TOME II. i
suite desquelles Texcentrique Vendôme, profondément aigri, quitta la partie et ne trouva rien de mieux que de se mettre * au lit, où il resta trente heures.
La bataille (*) avait continué toute la nuit, moins acharnée que désordonnée et avec les incidents ordinaires des bagarres nocturnes. Ainsi l'aile droite et l'aile gauche des alliés arrivèrent à se rencontrer sur les talons des Français, et, se prenant pour des adversaires, se lâchèrent plusieurs cruelles salves. Beaucoup de Français , pour se mieux sauver, se glissèrent et marchèrent silencieusement dans les rangs ennemis. Bon nombre d'autres furent cependant capturés par un ingénieux moyen. Marlborough fit battre le ralliement français par ses tambours et crier par quelques réfugiés ou prisonniers français: <c A moi Piémont, à moi Picardie, à moi Champagne, etc. » Ainsi il recueillit environ sept mille hommes, qui furent dûment capturés.
La perte totale des vaincus fut d'une vingtaine de mille hommes, dont les trois quarts de prisonniers, tandis que les alliés n'en perdirent que 2 à 3 mille. Mais beaucoup de soldats français fugitifs se retrouvèrent plus tard, et le maréchal Berwick ayant rejoint le duc de Bourgogne avec un renfort de 34 bataillons et 55 escadrons, les Français purent encore disposer d'une force d'environ 100 mille hommes, dont le gros se retrancha vers Gand pour commander les bassins de l'Escaut et de la Lyss.
Ils ne purent empêcher les coalisés de suivre à leurs succès et d'entamer la frontière de France. Eugène investit Lille le 42 août avec 35 mille hommes, couvert par Marlborough avec 60 mille hommes à cheval sur l'Escaut vers Helchin.
(1) Les historiens français, même les militaires, comme Feuquières et Pelel, affectent d'appeler la journée d'Oudenarde un combat. C'est là une expression impropre. Par les intentions et les dispositions tactic[ues, comme ]^r les effectifs et par les résultats, ce fut une bataille des mieux accentuée.
Le vieux maréchal Boufflers défendit vaillamment Lille ' à la tête d'une dizaine de mille hommes; mais mal secouru du dehors il dut évacuer la ville le 25 octobre et la citadelle le 10 décembre, avec la consolation des honneurs de la guerre. Gand et Bruges tombèrent aussi aux mains des coaUsés, qui disposèrent ainsi de toute la Flandre espagnole et d'une notable portion de la Flandre française.
Louis XIV n'avait pas attendu ces revers pour rechercher la paix. Dès la fin de 1706 il l'offrait sérieusement ; le triumvirat, par l'organe de Heinsius, lui fit, après Oudenarde, des conditions si dures qu'il les repoussa, ne se confiant plus qu'en l'énergie du désespoir.
C'est dans ces sentiments que commença la campagne de 1709, encore au nord comme théâtre principal. Villars y fut envoyé pour tenir tête à Marlborough et Eugène, mais avec une armée dénuée de tout et démoralisée. Il la remonta de son mieux et couvrit l'Artois entre Béthune et Douay. Sa position était bien choisie ; l'ennemi l'y laissa pour prendre Tournai et se diriger ensuite contre Mons qu'il investit le 5 septembre. Villars marcha au secours de cette place, par Valenciennes et Quiévrain , et les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Mons le 9 septembre.
Le 9 et le 10 se passèrent en reconnaissances et en escarmouches. Le prince Eugène aurait voulu attaquer immédiatement les Français, mais les troupes de Marlborough étaient encore en arrière du côté de Tournai. Il fallut les attendre, et pendant ce temps Villars put prendre une forte position près du village deMalplaquet, où une grande bataille se livra le 11 .
Les Français, à cheval sur la route de Bavay à Mons, appuyaient leur droite au bois de Lasnières, leur gauche au bois de Sars; leur front, dans le défilé entre ces deux bois, appelé trouée d'Aulnois, n'avait qu'environ 4000 pas d'éten-
due ; il était couvert par les villages de Blaregnie et d'Aulnois, un peu sur la droite, el par une triple ligne de retranche, ments et d'abatis sur tout le font et aux deux ailes. En avant de la position couraient la route de Mons par Sars, perpendiculairement, et celle de Nivelles par Quévy-le-Grand, obliquement à droite, routes se joignant dans le front même; derrière, la route se continuait sur Bavay par les villages de Malplaquet et de Taisnières, ce dernier au passage du ruisseau de Hogneau. Notons encore, pour compléter l'esquisse du champ de bataille, que la gauche française tenait les hameaux de liouviëre , de La Chaussée et de la Folie à la lisière du bois de Sars , et qu'en arrière de son centre , à droite (à l'est) du village de Malplaquet, se trouvait une prolongation du bois de Lasnières, appelée bois de Jansart, qui servit de couvert aux réserves. Le terrain était ondulé sans grands déchirements; seulement aux environs de Taisnières et de là au bois de Sars se trouvaient quelques ravins et des escarpements pouvant gêner des mouvements de masses.
