TOME II. i
mandée par Rantzau, fut surprise dans de trop confiants quartiers entre le Necker et le Danube par les forces réunies du duc de Lorraine, de Mercy et de Jean de Werth, et son gros subit une grave défaite à Dûttlingen sur le Danube. La panique y fut telle que la cavalerie s'enfuit à toutes jambes jusqu'à Brissach, et que la plupart des généraux, y compris Rantzau et Sirot, furent capturés ainsi que toute l'artillerie. Rothweil fut ensuite reprise par les Impériaux, qui parcoururent en maîtres toute la contrée. L'Allemagne retentit de chants de triomphe et de moqueries sur cette foudroyante débâcle des Français.
Ceux-ci ne tardèrent pas à prendre une éclatante revanche. Une nouvelle armée fut reformée en Alsace avec les débris des Weimariens et divers renforts de Français et de mercenaires, et le commandement en fut donné à Turenne, rappelé d'Italie. Il arriva en décembre à Golmar, et l'Alsace étant fort épuisée, il prit ses quartiers d'hiver en Lorraine, protégé par les Vosges sur son front et par les petites places de Vesoul et de Luxeuil, dont il s'empara.
Au printemps de 4644, il prit l'offensive avec une petite armée de 40 mille hommes, bien organisée et comptant environ la moitié de cavalerie et 20 canons. Il passe le Rhin à Brissach, occupe Fribourg par une garnison de 600 hommes, s'engage dans les montagnes et va tomber brusquement sur les avant-postes des Bavarois établis dans la région du Haut-Danube. Quoiqu'il leur eût tué environ 400 hommes, ce coup de main ne servit à rien. L'éveil fut donné à Mercy, qui, disposant d'une force supérieure, environ 45 mille Bavarois, s'avança contre Turenne et le refoula jusqu'au-delà du Rhin. Après cela, l'armée bavaroise assiégea Fribourg, dont la garnison française fit bonne défense.
Turenne ne resta pas longtemps sous le poids de cet échec. Il débouche de nouveau de Brissach et se porte sur Fribourg
pour en faire lever le siège. A cet effet, il veut s'emparer du sommet de Schneeberg, bonne position avancée au sudouest de la place. Une brigade qu'il envoie contre ce poste y échoue et se replie en grand désordre. Mercy redouble d'activité pour bloquer la ville, qui capitule le 28 juillet au nez de Turenne, tjampé à environ deux lieues de là et qui se replie sur Brissach. Ce pitoyable début du nouveau commandant en chef français était loin de répondre aux espérances fondées sur ses antécédants et de faire prévoir ce qu^il sut accomplir plus tard ; nouvelle preuve qu'il ne faut pas trop se hâter de j uger définitivement un homme de guerre.
Des renforts se mirent promptement en marche pour le rejoindre, mais avec eux un commandant en chef dans la personne du vainqueur de Rocroy et de Thionville. Le 2 août, Enghien arriva à Brissach avec une dizaine de mille hommes de son ancienne armée de Flandre, sous le commandement spécial du maréchal de Guiche. Il y tint aussitôt avec Turenne et ses lieutenants un conseil de guerre, qui se ressentit de la révolution opérée dans le haut étatmajor.
Le vicomte de Turenne avait alors 32 ans, soit dix ans et beaucoup de service de plus que le duc d'Enghien ; il avait deux ans de commandement en chef, cinq ans de grade de lieutenant-général et trois ans de maréchal de camp. Quoiqu'il ne fût pas de sang royal, il était de maison souveraine et très-plein de sa naissance. Il fut donc vivement contrarié de passer sous les ordres d'un général aussi jeune, ce qui était assez mesquin après les éclatants services d'Enghien à Rocroy et Thionville, bien supérieurs à tout ce que Turenne avait fait jusqu'alors.
Néanmoins Turenne se soumit de bonne grâce en apparence : mais en penchant, dans les plans proposés, pour ceux qui laissaient le plus d'indépendance à son armée. Il fit
repousser un «vis très-sage du général bernois d'EIrlach de manœuvrer sur les derrières de Fribourg par les montagnes de St'Pierre et adopter un projet qui, en lui permettant d'agir séparément, offrait; au vaillant Enghien la séduction de prendre le taureau par les cornes. On en jugera aisément en se représentant la nature de la position tenue par Mercy.
La Dreisam, qui descend de la Forêt-Noire de l'est à l'ouest, arrivée au pied des montagnes, tourne subitement au nord et coule presque parallèlement au Rhin pour se jeter dans l'Eltz. C'est dans l'intérieur de ce courbe qu'est située Fribourg. Le cours de la rivière s'y ralentissant forme à cet endroit des marais entremêlés de taillis et de prairies qui entourent la ville du nord -est au sud -ouest sur un assez vaste espace appelé le Mooswald (forêt du marais). A l'ouest du Mooswald s'étage une suite de collines, dont quelques-unes assez escarpées allant jusqu'au Rhin vers Brissach. Au sud-ouest se trouvent les hauteurs du Schneeberg^ et du Schœnberg, improprement appelées par les Français Montagne-Noire, probablement par confusion avec les montagnes de la Forêt-Noire en arrière de Fribourg. Du pic du Schneeberg descendent vers le Mooswald des arêtes boisées vers le haut, couvertes de vignes au bas et présentant de forts escarpements. Au sud et à l'est, le Schneeberg est enveloppé par un vallon profond et praticable. La route de Brissach à Fribourg passe au pied des arêtes, entre les pentes rapides de la montagne et les marais du Mooswald, au nord-ouest du Schneeberg.
Mercy occupait la principale des arêtes qui descendent du Schneeberg vers le Mooswald, faisant face au Rhin, couvert sur son front par des redoutes et des abatis. A sa droite , un gros ouvrage barrait la route de Brissach. Un abatis avait paru suffisant pour fermer le vallon qui enve-
loppe le Schneeberg au sud et à Test. Le camp s'étendait dans une petite plaine au sud de Fribourg.
Cette position, quoique étendue, pouvait être tournée par Test. Mais Mercy se confiait dans la force des obstacles naturels et de ses ouvrages et dans la vigueur de ses troupes; ou bien, ne s'attendant pas à être attaqué sitôt et si vivement , il n'avait pas voulu abandonner les gras pâturages qu'il enveloppait dans ses lignes.
Les deux armées françaises s'ébranlèrent le 4 août. Celle de Turenne avait l'avant-garde ; elle prit à droite et s'éleva dans la montagne pour tourner le Schneeberg. Celle de Flandre ou d'Enghien continua par la chaussée de Brissach pour attaquer la position de front.
Enghien, qui avait 6 bataillons, les déploya sur deux lignes, les faisant soutenir, suivant l'usage du temps-, par un régiment de cavalerie en petits escadrons mêlés à l'infanterie. Le gros de sa cavalerie était massé sur la gauche pour empêcher celle des ennemis de déboucher par la plaine.
La première ligne, après avoir bravement traversé, sous un feu très vif, des vignes disposées en terrasses, est arrêtée par les abatîs. Elle se désunit : les hommes inclinent à droite pour gagner les hauteurs, rompent leurs r'angs pour se glisser dans les bois; ils vont être chargés et repoussés. Enghien le voit ; il se jette à bas de son cheval, met l'épée à la main, enlève la seconde ligne, et, suivi de son état-major, franchit le premier l'abatis. Après un combat très vif, les mousquetaires ennemis sont délogés de la crête et des redoutes qui restent au pouvoir des assaillants. Mais que devient l'armée de Turenne?
