‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 13 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

espagnoles. Après une défense qui peut encore servir de modèle pour là guerre de montagne, Rohan dut enfin céder au nombre et se retirer. Aigri contre le cardinal de Richelieu il s'exila à Genève et disparut pour le moment de la scène.

Sur le Rhin la forteresse d'Ehrenbreitstein, qui tenait depuis deux ans, fut enfin prise par Jean de Werth, ainsi que Hanau. Coblenz quelque temps auparavant avait été aussi perdue par les Français, de sorte que ceux-ci ne possédèrent plus de places dans Télectorat de Trêves.

Au midi leurs armes furent plus heureuses. Les Espagnols sortis du Roussillon furent battus à Leucate (29 septembre 1637) par le duc d'Halluin qui y gagna son bâton de maréchal; les îles de Lerins leur furent aussi reprises.

En même temps la Franche-Comté fut le théâtre d'une nouvelle campagne. Cette province espagnole, si fort au goût de la France, fut envahie par Longueville du côté du sud et par Bernard de Weimar du côté du nord. Ds la parcoururent en tous sens, repoussèrent dans plusieurs combats le duc de Lorraine et les milices franc-comtoises, mais durent borner leurs trophées à la prise de quelques petites places. Le cardinal La Valette, adjoint à Bernar(J de Weimar, fut appelé en Belgique et Bernard sur le Rhin contre Jean de Werth. Seul à la tête de l'armée mixte franco-allemande, Bernard la réorganisa à peu près au système de son maître Gustave-Adolphe ; mais le gouvernement français, prenant ombrage de ces mesures, le laissa manquer des renforts et des approvisionnements nécessaires, ce qui le força de se replier sur l'Alsace aux environs de Bâle. Il n'avait fait en somme que des courses infructueuses du Rhin en Franche- Comté et vice-versa.

Comme diversions, ces courses ne furent guère plus utiles par suite de la mauvaise direction des opérations sur

le théâtre principal de la guerre, en Belgique. Un vaste plan avait été combiné pour cette zone, entre Richelieu et le prince d'Orange. On devait agir par terre et par mer contre Dunkerque. Le cardinal La Valette devait encore marcher par Liège pour se rallier cette grande ville, et le maréchal Chatillon opérer en Luxembourg. Ces projets trop compliqués se contrecarrèrent les uns les autres; on s'entendit mal, il y eut des lenteurs, du temps perdu à une foule de sièges insignifiants, et cette campagne, pour laquelle de si grands moyens avaient été réunis, n'aboutit qu'à brouiller les Français et les Hollandais et à déconsidérer La Valette dans l'esprit même de son compère Richelieu. On vit en revanche à la défense de Maubeuge se distinguer un officier qui va devenir un attrayant sujet de nos études, Turenne alors colonel, neveu et élève de Maurice de Nassau.

En 1638 la guerre fut, reprise avec plus de vigueur et plus d'efficacité. Bernard de Weimar en eut tous les honneurs. En février il se porte du Jura bernois par la Suisse sur le Rhin, s'empare des villes forestières impériales de Lauffenbourg, Waldshut, Seckingen et va mettre le siège devant Rheinfeld. Les Impériaux, un moment déconcertés par ce mouvement tournant leur gauche, accourent néanmoins en plusieurs corps séparés. Jean de Werth les réunit, fait lever le siège de Rheinfeld et repousse Bernard sur LaufTenbourg après plusieurs sanglantes affaires, où Rohan, venu combattre avec cette petite armée, fut blessé mortellement (28 février). Comme les vainqueurs fêtaient leurs succès Bernard, qui s'était replié en très-bon ordre, les attaque à son tour à Rheinfeld, le 3 mars, les surprend et les bat si complètement qu'il leur capture toute leur artillerfe et quatre généraux. Parmi ceux-ci se trouve Jean de Werth, qu'il envoyé en trophée à Paris, où deux ans auparavant il avait jeté tant d'épouvante. Après cet exploit Bernard prend

