‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 17 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

front. Les villages de Ramillies et de Xavier formaient comme des avant-postes de Tarmée. A Ramillies se trouvaient 24 canons avec 20 bataillons, sous le lieutenant-général Sousternon ; à Tavier, 6 bataillons et 20 escadrons, sous le comte de la Mothe.

A droite commandait le lieutenant-général Guiscard ; au centre le lieutenant-général Sousternon ; à gauche le lieutenant-général Gassion. Le tout sur deux lignes et une réserve.

Le total des troupes de Villeroi et de Télecteur montait à environ 62 mille hommes, dont 100 escadrons de cavalerie massés pour la plupart à la droite, sur deux lignes, entre la Tombe d'Hottomond et Tavier. En somme, cette position avait le désavantage de n*étre pas assez couverte par les villages sur son front, qui pouvaient au contraire servir de postes avantageux aux ennemis, une fois qu'ils les auraient en mains; et d'avoir sa gauche immobihsée dans un terrain tout à fait impropre à Toffensive et où, par conséquent, n'aurait dû se trouver qu'un faible effectif. Du reste Villeroi ne s'attendait pas encore à une prochaine grande bataille ; il avait laissé tous ses bagages entre ses deux lignes ^ et rélecteur de Bavière se trouvait à Tirlemont pour ses dévotions ; c'était le dimanche de Pentecôte.

Lorsqu'on vit l'armée ennemie en présence, diverses représentations furent faites à Villeroi sur ses dispositions par ses lieutenants, entr'autres par Gassion qui signala énergiquement l'absurde situation de son aile gauche dans le marais. Mais le commandant en chef, avec l'entêtement commun à l'ineptie, ne voulut rien changer à son ordre de bataille, et lorsque l'électeur, de retour dès les premiers coups de canon, voulut y parer, c'était trop tard.

Marlborough, en effet, n'avait pas tardé à reconnaître l'avantage qu'il pouvait tirer des vicieux arrangements de

ses adversaires; il fît changer son ordre de bataille pour effectuer de vives démonstrations sur sa droite, tandis qu'il accablerait à la fois Taile opposée et le centre de Tennemi par les villages de Ramillies et de Xavier. Il lui fallait bien cet art pour oser prendre l'offensive, car il était inférieur en forces d'environ deux mille hommes, mais avec plus d'infanterie proportionnellement, ayant en tout 74 bataillons et 122 escadrons.

Il fit d'abord agir sa droite. Deux lignes de cavalerie et d'infanterie anglaises, hollandaises et allemandes, descendirent ostensiblement des hauteurs de Fouly contre les villages d'Offuz et d'Anderkirk. Pendant la marche elles se réduisirent successivement à un mince et bruyant cordon sur le front, tandis que tout le reste, plus en arrière, fila par la gauche sur RamiUies. Là 12 bataillons et 24 pièces, sous le général Schulz, formèrent deux colonnes d'attaque contre ce village, tandis qu'une autre colonne spéciale, la garde hollandaise sous le général bernois WerdtmûUer, attaqua le village de Xavier. Le général hollandais Overkerke formait une puissante réserve de cavalerie et d'infanterie derrière ces deux points.

Parfaitement dupé par la diversion, Villeroi porta beaucoup trop de troupes vers sa gauche , au détriment de son centre. Aussi l'attaque des villages eut un plein succès quoiqu'elle y rencontrât une vive résistance de locahtés, surtout de la part des dragons français et de la maison du roi. Villeroi, dès qu'il reconnut son erreur, y envoya de nombreux renforts; c'était trop tard; quatorze escadrons de dragons seulement, qui s'y portèrent au galop, arrivèrent à temps pour tirailler contre les assaillants de Xavier; ces dragons, bientôt soutenus par deux régiments d'infanterie suisse, purent prendre position et arrêter l'ennemi sur ce point. Celui-ci n'en avait pas moins enlevé et occupé le

village, en taillant en pièces ou jetant à la Méhaigne sa trop faible garnison.