Ralenti par les dif&cultés du terrain dans une marche assez longue par elle-même^ le vicomte avait achevé son mouvement tournant assez tard. Il avait rencontré d'abord des bois remplis de mousquetaires qu'il avait poussés devant
lui, puis un gros abatis, gardé par un bon corps d'in£ainterie. Il Tattaqua et l'emporta. Il se trouva alors en face d'un terrain découvert, où il vit beaucoup d'infanterie et de cavalerie en bataille , et derrière lequel on distinguait le clocher de Fribourg. Le bruit du combat livré par le duc d'Enghien paraissait fort éloigné; le jour baissait; la cavalerie du maréchal était en arrière et ne pouvait déboucher au milieu de l'encombrement formé par la queue de son infanterie. Turenne s'arrêta à la lisière du bois, à l'abatis qu'il avait . enlevé, et se borna à entretenir un feu de mousqueterie assez vif. En vain le duc d'Enghien fit-il faire un grand bruit par toutes les trompettes et cymbales de son armée pour prévenir son lieutenant de l'avantage qu'il avait remporté. Turenne ne l'entendit pas ou ne put pousser plus avant.
Ainsi le 4 au soir, les Bavarois restaient maîtres du fort qui couvrait leur droite sur la chaussée de Brissach, de tout le terrain découvert au sud de Fribourg et des hauteurs les plus voisines de la place. Les Français s'étaient emparés des crêtes qui descendent du Schneeberg vers le Mooswald et avaient tourné le Schneeberg par l'est , mais sans pouvoir achever ce dernier mouvement, ni mettre leurs deux armées en communication.
On continua de tirailler fort avant dans la nuit; puis le temps devint très mauvais; le feu cessa. Au lever du jour, par une matinée pluvieuse, les Français virent devant eux un espace vide et plus loin les Bavarois établis sur une seconde ligne de hauteurs.
La nouvelle position choisie par Mercy était plus resserrée et de toutes façons meilleure que la première. C'était un mamelon qui, se rattachant directement à la chaîne delà Forêt-Noire, ne pouvait être tourné vers l'est.
La Dreisam , coulant au nord et au pied môme de cette colline, la séparait de Fribourg ; mais cet étroit défilé était
flanqué par le canon de la place. Lorsqu'aujourd'hui on gravit ce mamelon en venant de Fribourg et en se dirigeant vers le sud, c'est-à-dire en suivant de la droite à la gauche le nouveau front de Mercy, on rencontre d'abord la petite chapelle de San-Loretto , bâtie 7 ans plus tard (1651) , en souvenir du terrible combat qui allait s'y livrer. Les abords de cette chapelle sont encore légèrement boisés; mais alors cet emplacement était couvert d'arbres et un abatis s'étendait de ce point jusqu'aux retranchements qui, construits dans la plaine, se reliaient avec les défenses de la place. Plus haut, un espace plat et découvert pouvait recevoir de 3 à 4 mille hommes en bataille (ordre profond) ; là le front était défendu par des vignes et des terrasses courant sur le flanc de la montagne et s'étendant jusqu'aux forêts impénétrables qui couvraient la gauche des Bavarois.
La pluie ne cessa de tomber pendant la journée du 5. Turenne et Gondé réunirent et reposèrent leurs troupes. Les Bavarois employèrent ce temps à fortifier leur seconde position.
Le 6, l'attaque recommença. Mille mousquetaires déployés et commandés par Leschelle descendent de la hauteur occupée par les Français, traversent la petite plaine qui les sépare des Bavarois , et repoussent les dragons ennemis postés au bas des pentes. Turenne les suit avec son infanterie en ordre de bataille et tout son canon. Il oblique à droite pour attaquer la gauche des Bavarois établie entre les vignes et les bois qui descendent de la haute chaîne, et fait place à l'infanterie de M. le duc. Celle-ci se forme à la gauche de Turenne; elle est conduite par Espenan, et doit enlever l'abatis vers San-Loretto. A l'extrême gauche, en plaine, le maréchal de Guiche réunit la cavalerie venue de Flandre, pour contenir la cavalerie bavaroise si elle cherchait à déboucher. Rosen, livonien, doit soutenir les attaques avec la
cavalerie de Turenne ; ce sont les vieux soldats de Bernard de Weimar.
Un de ces officiers weimariens étant parvenu à se glisser à l'extrême droite, sur une hauteur d'où il découvrait le revers de la colline de San-Loretto, informe ses chefs qu'il voit un grand mouvement dans le camp ennemi et que tout semble indiquer un commencement de retraite. Le duc d'Enghien veut apprécier le fait de ses propres yeux, n appelle Turenne et court avec lui rejoindre cet officier. Tous deux donnent partout et répètent la défense de bouger avant un nouvel ordre. Mais bientôt le bruit d'une fusillade générale les arrête; ils retournent au galop. Il trouvent Leschelle tué, ses mousquetaires en fuite, toute l'armée engagée, hésitante et fort en désordre.
Espenan , entrant en ligne , avait vu devant lui , sur les dernières pentes de la colline, une redoute qu'il avait cru pouvoir emporter facilement. On s'acharna à la défendre; il s'acharna à l'enlever. Le bruit de cette escarmouche, pris pour un signal , mit en mouvement tous les corps qui se portèrent en avant sans direction, sans méthode, et partout ils furent repoussés.
Le duc d'Enghien, prompt à réparer le mal de son mieux, rallie dans la plaine tout ce qu'il peut de son infanterie. Il est déjà assez tard ; mais les journées d'été sont longues. Il ne renonce pas à la victoire : il change son plan. Négligeant entièrement la gauche de l'ennemi , il concentre ses forces pour une seule attaque dirigée de front et de flanc sur l'abatis vers San-Loretto.
Le combat se ranime ; de part et d'autre on déploie une extrême valeur. Les cavaliers bavarois mettent pied à terre, et le frère de Mercy (qui fut tué) les conduit au secours de l'infanterie. Les gendarmes français gravissent les pentes à cheval et font le coup de pistolet avec les défenseurs de
Tabatis. Enghien est au milieu d'eux, au premier rang; une balle brise son épée dans sa main ; une autre emporte le pommeau de sa selle. Mais ses efforts sont inutiles ; on ne^ peut franchir le formidable abatis. Les soldats se couchent contre les troncs d'arbres et tirent sans avancer ni reculer. Ils se bornent à tenir leur terrain , avec cet air froidement obstiné que prennent les hommes quand ils ne veulent pas fuir et qu'ils sont las d'avancer.
La nuit met fin à cette tuerie; les Français rentrent dans leur camp. Le duc d'Enghien se décide à manœuvrer et à revenir à l'avis du général d'Erlach. Tout en couvrant sa ligne d'opérations par Brissach, il veut se porter'sur celle de l'ennemi, qui traverse la Forêt-Noire par les étroites vallées de l'Eschbach et de l'Ibenthal. On parvient à trouver des sentiers dans le Mooswald ; car on ne peut passer sous le canon de Fribourg. Dans la nuit du 8 au 9, Rosen part avec mille chevaux, traverse le Mooswald, entre dans la montagne à Langendenzlingen et remonte le Glotterthal. Turenne le suit avec toute son armée ; puis vient la cavalerie de Flandre. Enghien, avec son infanterie déployée devant Fribourg, le dos tourné au Rhin , couvre le mouvement, et s'ébranle le dernier sans être inquiété.
