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TOME II

Un autre mécompte se produisit par la reprise de la guerre civile en France. Les protestants des Cévennes , les Camisards, s'y soulevèrent ; conduits par deux vaillants chefs, Roland et Cavalier, ils tinrent en échec des forces considérables qui manquèrent sur les frontières.

En 1703, la guerre redoubla encore d'intensité. Louis XIV voulut frapper ses grands coups en Allemagne, et pour cela' rester ailleurs en défensive.

Déjà en février Villars débouche de Huningue et Neubourg, menace la Forêt-Noire, mais va prendre Kehl à revers. De là il se porte sur le Danube, à Dûttlingen, le descend, et, à Ehingen, rallie l'électeur, qui, lui aussi, avait eu quelques succès. Villars veut marcher alors sur Vienne , entreprise favorisée par une insurrection en Hongrie et par les opérations de Vendôme en Italie. Mais les chefs ne réussissent pas à se mettre d'accord. L'électeur se rabat sur le Tyrol, où il a du butin plus sûr en perspective, et où il espère se relier à Vendôme.

D'aussi grandioses opérations demandaient une coordination qui fit malheureusement défaut. L'électeur, qui tenait déjà Inspruck et le Brenner, dut se replier devant les Impériaux accourant en forces. De nouveau réunis, Villars et rélecteur manœuvrèrent à plus courte distance et rencontrèrent l'ennemi à Hœchstett, en Bavière, le 20 septembre. Celui-ci, aux ordres de Styrum, fut tourné et défait avec une perte de 10 mille hommes et 33 canons; ses débris se sauvèrent sur Nordlingen. Pendant ce temps Vauban prenait Brissach et Tallard prenait Landau, après quelques rudes combats.

Villars voulant de rechef marcher sur Vienne , menacée par les Hongrois, la discorde éclate encore entre lui et l'électeur. Le maréchal français, aigri, quitte personnellement la partie ; il est remplacé par Marsin. Le plan de Villars

est repris , sur l'excitation des progrès hongrois, mais il ne mène l'armée que jusqu'à Passau, où la campagne se termine pour cette année.

Plus au nord la perte de l'électorat de Cologne par les Français avait été complétée, et Marlborough s'était encore emparé de quelques places belges, de Huy et Limbourg entr'autres.

En Italie, Vendôme avait dû abandonner l'Adige pour se retourner contre les troupes de Savoie passées à la coalition. Il dut se borner à les observer aux environs de Turin en y prenant ses quartiers d'hiver.

L'année 170^ vit de nouveaux efforts de part et d'autre. Louis XIV leva 30 mille recrues, forma de nouveaux régiments, et nous devons noter que pour celte campagne tous les fusils de l'infanterie furent munis de la baïonnette à douille, ce qui était une grande simplification, puisqu'on n'avait plus à s'occuper du mélange souvent si difficile des piquiers et des fusiliers. Chaque fantassin réunissait maintenant les deux armes.

Marlborough ouvrit les hostilités en agrandissant le champ de son action. Ayant, comme d'habitude, passé l'hiver en Angleterre, où il jouissait d'une haute influence politique, et à la Haye auprès des états généraux, il avait réussi, quoiqu'après maints tiraillements, à faire prendre des arrangements pour de grandes opérations offensives en Allemagne au printemps suivant, de concert avec le prince Eugène, et en laissant la Hollande à la seule protection de l'armée hollandaise. Il partit, le 19 avril, de l'Angleterre, rallia son armée à Maestricht et la mit en mouvement, le 19 mai, par le duché de Juliers, où il reçut des contingents de Prussiens, de Hessois et de Hollandais.

Apprenant que les Français, sous Tallard, venaient de passer le Rhin à Brissach, il fit diligence, arriva le 25 mai

à Coblentz, passa le Mein le 31, le Necker le 3 juin, et le 7 campa à Erpingen pour rallier ses corps encore en arrière. Le 10 il fit sa jonction avec le prince Eugène, à Mondelsheim, et tous deux s'établirent à Gross-Hippach, pour quelques jours, afin de compléter leur concentration et d'attendre le margrave de Baden, qui les y joignit le 13 juin.

