 histoire vivante : et si le premier fait est évident dès Richelieu, le second commençait à se dessiner dans Aniyot. Enlin, le sentiment de la nature était trop hé aux émotions lyri(|ues pour ne pas disparaître avec elles: et 1 esprit, c esl-à-dire l’exercice ingénieux de l’esprit sur ses propres idées à l’occasion des objets naturels, avait pris déjà dans 1 Astrée et dans la poésie précieuse la place du sentiment de la nature.

Que restera t il à Descartes? Tl lui restera d’avoir enfoncé

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plus avant le siècle et la littérature dans les voies où ils étaient spontanément entrés, d’avoir fermé rigoureusement les issues dont ils s’étaient détournés, de les avoir fixés en quelque sorte dans leur sens, en leur offrant des motifs raisonnables d’y persévérer.

En effet, Tâme est plus aisée à connaître que le corps. Quiconque aimera les idées claires, se portera plutôt à l’analyse de sa propre pensée qu’à la recherche des choses étendues. Les corps sont objets de pensée, non par leurs formes sensibles, mais par les notions intelligibles de propriétés et de rapports qui les représentent idéalement. On pourra donc étudier la nature, on ne la peindra pas. Enfin dans la nature, tout est corps, tout est matière; tout est étendue: nulle part il n’y a vie, âme, volonté. Tout y est inerte et mort, mû d’un mouvement transmis et nécessaire. Une infinie disproportion sépare l’ôtre pensant de la chose materielle, donc nulle sympathie, nulle pitié, nul commerce d’émotion, nulle illusion d’amour ne saurait unir l’esprit raisonnable à la nature inanimée, à la brute automate. — Et voici la racine du sentiment de la nature nettement coupée.

Les passions, en tant qu’ elles appartiennent au corps, s’excluent avec la nature, et pour les mêmes raisons. En tant qu’elles appartiennent à l’âme, elles sont des pensées qui se peuvent définir, enchaîner, classer ; la science des notions par lesquelles ces faits se coordonnent, se règlent et se comprennent, c’est la psychologie. Elles sont des pensées pourvues d’une force spéciale qui les fait tendre à l’action et les rend aptes à se réaliser: la science des moyens par lesquels la volonté peut les combattre, les soumettre et les diriger, c’est une psychologie pratique unie à la morale. L expression littéraire correspondante à la première de ces sciences sera la Maxime ou le Caractère: l’expression littéraire correspondante à la seconde, ce sera le genre dramatique, comédie ou tragédie. Puis il y a une connaissance possible des passions de l’homme : il n’y a pas de connaissance, au sens exact du mot, des passions d’un homme. La méthode et la raison interdisent de rechercher l’expression des sentiments d’un individu, l’auteur fût-il cet individu, ? Cette représentation ne saurait être que confuse, non réellement intelligi ble et vraie. Et voilà le lyrisme retranche.

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Pour l’histoire, on y pourrait arriver par la méthode, cela ne lait point de doute, et nous en aurons tout à l’heure la preuve. Mais la déduction est longue et difficile. Au contraire, la méthode fournit immédiatement de quoi la condamner. L’individu n’est pas connaissable rationnellement : voilà les grands hommes, en leur physionomie propre, éliminés. L’œuvre de la raison est de saisir les rapports et les liaisons, non de remarquer les différences accidentelles de forme et de surface : voilà les époques, en leur caractère original, confondues dans la science universelle de l’homme. Les idées, objet de la raison, matière de la science, se conçoivent hors du temps et de l’espace. Voilà la notion même de 1 histoire abolie. Qu’est-ce que l’histoire donc? Une curiosité^ une série de représentations confuses capables d’amuser 1 imagination : l’esprit qui cherche une connaissance ne s y attarde pas. Ou bien une autorité, un ensemble de commandements et de pressions du passé sur le présent; l’esprit qui n’est soumis qu’à la raison, l’abhorre.

Ainsi Descartes n a pas empêché de naître le lyrisme,

1 histoire, le pittoresque : il les a seulement aidés à ne pas naître.