Mais Mercy l'a prévenu ; il n'a laissé qu'une garnison dans Fribourg et un rideau d'hommes dans ses lignes. Rosen le trouve posté à St-Peter, et eût subi un grave échec s'il n'eût été promptement soutenu par Turenne. Mercy continue sa retraite sur le Wurtemberg sans être entamé, n'ayant perdu qu'un peu de bagages.
Les relations françaises admettent que la manœuvre, très judicieuse d'ailleurs et bien combinée, de leur armée, avait décidé cette retraite. L'ensemble des circonstances fait croire que la marche rétrogade des Bavarois était commencée bien avant; leurs bagages étaient en mouvement
dès le 6, et c'est ce qui avait attiré l'attention de Tofficier weimarien. ,
Des deux parts les pertes étaient considérables y environ 8 mille hommes dans chaque camp; celles des Bavarois, beaucoup plus fortes que celles des Français dans la journée du 4, l'avaient été moins dans celle du 6. Mais les Français restaient maîtres de la vallée du Rhin et libres de leurs mouvements ultérieurs.
Mercy se replia en Wurtemberg, où des Impériaux devaient le rejoindre. En attendant il fut paralysé pour l'année.
Condé, quoique bien affaibli aussi, mais toujours plein d'entrain, profita de cette pause pour se créer un second Brissach sur le Rhin moyen contre la Franconie, en allant assiéger Philippsbourg sans s'occuper davantage de Fribourg que la garnison bavaroise tenait encore. Il passa par Strasbourg, recueillit un parc de siège descendu de Brissach par le Rhin , jeta un pont sur le fleuve et enceignit Phihppsbourg, qui capitula le 9 septembre après quinze jours de tranchée ; pendant ce temps il prit aussi les forteresses de Germersheim et de Spire. Mercy, muni d'une nouvelle armée, arriva trop tard pour secourir ces places. Ënghien repassa le Rhin, s'empara de Landau, de Worms, de Mayence, d'Oppenheim , et , laissant à Turenne le soin d'occuper le pays entre Rhin et Moselle, il rentra en France avec le gros de l'armée de Grammont.
Instruits de cette séparation, les Impériaux reprennent l'offensive. Mercy enlève Mannheim et cherche à franchir le Rhin ; le duc de Lorraine passe la Moselle et entre dans le Hundsrûck, cherchant à se réunir aux Bavarois. Mais Turenne, de sa position centrale, manœuvre pour empêcher cette jonction ; il y réussit ; il se met en possession de Kreuznach, et les diverses armées prennent leurs quartiers d'hiver.
Dans les entrefaites, le duc d'Orléans, à la tête de l'armée de Belgique, avait pris quelques places, Gravelines entr'autres. Torstenson avait fait une rapide et brillante campagne contre les Danois sortis mal à propos de leur neutralité , et s'était retourné avec non moins de succès contre Gallas qu'il refoula jusqu'en Bohême. On avait continué à guerroyer en Italie sans résultat marquant, et en Catalogne avec des revers pour la France. La Franche-Comté était retournée à la neutralité par la médiation des Suisses , et les préliminaires de paix se négociaient toujours à Munster.
Au printemps 1645, Turenne rouvrit la campagne, seul d'abord comme l'année précédente. Il s'avança de Spire sur Stuttgart, puis au-delà du Necker, puis sur la Tauber, en s'emparant de Rothenbourg et de Mergenlheim ou Mariendal sur cette rivière. Là il dut s'arrêter devant les troupes bavaroises campées à Leuchtwang. Ayant trop étendu ses cantonnements, à la demande de quelques-uns de ses lieutenants weimariens, il apprit, le 2 mai, que Mercy venait sur lui avec des forces supérieures. Il porta promptement une avant-garde à sa rencontre, sous le général suédois Rosen, avec ordre de rassembler le plus de troupes possible à Erbshausen, à deux lieues en avant de Mariendal. Ce projet de concentration en avant des lignes de l'armée surprise, était plus brave que prudent. Elle ne put s'effectuer. Trois mille hommes seulement se réunirent à temps à Erbshausen, où ils furent écrasés. La déroute se mit dans le reste des troupes et les chefe n'échappèrent qu'à grand'peine aux coureurs ennemis. Tandis que son infanterie éparpillée se sauvait sur Philippsbourg en abandonnant toute l'artillerie, Turenne, dont le talent grandissait dans les revers, fit avec sa cavalerie une habile retraite au nord sur la Hesse, où il pouvait rallier des renforts allemands et menacer les communications de ses adversaires.
La landgrave de Hesse mit en effet à sa disposition tontes ses troupes, et, avec le renfort d'un corps d'armée suédois, sous le comte de Kœningsmark, il se trouva, huit jours après sa défaite de Mariendal, à la tête d'une nouvelle force d'une quinzaine de mille hommes. Il allait rentrer en campagne, lorsqu'il reçut l'ordre de la cour d'attendre un renfort de 8 mille hommes qui lui était envoyé, encore avec le jeune prince de Condé comme commandant en chef.
Turenne repassa le Rhin et se joignit au prince le 9 juillet, à Spire. Toute l'armée s'avança de nouveau sur-la Tauber, avec l'intention de marcher sur Vienne par Munich, et elle se trouva en présence de l'ennemi à Nordlingen. Mercy, renforcé de la division autrichienne de Klein, s'y était établi dans une forte position en arrière de la ville , sur la route de Donauwerth. Sa droite, sous Klein, occupait la colline du Weinberg et s'appuyait à la Warnitz ; son centre était à 200 pas en arrière du village d'Allerheim, aussi occupé et bien mis en état de défense; le cimetière, le clocher, leurs abords, avaient été transformés en petite citadelle ; la gauche , sous Jean de Werth, tenait le château d'Allerheim sur une colline s'appuyant au ruisseau de TEiger. L'effectif se montait à une quinzaine de mille hommes, avec 20 canons.
Condé avait deux ou trois mille hommes de plus ; il se sentait assez fort, quoique le corps suédois l'eût quitté, pour tenter l'attaque. Gomme à Fribourg et à Thionville, il prenait le parti le plus brave, pas le plus sûr. Il appuya sa droite, 10 escadrons et 4 bataillons sous Grammont, à l'Eiger ; au centre Marsin, avec le gros de l'infanterie, fit face à Allerheim ; à gauche Turenne, avec 16 escadrons et 6 bataillons weimariens, s'appuya à la Warnitz ; 6 escadrons et 4 bataillons, sous Ghabot, restèrent en réserve ou troisième ligne.
A trois heures après midi Gondé fit attaquer parle centre. Marsin s'élança sur le village d'Allerheim où il fut reçu tout
aussi vivement par l'infanterie et l'artillerie bavaroises. Ck)ndé persista et se mit lui-même à la tête de ses fantassins ; leur donnant l'exemple d'une intrépidité sans pareille, il eut ses habits criblés de balles , fut légèrement blessé et perdit tous ses aides-de-camp. Bravoure inutile ! Le corps français fut abîmé et refoulé; son chef Marsin grièvement blessé. Le seul avantage des assaillants sur ce point fut un heureux coup de mousquet qui tua l'habile Mercy.
A la droite française, Grammont n'avait pas mieux réussi; sa cavalerie lâcha pied devant les escadrons bavarois et luimême fut capturé. Chabot, qui voulut soutenir la première ligne, fut aussi culbuté et plusieurs escadrons de Jean de Werth pénétrèrent jusqu'aux bagages, où ils augmentèrent la panique. A la droite de ces escadrons, Jean de Werth se jette sur les talons des fuyards. Cet incident, joint à la mort de Mercy, change le cours des choses jusqu'alors entièrement en faveur des Bavarois.
