La Dime royale, p
l’expérience dans la formation de la philosophie 207
ressort. Ce qui leur fait faire un pas de plus clans la voie du rationalisme.
« Tout le monde, pourvu qu’il ait le sens commun, est juge compétent, et ne peut s’abstenir de prononcer, sans mauvaise foi, sous pretexte de son manque de lumières*. »
Voilà le principe même de la \>voY»d.^Kx\àQ philosophique. Voilà ce qui fait de ces esprits modérés, nullement révolutionnaires, les précurseurs de Voltaire, des Encyclopédistes et des idéologues. Ils posent leur droit et leur capacité, le droit et la capacité de tout citoyen, de penser au bien de l’Etat, de juger qui y travaille et qui fait obstacle.
Ils auront même des philosopbes les procédés d’exposition, le ton et l’accent. Ils se serviront de comparaisons, d’apologues pour réaliser les idées abstraites ou techniques et les mettre à la portée du public^ Ils auront à l’occasion l’expression âpre et virulente, l’éloquence d’invective qui traduit la passion de l’écrivain, mais qui excite aussi celle des lecteurs. Oppresseurs de la patrie, sédueteurs, corrupteurs, sangsues, dignes des galères, voilà les mots dont Boulainvilliers et Vauban notent les intendants et les traitants. J’ai cité les paroles de colère de Boisguillebert et de Fougerolle. Enfin on trouverait dans le Détail de la France et dans la Dîme Royale des pages sur la misère publique qui ont à la fois la force du fait et la flamme du sentiment ; il n’y manque que le travail du style.
Autour des hommes que j’ai nommés, partie sous l’influence de leurs écrits, partie sous la pression des mêmes faits et des mêmes sentiments qui les ont mus à écrire, la conscience sociale et l’esprit civique s’éveillent chez beaucoup de Français des classes supérieures. Saint-Evremond meurt sans avoir jamais eu de philosophie politique : un ami plus jeune de Ninon, le marquis de Lassay, qui écrit vers 1715, ne se sent aussi propre pour aucun métier que pour celui de roi, et il a tout un plan d’organisation sociale ^ qui nous porte tout près de Voltaire.
1. Factum de la France (1707); Collection des Économistes, t. I, p. 251 (F. Alcan).
2. Cf. BoisguilleberL, Détail de la France ; Collection des Économistes, t. I, p. 308 et 405 (F. Alcan).