De même, il n a pas déterminé le domaine de la littérature classique, qui, pour des raisons diverses, tendait visiblement des le temps de Henri IV à s’enfermer dans l’expression des idées, dans l’analyse psychologique ou la description oratoire de 1 homme moral. Mais il semble ici encore éclaircir et conlirmer les tendances apparues hors de lui: il a constitué visiblement la philosophie et la science en spécialités

cartésien est radicalemenl liostile aux sciences auxiliaires de I histoire, et à la critique, sans lesquels il n’y a pas d’histoire possib e. A quoi bon parvenir par une minutieuse et fatigante enquête à eldblii des laits, dont il sutïit de voir s ils sont d’accord avec les principes pour juger de leur vérité? El si ce sont les idées, non les Iqrines, qui sont objet de science, si la vérité des idées se tire des principes, par analyse, et non du réel par constatation, voilà l’érudition coiipee à la racine ; loiite recberebe des formes extérieures du passé n est [dus qu une curiosité frivole, puérile, ridicule ; d’où les railleries ( c la bruyère, et, ce qui est plus grave, de Montesquieu, sur les éru- I its, les numismates, les archéologues. Sans doute, c’est un préjugé des honnêtes gens qui einpêcbe de croire que ces fureteurs d’antiquite, ces spécialistes étroits et farouches, fassent une besogne intelligente. mais le cartésianisme a assuré les honnêtes gens dans leur mépris, et leur a démontré qu’il était raisonnable.

l'influence de la philosophie cartésienne

où Ton ne pouvait se flatter de rien découvrir ou connaître sans une forte application. Il a fermé la métaphysique, la physique aux honnêtes gens, comme déjà les mathématiques leur étaient fermées : je veux dire qu’ils les a retirées à leur libre spéculation, à leur invention spontanée, et ne leur a laissé l’espoir d’y participer que par l’enseignement professionnel d’un maître. Il n’a laissé à la portée de tous que les faits de conscience immédiatement connaissables, seule réalité facilement convertie en idées, et d’où chacun puisse se flatter de parvenir à des vérités certaines. Descartes, ici, encourageait le siècle à s’abandonner sur la pente où il glissait. Il plaçait le reste trop haut et trop loin : dans le domaine moral seulement il permettait à tous des connaissances faciles. Nous verrons pourtant que, s’il éloigne la science, il n’en défend pas l’accès, il ne la sépare que pour y mieux conduire.

Sur un point essentiel, le cartésianisme subit, dans la seconde moitié du xvii" siècle, un grave échec; les grandes oeuvres, en leur essentielle beauté, ne relèvent pas de lui, et même le contredisent.

En effet, je n’aperçois dans la doctrine de Descartes aucune possibilité d’une esthétique. Le beau se confond dans le vrai. Le système cartésien est une expression mathématique de l’univers. Et une littérature procédant du cartésianisme ne peut être qu’une littérature d’idées pures, où les mots ne seront que les signes aptes à représenter les objets intelligibles, où la phrase ne sera que des combinaisons de signes exprimant les rapports intelligibles : une idéologie en substance, et dans la forme une algèbre, voilà ce que peut être une littérature cartésienne.

Et la littérature classique est plus que cela, évidemment. Outre sa valeur intelligible, elle a une valeur esthétique. Elle nous offre un travail poétique ou oratoire, des formes d’art. 11 y entre des éléments de sensibilité et d’imagination, que rien n’explique ou n’autorise dans la philosophie cartésienne : ou bien celle-ci ne les admettrait que par une

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conception trop méprisante delà littérature. En un mot, dans les œuvres de cette école de grands poètes qui apparaît après 1660, chez Boileau, chez Racine, chez Molière, chez La F'ontaine, chez tous les grands écrivains même de la fin du siècle, chez Bossuet, chez Fénelon, chez La Bruyère, il y a (jiielque chose — et de principal — qui ne vient pas de Descartes et ne s’accorde pas avec Descartes.

Qu’est-ce donc ? C’est la poésie et l’art, et cela vient — des tempéraments évidemment — mais, en tant que principe légitimant le tempérament, cela vient de l’antiquité. C’est l’imitation des anciens qui maintient contre l’esprit cartésien, et je dirais presque contre l’esprit du siècle, la beauté poétique ou oratoire, la forme artistique. Cela est visible dans l’Art Poétique et les diverses œuvres critiques de Boileau. Son idéal n’est pas 1’ « idée » cartésienne, distincte, claire, un pur intelligible. S’il réduit le beau au vrai, il entend par le vrai le naturel, et par la nature, la forme réelle des choses. Il veut que le poète s’attache au vrai universel : mais les vérités universelles de la poésie, ce sont pour lui les types constants des espèces, non pas l’essence abstraite, mais la forme normale. Si bien que ce qu’il appelle la raison en poésie, c’est en définitive, non point l’exactitude de la notion, mais la ressemblance de l’image. Et le sublime n’est précisément que l’expression qui peint le plus sensiblement la chose ou l’action.

Ainsi toute une théorie d’art se surperpose et s’oppose dans l’Art poétique à la science cartésienne : pareillement dans les œuvres classiques, au signe abstrait qui note le concept intelligible se trouve substituée la forme esthétique qui imite la forme vivante.