L'aile de Turenne tenait ferme ; elle devient pour Gondé un nouveau corps de bataille au moyen duquel il jouera quitte ou double. Avec tout ce qu'il peut rallier il va rejoindre Turenne, qui reprend l'attaque sur son front et s'empare du Weinberg. La cavalerie de Klein, refoulée sur la deuxième ligne , s'y reforme et reprend quelque avantage. A son tour Turenne est renforcé par les réserves qu'amène Gondé; il assaillit de nouveau Klein et le disperse; le général autrichien est fait prisonnier. Après cet important succès Turenne se rabat à droite sur Allerheim, où l'infanterie bavaroise, privée de son chef et battue par sa propre artillerie du Weinberg, est fort démoralisée et ne se défend que mollement. Jean de Werth, revenu de sa poursuite, cherche enfin à la secourir ; il le fait avec trop de lenteur en retournant à sa première position de la gauche. Le temps qu'il perd à ce détour devient fatal à son drapeau. L'infanterie bavaroise,
86 voyant isolée et cernée par Turenne, met bas les armes et donne ainsi la victoire aux Français.
L'empereur Napoléon, dans ses immortelles dictées de St-Hélène, a laissé d'admirables pages sur les campagnes de Turenne, pages que nous suivons souvent pour notre récit; nous y voyons qu'il s'élève vivement contre cette scandaleuse capitulation en rase campagne^ à la suite de laquelle on aurait dû, dit-il, décimer l'infanterie bavaroise; il estime qu'il y a un grand danger à admettre que des troupes en bataille rangée puissent s'assimiler à une garnison de citadelle et négocier des redditions.
Jean de Werth, le seul général restant parmi les vaincus, se replia sur Donauwerth, où il passa le Danube. Turenne le talonna jusqu'à ce fleuve en recueillant sous ses pas presque toute l'artillerie bavaroise.
Les résultats de la victoire de Nordlingen furent plus brillants que solides. A la vérité la place capitula et reçut garnison^ mais l'armée franco- weim arienne avait beaucoup souffert. Comme elle ne reçut pas de renforts immédiats, elle dut penser à la retraite. Elle se replia d'abord sur Halle, puis derrière le Necker, enfin sous Philippsbourg. D'autre part Jean de Werth, rallié par des renforts autrichiens, puis rejoint par l'archiduc Léopold accouru de la Hongrie avec 8 mille dragons, reprit Nordlingen. Les Impériaux suivirent la piste des Français en recouvrant toutes les places perdues. En automne l'archiduc étant retourné en Bohème, Turenne passa tranquillement sur la gauche du Rhin, s'empara de Trêves, s'y fortifia et s'y établH en quartiers d'hiver.
Sur les autres théâtres la guerre avait été active pendant cette même année 1645. Torstenson avait apparu aux portes de Vienne ; la Catalogne avait été reprise par les Français ; bon nombre d'escarmouches s'étaient produites en Italie,
et plusieurs places avaient encore été prises par le duc d'Orléans en Belgique.
Ce fut sur ce dernier pays que les principaux coups furent dirigés en 1646 pour arriver à un traité de partage convenu avec les Hollandais. Le duc d'Orléans y fut renvoyé avec Gondé et une armée de 30 mille hommes. Arrivant secrètement de la Champagne et de la Picardie, ces forces tombèrent inopinément sur l'ennemi et lui enlevèrent Courtray. Piccolomini et le duc de Lorraine, surpris, n'osèrent rien faire pour s'y opposer.
De grandes combinaisons avaient été projetées entre les Français et les Hollandais pour agir sur terre et sur mer. Une armée franco - batave devait débuter par s'emparer d'Anvers. Mais au moment de l'exécution un fatal incident dérangea tout. Le prince d'Orange fut atteint de folie et l'entreprise abandonnée. Elle eut cependant l'utilité d'une bonne diversion, car les Impériaux se portèrent sur Anvers, pour protéger cette ville, et découvrirent la Flandre occidentale. Gondé, débarrassé alors de son chef, s'y jeta aussitôt et enleva Mardyk, puis Dunkerque, après trois semaines de siège, avec le concours de la flotte hollandaise de Martin Trump. La prise de cette dernière place, considérée comme une grande conquête pour la France, mit le sceau à la réputation de Gondé.
Son rival de gloire ne restait pas inactif sur le Rhin. Diverses complications lui ayant fait manquer une jonction directe projetée avec les Suédois dans la Hesse, il reprit la campagne de 1646 en effectuant cette jonction par un long et prudent détour. Il descendit le Rhin, de Mayence à Wesel, s'avança ensuite par la Westphalie et la Hesse vers Giessen sur la Lahn, où il rallia les Suédois le 10 août. Geux-ci étaient alors commandés par Wrangel, successeur de Torstenson forcé à la retraite par ses infirmités. L'armée franco-
suédoise se montait à environ 18 mille hommes, dont 10 mille cavaliers et 60 canons. L'armée ennemie, sous l'archiduc Léopold, était plus forte ; elle comptait 25 mille hommes, dont 14 mille cavaliers^, avec 50 canons, concentrés autour de Friedbergy entre GiessenetHanau. Alors commença une série de marches et contremarches , si habilement dirigées par Turenne, qu'elles amenèrent les deux armées au cœur de la Bavière, où le 'duc fit sa paix séparée le 14 mars 1647, s'obligeant à rester neutre jusqu'à la conclusion de la paix générale. Son frère et satellite, l'électeur de Cologne, fit de même. Cet avantageux résultat montra que des opérations serrées et sans bruit pouvaient être aussi fructueuses que des coups d'éclat.
Puisque nous en sommes à Turenne, disons tout de suite quelle fut sa part aux deux dernières campagnes de cette guerre.
Après la paix avec la Bavière et l'occupation des places d'Ulm , de Nordlingen , etc. , sur le Danube et le Necker, Turenne et ses troupes furent appelés en Flandre. C'était contre ses avis positifs ; alors chaque armée était habituée à tenir sa région particulière et il y avait toujours beaucoup d'inconvénients à les en faire changer. L'inconvénient était plus grand encore avec l'armée weimarienne, composée en bonne partie de mercenaires allemands, et à qui il ^Jait dû plus de 6 mois de solde. A Saverne , avant de franchir la frontière, elle voulut être payée; Turenne ne pouvant lui fournir qu'un mois de solde, elle décampa et retourna audelà du Rhin , sous la conduite du général Rosen. Turenne la suivit, et par un mélange judicieux de douceur et de rigueur, de ruse et de confiance, il parvint à la faire rentrer dans le devoir et à l'amener dans le Luxembourg. Il n'y arriva qu'en septembre et n'y trouva rien à faire.
Ce qui fut plus grave, c'est que son départ de l'Allemagne.
redonna assez d'influence à TEmpire pour attirer de nouveau la Bavière à lui. Les troupes bavaroises rallièrent déloyalement les Impériaux pour tomber sur les Suédois. Wrangel fut forcé d'évacuer la Bohême; il fut même rejeté au-delà du Weser et les Impériaux allèrent assiéger Worms.