Au centre la garde royale , puis les cuirassiers bavarois, furent portés au secours des défenseurs de Ramillies ; et ils purent aussi contenir les progrès de Tennemi. Ce ne fut pas pour longtemps. Des masses de plus en plus fortes étaient dirigées sur ce point par le duc de Marlborough, qui s'y porta ensuite lui-même à la tête d'une vingtaine d'escadrons. Le village et tous ses alentours furent enlevés et Marlborough déboucha aussitôt au-delà. Ses troupes disposées sur quatre lignes s'avancèrent et manœuvrèrent en ordre si parfait qu'elles repoussèrent sans s'arrêter les charges répétées de la cavalerie de réserve de Villeroi, consistant en 24 escadrons arrivant en hâte de la droite. Laissant l'action sur le front, au soin de ses deuxième et quatrième lignes, Marlborough porta ses deux autres lignes sur les deux flancs de l'ennemi et le dispersa. Les débris de cette cavalerie française, refoulés sur les bagages, s'y embarrassèrent et ne purent se reformer.

Le général anglais, après ce succès décisif, fit avancer toutes ses forces et dirigea l'infanterie de Ramillies, sur la droite contre les troupes de Gassion. Ces troupes, serrées de front et de flanc, ne purent que se retirer en grand désordre pour échapper à la capture qui les menaçait.

Le duc de Marlborough et Overkerke continuèrent la poursuite par Jordoigne jusqu'à Meldert, à cinq lieues du champ de bataille, recueillant un grand nombre de prisonniers ; le reste des vaincus s'échappa, le gros sur Louvain, la droite sur Namur.

Leur perte fut d'environ 20 mille hommes, dont 40 mille tués, une centaine de canons, beaucoup de drapeaux et tous les bagages. Celle des vainqueurs ne se monta qu'à environ trois mille hommes tués et blessés.

Le maréchal Villeroi et l'électeur tinrent un conseil de guerre à Louvain, où ils décidèrent d'abandonner toute la contrée et de se replier derrière le canal de Bruxelles ; le maréchal Marsin, qui les rejoignit le surlendemain de la bataille, en leur amenant 22 bataillons de l'armée de Villars ne put empêcher l'évacuation de se poursuivre jusque derrière l'Escaut. Seulement sous les murs de Gand les troupes purent être réorganisées. Tout le Brabant et les deux tiers de la Flandre espagnole passèrent à Marlborough, qui, après avoir recueilli les places fortes à sa convenance, fit prendre à ses troupes les quartiers d'hiver, au commencement de novembre, à Gand, Bruges, Menin et autres villes de la contrée. Laissant ensuite le commandement à Overkerke, il se rendit à la Haye pour conférer avec Heinsius et avec les Etats généraux de la situation, puis en Angleterre, recueillant partout les plus grands honneurs. Vendôme, envoyé par Louis XIV à l'armée de Flandre en remplacement de Villeroi, avec l'ordre de ne rien risquer de décisif, n'avait pu que redonner un peu de contenance aux troupes et couvrir la Flandre française en avant de Lille.

En Italie, de grands combats s'étaient aussi livrés avec des résultats analogues pour la France. La place de Turin, fort importante à tous égards, était devenue le centre de vigoureuses opérations. En mai 1706 La Feuillade, gendre du ministre de la guerre Chamillard, avec une cinquantaine de mille hommes, en ouvrit décidément le siège, à la Cœhorn, dit-il, pour donnBr aussi son coup de pied à Vauban, alors en complète disgrâce. Gomme d'habitude, une autre armée française couvrait en même temps le Milanais sur l'Adige contre les Impériaux. Quoique commandée par Vendôme, elle ne put pas mieux que précédemment empêcher le prince Eugène de déboucher en forces sur le Mincio. Il est vrai