Cette importante opération ne rencontra pas de sérieux obstacles. Les généraux français, déroutés par la rapidité du commandant anglais , ne reconnurent que trop tard ses intentions. Vilieroi se borna à le suivre parallèlement et à longue distance par la Meuse, et Tallard descendit la Lauter afin de se joindre à Vilieroi et de protéger l'Alsace, après avoir envoyé 10 mille hommes renforcer l'armée bavaroise près de Stockach.

Les alliés, pour déterminer leurs mouvements ultérieurs, tinrent un conseil de guerre à Hippach qui faillit leur être fatal. Le prince de Bade, comme le plus ancien et le plus élevé en rang, réclamait la direction suprême sur Eugène et Marlborough ; il fut enfin convenu entre les trois généraux que les armées unies seraient alternativement sous le commandement de chacun d'eux, et que pour le moment Eugène commanderait un corps détaehé sur le Rhin. A. cet effet, celui-ci se dirigea sur Philippsbourg , tandis que le reste des forces alliées se porta sur Ebersbach, puis sur Geisslingen, VVesterstetten , Urspring et enfin Elchingen sur le Danube, qu'il occupa le 24 juin. L'électeur de Bavière, qui avait un poste avancé dans cette dernière ville, le replia sur Ulm et se concentra dans un camp retranché versDillingen. Le 25 juin, Marlborough établit son quartier-général à Langenau et prit position sur la Breutz, la droite au Danube, ]a gauche vers Gingen. Là il concentra toute son armée, forte alors de 96 bataillons, 202 escadrons et 48 pièces d'artillerie.

Bientôt il apprit que Télecteur. de Bavière, tout en renforçant son camp sur la gauche du Danube, entre Dilligen et Lawingen, en établissait un autre au Schellenberg sur les hauteurs dominant la ville de Donauwœrth , et qu'il y avait détaché à cet effet une douzaine de mille hommes sous le général d'Arco. Marlborough proposa d'écraser ce détachemont avant qu'il eût achevé ses ouvrages et reçu du renfort. Son collègue, le margrave de Bade, hésitant à se ranger à cet avis, le général anglais, comme autrefois Miltiade, attendit son tour de commandement, qui tombait au l®»* juillet, et ce jour-là même il marcha par Balmerschoffen contre le Schellenberg.

Le 2 juillet il fît procéder à Tattaquç, quoique les Impériaux du prince de Bade fussent encore en arrière. L'action fat très vive; les Franco-Bavarois compensaient leur infériorité numérique par la force de la position ; ils y déployèrent d'ailleurs beaucoup de bravoure et firent, entr'autres, des charges à la baïonnette qui furent très remarquées. A la fin de la journée le prince de Bade entra aussi en ligne et décida de la victoire. Les Franco-Bavarois , délogés des ouvrages, furent refoulés en désordre au-delà du Danube , non sans laisser dans ses flots bon nombre d'entr'eux. Ils perdirent ainsi environ 8 mille hommes, dont la moitié de prisonniers, 16 pièces d'artillerie et tous leurs bagages. Le reste rejoignit l'électeur dans les retranchements de Dillingen. Les alliés n'eurent que 3 à 4 mille hommes hors de combat.

Après cela l'électeur se concentra à Augsbourg, tandis que Marlborough , passant le Danube et le Lech , s'empara de la place de Rain, ce qui lui ouvrait la Bavière. Il en coupa ensuite l'électeur en s'établissant à une lieue de lui, vers Friedberg, et en mettant à contribution ses Etats. En revanche, celui-ci n'était pas coupé de ses alliés français. Tallard s'avança en effet à son aide, dès le 10 juillet, par Kehl et les

défilés de la Forêt-Noire, tandis que Villeroi restait sur le Rhin en face du prince Eugène.