A ces nouvelles Turenne accourt, fait lever le siège de Worms , en décembre 1647 , et à la fin du mois de février suivant passe le Rhin à Oppenheim pour demander compte à la Bavière de sa défection. Il se joint aux Suédois le 23 mars, près de Hanau, et les deux armées s'avancent sur Augsbourg par Lawingen. Les Impériaux se replient devant Turenne; celui-ci les atteint à Zumarshausen, et les rejette au-delà du Lech en leur infligeant de fortes pertes, y compris celle de leur commandant en chef Mélander; la défense opiniâtre de leur arrière-garde, sous Montecuculi, empêche leur défaite complète. Ensuite Turenne manœuvre sur le Bas-Lech , le franchit sans la halte de l'an précédent au siège dé Rain, surprend le pont de l'Isar à Freysigen, et tandis qu'un détachement va effrayer Munich et en chasser la cour, le gros est poussé jusque sur l'Inn. Là il est arrêté autant par les hautes eaux et le manque de bateaux que par la présence de Piccolomini à Passau où se rassemble une armée. Turenne rétrograde en octobre 1648 par Landsberg et Donauwerth, pour prendre des quartiers d'hiver plus près de sa base du Rhin. Chemin faisant il châtie trop cruellement la Bavière de sa conduite vacillante.
En même temps le général suédois Kœningsmark triomphait en Bohême et reprenait Prague.
Les Impériaux, las de la guerre, étaient devenus plus accommodants à Munster et à Osnabrûck, où l'on négociait toujours la paix générale ; ce qui s'était passé sur les autres théâtres ûe la lutte pouvait aussi en faire prévoir la fin prochaine.
TOMBII. i3
En Catalogne, les Français, sous d'Harcourt et même sous Condé, pendant l'été de 1647, avaient échoué devant les fortes murailles de Lerida ; mais en 1648 Schomberg compensa ces échecs par la prise de Tortone, sur le Bas-Ebre.
En Italie, la lutte s'était étendue et compliquée sans autre résultat. L'amiral Brezé avait payé de sa vie une nouvelle victoire remportée à Orbitello et le peuple de Naples, soulevé, avait remplacé le gouvernement de l'Espagne par celui du pécheur Masaniello.
Enfin en Belgique, après deux ans de sièges réciproques, une bataille s'était livrée à Lens , le 20 août 1648 , entre Condé et l'archiduc Léopold, dans laquelle ce dernier subit une défaite totale. Il laissa aux mains du vainqueur, outre trois mille morts, cinq mille prisonniers, parmi lesquels le général Beck, 38 canons , beaucoup de bagages et de drapeaux.
Cette grande victoire de Condé , jointe aux succès de Turenne et de Kœningsmark, amena décidément la paix dite de Westphalie , qui fut signée à Munster le 24 octobre
Ce traité, qui resta longtemps la base du droit public européen, affranchit définitivement l'Allemagne de l'oppressive domination autrichienne et lui donna une organisation des plus libérales au double point de vue politique et religieux. Les deux principaux Etats protestants, la Saxe et le Brandebourg, furent arrondis au détriment de leurs voisins, et le fils de l'électeur palatin recouvra une portion de ses Etats. La France fut payée de ses peines par les Trois-Evêchés et l'Alsace presque entière, et la Suède par une bonne portion de la Poméranie avec la dignité électorale , ce qui en fit l'Etat prépondérant du nord de l'Europe. L'indépendance de la Suisse et de la Hollande fut aussi reconnue.
Au point de vue militaire, il reste peu à dire sur cette période transitoire de la fin de la guerre de Trente-Ans. Les années se maintinrent en général dans le système de celles de Gustave-Adolphe. Le grand nombre de guerres simultanées fit diminuer les effectifs et donner plus de régularité à leurs mouvements. Les places fortes prirent, par suite de la valeur reconnue aux feux, une importance souvent exagérée, ce qui contribua aussi à diminuer les effectifs des armées de campagne et à y faire dominer une trop forte proportion de cavalerie, qui d'ailleurs combattait souvent à pied. Nous allons voir cet état de choses vicieux s'améliorer sensiblement pendant les guerres de Louis XIV et donner les bons fruits dont il renfermait le germe.
Gnerres de Louis XIT. — Condé, Tnrenne, Vauban, Lon-
vois. — Marlborough.
Le traité de Westphalie ne donna pas la paix à la France. Elle dut continuer contre l'Espagne une lutte compliquée à l'intérieur de grands troubles, puis de la guerre dite de la Fronde, à laquelle les Espagnols et les Anglais finirent par prendre part. Il semble que l'étude détaillée de cette période historique devrait offrir quelque profit militaire par les exploits de Turenne et de Condé, d'abord sous les mêmes drapeaux , avec les Espagnols contre Mazariri , puis l'un contre l'autre, Turenne soutenant le gouvernement, Ck)ndé et les Espagnols l'attaquant. Mais les éléments civils, intrigues de cour, émeutes populaires, conjurations diverses^ jouent un trop grand rôle dans cette guerre pour que le mérite des deux grands jouteurs ait pu s'y déployer à l'aise. On n'y trouve que peu d'opérations ou d'affaires de quelque intérêt. L'année 1652 toutefois fut assez chaude. Condé, avec une douzaine de mille hommes, battit l'armée royale sous le général Hocquincourt à Blenau, le 7 avril ; le lendemain Turenne arrive au secours d'Hocquincourt, le combat recommence et reste indécis. Condé payant d'audace marche sur Paris
où il avait des partisans. Turenne le suit et le bat à Etampes le 4 mai. Un autre sanglant et dramatique combat eut lieu le 2 juillet dans le faubourg St-Antoine. Gondé attaqué par Turenne et la cour s'y était barricadé. Mais derrière lui la porte fut fermée et il se voit acculé et cerné. Il se défendait en lion désespéré et allait succomber héroïquement, lorsque la porte de la ville se rouvre pour donner passage à une colonne de bourgeois parisiens venant à son secours, secondés du canon de la Bastille. Une jeune et belle personne les dirigeait, M"« de Montpensier, amie secrète et enthousiaste de Gondé, qu'elle rend triomphant de prisonnier qu'il allait être.
Des opérations moins féeriques furent celles de l'année 1658. Il s'y livra entr'autres la bataille des Dunes (14 juin), où les généraux espagnols don Juan et Garacena, sourds aux avis de Gondé , furent complètement défaits par Turenne, ce qui amena la prise de Dunkerque, pour les Anglais, et de Gravelines, où un jeune officier de Gondé, pris et gracié, Yauban, montra des qualités remarquables.
Gette guerre se termina enfin par la paix des Pyrénées, signée le 7 novembre 1659 en même temps que le contrat de Louis XTV avec l'infante Marie-Thérèse, et qui procura à la France la possession ou la reconnaissance de l'Artois, de l'Alsace, du Roussillon, de Pau. Gondé, rentré en France, y fut réintégré dans ses biens et dans sa haute position à la cour.
Peu de temps après, le cardinal Mazarin mourut (mars 1661) et Louis XIV, alors âgé de 21 ans, prit en mains les rênes de l'Etat, déclarant qu'il voulait être son premier ministre. Il montra promptement qu'il était homme à tenir parole.
Deux aides qu'il se donna prirent dès ce moment une large part à ses travaux. Louvois au ministère de la guerre
et Colbert aux finances et à la marine, tous deux élevés dans les bureaux et familiarisés dès leur enfance avec les affaires de la haute administration, mirent autant de zèle que d'intelligence à seconder le jeune roi dans sa tâche. Par leurs soins réunis d'importants progrès furent réalisés dans tous les services publics et particulièrement dans les choses militaires.
Comme ces progrès ne s'effectuèrent que peu à peu nous en parlerons au fur et à mesure, puis à la suite des événements historiques.