Fribourg et tout le Brisgau, puis renforcé par un corps français sous le maréchal Guébriant et où se trouve le colonel Turenne à la tête d'un régiment de Liégeois, il va bloquer la place de Brissach, importante tête de pont sur la droite du Haut-Rhin, clef à la fois de l'Alsace et de la Forêt- Noire. Douze mille Impériaux sous Savelli et Gœtz avec un immense convoi s'avancent pour secourir et ravitailler Brissach. Bernard se porte à leur rencontre, les bat et les disperse totalement à Wittweyer en Souabe (9 août). Gœtz réussit à rallier 5,à 6 mille hommes et à se faire rejoindre par le corps du général vallon Lamboi. Avec ces forces il reprend son projet et donne rendez-vous sous les murs de Brissach au corps du duc de Lorraine appelé de l'Alsace.

Ce n'était pas devant un adversaire comme le duc de Weimar qu'un projet aussi vicieux pouvait rester impuni. Profitant habilement de sa position centrale Bernard court d'abord à Charles IV et le défait à Thann le 15 octobre, il revient aussitôt à son camp déjà menacé par Gœtz et bat encore ce général dans une chaude bataille le 23 octobre où de nouveau Turenne se distingue par sa bravoure et par son coup d'œil. Brissach se défendit encore vaillamment pendant quelques semaines et capitula enfin le 18 décembre.

Ces victoires répandirent l'allégresse en France. Le cardinal de Richelieu surtout ne se sentait pas de joie et daigna trouver que Bernard gagnait bien sa pension.

Sur les autres théâtres les résultats de la lutte s'étaient mieux balancés. La flotte française avait, il est vrai, battu la flotte espagnole dans deux rencontres, devant Gênes et à Gueretaria sur les côtes du Portugal. Mais en Italie Créqui avait été défait et tué devant le fort de Bremo (mars 1638) qui se rendit au gouverneur de Milan Lleganez. Celui-ci s'empara ensuite de Vercelli, malgré les efforts du cardinal

La Valette envoyé avec des troupes pour remplacer Créqui. Les Français ne purent se maintenir qu'avec peine à Gasale.

En Belgique les maréchaux La Force, Chatillon, Brézé, assez peu secondés par les Hollandais, se trouvèrent à forte partie, malgré leur effectif de 40 mille hommes, contre Piccolomini et Thomas de Savoie sous Thabile direction supérieure de l'infant d'Espagne. De part et d'autre on se consuma en longs sièges. Ayant échoué devant St-Omer les Français durent se consoler par la prise des petites places de Reuti et du Catelet.

En Franche-Comté le duc de Longueville avait aussi continué à prendre quelques petites places, Lons-le-Saulnier, Poligny ; il se maintint dans le pays en escarmouchant contre le duc de Lorraine.

En Espagne la lutte se poursuivit sur terre et sur mer. Le prince de Condé éprouva de graves échecs devant Fontarabie, par suite de la jalousie de ses deux lieutenants, les ducs de La Valette et d'Epernon. Aussi malgré la victoire navale de Gueretaria, mentionnée plus haut, les Français durent évacuer l'Espagne et faire une retraite qui se changea bientôt en déroute.

L'année suivante (1639) une flotte espagnole sous l'amiral Oquendo fut encore battue dans la Manche par les forces hollandaises et françaises de l'amiral Martin Trump.

Sur terre la guerre de sièges recommença en Belgique ; elle n'y fut pas favorable aux Français qui subirent un revers considérable devant Thionville. Piccolomini put y donner brillamment la chasse aux troupes de Feuquières dont la cavalerie avait été prise d'une étrange panique.

Pendant ce temps les Weimariens et les Suédois s'apprêtaient à des coups plus décisifs. Ils voulaient reprendre l'ancien projet d'une double marche sur Vienne, Weimar par la Bavière, Banner par la Bohême.