Mais ce dernier, dès qu'il apprit le mouvement de Tallard, quitta aussi ses lignes de StoUhofen pour suivre son adversaire et se rapprocher de Marlhorough. Il emmena avec lui 48 mille hommes, dont moitié dexavalerie, laissant le reste au comte de Nassau pour observer Villeroi, et dans les premiers jours du mois d'août il eiFectua sa jonction avec la grande armée alliée, vers Schrobenhausen , sur laPaar, à peu près en même temps que Tallard ralliait l'électeur de Bavière vers Biberach.

De nouveau les trois généraux alliés ne réussirent pas à s'entendre sur le commandement en chef, et ils adoptèrent l'expédient de détacher le susceptible prince de Bade sur la Bavière, notamment contre la place d'Ingolstadt, avec un corps de 23 bataillons et 31 escadrons. Le reste , comptant 65 bataillons, 160 escadrons et 52 pièces d'artillerie, c'està-dire environ 55 mille hommes, était assez fort, pensaientils, pour s'opposer aux Franco-Bavarois. Mais ceux-ci avaient aussi une cinquantaine de mille hommes, de sorte que le grand détachement excentrique du prince de Bade ne se justifiait par aucun motif militaire sérieux.

Le 11 et le 12 août les armées de Marlhorough et d'Eugène se concentrèrent vers Donauwœrth et lancèrent des reconnaissances dans la direction de Schweningen. Du clocher de Tapfheim, les deux chefs alliés découvrirent l'ennemi en train de s'établir aux villages de Blenheim et Lûtzingen, dans un camp bien connu, près de Hœchstsedt et du champ de bataille de l'année précédente ; ils décidèrent de l'attaquer immédiatement, avant qu'il eût élevé les retranchements habituels. Les préparatifs en furent aussitôt ordonnés.

Le 13 août, avant l'aurore, Marlhorough était debout. II

fit ses dévotions, reçut la communion de son chapelain et donna le signal du départ du camp.

Le terrain tenu par les Franco-Bavarois leur offrait de notables avantages. Leur gros, posté sur une colline près de Hœchstaedt, dominait avantageusement la petite plaine formée ici par une déviation des montagnes qui longent la rive gauche du Danube, au fond de laquelle coule le ruisseau le Kessel ; leur aile droite s'appuyait au Danube et au village de Blenheim (ou Blindheim) ; leur gauche au village de Lûtzingen ; leur front couvert par le ruisseau le Nebel (*) aux berges encaissées et aux abords marécageux. Malheureusement pour eux, ils n'étaient pas encore bien installés dans cette forte position naturelle. Non-seulement aucune avant-garde ne les protégeait au loin, mais, trop confiants dans la distance à laquelle ils supposaient l'ennemi , ils avaient envoyé leur cavalerie au fourrage, comme d'habitude.

Les troupes, quoique en bon ordre, n'étaient pas disposées pour une affaire générale ; chacun des trois grands corps qui composaient l'armée campait pour son propre compte : son infanterie au centre, sa cavalerie aux ailes; du reste on ne savait pas exactement à qui revenait le commandement suprême. Tallard, qui semblait le posséder, avait son quartier-général à Blenheim, Marsin à Oberklau, l'électeur à Lûtzingen.

L'approche de Tavant-garde ennemie, avec laquelle marchait l'état-major pour compléter ses reconnaissances , ne réussit pas même à les tirer de leur erreur et de leur insouciance. Ils prirent cette troupe pour un détachement de simples flanqueurs couvrant la marche de l'armée impériale vers ses grands magasins de Nordlingen.

(1) Le Nebelbach est aussi appelé, dans plusieurs bonnes cartes, le HazelUroBck,

En résumé, la grande bataille qui se livra le 13 août fut une complète surprise pour les Franco-Bavarois (*). Toute leur prévoyance n'eût cependant pas été de trop contre les habiles mesures de leurs adversaires.