Bornons-nous à dire, pour le moment, que l'esprit de progrès et d'ordre pénétrant tout le gouvernement l'armée fut la première à en profiter. Les perfectionnements militaires s'harmonisèrent avec le reste. Le gouvernement tendait constamment à s'agrandir et à s'affermir ; de même l'armée fut considérablement augmentée, de personnel et de matériel, et la hiérarchie resserrée au profit du commandement supérieur.
En 1659 l'effectif total se montait à 72 mille hommes seulement; la paix étant assurée et un peu plus d'économie dans les finances étant une urgente nécessité, un des premiers soins de Louis XIV fut d'alléger les charges en faisant licencier la moitié des compagnies. 11 garda néanmoins presque tous les officiers et créa les troupes de la maison du roi, corps d'élite qui monta peu à peu à une dizaine de mille hommes de toutes armes dont un régiment suisse et la garde des Cents-Suisses.
Pendant les premières années de son règne Louis XIV se borna à des préludes de guerre. Il soutint le Portugal, commença ses empiétements sur la Lorraine; acheta Dunkerque aux Anglais au prix de 5 millions de fi^ancs et prit à cœur de manifester son sentiment à l'endroit des Musulmans ^i guerroyant contre le dey d'Alger et en envoyant en Hongrie
un corps de six mille volontaires sous Goligny qui s'y distinguèrent. Ils participèrent entr'autres à une grande victoire que Montecuculi remporta sur le vizir Kieupreuli à St-Gothard en juillet 1664. Il seconda aussi, en 1666, les Hollandais dans leur guerre maritime contre l'Angleterre qui fit la gloire de leur célèbre amiral Ruyter.
Après la mort, de son beau-père Philippe IV (1665), Louis XIV réclama au nom des droits de la reine sa part de l'héritage, vu que l'indemnité de renonciation aux possessions espagnoles ne lui avait pas été payée. Cette réclamation portant spécialement sur la Belgique et la Franche- Comté fit ouvrir une nouvelle guerre en 1667. Cinquante mille Français sous le roi, avec Turenne et Vauban, envahirent la Belgique. Répartis en trois corps ils prirent promptement Charleroi, Tournay, Douay, Courtray, Oudenarde, Lille et d'autres places moins importantes. L'hiver suivant le roi, à la tête d'une armée de 20 mille hommes et accompagné de Gondé, s'empara plus rapidement encore de la Franche-Comté. L'Espagne chargée d'embarras signa, le 2 mai 1668, la paix d'Aix-la-Chapelle, en vertu de laquelle la France rendait la Franche-Comté, mais gardait presque toutes les places conquises sur la Belgique. Louis XIV se hâta de les faire fortifier par Vauban de crainte qu'on ne les lui reprit ; quant à la Franche-Comté, à peu près ouverte, il comptait bien ne pas la rendre pour longtemps.
La même année encore il envoya des volontaires sous la Feuillade, en Candie, au secours des Vénitiens contre les Turcs ; il faillit aussi se lancer dans une grande expédition contre l'Egypte, qui lui était vivement conseillée par Leibnitz et qui aurait eu pour double but de refouler les Infidèles et de menacer les riches colonies hollandaises des Indes.
Mais Louis XIV préféra donner à sa haine jalouse contre les Hollandais un cours plus direct. En 1672, après de longs
préparatifs politiques et diplomatiques, il déclara la guerre à la Hollande sous un prétexte futile, mais par le motif que cette puissance, fondée en cela sur ses vrais intérêts, s'opposait à ce que la France s'appropriât les dépouilles de l'Espagne dans son voisinage. Le gouvernement français, fort de l'alliance habilement ménagée de l'Angleterre et de quelques princes secondaires de l'Allemagne, les évoques de Munster et de Cologne entr'autres, se montra fort hautain et put paraître terrible à la République des Provinces-Unies qui n'avait pour allié que l'électeur de Brandebourg et qui était déchirée par des dissensions intestines.
Dès le mois d'avril le roi entra en campagne. Cent et dix mille hommes réunis sur la Sambre le rejoignirent le 5 mai à Charleroy, tandis qu'une flotte de 30 vaisseaux, devant en rallier autant d'Anglais, s'approcherait de la côte.
Pendant que les Etats généraux de Hollande disputaient aigrement sur les mesures à prendre et répartissaient le pouvoir militaire et naval au prince d'Orange et à ses partisans et le pouvoir politique au parti opposé de Jean de Witt, Louis XIV agissait. Divisant ses forces en quatre corps il détacha le duc de Luxembourg à droite pour se réunir aux Allemands et agir dans la Frise orientale. Le lieutenant général Ghamilly fut dirigé avec un autre corps sur Liège. Condé avec 30 mille hommes marcha sur Viset entre Liège et Maëstricht par les Ardennes et la droite de la Meuse, tandis que le roi avec le gros et Tu renne marcha directement sur le même point par le comté espagnol de Namur. Le 15 mai cette concentration à Viset était effectuée en même temps que la petite place de Maseik sur la Meuse, en aval de Maëstricht, enlevée par Turenne.
Dans un conseil de guerre tenu à Viset Condé et Turenne se trouvèrent de nouveau en désaccord. Le premier aurait voulu qu'on fit le siège de Maëstricht pour s'en emparer et
s'y baser avant d'aller plus loin ; Turenne demanda qu'on passât outre. Ce fut ce dernier avis qui, avec raison, l'emporta par l'assentiment du roi. De Viset l'armée s'avança vers le Rhin, laissant Chamilly vers Maseik pour couper les communications de Maëstricht avec la Hollande. Dans les premiers jours de juin le Rhin fut atteint et quatre places allemandes enlevées aux Hollandais, à savoir Wesel, Burick, Orsoy et Rheinberg. L'émotion fut grande en Allemagne ainsi qu'en Hollande à la nouvellle de ces brillants succès des Français. Jean de Witt fut vivement attaqué par les orangistes, qui auraient désiré une défense plus énergique et surtout plus concentrée.
Le 9 juin, le gros de l'armée du roi traversa le Rhin à Wesel et s'empara des places d'Emmerick et Rees. Ici les difficultés commencent. Les assaillants se trouvent en présence des nombreux cours d'eau du Rhin-Inférieur, le Leck, l'Yssel et leurs canaux ; en outre l'armée du prince d'Orange a pris position à la jonction de ces deux bras autour d'Amheim et couvertd'ouvrages tout l'Yssel, d'Amheim à Zutphen.
Turenne menace l'Yssel et Dœrsburg, tandis que Condé passe bravement le Leck, moitié à gué, moitié à la nage près du fort ToU-Huys, passage trop célébré, car la défense y fut presque nulle et il fallut toute la témérité habituelle de Condé pour s'y faire blesser à la main. Ensuite un pont fut jeté et toute l'armée franchit le fleuve.
Turenne, qui prit le commandement à la place de Condé, repoussa les forces envoyées d'Amheim. Le prince d'Orange dut même évacuer son camp et la ligne de l'Yssel et se replier sur Utrecht. En même temps Luxembourg, plus au nord, pénétrait dans la province de Groningue.
La campagne se montrait si favorable aux Français que déjà les Etats généraux abattus parlent de soumission et envoient au roi des députés porteurs de conditions de paix.
Mais au quartier-général français on est devenu exigeant et l'on hésite à l'acceptation. Malgré l'autorité du roi on s'y consume aussi en dissentiments et en indécisions pen> dant que l'armée emploie le mois de juin à prendre encore quelques petites places.