qu'à ce moment Vendôme fut appelé en Belgique et remit le commandement au jeune duc d'Orléans, neveu du roi, et à Marsin. Ceux-ci laissèrent un corps d'armée aux ordres de Medavi sur l'Oglio et avec le reste rejoignirent La Feuillade devant Turin. Là les trois chefs français s'entendirent mal entr'eux ; il fallut en référer à Paris, d'où ne leur vint pas grand soulagement. Bref! ce fameux siège à la Cœhorn fut aussi mal mené que possible et l'armée couvrante ne put faire mieux. Aussi le prince Eugène réussit sans trop de peine à rallier le duc de Savoie entre Garmagnola et Moncalieri. Les deux ensemble passent ensuite avec 25 mille hommes sur la gauche du Pô, à Carignano, en amont de Turin et tournent tout autour de la place assiégée pour chercher un point d'attaque favorable. Le brave duc d'Orléans aurait voulu les attaquer pendant ce vaste et dangereux mouvement, et il avait une trentaine de mille hommes pour donner suite à cette sage résolution ; malheureusement ses mentors s'y opposent, et les coalisés peuvent se porter à leur aide sur la Doire et sur la Stura, où il n'y a pas de fortifications pour les arrêter. Le 7 septembre 1706, ils attaquent de ce côté les lignes françaises qui éprouvent immédiatement l'inconvénient de leur trop grande étendue. Seulement 17 bataillons et en revanche 65 escadrons fort mal à l'aise sur un tel terrain, purent être opposés à cette attaque. Ils firent une vaillante défense, mais sans succès. L'armée française dut évacuer précipitamment ses lignes et filer sur la rive droite du fleuve pour se mettre à couvert, en abandonnant à l'ennemi tout le matériel et une grande quantité de chevaux, même de cavalerie, et après avoir perdu environ 4 mille hommes tant tués que blessés.

De là le duc d'Orléans dirigea habilement la retraite par la rive droite du Pô sur Alexandrie et le Milanais où il se renforça du corps de Médavi resté presque oisif et inutile

pendant cet échec. Il penchait pour tenir le Milanais et y tenter de nouveau la chance des armes ; mais ses mentors jugeant l'opération trop dangereuse, firent porter le gros de l'armée vers Pinerolo pour reprendre les communications avec la France. Tandis que le défaut de vivres les forçait à s'y éparpiller en larges quartiers, Eugène marcha à son tour sur le Milanais, y cerna le gouverneur Vandemont et le corps de Médavi, qui n'obtinrent merci qu'en souscrivant à l'évacuation de toute la Haute-Italie, sauf le débouché de Suze.

Le duc de Savoie reçut la Lomelline et l'Alexandrin, prix convenu avec la cour d'Autriche de ^on énergique participation à cette campagne et qu'il avait aussi bien gagné que chèrement payé. Ainsi s'arrondirent peu à peu, par les uns et par les autres, les possessions de cette vaillante petite maison de Savoie qui devait un jour prendre rang parmi les chefe des grandes puissances européennes.

Pendant ce temps, Villars, avec l'armée d'Allemagne avait fait une bonne défensive sur la gauche du Rhin, mais rien de plus. En somme l'année 1706 comptait parmi les plus désastreuses pour les armes françaises.

Pour la campagne suivante les coalisés se proposaient de poursuivre leurs avantages jusqu'en France même, par la frontière de l'Est, tandis qu'on finirait d'arracher l'Espagne à Philippe V. A leur tour les coalisés eurent quelques déceptions.

En Espagne, où les meilleures armées ont dû de tout temps compter avec la bravoure des populations, les Castillans secondèrent si bien Berwick qu'il put recouvrer Madrid et toute la province. Après quelques marches-manœuvres sur les confins du royaume de Valence et de la Nouvelle-Castille, il réussit à battre complètement les coalisés à Almanza, le 25 avril, assez mal commandés par le gêné-

ral Galioway. Ils y perdirent cinq mille tués, 10 mille prisonniers, 24 canons, 120 drapeaux, et par suite les places de Valence et de Lérida, ce dont ils se consolèrent en disant qu'il n'y avait pas grande honte à ce que, commandés par un Français, ils eussent été battus par un Anglais {*).