Tant s’en taut que le cartésianisme soit pour rien dans l’art classique, que bientôt il va le détruire. La querelle des anciens et des modernes est la revanche de l’esprit cartésien sur le gout antique, de l’analyse sur la [loésie, de l’idée sur la iornie, de la scii'nce sur l’art. Ceux qui mènent la campagne contre l’antiiiuité sont des cartésiens avoués, Charles Perrault, Pontenelle ; et ce sont les conséquences nécessair<‘s de la pensée de. Descartes (ju’ils s’efibrcent d’imposer à la littérature. Toutes les idées du parti des modernes sont d('s idées cartésiennes.

l’influence de la philosophie cartésienne

Défiance de l’autorité, d’abord ; dans le respect des anciens, on trouve quelque chose de suspect et de choquant. L’enthousiasme d’un Boileau, d’un Racine ne saurait être parfaitement raisonnable : car la beauté d’Homère, par exemple, et d’Euripide n’est pas évidente à priori, ni démontrable géométriquement. C’est donc un préjugé; elle s’établit par une déférence servile de notre raison à l’opinion, à l’habitude, au témoignage, par une suspension du libre examen. Malebranche, un cartésien étranger aux polémiques littéraires, n’a pas assez de railleries pour les adorateurs de l’antiquité...

Application de la loi du progrès à la littérature, en second lieu. La raison se forme, la connaissance s’enrichit, l’bumanité s’éclaire de siècle en siècle. Il y a progrès évident et constaté dans les sciences, dans les métiers, dans la morale, dans la religion (supériorité du christianisme sur le paganisme), dans les beaux-arts (perfectionnement des moyens techniques): comment se pourrait-ibque la poésie et l’éloquence échappassent à la loi générale ? Cette induction, c’est tout l’ouvrage des Parallèles de Charles Perrault.

En troisième lieu, application à la littérature de la loi de la constance des effets naturels : la quantité de mouvement est invariable ; les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Les arbres portent aujourd’hui les mêmes fruits qu’il y a deux mille ans : pourquoi la nature fournirait-elle moins de génie, et moins souvent, dans l’humanité ? Pourquoi les esprits des hommes n’auraient-ils plus les mêmes facultés ? Les circonstances historiques peuvent interrompre, altérer, masquer cette uniformité des productions de la nature, non pas l’abolir tout à lait. Cette observation, c’est toute la Digression de Fontenelle sur les anciens et les modernes.

En (|uatrième lieu, application à la critique de la règle de l’évidence. La raison est toujours également partagée entre les hommes, toujours identique à elle-même. Ce qui est vrai, l’est en tout temps et en tout lieu, et doit apparaître évidemment comme vrai à la raison de tous les hommes. Donc ce qui ne m’est pas intelligible, ce qui ne m est pas évident, ce qui m’apparaît évidemment comme confus, absurde, erroné, j’ai le devoir de le rejeter, le droit de le condamner. Toutes les critiijucs que Perrault, Fontenelle,

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La Motte dirigent contre des œuvres particulières des anciens sont fondées sur ce principe : « ce que je ne comprends pas ne saurait être raisonnable. »

Puis, c’est le triomphe de l’esprit mathématique : tous les éléments concrets, sensibles, particuliers, locaux, sont éliminés. A toutes les réalités se substituent des idées, qui sont analysées, critiquées, enchaînées, affirmées, niées dans l’absolu, en dehors de toute considération de temps, de lieu, de couleur historique ou de beauté esthétique, uniquement comme vraies ou fausses, cohérentes ou contradictoires. C’est le procédé de La Motte dans sa critique et sa restauration de l’Iliade. Homère n’a pas su peindre des héros : car il n’est pas raisonnable que des héros soient mal élevés, grossiers, brutaux. Homère n’a pas su peindre la divinité : car il n’est pas raisonnable que la divinité soit passionnée, intéressée, égoïste. Et Fénelon s’évertuait à expliquer au philosophe La Motte que la perfection d’une œuvre poétique ne se décide pas par la conformité des peintures du poète aux véritables idées de choses en soi, mais par l’intense expression qu’elles fournissent de la façon dont ces choses ont été senties réellement par des hommes, que la vérité qui est belle n’est pas la vérité d’un jugement universel, mais la vérité d’une représentation exacte, et que l’objet de la poésie, ce n’est pas l’idée, c’est la vie.