Condé et Turenne sont d'avis de pousser la marche en avant. Le premier voudrait entr'autres lancer six mille chevaux sur Amsterdam. Turenne s'oppose à cette pointe^ trop forte ou trop faible. Peut-être eut-il tort ; la pointe eût réussi au moins jusqu'à Muyden, comme le prouvèrent quelques éclaireurs perdus, et c'eût été décisif, Muyden étant la clef des écluses. Louvois, qui apportait aussi ses doctes avis, fit pencher la balance en faveur d'une marche lente vers Amsterdam en conquiérant toutes les places sur le chemin et autour de soi. Louis XIV paya cher cette condescendance envers son ministre et ses ingénieurs. Tout en faisant suivre à leur plan, il répondit aux ouvertures des Etats généraux par des contre-propositions humiliantes qui furent repoussées avec une noble indignation. La surexcitation du sentiment national amena une révolution contre le parti modéré. Jean de Witt et quelques-uns des siens furent massacrés et le prince d'Orange appelé au stathoudérat en même temps qu'au commandement de toutes les forces du pays, c'est-à-dire que sa dictature fut proclamée. C'était assurément déplorable que pour sauver la république on commençât par la détruire; néanmoins, grâce au mérite personnel du prince, le moyen, si détestable qu'il fût en soi, trouva l'absolution dans l'issue des événements.
Au commencement de juillet les Français entrèrent dans Utrecht, mais en s'occupant de faire les sièges de Grave, de Nimègue, etc., au lieu de se porter rapidement sur Amsterdam. Bientôt cette ville s'entoura d'inondations, toutes les écluses furent ouvertes, les digues saignées et les Fran-
çais ne purent faire que des progrès très-lents. Ennuyé de cette guerre, qui commençait à n-ôtre plus très-glorieuse, le roi remit à Turenne le soin de la continuer et il retourna à Paris. Turenne prit encore de nombreuses petites places, qu'il eut tort de ne pas faire raser, car elles lui dévorèrent peu à peu son armée par des garnisons détachées.
La situation politique s'était aussi changée. Les succès et la hauteur de Louis XIV avaient ému l'Empereur et il envoyait une armée se joindre à celle de l'électeur de Brandebourg.
Pour parer à ce nouveau danger il fallut aviser à de nouveaux plans. Condé se porte sur le Haut-Rhin avec une vingtaine de mille hommes ; le duc de Duras sur la Meuse avec six mille hommes. Turenne laissant des garnisons en Hollande, remonte le Rhin, le passe à Wesel, traverse le duché de Berg, rejoint ses alliés de Miinster et de Cologne et va prendre position sur la Lahn vers Nassau. Les ennemis, après avoir fait leur jonction le 11 septembre à Halberstadt, s'étaient portés sur le Mein et s'avançaient contre Turenne. Celui-ci ne se sentant pas en forces contre eux repasse le Rhin à Andernach et met à contribution Télectorat de Trêves, secret allié de l'empereur. Les Impériaux commandés par le Grand-Electeur de Brandebourg (Montecuculi, malade, ayant dû retourner à Vienne), tentent vainement de franchir le Rhin à Coblenz et à Mayence. Ils se rabattent vers Strassbourg espérant y être plus heureux; mais Condé avisé par Turenne les y prévient et fait sauter le pont malgré l'hostilité des bourgeois. Le Grand-Electeur ne se rebute pas, et après quelques feintes et contre-feintes, il réussit à jeter un pont au-dessous de Mayence et à pénétrer par là en Luxembourg. Au lieu de l'attaquer directement, Turenne menace ses communications, ce qui force les Impériaux de repasser le Rhin.
Quoiqu'on fût déjà en hiver la campagne n'en continua pas moinsy fait à noter comme exceptionnel. Le Grand-Electeur marche sur la Westphalie et, tout en s'occupant du siège de quelques places, il fait le dégât dans les Etats de l'évêque de Munster.
Turenne accourt à l'aide de son allié, passe le Rhin à Wesel, rejoint les troupes allemandes du marquis de Rènnel, atteint les Impériaux devant Sœst, leur en fait lever le siège et les repousse avec perte au-delà du Weser. Luimême passe ensuite le Weser à Hœxter et amène le Brandebourg à signer une paix séparée le 10 avril 1673.
Débarrassé de cet adversaire, Turenne se porte contre l'autre; il va l'observer sur la Lahn, autour de Wetzlar, pendant qu'un détachement de ses troupes aide le roi et Yauban à prendre plusieurs autres places hollandaises, no* tamment Maéstricht.
Ck)ndé, aussi en Hollande, y était presque inactif. Il devait se borner, au milieu des inondations, à maintenir péniblement les conquêtes de l'année précédente, rôle qui s'accordait du reste assez, pour le moment, avec de cruelles attaques de goutte qui le clouaient sur son fauteuil. Mais du côté de l'Allemagne s'amassait un orage. Montecuculi avait reformé en Bohême une armée impériale d'une quarantaine de mille hommes avec laquelle il s'avançait sur le Rhin.
Turenne, rallié par des renforts du roi venu en Alsace et en Lorraine, marche au-devant de Montecuculi par le Mein et laTauber et l'arrête devant Rotembourg sur la Tauber. Le général impérial s'esquive par la droite et va s'établir fortement près de Wûrzburg. Intimidant ou gagnant l'évêque, celui-ci, quoique déclaré neutre, livre son pont aux Impériaux, qui passent sur la rive droite du Mein. De là, Montecuculi marche en sécurité sur Mayence ; feignant de menacer l'Alsace, il donne le change à Turenne et parvient à
s'embarquer pour Bonn et Cologne et à rallier sur ce dernier point le duc d'Orange qui s'était avancé de la Hollande. Cette belle manœuvre, que Turenne, plusieurs fois joué*, ne put empêcher, illustra Montecuculi et termina la campagne de 1673. Les Impériaux et les Hollandais prirent leurs quartiers d'hiver le long du Rhin ; Turenne se retira sur la Sarre.
Sur mer, les Hollandais Ruyter et Tromp avaient eu des avantages sur la flotte coalisée dans trois rencontres successives. De son côté, l'Espagne venait de se déclarer contre la France, de sorte que la campagne de l'année 1674 dut se rouvrir avec quatre armées françaises, sans compter les flottes.
Dès le mois d'avril, Louis XIV commença lui-même les hostilités par une rapide conquête de la Franche-Comté, avec l'aide de Vauban, qui s'empara de toutes les places principales. Des ambassadeurs furent envoyés en même temps à la Suisse pour l'apaiser et justifier cette attaque qui violait sa médiation antérieure.
Sur les Pyrénées, Schomberg eut quelques avantages sans grande importance.
En Allemagne, Turenne mena des opérations très-laborieuses et non moins vantées par la plupart des historiens français. Il empêcha d'abord le duc de Lorraine et trois mille cavaliers de secourir la Franche-Comté, soit par la France soit par la Suisse. Ils durent se replier sur le Necker où se formait l'armée de la coahtion. Près de Saverne, Turenne apprend que des renforts impériaux arrivent de la Bohême sur le Necker; il marche à leur rencontre pour empêcher leur jonction, en débouchant de Philippsbourg, et il les atteint près de Sintzheim, sur l'Eltz, à mi-chemin de
(1) Napoléon, dans sa dictée sur les campagnes de Turenne, estime que ce capitaine commit ici la plus grande faute de sa carrière et fit une tache à sa gloire.