L'Italie leur fournit une revanche ; le vice-roi de Naples dut promptement céder le pays devant un corps autrichien sous le maréchal Daun, car comme toujours le sort du midi de la Péninsule suivait de près celui de la Haute-Italie. Le chef espagnol tint quelque temps dans la place forte de Gaëte, mais dut se rendre, en septembre, après un siège de courte durée.

Dans les entrefaites le gros des Austro-Piémontais sous Eugène avait, comme autrefois Charles V, envahi la Provence ; il alla mettre le siège devant Toulon, espérant de là réveiller l'insurrection protestante en France et communiquer avec l'Espagne. Mais la place de Toulon tint bon, quoique enserrée de toutes les hauteurs environnantes. Après un mois de vains efforts les coalisés durent se replier derrière le Var, retraite qu'ils utilisèrent avantageusement en reprenant le défilé de Suze.

En Allemagne et en Alsace, Yillars quoique fort affaibli par les renforts qu'il dut envoyer à l'armée de Flandre mit efiQcacement à profit la latitude plus grande qui lui fut laissée. Il enleva les fameuses lignes de Stollhofen, action à la fois si curieuse et si bien conduite que nous allons la lui laisser raconter lui-même. « Avant que de quitter la frontière, dit-il dans ses Mémoires biographiques {^)y y ordonnaiï

(1) En elTet cette rencontre ofiVit la particularité que Berwick, fils naturel de Jaques II et neveu de Marlborougb, n'était Français que depuis la révolution d'Angleterre, tandis que Galioway, précédemment marquis de Ruvigny, n'était naturalisé anglais que par le fait de la révolution de l'édit de Nantes.

(2) Vie du maréchal duc de Villars, de l'académie française, écrite par luimême et donnée au public par M. Anquetil. Paris 1784, 4 vol. in-12, avec plans de bataille. Voir Tome l, pag. 414-^1.

au comte de Broglio que je laissai commandant de la Basse- Alsace, d'examiner ce qui pourrait être tenté avec succès pour attaquer les lignes de StoUhoffen, dont la prise m'ouvrait nécessairement le chemin de l'Empire. Ces lignes, regardées comme imprenables, s'étendaient depuis. Philisbourg jusqu'à StoUhoffen et retournaient en équerre, depuis StoUhoffen jusqu'aux montagnes. Elles étaient formées le long du Bhin de doul>les retranchements élevés en amphithéâtre, soutenus de temps. en temps par de bonnes redoutes, avec un pont bien fortifié, qui joignait aux lignes l'île d'Alunde, d'où les ennemis pouvaient facilement jeter un autre pont pour pénétrer en Alsace. Depuis que je m'étais emparé de l'île du «marquisat, ils avaient considérablement renforcé leurs retranchements de StoUhoffen. De ce dernier endroit à Bihel, on mettait en peu d'heures tout le pays sous l'eau par le moyen d'écluses et de digues revêtues partie en maçonnerie, partie en gazon, défendues par dès fortins correspondants l'un à l'autre; l'espace depuis Bihel jusqu'à la montagne n'étant plus propre aux inondations, parce qu'il s'élevait insensiblement, était retranché avec le plus grand soin et on n'avait même pas négligé l'escarpement de la montagne. Tout cela était garni d'une nombreuse artillerie, et renfermait une armée de plus de quarante mille hommes, commandée par le prince de Bareith, qui succédait au prince de Bade, mort pendant l'hiver.

