‹ Études d'histoire littéraireChapitre 9 sur 125 · SIein, Manuel de hihtiog)'aphie générale, p. 445-4(H · texte numérisé non relu

SIein, Manuel de hihtiog)'aphie générale, p. 445-4(H

‘î. Ibid., Appendico I, p. .^54-636.

livres que vendent les colporteurs, et d’opérer des perquisitions dans les boutiques du ressort où les colporteurs se tournissent. Les livres qui émeuvent le procureur général sont « le Petit Albert, la Magie ou Secrets magiques, et autres de cette espèce ». 11 faudrait suivre dans le colportage et dans les saisies de livres colportés, l’infiltration — abondante ou limitée, je l’ignore — des ouvrages littéraires ou de leur matière simplifiée, vulgarisée et grossie. On ierait bien aussi de faire attention à la littérature religieuse du colportage ; je me demande, d’après certains indices, si certains aspects de la religion catholique au xviiP siècle, strictement renfermés dans les livres de colportage pour le bas peuple, ne sont pas, au xix" siècle, remontés dans les ouvrages de tenue ou de prétention littéraire, à l’usage des classes éclairées et supérieures. Saint Antoine de Padoue, dévotion aujourd’hui de la haute bourgeoisie et de la noblesse autant que du peuple, me semble n’avoir été au xviii® siècle qu’un article de colportage. Tout cela serait à vérifier. Si mon impression est exacte, on voit la modification, c’est-à-dire la diminution, qu’elle indiquerait de l’élément intellectuel dans la vie religieuse des Français. Enfin l’étude du colportage (Nisard est très insuffisant) nous aiderait à bien fixer les limites de la consommation de la littérature du côté du peuple.

12" Catalogues et inventaires de bibliothèques.

M. Bonneton a reconstitué, de façon très intéressante, des bibliothèques d’écrivains, Montaigne, Racine. On possède d’ailleurs l’inventaire fait après le décès de Racine. On a aussi des catalogues imprimés de bibliothèques privées, vendues à la mort de leurs possesseurs ; le catalogue des livres de M"*® de Pompadour ; le catalogue des livres de l’abbé Bossuet, évêque de Troyes, c’est-à-dire (car le neveu n’y avait guère ajouté) des livres de Bossuet, évêque de Meaux*. Ces catalogues de bibliothèques de personnages

1. Donné par M. Brunetière à la Bibliothèque de l’Ecole normale. Revue d’histoire moderne et contemporaine, IV.

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illustres, conservés ou reconstitués, n’ont souvent qu’un intérêt inflividuel. Il en est d’un intérêt plus général et de plus liirgement représentatifs. M. Léopold Delisle, dans son Hisloirt' du cabinet des manuscrits, en reconstituant tantôt à l’aide d’anciens inventaires, et tantôt à l’aide des collections de la Bibliothèque nationale, les « librairies » de Charles d’Orléans, de Charles VIII, de Charlotte de Savoie, de Louis XII, de François F’’, du cardinal d’Aniboise, etc., nous développe un des aspects et un des moyens de la Renaissance française : il nous offre un précieux secours pour voir la réalité précise contenue dans ce nom dont un bon nombre de gens font un emploi si vague et si banal. Il serait utile d’appliquer une pareille méthode au .xviiF siècle.

Les villes ont des bibliothèques formées souvent à la Révolution ; des bibliothèques de couvents, d’émigrés, par confiscation, des bibliothèques de notables, par dons et testaments, s’y sont versées. On rechercherait ces origines ; on suivrait jusqu’à leur formation première, et, s’il se peut, dans leurs enrichissements successifs, les divers fonds qui les constituent. On tâcherait d’avoir accès aux bibliothèques privées des riches familles bourgeoises d’une ville, des nobles châteaux d’une région, de retrouver, sous les augmentations récentes, la bibliothèque de l’ancêtre, seigneur de village ou magistrat local du xvin® siècle.

Ces recherches aboutiraient à préciser la réalité (non plus la possibilité ou la vraisemblance), la réalité très particulière (et non plus vaguement collective) de la diffusion de certaines œuvres, de certaines doctrines. En même temps se préciserait l’action des journaux, dont on constaterait la présence ou l’absence, plus ou moins fréquentes dans les divers tonds, et l’action des littératures étrangères dont les ouvrages, originaux ou traduits, se rencontreraient aussi, ici ou là, en plus ou moins grand nombre.

On recueillerait le plus possible de catalogues imprimés du genre di* ceux de M'"“ de Pompadour et de l’évêque de Troyes. Mais les bibliothèques considérables dont on fait inqirinier les catalogues pour les vendre, sont infiniment moins précieuses et instructives que les humbles bibliothèques de quelques douzaines de volumes qui ne valent

pas les frais d’un catalogue imprimé. On se doute bien qu’un magistrat de cour souveraine avait Voltaire ou Rousseau dans sa bibliothèque, que les Jésuites de Paris acquéraient, pour les réfuter, tous les mauvais livres. Mais qu’y avait-il chez un curé de campagne, un procureur de bailliage? Que contenait la bibliothèque des capucins d’une petite ville, ou celle d’un petit collège languissant? Plus humble est la condition des possesseurs, plus la nature des livres est intéressante à examiner. Sans compter que la demi-douzaine de livres sur une planclie est plus sûrement lue que les centaines dans de larges armoires. Chacun de nous peut avoir dans la mémoire, au fond de ses souvenirs d’enfance, quelqu’une de ces bibliothèques d’autrefois. J’ai vu avant 1870 une bibliothèque d’un vétérinaire de village ('n Beauce, qui comprenait, outre les ouvrages techniques, ISO ou 200 volumes. Sauf quelques volumes stéréotypés de Bélisaire et des Contes moraux de Marmontel, et sauf la 10" édition des Méditations de Lamartine, il n’y avait là que des livres du xviiû siècle : Bourdaloue, Voltaire, Roissy, La Harpe, Tressan. Le possesseur, né en 1786, fils de paysans aisés, avait-il hérité de cette petite collection? ou l’avait-il acquise quand il s’était établi ? Je l’ignore. Où donc trouver des renseignements précis sur ces modestes bibliothèques?