Enfin, si bonne croit pas que l’esprit, même dans l’œuvre littéraire, puisse se proposer un autre but (jue de présenter des idées et d’exprimer des rapports, les mots ne peuvent plus être que des signes, et la forme ne vaut plus que par la netteté, la précision, l’exactitude avec lesquelles elle traduit l’intelligible. Une phrase ne vaut que par ce qu’elle donne à comprendre : elle a d’autant plus de perfection qu’elle provoque moins l’imagination et la sensibilité, dont l’éveil introduirait la confusion dans les notions des choses et troublerait l’exercice du jugement. Et de là se tire la proscription de la poésie et des vers, contre lesquels La Motte liataille, ayant pour lui le sentiment secret de ses contemporains. Le vers n est (ju’unc difficulté à vaincre : (|ue pourrait-ce être? Le style poétiijue, ce sont les ligures par lesquelles on enveloppe la pensée: ce ne peut être autre chose. Donc vers et ligures, ce sont des moyens que l’homme

a inventés pour s’empêcher de dire tout ce qu’il voulait, cornme il voulait, pour s obliger à parler plus obscurément, moins précisément. Donc, plus de vers, plus de figures. Rien ne vaut une prose exacte et translucide, sans couleur et sans passion, ornee seulement de cette élégance qui est l’esprit, et qui consiste dans l’invention de rapports cachés ou dans la simplicité saisissante des formules.

Ainsi c est le cartésianisme qui, à la fin du xvii® siècle, porte le coup mortel à la littérature classique, en ruinant le respect de l’antiquité dans les esprits, en leur faisant perdre le sens de la poésie et le sens de l’art. Le xviié siècle, à vrai dire, traînera la tradition classique comme un poids mort, dont il n osera ou ne saura se défaire : il n’aura pas l’intelligence ni, au fond, l’amour de sa religion littéraire, qu’il réduira à un formalisme, à un mécanisme stérile.

Et peu importe que la doctrine de Descartes soit délaissée : par l’esprit et par le goût, notre littérature du xvnû siècle sera toute cartésienne. L’exclusive préoccupation des idées, l’idolâtrie de la raison (peu importe qu’on fasse passer sous ce nom bien des préjugés et des modes), la poursuite obstinée de la distinction et de la clarté dans les pensées, l’esprit d’abstraction et de raisonnement à outrance, la sécheresse précise de la phrase admirablement nette, tout cela semble bien être l’idéal littéraire, qui correspond à la méthode de Descartes : jamais cet idéal ne fut plus près d’etre réalisé que dans notre xviiû siècle, par les Fontenelle, les Montesquieu, les Voltaire, les Duclos, les Dalembert, les Du Deffand.

C’est alors vraiment que Descartes eut son heure : un demi-siècle après sa mort, juste au moment où la vertu générale de sa méthode, affranchie de sa doctrine personnelle, commençait de produire ses effets dans l’évolution des idées philosophiques, à ce moment aussi elle triomphait de l’esprit classique et manifestait ses propriétés spéciales dans l’évolution des formes littéraires. Il n’est pas inutile d’v insister.

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On remarquera d’abord que, jusqu’au milieu du xvii® siècle, la seule méthode qui s’offre en France à l’écrivain désireux de traiter une ample matière avec ordre et d’en procurer une connaissance certaine, c’est la méthode de Descartes. Nos gens n’en aperçoivent pas d’autre. Et ainsi toute grande construction méthodique s’établit selon les règles cartésiennes. On s’efforce de remonter d’abord à des principes simples, évidents, d’oü, par l’analyse, on déduit toutes les conséquences nécessaires : l’expérience sert seulement à déterminer les problèmes qu’il faut poser, les conséquences qu’il faut tirer, parmi le nombre infini des problèmes et des conséquences possibles ; elle sert encore, si l’on veut, de vérification, et comme de preuve de la justesse de l’opération, quand le résultat de la déduction concorde avec elle. On construit ainsi un système idéal, logiquement nécessaire, que la méthode garantit valoir objectivement comme l’expression exacte et l’explication vraie de la réalité des choses.

A cette méthode se rattachait déjà un des grands ouvrages de Bossuet, la Politique tirée de rÉcriture sainte. L’exposition est divisée en livres, articles, propositions. Pour parvenir à la constitution de la monarchie française que doit régir un jour le dauphin son élève, Bossuet part des notions les plus générales et les plus simples : des principes de la société parmi les hommes. Ce sera son premier livre. Ces principes dépendent d’une vérité première : l’homme est fait pour vivre en société. Ce sera l’article premier du premier livre. De cette vérité sortiront la société civile, le gouvernement, les lois, le sentiment de l’humanité (le sentiment cosmopolite du siècle suivant), l’amour de la patrie. Ce principe que riiomme est fait pour vivre en société se rattache à son tour aune notion antérieure : les hommes n’ont qu’une même fin et un même objet, qui est Dieu. Ce sera la première proposition de l’article premier. Car c’est la notion évidente (pour Bossuet), avant laquelle il n’y a rien. De là découleront la charité réciproque, la fraternité universelle, le devoir de s’entr’aider, la communauté même d’intérêts, qui sont les fondements et les moyens essentiels de la société humaine.