Depuis la prise de Brissach Bernard de Weimar était sans contredit la personnalité la plus marquante des armées de l'Europe. Le roman de ses espérances commençait à devenir une réalité ; il comptait régner en Alsace et certes ce n'était point trop prétentieux de sa part. Affectant déjà des allures indépendantes il avait refusé d'aller triompher à Paris où une nièce de Richelieu lui était offerte en mariage. Il est vrai qu'une autre opération matrimoniale lui tenait plus à cœur. La veuve du landgrave de Hesse-Cassel, l'héroïque Amélie, femme d'esprit et de courage, vers laquelle d'ailleurs ses sentiments le portaient, pouvait lui apporter avec sa main un commencement d'armée et de royaume qui n'était point à dédaigner.

Le cardinal de Richelieu, qui avait pénétré tous ces projets, fut fort inquiet, comme on pense, du nouvel empire rhénan qui menaçait de se fonder à ses portes. S'occupant aussitôt de contreminer les plans de son trop glorieux pensionnaire, il commença à se créer à prix d'or des attaches dans sa place de Brissach. Le destin le servit mieux encore. En juillet 4639 la brillante carrière de Bernard se termina subitement à Neubourg sur le Rhin. Omme il était très-robuste et encore jeune, 36 ans, on attribua au poison cette mort inopinée qui venait si bien calmer les appréhensions de la politique française. Mais il paraît qu'il ne fut victime que de la contagion pestilentielle qui avait éclaté dans son camp.

Sa vaillante armée, la meilleure portion de son héritage, fut fort convoitée ; elle passa ou plutôt elle resta à la France qui fut d'ailleurs le compétiteur le plus offrant. Richelieu sut y aider par toutes les ressources de sa vigoureuse politique. l\ entra en composition avec le prince Guillaume, frère et héritier de Bernard, ainsi qu'avec plusieurs de ses lieutenants; il fit emprisonner un autre concurrent, l'élec-

leur palatin qui se trouvait en France, et il acheta la place de Brissach à son gouverneur d'Erlach, de Berne. Longueville fiit placé à la tête des Weimariens avec Guébriant pour second. Ces excellents soldats apportèrent sous les drapeaux français une bonne partie des institutions et des usages de Gustave-Adolphe, perfectionnés encore par Bernard ; c'est ainsi que se maintint sans interruption la chaîne des progrès de Tart mihtaire dès le héros suédois aux grands généraux du siècle de Louis XIV et qu'on peut dire que ceux-ci furent les disciples et les continuateurs de ceux-là.

De son côté Banner n'était pas resté fort au-dessous de son collègue Weimar. Il avait fait des prodiges de valeur et de hardiesse sur l'Elbe et sur l'Oder. Deux fois il avait traversé, cette dernière rivière à la nage ou avec de l'eau jusqu'au cou et échappé à des ennemis qui croyaient l'avoir complètement cerné. Après avoir reçu en Poméranie des renforts de la Suède, il battit successivement le général impérial de Salis et les Saxons, pénétra en Saxe, en Bohême et jusqu'en Moravie en ravageant tout sous ses pas. En 4640, trop chargé de butin, il fut moins heureux et dut revenir sur le Weser pour y prendre des quartiers d'hiver et se joindre à l'armée weimarienne et à celle de la landgrave de Hesse-Cassel passée aussi à la solde de la France. Mais les deux généraux Banner et Guébriant s'entendirent mal entre eux, et Piccolomini, qui leur était opposé, les condamna pour quelque temps à l'inaction, les Suédois sur le Weser, Guébriant dans la Hesse.

Encore au fort de l'hiver Banner reprit la campagne par un coup de main sur Ratisbonne où la diète cathohque était assemblée sous la présidence de l'Empereur. Les vents lui furent contraires. Au moment où il espérait franchir le Danube sur la glace, le dégel survint ; il ne put que terroriser la ville par son artillerie.