Ceux-ci laissant à leur camp fortifié de Donauwœrth leurs impedimenta, en sortirent sur neuf colonnes principales, franchirent le Kessel , d*Apperschoven à Erlinghoven , et arrivèrent aisément en face des lignes ennemies. Un léger brouillard avait favorisé leur marche, guidée d'ailleurs par des Prussiens qui, s'étant trouvés à la bataille de Tannée dernière, connaissaient parfaitement le terrain. Après avoir constaté le vicieux arrangement des trois armées qu'ils voyaient devant eux, les deux généraux alliés convinrent des dispositions suivantes :

Le prince Eugène se porterait à la droite pour attaquer et tourner le flanc gauche de Marsin et de l'électeur par Bchweinenbach et Lûtzingen.

Marlborough avec le centre et la gauche s'avancerait à travers le Nebel, ferait effort sur les villages de Blenheim et d'Oberkiau, tâchant ou d'accabler la droite ou de percer le centre des forces ennemies.

L'attaque commencerait quand le prince Eugène serait en mesure de s'engager, et pour cela il en donnerait avis à Marlborough.

En attendant , celui-ci fit établir cinq ponts sur le Nebel et réparer un pont de pierre endommagé sur la chaussée. Deux colonnes sous le général Churchill s'avancèrent vers Weilheim prêtes à passer la rivière ; les brigades britanniques de Rowe et de Ferguson , une de Hanovriens, une de Hessois et la cavalerie de Ross et de Woods filèrent par la

(1) Les Franco- Bavarois sont souvent appelés par les auteurs contemporains les troupes des Deux-Couronnes, quoique ce fût plus particulièrement le nom des forces de France et d'Espagne ; nous nous servirons paifois aussi de cette dénomination pour réserver celle d'alliés ou de coalisés à leurs adversaires.

gauche sous le commandement supérieur du général Gutts pour assaillir la position de Blenheim.

Mais ces apprêts furent longs. Les forces des Deux-Couronnes eurent le temps de se remettre de leur surprise et de réparer leur négligence par un surcroît d'énergie et d'activité. Les piquets et les fourrageurs furent rappelés, et Tordre de bataille établi comme suit :

Le lieutenant-général Glérembault avec 27 bataillons et 12 escadrons fut chargé de la défense de Blenheim, et il s'y mit promptement à couvert derrière des barricades, des palissades , des abatis, des parapets et autres ouvrages volants. Sa gauche fut appuyée par la cavalerie du général Zurlauben (de Berne) avec mission de fondre sur l'ennemi aussitôt qu'il voudrait déboucher du Nebel.

Plus à gauche, Marsin et l'électeur occupèrent Oberklau et Liitzingen avec de fortes masses d'infanterie et de cavalerie sur deux lignes et une réserve , également couvertes par quelques retranchements. L'artillerie , sous le marquis de la Fressellière , fut distribuée le long du front : une batterie à Blenheim ; une sur la route d'Unterklau ; une autre entre Unterklau et Oberklau ; le reste entre les brigades.

Sous le couvert des batteries avancées, ces dispositions effectuées avec grande précipitation purent être amenées à bonne fin avant le commencement de l'action générale. Le prince Eugène avait été fort retardé dans sa marche vers la droite, soit par la canonnade ennemie, soit par le terrain accidenté et montueux qu'il devait forcément traverser. Marlborough , déjà prêt, attendait avec impatience de ses nouvelles, et dans son anxiété, il avait dû répondre aux batteries françaises. Par plusieurs aides-de-camp qu'il envoya à la .droite pour hâter les mouvements d'Eugène, il apprit enfin, vers midi, que le prince était en position, et l'ordre pour l'attaque générale fut donné.

Vers une heure, lord Cutts avec toute l'aide gauche se porta vivement sur Blenheim. Les troupes descendirent vers le Nebel sous une grêle de mitraille et s'avancèrent résolument contre les palissades. Le général Rowe, qui commandait la brigade en tète, tenta l'assaut, mais fut repoussé et tué avec un tiers de ses hommes. Une sortie de trois escadrons de gendarmes français poursuivit le reste et jeta le désordre dans les colonnes anglaises jusqu'à ce que quelq^ues-uns de leurs escadrons pussent arriver de la réserve pour rétablir l'équilibre. Les autres brigades s'avancèrent à leur tour, les Hessois en face du village, les brigades Ferguson et Healson plus à gauche. Tous leurs efforts furent vains; Marlborough ordonna de changer ces attaques en simples diversions, tandis qu'il frapperait ailleurs.