Ayant ainsi établi les principes de la société, Bossuet

passera aux origines et à la nature de Fautorité : des principes du premier livre résultera, sans exclure aucune forme de gouvernement, la supériorité de la monarchie héréditaire de mâle en mâle ou d’aîné en aîné. Les livres III, IV, V expliqueront la nature et les propriétés de l’autorité royale. Le livre VI développera les devoirs des sujets envers le prince, les livres VII et VIII les devoirs du prince envers les sujets. Dans les livres IX et X seront traités les secours delà royauté, guerre, finances, impôts, conseils, choix des ministres, agents et conseillers

On voit comment nous aurons passé constamment du plus simple au plus compose, tirant sans cesse des vérités déjà établies la solution des problèmes ultérieurement posés, et taisant a chaque livre entrer dans les problèmes certaines données nouvelles qui les rendent plus complexes. Le titre de chaque proposition n’indique pas seulement le sujet paiticulier qui doit y être traite : il est presque toujours un véritable énoncé de théorème dont le texte fournit la démonstration. Le livre doit se lire comme on lit un traité de géométrie, en donnant une attention très exacte aux énoncés : souvent la formule qu’ils contiennent n’est pas reproduite dans le texte, qui en fournit seulementla démonstration sans la répéter. D’autres fois, la formule est reprise à la fin, avec une affirmation équivalant au traditionnel « ce qu’il fallait démontrer ‘ ».

Cependant, malgré sa forme, l’ouvrage de Bossuet n’est pas une application rigoureuse de la métiiode cartésienne : car une foule de propositions y sont établies uniquement par l’autorité de l’Écriture, sans démonstration ni évidence rationnelles. Mais on peut admettre que Ions les préceptes de l’Écriture tiennent dans la construction de Bossuet le rôle d axiomes indiscutables, qui sont reçus comme certains en vertu du principe supérieur auquel toute sa pensée est soumise, l’autorité de la parole révélée.

La réalité intervient dans la chaîne des démonstrations pour fournir des figures concrètes qui aident à l’intelligence de la vérité abstraite. Lorsque cette réalité est un des élé-

1. Voir notamment, sur le procédé de Bossuet, I, I, art. 1, prop. IV- 1, II, art. 1, prop. VIII et XI. ’

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ments constitutifs de la monarchie française, elle est amenée surtout pour être autorisée et légitimée par son exacte concordance avec la nécessité logique que la démonstration a posée.

Lorsque, comme il arrive souvent, cette réalité est empruntée à riiistoire des Juifs, elle a, en vertu de son origine, un caractère d’authenticité qui lui donne une valeur décisive d’exemple et de confirmation : l’opération logique a été bien faite, puisque ses résultats coïncident avec la réalité la moins révocable en doute, et en fournissent l’explication

Si Bossuet, qui fondait d’ailleurs sa certitude sur l’autorité de l’Église, n’a pas conçu qu’il pouvait ordonner cette vaste matière de la Politique autrement que par la méthode cartésienne, c’est bien une preuve de la façon dont cette méthode s’imposait à la fin du xvii' siècle.

Mais le xviiP nous en fournit un exemple plus complet, plus éclatant encore. La plus forte construction de doctrine qui se soit faite dans la première moitié du siècle appartient à la méthode de Descartes : c’est Y Esprit des Lois de IMontesquieu. Le fait, à ma connaissance, n’a pas été signalé. Et de ce qu’on ne l’a pas reconnu résulte tout ce que l’on a dit du désordre inexplicable de ce chef d’œuvre L J’ai cru longtemps aussi (|u’il fallait renoncer à suivre le développement logique du livre, et que tout ce qu’il y avait à faire était d’essayer d’abord de retrouver les états successifs de la pensée de Montesquieu, aux diverses époques de sa vie, puis les grandes lignes et la direction principale de sa doctrine : je me trompais.

J’ai aperçu récemment, à n’en pouvoir douter, que Montesquieu a tout simplement suivi la méthode analytique et mathématique de Descartes. Lorsqu’on se place à ce point do vue pour étudier le livre, toute la confusion apjiarente se. débrouille, les incohérences disparaissent, les partis pris s’atténuent : on est moins souvent réduit à alléguer ou bien le décousu ou bien le bel esprit de l’auteur.

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