« Le comte de Broglio avait fait, pour l'attaque des lignes un projet qui me parut très-solide. Il me l'expliqua quand je le vis à Saverne, où il me joignit à la fin d'avril avec le marquis de Vivans et le marquis de Pery, les trois seuls auxquels je me [fusse ouvert de mon dessein. Je renvoyai le premjer à Lauterbourg, pour* étudier eocore mieux les mesures qu'il convenait de prendre, et cela avec le plus grand secret. Les ennemis étaient campés derrière leurs

lignes, dès le premier mai. Je fis passer, le 16, par Strasbourg cinquante escadrons au-delà du Rhin, sous prétexte de besoin de fourrage ; mais en e£fet, parce que cette disposition convenait à mon projet. Le même jour j'allai rejoindre le comte de Broglio à Lauterbourg, et visiter les bords du Rhin avec lui et d'autres officiers généraux qui devaient être employés en cette occasion.

n avait reconnu entre Lauterbourg etHagenbach la petite lie de Neubourg, que les ennemis avaient négligée et qui pouvait servir à leur cacher les bateaux qu'on mettrait dans le fleuve. Au-delà de l'Ile se trouvait un bras facile à traverser et ensuite une belle plage assez étendue, sans être couverte de bois, de manière que la descente était aisée. Le plus difficile était d'en cacher le dessein aux ennemis étendus sur tous les bords du Rhin, de leur côté, et ayant un pont à l'île d'Alunde, de manière qu'aucun bateau ne pouvait passer de Strasbourg au Fort-Louis sans être découvert. Le comte de Broglio, prévoyant cet inconvénient, en avait &it construire à Strasbourg, qu'on devait faire arriver par terre, et afin qu'ils pussent approcher sans être aperçus, je fis couvrir par des broussailles certains endroits que les ennemis pouvaient voir, et j'y fis camper quelques troupes, qui paraissaient se mettre à couvert par des feuillées. Les charretiers eurent ordre, en certains endroits, de ne pas même donner un coup de fouet et de ne pas dire un seul mot. L'on fit défense d'allumer les pipes et l'on nomma des officiers sages et attentif pour faire observer ces ordres avec la dernière exactitude. Toute la journée qui précéda cette marche, il y eut des ordres le long de la ligne de la Lauter, de laisser entrer dans les barrières tout ce qui viendrait du pays ennemi ; mais de ne laisser sortir personne. On observa de même, le long du Rhin, qu'aucun petit bateau ni vedelin n'allât aux ennemis.

« Pendant que ceci se passait, je donnai, le 49 et le 20 mai, grand bal, festin et comédie aux dames de Strasbourg. J'y invitai les officiers généraux et beaucoup d'autres^ qui ne paraissaient, comme moi, occupés que des fêtes : mais je l§s prenais en particulier les uns après les autres, et je leur donnai ainsi, sans qu'on s'en doutât, les ordres qu'ils devaient exécuter. M. de Lée et le marquis de Vieux-Pont furent chargés d'agir du côté de l'île d'Alunde avec quatre bataillons seulement et dix pièces de canon, mais sans pontons, parce qu'ils ne devaient faire qu'une fausse attaque. Celle de l'île du marquisat, qui n'était pas encore la véritable, mais qui pouvait le devenir selon les circonstances, fut confiée à M. de Pery et au comte de Chamillard. Je leur fis prendre neuf bataillons, quatorze pièces de canon, quelques mortiers et douze pontons de cuir, avec lesquels ils devaient tenter de passer le bras du Rhin qui séparait l'île des enne- ^ mis, ne fût-ce que pour les inquiéter. Enfin le comte de Broglio et le marquis de Vivans eurent la principale attaque par l'île de Neubourg, derrière laquelle on plaça les bateaux, avec vingt bataillons, quarante-cinq escadrons et trente-quatre pièces de canons, dont quatre de vingt-quatre. Pour moi, le 21 juin, à cinq heures du matin, en sortant du bal, je passai le Rhin sur le pont de Kehl, avec tout l'état-major de l'armée et je m'avançai du côté de Bihel, pour favoriser, par une diversion, l'attaque qui devait se faire le 22 à cinq heures du soir. J'affectai de me montrer et de parler même à des gens qui pouvaient le rapporter aux ennemis, dans l'opinion que ma présence leur persuaderait que la principale attaque se ferait de mon côté, et qu'ils y jetteraient le sort de leurs troupes.