Toujours en désaccord avec Guêbriant qui au lieu de le suivre en Bavière et en Moravie retourna sur le Rhin, Banner isolé fut bientôt menacé sérieusement par les Impériaux de Piccolomini. Il put cependant les éviter, gagner la Saxe et rallier Guêbriant à Zwickau. Ils se replièrent ensemble derrière la Saale et sur Halberstadt. Là Banner trouva le terme de ses exploits^ en mai 1641, par suite des débauches qui lui étaient familières.

Sur les autres théâtres Tannée 1640 portait plutôt ses faveurs aux Français. En Italie Harcourt avait brillamment refoulé Lleganez sous Casale, puis enlevé Turin après 4 l/j^ois de siège pendant lesquels Turenne, alors lieutenant-général, déploya des qualités qui le mirent encore plus en évidence.

En Belgique les mêmes généraux français et deux corps hollandais s'emparèrent de la place d'Arras.

En Espagne Brézé remporta une victoire navale à Cadix sur Tamiral Castignosa, tandis que le Portugal et la Catalogne s'insurgeaient contre le roi d'Espagne et s'alUaientavec la France.

En 1641 la campagne de Belgique se compliqua d'incidents particuliers. Le duc de Lorraine s'était rendu à Paris pour y faire sa paix ; rentré dans une partie de ses biens et mécontent de cette restriction il se déclara de nouveau pour les Espagnols. En même temps le puissant comte de Soissons avait commencé la guerre civile en France et s'était joint aux Impériaux. Cela ne donna rien de marquant. La Meilleraie poursuivit la conquête de l'Artois et presque toute la Lorraine fut recouvrée. Mais Chatillon s'y laissa battre à la Marfée (5 juillet) par Lamboi et les conjurés, auxquels il n'échappa que par miracle en se sauvant à Rethel. Heureusement pour Richelieu le comte de Soissons fut tué dans une rencontre à la tête d'une brillante chaîne de cavalerie, ce qui ajourna la guerre civile.

En Italie, malgré Thostilité des princes de Savoie, Harcourt remporta quelques succès ; il prit entr'autres Coni et chassa les Espagnols de Monaco dont le prince se mit sous la protection de la France.

En Catalogne la lutte se concentra surtout à Tarragone assiégée du côté de terre par La Motte et bloquée par l'amiral Sourdis. Quelques combats navals eurent lieu, à la suite desquels les Français durent lever le siège. Chose curieuse ! les deux amiraux furent disgraciés en même temps par leurs gouvernements pour ces opérations. Barcelone de plus en plus menacée par les Castillans déclara formellement se donner à la France.

En Allemagne la mortdeBanner fit chômer les hostilités. Guébriant y gagna néanmoins le combat de Wolfenbiittel (29 juin) près Brunswick, après quoi il resta en défensive sur rCEker attendant la jonction des Suédois de Torstenson qui devait remplacer Banner. Le reste de Tannée se passa en négociations diplomatiques. Elles amenèrent, le 25 septembre, un traité pour l'ouverture de conférences diplomatiques à Munster et à Osnabrùck en vue de la paix qu'au fond les deux principaux belligérants, France et Empire, désiraient assez peu.

Pour l'année 1642 Richejieu avait résolu de porter ses coups en Catalogne et de rester en défensive sur les autres zones. Il était obligé d'alléger les charges et les taxes militaires pour apaiser les mécontentements intérieurs ; d'ailleurs au point de vue stratégique la dissémination des forces sur un si grand nombre de théâtres principaux d'opérations était fondamentalement vicieuse.

Guébriant se replia sur la gauche du Rhin pour entretenir l'ennemi entre Rhin et Meuse et protéger au besoin l'Alsace. Dans l'électorat de Cologne, menacé d'être enserré par deux adversaires, les Impériaux de Lamboi et les Bava-

rois de Hatzfeld, il sut prévenir leur jonction par la manœu' vre ordinaire des lignes centrales. U alla battre Lamboi à Kempen (47 janvier 1642) en Prusse Rhénane au sud de Glèves ; il lui tua 8 à 9 mille hommes et le fit prisonnier avec bon nombre de ses officiers. Le vainqueur de Marfée fut envoyé à Paris comme précédemment Jean de Werth. Après cette victoire Guébriant se retourna contre Hatzfeld, qui ne l'attendit pas et se replia au plus tôt, laissant au général français la libre possession de la majeure partie de Télectorat de Cologne et des duchés de Juliers.