Il était près de 4 heures quand. lui et Churchill au centre eurent passé le Nebel. L'artillerie laboura leurs colonnes et bientôt la cavalerie de Zurlauben les chargea vigoureusement et les contint. Mais l'infanterie anglaise put se déployer et fournir des feux qui forcèrent les cavaliers de Zurlauben à la retraite. Le maréchal Tallard, arrivant à ce moment de sa gauche , porta en avant sa seconde ligne de cavalerie et deux bataillons de la garde royale ; ces troupes débouchèrent à gauche du village d'Unterklau et ouvrirent des feux très vifs contre les alliés. Néanmoins, ceux-ci gagnèrent du terrain et établirent tous leurs corps au-delà du Nebel, sous la protection des vaillants escadrons du général Lumley. Tandis que la cavalerie hollandaise du général Hompesch formait une ligne de réserve, le duc de Wurtemberg avec les Hanovriens et les Danois se porta contre Oberklau. En chemin , il fut attaqué par l'aile droite de Marsin et repoussé au-delà du Nebel. Renforcé par 11 bataillons du prince de Holstein , il retourna à la charge. Cette tentative ne fut pas plus heureuse. La brigade irlandaise au service

de France, commandée par le marquis de Blainville, attaqua vivement le prince de Holstein, qui fut refoulé en désordre. Deux de ses bataillons furent taillés en pièces, et lui-même, mortellement blessé, fait prisonnier.

Plus à la droite, deux colonnes de Danois et de Prussiens sous le prince d'Anhalt enlevèrent courageusement une batterie et dispersèrent l'infanterie venant à son aide. Mais la cavalerie bavaroise accourut et repoussa sévèrement cette attaque. Le prince Eugène reconduisit les assaillants en avant en les appuyant d'une portion de la cavalerie de réserve. Une mêlée sanglante et tenace s'engagea sur ce point, dans laquelle le prince Eugène d'un côté et l'électeur de Bavière de l'autre se distinguaient au premier rang par leur activité et leur bravoure. A 5 heures du soir la bataille en était encore au même point d'indécision. Ni le prince Eugène ni lord Cutts à sa gauche ne pouvaient se flatter de sensibles progrès. Il était temps pour Marlborough de faire un dernier effort. Il porta en avant tout son centre, en larges intervalles permettant à la cavalerie d'agir à l'aise ; il arriva enlin au sommet des gradins tenus par le centre de Tallard qui n'y avait plus que neuf bataillons et quelques cavaliers. Ici encore l'action fut très chaude. A la tête d'un escadron de gendarmes Tallard lui-même chargea vigoureusement les colonnes anglaises; il vit son fils tomber mort à ses côtés et bientôt après il fut à son tour gravement blessé et fait prisonnier. Cet incident fut fatal aux Français. Non-seulement les neuf bataillons aux prises avec le gros de Marlborough restèrent sans direction, mais 27 bataillons, qui se trouvaient à Blenheim et qui auraient pu à ce moment fournir de précieux renforts au centre, demeurèrent simples spectateurs de cette crise suprême. Marlborough profita sans relâche de son avantage , et tailla en pièces ou mit en déroute les troupes qu'il avait devant lui. Zurlauben, après

s*ètre brillamment distingué toute là journée , en soutint encore le dernier poids et trouva sur ce point la mort du héros. Les deux ailes des Franco-Bavarois étaient définitivement séparées. Une portion des troupes battues s'enfuit sur HœchstaDdt, une autre dans la direction de Sondersheim et du Danube. Hompesch fut lancé à la poursuite des premiers, tandis que Marlborough lui-même suivit les autres et en accula un grand nombre au fleuve.