« A l'heure dite, dix-huit cents hommes choisis, conduits par les comtes de Broglio et de Vivans , s'embarquèrent derrière l'île de Neubourg, sur soixante bateaux et abordé*

rent de front de l'autre côté du Rhin, la baïonnette au bout du fûsiL Cent hommes qui gardaient ce bord^ s'enfuirent en faisant leur décharge, qui avertit les généraux ennemis. Ils envoyèrent deux mille hommes ; mais nos gens, après leur descente, s^étaient retranchés si diligemment, qu'ils ne crurent pas pouvoir les emporter, et se retirèrent. Des bateaux qui étaient arrivés les premiers, on forma un pont. Les troupes passèrent partie sur ce pont, partie à la nage. On établit des batteries^ tant dans File que sur les bords du Rhin, et en peu d'heures ce poste fut assuré. Pendant ce temps. Messieurs de Lée et de Vieux-Pont faisaient grand feu sur l'île d'Alunde, et montraient quelques mauvais bateaux pleins de troupes, du côté de Drusenheim, pour attirer l'attention. Les comtes de Pery et de Chamillard, de l'île du Marquisat où ils étaient, battaient vivement le village de Selinghen, en délogèrent les ennemis^jet passèrent sur leurs pontons.

« De Bihel où j'étais, j'entendais ces attaques, mais je ne pouvais en savoir le succès, parce qu'il fallait venir par le pont de Strasbourg et faire vingt lieues pour m'apporter des nouvelles. Mais quoiqu'un grand brouillard me cachât, le 23 au matin, les mouvements des ennemis dans leurs lignes, au ralentissement de leur feu je jugeai qu'ils étaient embarrassés et lorsque je m'apprêtais à les attaquer, j'appris qu'ils se retiraient. Les troupes qui m'étaient opposées sous les ordres du prince de Dourlac, gagnèrent les montagnes ; les autres se replièrent sur Mulberg, où était le marquis de Bareith. Nous nous rejoignîmes de nos différentes attaques dans le centre des lignes, où le camp était tendu presque partout. Nous y trouvâmes une quantité prodigieuse d'artillerie, quarante milliers de poudre, des boulets et grenades à proportion ; des habillements complets pour plusieurs régiments, un pont portatif avec tous ses baquets, des magasins

immenses de farine et d'avoine, et ce qu'il y eut de plus heureux, c'est que ce grand et prodigieux succès ne coûta pas un seul homme. :»

Dans les Pays-Bas il n'y eut aucun engagement sérieux entre Marlborough et Vendôme, tous deux enchaînés par leurs gouvernements. Diverses marches et contremarches amenèrent Vendôme à finir la campagne sur l'Escaut, dans un fort camp retranché, et Marlborough aux environs de Gavre et d'Assche dans ses quartiers de l'hiver précédent.

Cette même année fut marquée par une perte sensible pour l'armée française. Vauban, toujours disgracié malgré tant de services, termina sa carrière le 30 mars 1707. On s'était grandement aperçu de son absence au siège de Turin ; on s'en aperçut bien plus encore dans les campagnes qui suivirent.

En 1708 la guerre resta sur les mêmes théâtres.

En Espagne le duc d'Orléans se maintint sans incident marquant, tandis ,que les Anglais butinaient à leur aise sur les côtes. Ils prirent Port-Mahon dans les îles Baléares pour compléter Gibraltar.

En Italie les coalisés dépostèrent les Français des hautes valléQ3 du Piémont et descendirent en Savoie, arrêtés seulement devant Ghambéry par Villars.

Une tentative de diversion en Ecosse, organisée par le gouvernement français, échoua par divers contretemps, y compris une forte tempête.

Ce fut la Belgique qui fournit le théâtre principal. Là se trouvèrent en présence, d'une part l'habile et cynique Vendôme comme second du jeune duc de Bourgogne, le pieux élève de Fénélon, petit-fils du roi et héritier présomptif, et d'autre part Marlborough et Eugène ; les deux prenliers fort peu d'accord tandis que la meilleure entente régnait entre les deux chefs coalisés.