En Italie il y eut aussi une pause. Harcourt en fut rappelé et envoyé avec le maréchal de Guiche (plus tard duc de Grammont) en Belgique. Les deux corps d'armée montaient à une trentaine de mille homn^es et l'on augurait bien pour eux de la mort récente du cardinal infant. Mais son successeur Mello débuta avec une assurance et une activité prouvant que le commandement supérieur n'avait pas déchu. Prévenant les Français il enleva Lens (19 avril) puis la Bassée. Il réussit ensuite à faire séparer les deux généraux ennemis et à rejeter Guiche vers St-Quentin en lui tuant 3 à 4 mille hommes, tandis que Harcourt renforçait les garnisons de^Calais et de Boulogne. La lutte se poursuivit en escarmouches sur la Somme et dans le Calaisis.

Dans les Pyrénées la campagne allait à souhait pour la France. Les généraux La Motte et La Meilleraie, secondés d'une flotte, soutinrent efficacement la Catalogne contre les entreprises de Lléganez, prirent Collioure, Perpignan, tout le Roussillon. Deux hommes appelés à un grand renom s'y manifestèrent avantageusement, le duc d'Enghien, fils du prince de Condé, à la tète d'un beau régiment de volontaires de la noblesse, et le capitaine d'une héroïque galère, Abraham Duquesne, jeune huguenot de Dieppe. C'est aussi à ce moment que se produisit la conjuration de Cinq-Mars

contre Richelieu, qui eut surtout ceci d'intéressant qu'un des conjurés, le duc de Bouillon, céda la place de Sedan à la France pour prix de sa grâce.

En Italie les choses n'avaient pas mal marché pour Richelieu. Les princes de Savoie, revenus à la France, aidèrent puissamment à la prise de Tortone et à toute la portion du Milanais au sud du Pô. Aussi cette conquête fut remise au vaillant Thomas de Savoie à titre de fief français.

Enfin en Allemagne le célèbre général suédois Torstenson, quoique perclus de douleurs et porté en litière, venait d'ouvrir une brillante campagne. Il s'avança jusqu'en Moravie, d'où, se rabattant sur la Saxe, il alla assiéger Leipsig en attendant Guébriant, qui devait le rejoindre. Mais l'archiduc Léopold et Piccolomini accoururent au secours de la Saxe ; une autre grande bataille se livra dans la plaine de Breitenfeld le 2 novembre 1642, où les Suédois remportèrent une victoire aussi complète que sous Gustave. Guébriant qui les rejoignit un peu après en compléta les bénéfices et presque toute l'Allemagne centrale subit la loi des Franco-Suédois.

La France avait ainsi atteint un haut degré de puissance, lorsque l'âme de son gouvernement lui fit défaut. Richelieu mourut le 13 décembre 1642, et quelques mois plus tard le roi Louis XIII tomba malade p^our ne plus se relever. Heureusement l'impulsion donnée à la politique par le célèbre cardinal durait encore; d'ailleurs il léguait au roi son secrétaire Mazarin, qui continua son œuvre sinon aussi vigoureusement au moins avec la même ténacité et avec plus de souplesse. Au mois de mai 1643 le roi Louis XIII suivit son grand ministre dans la tombe et la reine Anne d'Autriche, proclamée régente pendant la minorité du jeune Louis XIV, âgé de 5 ans^ prit en mains le gouvernement ou plutôt le remit à Mazarin, qui jouissait de toute sa confiance.