A son aile, Eugène s'aperçut bientôt de ce succès, et il reprit l'attaque vers 7 heures du soir. Marsin ne l'attendit pas. Après avoir mis le feu aux villages de Lùtzingen et d'Oberklau il se replia sur Morselingen. Un incident comme il s'en produit souvent à la guerre, surtout la nuit (*), le sauva de la ruine. Comme il était très-vivement poursuivi sur ses talons et sur le flanc gauche par les troupes d'Eugène, Marlborough prit celles-ci pour les Bavarois et rappela en hâte Hompesch pour les faire assaillir par lui. De meurtriers coups de feu s étaient déjà échangés entre les deux corps quand on s'aperçut de cette fatale erreur. Marsin en eut le bénéfice; il put continuer sa route sans être trop entamé.

L'autre aile française n'eut pas la même bonne fortune. Le général Glérembault à Blenheim avait vainement fait demander des ordres à Tallard dans l'après-midi. Etant allé en chercher lui-même , il fut enveloppé dans le torrent des fuyards du centre et entraîné au Danube, où il se noya avec beaucoup d'autres officiers. Les troupes de Blenheim, restées sans chef, se battirent encore avec vaillance, mais sans but ni direction. Cernées dans les maisons par les forces

(1) Tous les combats et les batailles sont soumis à l'accident ; mais de nuit l'accident règne souvent en maître. Un officier d'état-major français, M. le capitaine Bourelly, a réuni un grand nombre de faits curieux et instructifs de ce genre dans une excellente conférence sur les opérations de nuit en campagne que vient de publier la Jievue militaire française^ dirigée par M. Noblet. (Voir la livraison d'Avril 1870.) Voir aussi un travail analogue, Ein Nachtgefecht, dans VŒsterreichiêche Militœrische Zeitschrift de M. le général v. StretHeur, livraison de Février^ Mars 1870.

réunies de lord Gutts, de lord Orkney, de Lumley et de Ross, elles finirent par capituler au nombre de 24 bataillons et 12 escadrons ne formant plus , il est vrai , qu'un effectif d'une dizaine de mille^hommes.

En somme, c'était une grande journée pour les coalisés. Le même soir Marlborough l'annonça en Angleterre en quelques lignes au crayon envoyées à sa femme, billet précieusement conservé dans les archives de la famille, ajoute l'éminent et consciencieux auteur anglais auquel nous empruntons plusieurs détails sur les exploits de l'illustre capitaine anglais, (') et qui est de la teneur suivante :

« Août 13, 1704. — Je n*ai pas le temps de vous dire autre chose que de vous prier de présenter mes devoirs à la Reine et de lui faire savoir que son armée vient d'obtenir une glorieuse victoire. Monsieur Tallard et deux autres généraux sont entre mes mains, et je poursuis le reste. Le porteur, mon aide-de-camp, le colonel Parke^ vous donnera un récit de ce qui s'est passé. J'en adresserai un autre plus étendu dans un ou deux jours.

(Signé) Marlborough. »

La perte des coalisés fut donnée par eux à cinq mille tués et huit mille blessés. Celle des Franco-Bavarois ne put pas être aussi facilement appréciée. Le fait est que de leur armée d'une cinquantaine de mille hommes, une vingtaine de mille seulement put se rassembler en fuyant vers le Rhin.

Le 28 août Marlborough s'étant fait rejoindre par Bade, s'ébranla de nouveau à la suite des vaincus. Le 2 septembre il passa le Necker à Laufen , le 7 septembre le Rhin , le 9 septembre la Gueich , en chassant devant lui les débris des Franco-Bavarois, commandés alors par Villeroi, et qui allaient chercher un abri derrière la Lauter. Landau, investie le 12 septembre, capitula le 23 novembre ; Ulm se rendit aussi, et les alliés possédèrent non-seulement toute l'Allemagne, mais les meilleurs débouchés contre la France même.