Les Français avaient toutefois bien débuté. Ils s'étaient emparés de Gand et de Bruges et préparé un fort camp retranché à Lessines sur la Dender, tout en faisant le siège d'Oudenarde.

Au commencement de juillet Marlborough vint les troubler. Menaçant de passer la rivière sur la droite des Français, ceux-ci renoncèrent à leur projet pour se replier sur Gavre et Gand. A Gavre ils jetèrent trois ponts sur l'Escaut, qu'ils se préparèrent à franchir le 10 juillet.

Prévenu de l'opération difficile qu'allaient tenter ses adversaires, le général anglais décida de les prendre sur le fait. Cette sage résolution, à laquelle il donna immédiatement la meilleure suite, amena une autre grande bataille, celle d'Oudenarde le 44 juillet 1708.

Le 10 au soir un détachement d'alliés composé de 16 bataillons, 8 escadrons et 32 pièces sous les généraux Cadogan et Rantzau, fut lancé en avant-garde vers l'Escaut, pour jeter trois ponts près d'Oudenarde et de l'abbaye d'Eaneme. Le 11 au matin, le gros de l'armée suivit son avant-garde. Celle-ci avait terminé ses ponts le 11 vers 2 heures après midi et passé la rivière. En même temps l'armée française commençait à la franchir à Gavre, deux lieues plus bas, sans se douter encore de son dangereux voisinage. Son avant-garde, sous le marquis de Biron, se mit même à fourrager sur la rive gauche aussitôt après son passage. Elle y fut bientôt aux prises avec les troupes de Cadogan et de Rantzau et l'alarme fut donnée par Biron au duc de Vendôme à Gavre. Celui-ci ne voulait d'abord pas croire à cette nouvelle, qui le surprenait désagréablement à table. Des rapports redoublés l'en convainquirent et il prit sur le champ ses mesures pour attaquer à son tour les alliés avant qu'ils eussent terminé leur passage. C'est dans ces curieuses conditions que s'engagea la bataille.

Vendôme renforça aussitôt Biron par le général Pfififer, chargé de tenir le village de Heurne qui couvrait les abords de Gavre, *et par un corps de cavalerie lancé plus loin vers les moulins à vent de Eyne. De son côté Tavant-garde alliée fut renforcée par la cavalerie prussienne et de chaudes actions eurent lieu aux environs de Eyne entre ces premières troupes. Les Français n*y furent pas heureux; avant d'avoir pu atteindre un terrain convenable ils se virent attaqués et refoulés jusque sur le gros de l'armée qui se formait aussi rapidement que possible derrière le ruisseau le Norken. Quoiqu'il fût déjà près de quatre heures après midi, de part et d'autre on se disposait à continuer l'action engagée par les avant-gardes.

L'armée française se rangea comme d'habitude sur deux lignes et une réserve ; sont front était couvert par le Norken et par le village de MuUem, bien occupé et mis en défense, les flancs également appuyés à des obstacles de terrain. La position était bonne et le duc de Bourgogne comptait y rester en défensive. Vendôme au contraire voulait en sortir pour attaquer les alliés avant la fin de leur passage des ponts, quitte à y rentrer si les circonstances de l'action l'exigeaient. Il avait déjà ordonné à cet effet un mouvement en avant de l'aile gauche , mais le prince le contremanda pour faire avancer un peu la droite et le centre sur le ruisseau près de Grœnvelde.

Ces tiraillements liront perdre un temps précieux dans toutes les hypothèses et laissèrent à Marlborough la faculté de prendre à son aise ses dispositions. Il porta deux bataillons sur Grœnvelde, qui s'y dispersèrent le long des haies et des taillis, et massa le gros de l'infanterie britannique sur les hauteurs du village de Bevere pour contenir le centre des Français. Quand celui-ci, fort d'une trentaine de bataillons, s'avança enfin à l'attaque, il fut reçu par un feu si

meurtrier d'infanterie et d'artillerie, qu'il perdit en quelques instants beaucoup de monde et en fut ébranlé. Il tint néanmoins son terrain avec bravoure et retourna à la charge. Cette fois il fut plus heureux ; les troupes britanniques, trop éparpillées, furent refoulées et ne purent se reformer que sur les collines du Bosen-Gouter entre Barwaen et Schaerken et autour du château de Bevere.