On en aurait si l’on fouillait les archives notariales, si l’on étudiait les inventaires après décès. M. Audran en a publié quelques-uns dans les Mélanges de la Société des bibliophiles bretons é On y voit ce que possédaient, en Basse-Bretagne, des curés de village, des notaires, un abbé, un ancien otficier de manne, un marquis. Les cures bretons n’ont que des livres de piété, et quelques manuels pratiques. Les grands poètes du xvii" siècle manquent, saut trois tomes de La Fontaine^. Rollin (Histoire ancienne) reparaît plusieurs fois : Voltaire même ne paraît pas lui faire concurrence. Ni l’officier de marine, ni le marquis n’ont une bibliothèque philosophique comparable à celle de

t. T. Il, 1883, p. 173-187.

"2. Ces inventaires sont en trop petit nombre pour qu on puisse tirer aucune conclusion de cette lacune. Je signale le tait sans 1 int.eipréter.

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Talihé. Si tous les docuiueiils de ce genre étaient exhumés, on saurait les livres que les Français des diverses classes achetaient et lisaient dans les 50 années qui précèdent la Itévolution. 11 y a aussi dans l’article de M. Audran quelques mots sur les bibliothèques de couvents : rnalheureuseuumt les inventaires détaillés sont perdus. 11 n’en est pas moins intéressant de constater près de 2000 volumes (exactement 1 983) cliez les capucins d’une petite ville comme (Juimperlé : 280 volumes d’histoire profane, plus de 1 400 volumes de théologie, piété, histoire ecclésiastique, dont 406 volumes de sermons, que leur prédication sans doute exploitait. Mais ces chilfres ne signifient pas grand’chose sans les titres et dates des livres. Car ces 2000 volumes peuvent être entrés dans le couvent au xviê siècle ou plus tôt, et il pouvait n’y avoir plus de vie intellectuelle ilans cette maison longtemps avant que la Révolution en retirât les livres. Cela s’est vu. Il y a, à la Bibliothèque de la Sorbonne, en tète d’un ouvrage du géographe N. Sanson, imprimé en 1746, quelques feuillets contenant le commencement d’un catalogue manuscrit du petit collège de Boissy (Collegii de Boissiaco Sicco librorum index alphabeticusj. Celui qui l’a dressé a été interrompu ou s’est fatigué, et le catalogue s’arrête au mot Considération. Je crois être sûr, quoique je l’aie parcouru rapidement, que, dans ses vingt colonnes in-lolio, il ne mentionne pas un ouvrage postérieur à 1648 ou 1649. Et le catalogue est fait après 1746. Évidemment, il y avait un siècle (|ue la vie de ce petit collège parisien s’était ariètée.

On pourrait sans doute encore trouver d’autres sources de renseignements, par exemple, dans les estampes et dessins, etc. Je crois avoir indiqué les principaux instruments dont le concours nous conduirait à une connaissance exacte delà vie littéraire de la France.

Le programme que je trace [lourra paraître immense et irréalisable. Il le serait, si on voulait le taire appliquer par un seul homme a toute la France. Mais si en chaque pro- \dnce, en idiaque ville importante, il y a un homme qui se dorme pour tâche de rechercher ce que cette douzaine de sources peut lournir pour sa ville, pour sa province, le travail pourra se taire. Il n’y a d’ailleurs là aucune méthode,

aucun procédé, qui soit réellement nouveau. Surtout dans les excellentes monographies parues en ces dernières années, ils ont été tous, ou à peu près, successivement employés selon les sujets. L’histoire générale de la littérature les utilise moins, il est vrai, que les monographies. Mais ce qui aurait chance, surtout, d’être nouveau, ce serait d’appliquer tous ces procédés de recherches à l’unique et vaste objet que j’ai indiqué, de faire de l’histoire provinciale de la vie littéraire le complément et l’illustration de l’histoire générale de la littérature. Ce serait aussi de faire servir couramment à celle-ci une masse énorme de documents et de travaux qui le plus souvent sont considérés comme ayant un intérêt restreint d’érudition ou de curiosité locale.

Rien qu’à dépouiller les livres, les brochures, les articles qui existent aujourd’hui, à les tirer du cercle borné de spécialistes qui les connaissent, à les exhumer des revues savantes et bulletins d’académie, où ils s’engloutissent annuellement, à en classer, condenser, interpréter les résultats avec un sentiment précis des grands problèmes de l’histoire littéraire, on ferait œuvre utile et de grande signification ; et il deviendrait aisé de continuer le travail par les voies que j’ai indiquées et par toutes celles que ne manqueraient pas de signaler aux littérateurs la complaisance et la compétence des archivistes et des bibliothécaires de nos provinces.

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