En même temps la guerre avait repris une nouvelle vigueur par les favorables perspectives que ces changements à rintérieur de la France semblaient ouvrir à ses adversaires.

En Italie le gouverneur de Milan rentra dans Tortone (27 mai 1643) et lit rétrograder Thomas de Savoie et le comte Plessis-Praslin. Mais des renforts français étant arrivés sous Turenne, les Espagnols furent chassés d'Asti, de Trino et de Ponte-di-Stura, après do chauds combats. Ces brillants succès valurent à Turenne le bâton de maréchal, et nous allons bientôt le voir au premier rang de la scène militaire.

Sur les rives de TEbre La Motte resserra les places de Tarragone et de Rosas et continua ses progrès en Aragon. Plus tard son adversaire Lleganez ayant été destit ué etremplacé par Piccolomini, les Français furent cha.<*sés de TAragon et durent évacuer la place de Monçon.

Sur mer le pavillon français maintint sa supériorité dans la Méditerranée par une autre victoire sur les Espagnols, à Carthagène, le 3 septembre 1643.

Mais ces événements pâlissaient devant ceux de la frontière du Nord. Dès les premiers jours de février Mello avait pris TofTensive avec des forces très-supérieures. Une armée française fut aussitôt réunie sur la Somme et le commandement, autant par suite de combinaisons politiques pour fortifier Mazarin à Tintérieur que par d'heureux pressentiments militaires, en fut remis au duc d'Enghien. Cet imberbe vétéran s'était distingué aux sièges d'Arras et de Perpignan, avait beaucoup vécu dans les camps avec son père et se trouvait marié depuis deux ans à une nièce du cardinal. Par défiance de ses 20 ans, âge qui n'est pas souvent propice au commandement en chef, on lui donna un mentor dans la personne du vieux maréchal l'Hospital et bon nombre de lieutenants de mérite, entr'autres Gassion et Sirot, anciens officiers de Gustave.

Au commencement de mai, le général espagnol feignit, dès les environs de Mons, de menacer Arras, puis il conversa et fila rapidement par le Hainaut vers la Champagne ; le 12 mai il investit la place de Rocroy, à l'entrée des Ardennes.

Le duc d'Enghien fit aussitôt marcher à l'ennemi, malgré les avis contraires de l'Hospital, en se faisant précéder par Gassion avec 1500 chevau-légers. Celui-ci réussit à jeter quelque renfort dans la place et surtout à remonter le courage des défenseurs en leur annonçant l'arrivée prochaine de toute l'armée. En effet, le 17 mai, Enghien arriva à Bossu, à 4 lieues de Rocroy, où il rallia son avant-garde. Dans la même journée, il avait été avisé de la mort de Louis XIII et s'était décidé à livrer bataille avant que ce fâcheux événement ne fût rendu public. Il garda donc pour lui cette importante nouvelle et fit reprendre la marche vers l'ennemi dès le lendemain matin. Pour tranquilliser J'Hospital, il fit marcher prudemment et annonça qu'il se bornerait à glisser un renfort dans la plaôe.

Arrivé à une lieue du camp ennemi dans la même matinée, le jeune général réunit un conseil de guerre et annonça son intention d'attaquer immédiatement et de secourir Rocroy à tout prix. L'Hospital et d'autres généraux se récrièrent, mais il leur fit comprendre en peu de mots que le conseil était convoqué pour fournir des renseignements et entendre des instructions, non pour émettre des opinions sur l'opportunité de la bataille ; que, du reste, il se chargeait de l'événement. En cette circonstance, il avait doublement raison, puisque son intention offensive se justifiait par une situation politique dont il avait seul le secret, sans compter qu'il y était encouragé par le vaillant et habile Gassion, faisant volontiers la contrepartie de l'Hospital. L'armée française marcha donc en avant.

De son côté, Mello, que ses forces supéHeures engageaient aussi à livrer bataille, ne fit rien pour empêcher les Français de déboucher dans la plaine dominée parles murs de Rocroy, ce qui lui eût été cependant facile. Il leva le siège pour les attendre en avant de la place et disposa ses troupes pour Faction.