Une seconde colonne d'infanterie anglaise, sous le comte Lottum, qui venait de terminer son passage, renforça la première, et les deux ensemble reprirent l'offensive vers 6 heures du soir. Elles reconquirent le terrain perdu et repoussèrent les Français au-delà du ruisseau. A mesure que les troupes arrivaient des ponts, elles furent placées à la droite de Lottum, et bientôt le prince Eugène put prendre soin de ce flanc qui s'étendait jusque vers le village de Heurne, à l'extrême droite, et revenait en arrière, vers la gauche, le long du ruisseau de Grœnvelde. Il n'y réunit pas moins de 60 bataillons.

Pendant ce temps Cadogan , après une vive résistance, avait été délogé de Herlehem et rejeté vers la grande route de MuUem. Eugène le secourut et arrêta l'ennemi. La grosse cavalerie prussienne du général Natzmer fut jetée sur lui et s'avança à travers ses lignes jusqu'au moulin de Royegem. Cette pointe téméraire fut sévèrement châtiée; la garde çoyale française, infanterie et cavalerie, tua aux Prussiens la moitié de leur monde; leur général même faillit être capturé et ne se tira de cette impasse qu'avec les plus vaillants et les plus coûteux efforts. Néanmoins l'incident avait jeté quelque alarme et du trouble dans les lignes françaises.

Elles n'étaient pas au bout de leurs surprises. L'œil vigilant de Marlborough venait de remarquer que les Français avaient négligé d'occuper le terrain dominant de Bosen- Couter, et il décida de tourner par là leur aile droite. Il

y lança le maréchal Overkerke avec 20 bataillons hollandais et danois qui venaient de déboucher et toute la cavalerie de la gauche.

Le vétéran hollandais s'acquitta de cette mission avec autant de vigueur que d'habileté ; des collines du moulin d'Oycke, il tomba sur le flanc et les revers de Faile française, formée par les grenadiers, et la mit en déroute. Le duc de Marlborough avait suivi ce mouvement avec son aile gauche, qu'il établit entre Barwaen et Banlancy, à la droite d'Ôverkerke. Par les hauteurs des sources du ruisseau, il continua le mouvement et occupa le hameau de Diepenbeck et le moulin de Royegem, se dirigeant vers Mullem. Tout cela s'effectua presque sans coup férir, par une laborieuse marche. Le résultat récompensa tant de fatigues. L'aile droite française fut rompue et culbutée vers son centre. En vain Vendôme chercha-t-il à contenir ces assaillants en lançant contre eux toute sa cavalerie disponible et en la faisant ensuite combattre à pied avec l'infanterie. De toiis côtés il aurait fallu des efforts aussi vigoureux, car au même moment Eugène aussi le serrait de près en avant de Heurne, et l'avant-garde d'Overkerke, sous le jeune prince d'Orange et le général Oxènstiern, apparaissait déjà sur ses derrières.

En revanche la nuit était arrivée et pouvait mettre un terme au concert offensif des alliés. Vendôme voulait rallier les troupes pour recommencer l'action le lendemain; le duc de Bourgogne fit pencher la majorité des généraux pour la retraite, qui s'effectua aussitôt et en pleine panique dans la direction de Gavre et de Gand. Avec grand'peine Vendôme put réunir une arrière-garde d'une vingtaine de bataillons et escadrons, avec laquelle il couvrit vaillamment la retraite sur la grande chaussée. Arrivé à Gand pendant la nuit, un conseil de guerre essaya de s'y réunir. Mais il dégénéra bientôt en amères récriminations et vives querelles, à la

Page 1