Philippsbourg au Necker. C'étaient neuf mille hommes sous le général Caprera, dont sept mille cavaliers et point d'artillerie. Turenne avait à peu près le même effectif, mais de toutes armes, dont quatre mille d'infanterie- et six canons. Il obtint facilement la victoire, quoique un plateau favorable aux charges de la cavalerie impériale eût été vivement disputé. Caprera laissa sur le champ de bataille environ 3 mille hommes, dont 500 prisonniers.
Turenne se replia aussi, malgré ce succès, jusque derrière le Rhin, à Neustadt, non loin de Spire et de Philippsbourg, pour y rallier des renforts de la Belgique et de la Franche-Comté. Le 3 juillet, il reprit l'offensive avec une vingtaine de mille hommes et se porta de nouveau sur le Necker, tandis que les Allemands se réunissaient sur le Mein. Par ordre de la cour, il ravagea odieusement le Palatinat. Du château de Heidelberg, l'électeur palatin pouvait suivre la marche de l'incendie ; mais il ne sut y parer qu'en proposant un cartel au général français {*),
Les forces allemandes, avancées vers Mannheim, se replièrent devant Turenne jusqu'à Mayence, où elles reçurent des renforts. Turenne, à son tour, repassa le Rhin et s'établit à Landau, d'où il continua ses terribles représailles contre le pays.
Les Allemands, accrus au nombre de 35 mille hommes, se remettent en mouvement à la fin d'août. Bumonville, qui les commande, fait mine de vouloir assiéger Philippsbourg, puis il marche rapidement sur Strassbourg en remontant la rive droite du Rhin. Turenne, qui s'était d'abord apprêté à agir à Philippsbourg, remonte aussi en toute hâte sur StrassboMTg par la rive gauche. Les deux armées font steeplechase, séparées par le Rhin. Bumonville a deux marches
(1) Il ne faut pas oublier que ce genre barbare de guerre était encore en plein usage partout à cette époque ; il s'appelait faire le dégât.
d'avance. Turenne n'en regagne qu'une. Burnonville s'empare le 21 septembre de la ville de Strassbôurg, qui ne demandait pas mieux que d'être prise par les Allemands. Il s'établit sous le. canon de la place, front au nord. Turenne vint camper en face, à Wantznau. Il avait 25 mille hommes, les Allemands 35 mille. Ceux-ci en attendaient encore 25
mille, entr'autres les Prussiens ou Brandebourgeois, sous l'électeur, qui s'était aussi redéclaré contre la France, mais qui arrivait péniblement comme toujours.
Quelques manœuvres de campement eurent lieu autour de Strassbôurg , Turenne cherchant à couvrir Saverne et à s'assurer un bon point d'attaque. Enfin il se décida à offrir la bataille avant la jonction des Prussiens. Le 4 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence à Entzheim, mais les Allemands, que Turenne avait un peu espéré surprendre , étaient en bonne disposition de le recevoir. De part et d'autre on n'en fut pas moins résolu à tenter la fortune des armes, et cela amena la bataille d'Entzheim (5 octobre 1674).
Les Impériaux avaient leur centre à ce village, bien posté derrière des haies et des murailles de jardin et secondé du gros de l'artillerie ; leur cavalerie était aux ailes, à droite sous le général Diinewald, à gauche sous Gaprera, toutes deux prolongées et flanquées de détachements de dragons et de Croates; en avant de ces ailes deux bois, un petit à la droite, un plus grand à la gauche, devaient être aussi occupés par des troupes légères, d'infanterie surtout.
Turenne, fort d'environ 25 mille hommes, dont 10 mille dragons, se forma comme d'habitude en deux lignes et une réserve.
En première ligne, il mit 34 escadrons et 10 bataillons, mélangés par groupes de un à deux bataillons et de un à quatre escadrons; plus deux régiments de dragons réunis à
Taile droite. Les intervalles entre les groupes d'escadrons étaient remplis par des pelotons de mousquetaires.
La seconde ligne fut formée de 8 bataillons et 28 escadrons, aussi mélangés comme à la première ligne, mais sans pelotons de mousquetaires entre les escadrons. .
Cinq escadrons derrière le centre de la première ligne en formèrent la réserve. Deux bataillons et six escadrons formèrent une troisième ligne ou la réserve générale.
Après avoir franchi la Beusch , Turenne déploya son front; pour cela il s'étendit à sa droite Bt fit attaquer le bois couvrant l'aile gauche des Impériaux. Les dragons y réussirent aisément, car l'ennemi n'avait pas encore eu le temps d'occuper en forces cette position; seulement quand ils arrivèrent à la lisière extérieure du bois ils découvrirent toute l'aile gauche de Burnonville, c'est-à-dire la cavalerie de Gaprera, formant un crochet en avant de son infanterie dirigée perpendiculairement vers la droite française.
Pour continuer son mouvement, Turenne fit déboucher du bois contre Entzheim ; l'urtillerie impériale ouvrit alors un feu très-vif, qui, secondé de feux de mousquetaires, repoussa les assaillants. Turenne fit avancer son centre directement sur Entzheim ; mais il fut contenu de front en même temps que chargé de flanc par la cavalerie de Gaprera. La seconde ligne fi^ançaise dut s'avancer au centre en aide à la première ; elle n'eut pas plus de succès. Le combat se prolongea sur ce point avec ténacité ; pendant ce temps Turenne rassembla toute sa cavalerie de la droite et la lança, par les intervalles des bataillons engagés, contre celle de Gaprera en se prolongeant à droite. Ge mouvement, quoique efficace, laissa un vide vers son centre, dont les Impériaux profitèrent aussitôt pour lancer à leur tour une vingtaine d'escadrons au milieu des lignes françaises. Ils pénétrèrent jusqu'aux réserves et engagèrent une mêlée générale qui força
les bataillons français du général Faucoult à former les carrés et à rester sur la défensive. Tout cela se passa néanmoins en bon ordre, et la cavalerie de la gauche française eut le temps d'arriver et de repousser Tattaque de la cavalerie impériale. Celle-ci, épuisée et non soutenue de Tinfanterie, se retira sur ses lignes en laissant beaucoup de morts et blessés sur le terrain de ses brillants exploits.
Le soir, les deux armées se quittèrent pour se replier, les Allemands sous le canon de Strassbourg, Turenne derrière la Breusch vers Achenheim, à une lieue du champ de bataille. En cela il fut peut-être un peu trop prudent ; en tenant sa position jusqu'au matin il se fût acquis le prestige de la victoire. Il eut au moins l'avantage relatif d'emmener comme trophées 10 canons et quelques étendards, et, quoique inférieur en forces, de n'avoir que deux mille hommes hors de combat, tandis que les Allemands en perdirent environ le double. Toutefois, la bataille d'En tzheim doit être considérée comme indécise et elle resta sans résultat.
Le grand-électeur ayant rallié les Allemands, le 14 octo-
bre, ceux-ci, forts alors d'une cinquantaine de mille hommes, reprirent leur camp d'Entzheim, et Turenne, qui s'était déjà repHé sur la Massig, dut reculer derrière la Zorn autour de Dettweiler. PeAdant cette retraite, il fut attaqué et fit des pertes. Mais des renforts lui arrivèrent de toutes parts, et l'ennemi, à son tour, se replia sous les murs de la place, au camp de St-Blaise.
Turenne n'essaya pas de le poursuivre directement, ce qui eût peut-être amené l'évacuation immédiate de Strasbourg, les Prussiens n'ayant rien à gagner dans ces parages où ils ne faisaient que les affaires de l'Autriche. Il préféra recourir à une opération qui parait plus compliquée que de nécessité.
Evacuant complètement l'Alsace il repasse en Lorraine