Lui-même se plaga à la droite de son front avec quatre mille chevaux et autant de fantassins, sur deux lignes. Son centre fut composé de l'infanterie vallonné, italienne, allemande en première ligne et de l'espagnole en seconde ligne, soit 8 mille hommes en tout, sousFuentès, vieillard perclus et porté en litière. A la gauche, le duc d'Albuquerque eut 4 mille fantassins et 3 mille cavaliers, aussi sur deux lignes. En réserve derrière le centre, un millier de chevaux et autant de fantassins. En outre, un corps de 4 à 5 mille hommes, sous le général vallon Beck, qui était à quelques lieues de là, devait, le 19 au matin, renforcer la réserve.

En avant des lignes, une portion de l'artillerie et des mousquetaires occupa des positions favorables, entr'autres un petit bois sur la gauche, qui flanquait et couvrait Âlbuquerque. L'armée devait compter ainsi, avec Beck, une trentaine de mille hommes, dont le tiers environ de cavalerie.

Le 18 au soir, il y eut de vives escarmouches. Les batteries espagnoles canonnèrent un corps français, sous La- Ferté-Senneterre, qui, tout en reconnaissant la position, cherchait à jeter du renfort dans la place. La-Ferté dut se replier avec une perte d'environ deux mille hommes, ayant chèrement appris que la droite ennemie était très-forte en positions d'artillerie.

Pendant la nuit, d'Enghien, avisé que Mello attendait pour le lendemain l'arrivée de Beck, hâta ses dispositions afin d'attaquer dès l'aube. Il avait environ 22 mille hommes, dont 6 mille chevaux et une belle artillerie, qu'il répartit comme suit :

Au centre, le gros de Tinfanterie et de l'artillerie, sous d'Espenan; à droite, la cavalerie de Gassion avec un corps de mousquetaires ; à gauche, THospital avec un corps mixte d'infanterie et de cavalerie. De l'artillerie de campagne fut répartie sur tout le front ; et sur les ailes, des pelotons de mousquetaires furent mêlés aux escadrons, d'après le système de Gustave, qu'on ne saurait cependant donner pour modèle de bonne tactique en toutes circonstances et surtout si les chevaux doivent fournir de vigoureuses charges. Toutes ces troupes furent placées sur deux lignes ; une troisième ligne ou réserve fut formée par Sirot avec un corps mixte de trois mille hommes. Enghien se réserva de diriger immédiatement l'action de la droite avec Gassion.

Un léger vallon séparait les deux adversaires. De bon matin, le 19, il retentit du bruit de la canonnade et de la mousqueterie, précédant de peu l'ofTensive des Français. Leurs ailes prennent les devants sur le centre et s'engagent vivement. La gauche espagnole, à forte partie contre les mousquetaires déployés, se laisse enlever le petit bois; puis Enghien assaillit Albuquerque de fronts tandis que Gassion le charge sur son flanc gauche et à revers. Cette aile espagnole ne tarde pas à être rompue et à se replier en désordre, poursuivie par Gassion. Enghien, conversant à gauche, se jette sur le centre ennemi, l'enfonce et le refoule sur sa réserve. Avec l'appui de cette dernière, la ligne en retraite se reforme et soutient le combat contre d'Espenan, qui s'est aussi porté en avant^ quoique avec lenteur.

A la gauche française, les choses ont une tournure analogue, mais en sens inverse. L'Hospital, foudroyé, puis culbuté par Mello, se voyait entraîné en arrière par sa cavalerie débandée ; il était blessé, son lieutenant La Ferté, blessé aussi , avait été capturé ; l'aile gauche française était en pleine déroute. Mello, après l'avoir poussée un moment, se

rabat à droite et assaillit la gauche de d'Espenan ; il s'empare de plusieurs batteries, mais est arrêté par la réserve de Sirot, qui s'avance très-opportunément^ reprend le canon perdu et finit par combattre en première ligne. La réserve de l'ennemi en ayant fait autant, on en était déjà ad triariosy auraient dit les Romains; un parfait chassez-croisez s'était produit entre les deux armées.