L'armée française, forte de 420 bataillons, 260 escadrons et 80 pièces , soit environ 85 mille hommes , dont 30 mille cavaliers, fut répartie dans cette position comme suit :
L'avant-garde, sous le chevalier de Luxembourg, aux villages d'Aulnois et Blaregnie et à la même hauteur vers le bois de Sars.
Le centre de l'infanterie à Malplaquet et entre ce village et le carrefour des routes de Mons et de Nivelles, sur deux lignes d'une quarantaine de bataillons chacune , s' étendant d'un bois à l'autre et occupant fortement les maisons de Malplaquet.
Les ailes d'infianterie en crochets ofTensife à la lisière des bois, avec une seconde ligne plus en arrière. Tous les grenadiers des bataillons réunis aux ailes ; l'artillerie répandue
sur tout le front, notamment au carrefour et aux deux lisières des bois.
Toutes ces troupes derrière une double et triple ligne inachevée de retranchements de campagne et d'abatis.
La cavalerie, sur trois lignes, en arrière du centre et du village de Malplaquet.
Eugène
Bois
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^ Bavay
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Bois de Lasnières
La première idée de Villars avait été de se créer là une position d'où il déboucherait olfensivement et sur laquelle il se replierait en cas d'échec. Mais du retard dans ses mouvements préparatoires et la présence rapprochée de l'ennemi le condamnèrent à la défensive. Sous ce rapport sa position, à supposer les bois des ailes infranchissables, était réelle-
ment forte quoique un peu étroite pour son effectif et surtout pour sa nombreuse cavalerie qui n'avait aucune facilité d'action. Si l'ennemi s'avançait par la trouée, il pouvait être écrasé de formidables feux convergents. Le vieux maréchal Boufflers , envoyé par le roi comme commandant en chef éventuel au cas d'un accident à Villars, s'était volontairement mis sous les ordres de celui-ci, son cadet. Il fut chargé du commandement de toute la droite; Albergotti eut la gauche, et sur ce point se tint aussi de préférence le maréchal Villars. Parmi ses généraux on en comptait deux, Puységur et Folard , qui devinrent célèbres par leurs écrits, comme deux autres, Guébriant et d'Artagnan, par leurs prouesses.
Les généraux alliés avaient aussi dans leurs rangs beaucoup d'officiers volontaires et des princes de distinction. Ils reconnurent bien les avantages de la position française, mais comptant sur la force de leur artillerie et sur la bravoure de leurs troupes, ils résolurent néanmoins de l'attaquer dès le il au matin, avant que de nouveaux ouvrages aient pu s'élever.
Leur plan d'offensive fut aussi simple que juste. L'aile droite française, qui semblait la plus forte, serait entretenue en diversion par les Hollandais du comte de Tilly et du prince de Nassau ; l'aile gauche des Français, qui était la plus critique puisque c'était celle qui menait sur leurs communications de Quiévrain, subirait la vraie attaque de la part de toute l'armée du prince Eugène ; Marlborough, avec le corps britannique jet les autres aUiés, se tiendrait en réserve soit pour seconder l'attaque principale, soit pour faire une trouée au centre. La grosse artillerie, répartie en quatre fortes batteries, ouvrirait le combat en entamant les retranchements ennemis, tandis que les colonnes d'assaut seraient accompagnées par les pièces les plus légères. La cavalerie
suivrait Tinfanterie, et une fois dans les lignes elle prendrait son essor.
Les forces furent réparties en conséquence, c'est-à-dire en trois armées, chacune sur deux lignes, sauf au centre où la cavalerie , par manque de place , dut former deux lignes derrière celles de Tinfanterie. L'effectif total se montait à 142 bataillons , 280 escadrons et 410 pièces , soit 95 mille hommes, sans compter une vingtaine de bataillons, dix escadrons et 20 pièces laissés sous les murs de Mons.
L'action commença vers 7 Vo heures du matin. D'abord un peu gênée par le brouillard la canonnade devint de plus en plus vive à mesure que le ciel s'éclaircit. A 9 heures près de 150 pièces tonnaient les unes contre les autres, celles des alliés battant surtout la pointe du bois de Sars, que de fortes colonnes du prince Eugène se préparaient aussi à assaillir.
Pour mettre autant de clarté que possible dans les péripéties enchevêtrées de cette sanglante bataille, commençons par la zone de la droite française.
Boufflers avait judicieusement disposé son infanterie sur trois lignes dont la dernière était fortement combinée d'artillerie et de cavalerie. L'armée du prince de Nassau l'attaqua sur cinq colonnes d'infanterie comptant 30 bataillons et une de 20 escadrons de cavalerie sous le prince de Hesse, toutes sur deux ou trois lignes.
