Fougerolle, Mémoire (État de la France, t. III, p
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dites, comme l’avait dit Nicole). Le luxe et la dépense de plusieurs de ces riches financiers renvoyent au peuple une partie de ce qu’ils en ont tiré (ceci est une idée deSaint-Évremond'). Le mal est que c’est toujours fait sans rapport aux lieux où ils ont commis ces désordres, celui qui a pillé ou désolé une province à l’extrémité du royaume faisant cette dépense à Paris. »
Celui-ci est un homme qui voit les faits. Et ainsi ce sont les faits qui obligent à ne pas se contenter de la correction que les mœurs apportent tellement quellement aux abus, et à chercher une réforme équitable des institutions financières. Plus on connaît la réalité, plus on a le sentiment des difficultés et des besoins, et plus la raison est engagée à travailler.
C’est l’observation, avec le sentiment aigu des misères et le désir fervent du bien public, qui excite chez ces bons « citoyens » une activité générale de l’esprit, une réflexion inventive, chercheuse de réformes utiles et d’innovations bienfaisantes. Vauban se creuse l’esprit pour imaginer des impôts nouveaux ; il en propose sur l’or et les dorures, les carrosses, les perruques, le port de l’épée, les cabarets. Mais chez lui ce n’est pas, comme chez tant d’intendants et de ministres, fiscalité pure, envie de donner de l’argent au roi. Il cherche les impôts qui n’écraseront pas le peuple, pour éviter ceux qui l’écrasent.
Mais dans cette recherche on ne pouvait pas ne pas rencontrer la question des biens du clergé : « Trop pauvre curé, trop riche évêque », écrit Fougerolle ^ On plaint les curés qui meurent de faim; mais les revenus des évêques et des couvents sont un scandale. Le haut clergé et le clergé régulier commencent à faire l’effet de parasites sociaux qui tirent à eux la substance du peuple et ne contribuent même pas aux charges publiques. La controverse sur les études monastiques a prouvé que de bons chrétiens, des ecclésiastiques même, ne savaient plus a quoi servaient les moines. Fougerolle ne peut en parler sans colère.
« De ce grand nombre de prêtres de monastères qui rem-
1. Et de quelques autres dans la même période. “2. Mémoire (État de la France, t. III, p. 566).
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plissent, les villes, presque rien ne se répand à la campagne. On n’y entend parler d’eux, quoiqu’elle les nourrisse, qu’à l’occasion des procès qu’ils y suscitent, et rarement pour l’édification et la charité, puisque l’on ne saurait compter combien il meurt de pauvres paysans à la porte des plus riches bénéficiers, sans secours spirituel ni temporel, faute d’une faible nourriture, ou du plus simple remède b »
Non seulement des laïques comme ce Fougerolle et Saint- Simon, mais des ecclésiastiques môme s’accordent à désirer la diminution des ordres monastiques. L’abbé de Saint- Pierre, qui va jusqu’à remettre en question le célibat des prêtres, n’a qu’une foi suspecte. Mais Claude Fleury, Fénelon sont de vrais chrétiens, de bons catholiques. Fénelon voudrait ne conserver qu’un petit nombre de couvents et les réduire à une très stricte observance de leurs règles : ce qui écarterait les moines et les nonnes sans vocation. Dans cette question, nulle part l’incroyance, V anticléricalis?ne n’ont de rôle, ni même aucune doctrine abstraite : tout découle de la connaissance de l’état du royaume et de l’Église, — voilà les données de fait — et du zèle de l’utilité publique, — voilà l’élément rationnel.
Enfin tous ces mêmes hommes haïssent la guerre et la conquête, sont ardemment partisans d’une politique de paix. Pourquoi ? par la même raison que les intendants, àwcvslanvs, Mémoires dontBoulainvilliers faisait des extraits, indiquaient qu’aucun soulagement des misères, aucune réforme des abus n’était possible sans la paix. On avait le sentiment que c’était l’orgueil militaire et conquérant de Louis XIV qui avait corrompu tout son règne, qui l’avait, malgré tant de grands hommes et de beaux efforts, rendu désastreux et oppressif. Il n’était pas difficile ensuite de trouver des raisons philosophiques contre la guerre.