De sa droite victorieuse, Enghien avait pu suivre ces péripéties ; elles ne lui inspirèrent que la prompte résolution de courir au danger aussi rapidement que possible. Laissant les centres engagés, il se porta au secours de sa gauche par le chemin le plus court, c'est-à-dire par derrière la ligne espagnole restée sans réserves. De cette façon, il assaillit à revers les troupes de Mello, que Sirot contenait de front. Ce mouvement fut décisif; les fortes batteries de la droite espagnole furent tournées et enlevées ; Mello, enserré, se débanda, et le gros des fuyards eut la mauvaise chance de rencontrer Gassion, qui le tailla en pièces. Ce brave général venait de donner une chasse fructueuse aux débris d'Albuquerque et il avait aussi réussi à refouler avec eux les troupes de Beck, arrivant à la bataille avec un excès de prudence que ne comportait guère la situation et le caractère des adversaires aux prises.

Ce fut encore Gassion qui donna le dernier coup. Les deux centres étaient toujours engagés. D'Espenan et Sirot continuaient leurs attaques contre les vieilles bandes de Fuentès, qui les soutenaient vaillamment. Les débandés des deux camps s'étaient ralliés à ces intrépides noyaux, devenus des centres d'acharnées mêlées. Trois fois Enghien chargea les Espagnols, réunis en un gros carré hérissé de piques avec 18 canons aux angles ; trois fois il fut repoussé avec de sanglantes pertes. Une quatrième, à laquelle Gassion joignit sa cavalerie, fut plus heureuse; les vétérans espa-

gnols furent enfoncés et presque tous, refusant de se rendre, moururent les armes à la main. En vain le duc d'Ënghien voulut-il épargner la vie d'aussi braves ennemis, un horrible massacre en fut fait par les troupes surexcitées.

Sur le champ de bataille, Enghien fit rendre grâce à Dieu de cette éclatante victoire. C'était justice : quoique tous les détails eussent été conduits avec autant de sagesse que de résolution, la Providence y avait bien eu sa large part en faisant tourner au profit des Français les principaux incidents de"la journée (*).

De Rocroy, Enghien menaça le Hainaut, puis il se rabattit rapidement à l'Est pour surprendre Thionville, la meilleure place de la Moselle après Metz. Mais il y fut prévenu par Beck. Après trois tentatives d'assaut sévèrement repoussées, il dut remplacer les coups de vigueur par de Jents et méthodiques cheminements. Un siège régulier de sept semaines lui procura enfin la capitulation de la place le 10 août 1643. Il prit encore Sierk, à quelques lieues de là vers Trêves, puis il se rendit à Paris, en passant par l'Alsace et en y laissant à Guébriant 6000 hommes de renfort sous Rantzau.

Guébriant venait d'opérer en Souabe et de se replier derrière le Rhin devant le duc de Lorraine et les Bavarois, tandis que son allié Torstenson était occupé, fort loin de là, à maintenir Olmiitz et à assiéger Freiberg en Saxe. Accru jusqu'à une vingtaine de mille hommes, Guébriant rentra en Souabe à la fin d'octobre et alla mettre le siège devant Rothweil sur le Haut-Necker. Il s'empara de cette place, mais, au prix d'une mortelle blessure. Pendant son agonie même, le 24 novembre, son armée, un peu démoralisée et com-

(1) Voir à ce sujet les errata historiques militaires de M. le capitaine Yung dans la Rewie militaire française de janvier 1870. Ce fort intéressant travail renferme maints détails nouveaux et importants qui nous font regretter de ne l'avoir comiu que trop tard pour en tenir compte autrement que par cette note complémentaire, ajoutée à nos dernières épreuves.

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