(1) Lieutenant-general Cutts. Annals of the wars of the 18* century. T. 43.

En novembre les diverses armées prirent leurs quartiers d'hiver, et Marlborough alla jouir en Prusse, en Hollande et surtout à Londres des grands honneurs que sa belle campagne lui avaient justement valus, tout en nouant des arrangements pour faire mieux encore au printemps suivant.

En Espagne l'événement militaire le plus marquant de l'année 1704 fut que les Anglais s'emparèrent , au nom du prétendant autrichien Charles III, de la formidable position de Gibraltar, qu'ils trouvèrent bonne à garder ensuite pour leur propre compte. La France essaya de s'en venger sur mer; elle s'attribua, entr'autres, la victoire navale de Malaga, le 24 août, où la flotte anglo-batave perdit quelques bâtiments sans qu'il en coûtât un seul à la flotte française. Mais les Anglais contestent, non sans quelque raison, cette victoire, dont on fit en tout cas trop de bruit ; ils continuèrent à tenir la mer et à repousser toute tentative contre leur nouvelle possession de Gibraltar.

En Italie les affaires de la France avaient pris meilleure tournure. Vendôme dominait le nord du Piémont, entre la Grande-Doire, les Alpes et la Sésia, se reliant ainsi avec le Milanais. Un corps, sous La Feuillade, tenait Nice et l'on attendait le moment favorable d'attaquer sérieusement la place de Turin. Les Camisards des Gévennes donnaient toujours de grandes inquiétudes.

Pour l'année 1705 les coalisés purent encore augmenter leurs forces ; ils mirent' en action 250 mille hommes et une immense flotte. Les principaux coups furent dirigés sur le nord de la France, avec 150 mille hommes répartis en trois corps devant agir entre le Rhin et la mer ; en outre 40 mille hommes, sous le prince Eugène, eurent chaîne de l'Italie, et 15 mille hommes avec la flotte durent opérer en Espagne. Une trentaine de mille hommes furent aussi envoyés en

Hongrie, quoique la Turquie restât neutre. Louis XIV répondit à ces menaces par un redoublement d'activité , qui fut secondé de la mauvaise entente entre les coalisés.

Marlborough , qui avait fixé tout le plan d'opérations, s'avança par la Moselle avec 80 mille hommes , que devait encore renforcer le prince de Bade. Mais celui-ci, jaloux de la prépondérance, anglaise, manqua la jonction. A son tour, quand il voulut s'avancer, il fut délaissé par Marlborough, qui, trouvant Villars bien posté vers Sierk, se retira devant lui jusque sur la Meuse. Au lieu de suivre son adversaire Villars se porta sur l'Alsace, rejoignit Marsin, et tous deux ensemble allèrent reprendre Weissembourg. En revanche, ils ne purent rien effectuer de sérieux contre le camp allemand de Lauter bourg, ni contre Landau. Dans les Pays-Bas Marlborough tint en échec les Français de Villeroi et les rejeta derrière la Dyle, tout en reprenant la place de Huy. Sans cesse entravé par les Etats généraux, il dut borner là ses succès pour cette campagne.

En Italie les forces françaises eurent quelques avantages. Tandis qu'une de leurs armées, commandée par Vendôme, assiégeait Ghivasso, où le duc de Savoie couvrait Turin, une autre armée, sous le frère de Vendôme, attendait le prince Eugène sur la hgne de l'Adige. Le général impérial arrivait, en effet, en descendant cette vallée ; mais manœuvrant par la montagne, il déboucha sur la Chiese, ce qui força les Français à s'y replier précipitamment. Sans s'arrêter, Eugène continua son mouvement par la droite et le pied des montagnes, et devança encore les Français sur l'Oglio, puis sur l'Adda. Vendôme, qui avait rejoint l'armée de son frère, concentra ses forces vers Gassano sur l'Adda, par les deux rives. Une bataille vivement disputée s'y livra le 16 août, de laquelle Vendôme finit par sortir vainqueur. Les Impériaux se replièrent sur Treviglio, à une liéue seu-

lement du champ de bataille, où ils prirent une forte position.