Dans tous ces premiers et souvent encore timides projets de réformes, on suit sans peine le chemin que parcourent les esprits. La connaissance et le sentiment des maux viennent d abord j puis le désir et la recherche des remèdes. Mais comme on ne peut guérir une misère sans heurter un
1. Mémoire (État de la France). Comparez Voltaire, L’Homme aux 40 ecus, ch. III.
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abus ou un privilège, du fait de la misère on passe à l’injustice de la misère, à l’injustice du privilège ou de l’abus : et l’on est ainsi conduit à poser des principes généraux, à élaborer des théories politiques ou économiques qui s’imposent par la force de l’évidence rationnelle. Il faut que les auteurs nu les bénéficiaires du mal social soient contraints, par leur propre raison ou par la raison de la nation, c’est-à-dire par l’opinion publique éclairée, à souffrir qu’on y remédie.
Aussi voit-on, je ne dis pas Fénelon et l’abbé de Saint- Pierre trop suspects de philosophie, mais Vauban, Boisguillebert, Fougerolle, Boulainvilliers, s’élever à des principes universels, en venir à invoquer la raison, pour mieux condamner la réalité actuelle et mieux emporter l’assentiment du lecteur.
Vauban place des.« maximes fondamentales » au début de sa Dîme Royale. Après avoir établi X obligation pour tous les sujets de contribuer aux besoins de l’État, il ajoute:
« De cette nécessité, il résulte :
« Premièrement, une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions de contribuer à proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans qu’aucun d’eux s’en puisse raisonnablement dispenser ;
« Deuxièmement, qu’il suffit, pour autoriser ce droit, d’être sujet de l’État ;
« Troisièmement, que tout privilège qui tend à l’exemption de contribution est injuste et abusif, et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public f »
Voilà une théorie rationnelle de l’impôt. Et voici le principe premier de toute philosophie politique :
« Les hommes veulent être gouvernés, dira Boulainvilliers, mais ils veulent trouver leur bien sous l’autorité qui les domine. »
C’est une application de la philosophie du bonheur à la politique.
En voici une autre sous la plume de Boisguillebert. Il démontre le rapport du bien public à l’intérêt particulier, et fonde l’esprit civique ou social sur l’égoïsme éclairé ;
« Il est aisé de voir que, pendant que chaque homme
t. Dîme royale, p. “20.
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privé travaille à son utilité particulière, il ne doit pas perdre l’attention de \ équité et du bien général puisque c’est de cela qu’il doit avoir sa subsistance, et qu’en les détruisant un moment à l’égard d’un commerçant avec qui il trafique, quoique, par l’erreur commune et la corruption du cœur, il croie avoir tout gagné, il doit au contraire s’attendre, si cette conduite devenait générale, comme il arrive quelquefois, à en payer la folle enchère par sa propre destruction fi »
Ainsi s’opère le rattachement de la morale sociale à la morale individuelle; et l’on tient les principes d’une large construction qui embrassera tous les rapports de la vie humaine, publique ou privée.
La conception d’une politique rationnelle, d’une science du gouvernement et de l’administration, se fait jour dans les esprits.
« Nul gouvernement, écrit Boulainvilliers, ne peut être longtemps heureux, s’il est mené sans règle et sans théorie, au hasard des événements-. »
« La corruption des peuples et l’inattention des rois, fait observer de son .côté Fougerolle, viennent tous les deux du même principe, savoir le mauvais usage de la raisonfi »
Vauban se flatte d’avoir bien gouverné la sienne, et affirme que « l’utilité de son système peut se prouver aussi démonstrativement qu’une proposition de géométrie » fi 11 ne connaît pas d’autre type de démonstration que celui des mathématiques : et l’on voit bien ici pourquoi des idées d’origine expérimentale et inductive se présenteront sous forme analytique et déductive.
Comme, n’ayant pu convaincre le roi et les ministres, ces gens de bien s’adressent au public, il faut bien qu’ils lui garantissent que les questions qu’ils traitent sont de son
t. Traité des grains (Coll, des Economistes, t. I, p. 327 F. Alcan).
^ 2. Mais il dit bien clairement dans sa préface, que c’est dn détail, c’est-à-dire des données positives contenues dans les Mémoires des intendants, qu’on jiourrait «recueillir les moyens de perfectionner l’Art ci la Nature pour jiortcr le bonheur des peuples bien plus loin qu’il n’a été possible de le faire aller dans les siècles passés ». Ainsi l’idée même de progrès et de perfectibilité naissent en lui à l’occasion des laits, de la méditation des faits.