Vendôme aurait voulu livrer une nouvelle affaire sur ce point; il en fut empêché par des ordres de Paris, qui le tinrent environ deux mois les bras liés. Une compensation qu'il espérait par la prise de Turin lui échappa aussi en suite du mauvais vouloir de son collègue La Feuillade. Enfin il reçut Tordre d'agir offensivement contre Eugène, tandis qu'on bloquerait Turin. Vendôme se porta donc résolument en avant; mais cette fois les Impériaux ne l'attendirent plus; ils se replièrent dans le Trentin, en faisant bonne contenance et sans se laisser entamer ni devancer.

Pendant ce temps Nice et Montmélian avaient été enlevées aux coalisés et démantelées; mais La Feuillade s'était fait battre à Âsti par Stahremberg.

En Espagne le prétendant autrichien débarqua en Catalogne, s'empara de Barcelone ^ où il s'établit solidement, et toute la province rivale des Castillans lui fut bientôt acquise. Même TAragon se mit en partie de son côté.

L'hiver de 1705 à 1706 fut des plus actifs. Louis XIV fit agir quatre corps d'armée en Espagne, sur divers points, tandis que le maréchal Berwick , avec une dizaine de mille hommes, dut défendre la frontière du Portugal. La Catalogne fut attaquée par trois côtés avec une quarantaine de mille hommes. Philippe V se chargea du siège de Barcelone, aidé de la flotte du comte de Toulouse. Son rival, Charles III, lui opposa une belle défense avec une quinzaine de mille hommes. Il y eût pourtant succombé sans l'arrivée de la flotte anglo-batave, qui força les Français de se replier vers les Pyrénées et d'abandonner tout l' Aragon à leurs adversaires. D'autre part, les Portugais et les Anglais réunis marchèrent subitement par Salamanque sur Madrid, et chassant Berv^ick devant eux ils s'emparèrent de la capitale. Philippe V, qui

venait d'y rentrer par la Navarre , n'eut que le temps de se réfugier à la petite armée de Berwick , pour faire place à Charles III.

En Belgique les choses n'allèrent pas mieux pour les Français. Ils y étaient commandés par l'inepte Villeroi et par l'électeur, tandis que les coalisés y avaient Marlborough à leur tête ; la partie n'était pas égale. Ce dernier, revenu à la fin d'avril sur le continent, reprit la campagne le 9 mai, après avoir passé quelques jours à la Haye. Son premier but était surtout de surprendre la place de Nampr. Par là il tournerait la droite de l'ennemi qu'il laisserait dans son beau camp retranché de la Dyle, près de Louvain, ou l'obligerait à sortir désavantageusement de ses fortes lignes. Dans ces vues il s'avança vers Tirlemont et concentra ses forces, les 18 et 19 mai, à Bilsen.

De son côté Villeroi , impatient de livrer bataille et craignant d'en partager la gloire avec son collègue Marsin , en route pour le rejoindre, résolut de marcher à la rencontre de Marlborough et de le prévenir à Tirlemont. Il passa la Dyle et, après quelques marches indécises , il s'établit, le 22 mai , à Mont-St-André , entre les rivières de Grande et Petite-Geete et la Méhaigne; là il se trouva, dès le lendemain , en face de l'armée de Marlborough , qui venait de s'avancer de Bilsen sur la plaine de Jandrinœuil. Le village de Ramillies, situé entre les deux armées, donna son nom à la grande bataille qui se livra sur ce terrain le 23 mai 1706.

Les Français avaient pris position à la droite de la Méhaigne, sur le petit plateau de la Tombe d'Hottomond (d'où la vue s'étend sur tout le champ de bataille) et, plus en avant, au village de Tavier; le centre en arrière et un peu à gauche du village de Ramillies ; la gauche aux villages d'Anderkirk et d'Offuz, au milieu d'un marais formé par deux branches de la Petite-Geete qui coulait sur presque tout le

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