Dès 9 heures du matin, sur toute la lisière septentrionale du bois de Lasnières et par les abords de la route de Nivelles, les Hollandais s'avancèrent avec une grande bravoure. Quoique couverts d'une grêle de balles, ils enlevèrent la première ligne des retranchements français. Ne s'arrêtant là que quelques minutes pour se rallier et combler leurs nombreux vides, ils marchèrent non moins résolument contre la seconde ligne d'ouvrages qu'ils enlevèrent aussi brillamment. Excités par le succès ils se jetèrent sur
la troisième ligne. Là leurs rangs, déjà largement mutilés, se trouvèrent à trop forte tâche contre les brigades réunies de Picardie, de Navarre et Piémont conduites par les généraux d'Ârtagnan et de Hautefort. Des feux serrés d'infanterie et d'artillerie labourèrent les assaillants et les forcèrent à la retraite ; la cavalerie française s'élança sur leurs talons et sur leurs flancs et changea leurs succès du début en pleine déroute.
Le prince de Nassau pouvait se consoler par la pensée qu'il n'avait été chargé que d'une fausse attaque. Mais même à ce point de vue son opération avait trop peu duré pour avoir quelque valeur. Un double malheur l'avait traversée. La cavalerie du prince de Hesse, embarrassée dans les fossés et les abatis, n'avait pu ni suivre les colonnes assaillantes, ni pénétrer plus à gauche, dans les épais taillis du bois de Lasnières, garnis de tirailleurs. D'autre part une réserve de 19 bataillons aux ordres du général Vitters, sur laquelle il avait compté, avait été détournée de sa destination par les incidents survenus à l'autre aile, comme nous allons le dire.
Tandis qu'au centre l'action s'était bornée à l'observation réciproque entretenue par quelques feux, la zone de la gauche française avait été le théâtre de vifs combats.
Quarante bataillons aux ordres du général Schulemburg s'avancèrent sur trois lignes contre le bois de Sars. Arrivés à 200 pas des abatis, ils subirent un feu si meurtrier qu'ils durent s'arrêter ; bientôt la première ligne fit volte-face et se retira derrière la seconde. Celle-ci s'avança à son tour et quoique renforcée par la troisième elle n'eut pas plus de succès. Le général Schulembourg dut ordonner la retraite pour rallier ses troupes hors de la portée des feux.
A ce moment, vers 10 heures du matin, arrivait de Tournay à Frameries la colonne du général Vitters se dirigeant contre le bois de Lasnières. Vu l'importance de l'attaque
sur la gauche française, qu'il voulait faire reprendre conformément aux directions de Marlborough, le prince Eugène arrêta le général Vitters et le dirigea de Frameries à la droite de Schulembourg contre le flanc gauche des Français par les bois de Sars.
Vitters pénétra sans grands efforts dans le bois par sa lisière occidentale, l'occupa avec quatre bataillons et lança le reste de ses troupes par le hameau La Folie sur les revers des retranchements français de l'extrême gauche. Là une mêlée acharnée s'engagea. Le maréchal Guébriant qui y commandait redoubla d'activité et d'éneï^ie. Villars s'y porta aussi et, se faisant soutenir de plusieurs corps appelés du centre, entr'autres des brigades irlandaise et Bretagne, il repoussa les attaques de Vitters aussi bien que celles renouvelées de Schulembourg. Obligée à faire front des deux côtés, l'action, en se prolongeant, devint fort désordonnée dans les lignes françaises. Le désordre augmenta encore quand Villars et Albergotti, toujours au plus fort du combat comme de simples soldats, y furent blessés et durent être tous deux emportés aux ambulances, puis à Quesnoy. Le bois de Sars tomba en entier aux mains des alliés et le combat se continua autour des maisons de Louvières, les Français se repliant, tout en combattant, vers la grande route, les alliés les suivant lentement et se reformant en bon ordre à la lisière du bois de Sars vers Louvières, Vitters à droite, Schulembourg à gauche et 22 bataillons encore intacts avancés en réserve vers le bois de Sars sous le général Lottum par ordre de Marlborough.
Ainsi le prince Eugène, après cette première phase de la journée, disposait de 81 bataillons et d'une dizaine d'escadrons sur l'extrême gauche des Français qui, de leur côté, triomphaient à leur droite, mais sans y être sortis de leurs retranchements.
Dans cette situation avantageuse les alliés s'apprêtèrent à reprendre Tattaque sur toute la ligne. Elle dut se continuer sur le même programme que le matin, avec cette adjonction que l'effort se ferait non-seulement par la droite, par Eugène, mais encore par le centre, par Marlborough. A. cet effet toute la cavalerie du prince Eugène^ inutile sur le terrain où elle se trouvait, fut massée au centre, derrière une colonne d'assaut de 20 bataillons aux ordres des généraux Orkney et Rantzau, escortée de 30 escadrons du prince d'Auvergne. Pour compenser -les pertes considérables des Hollandais, qui avaient à répéter leur dure diversion, un renfort de 12 bataillons prussiens leur fut envoyé.
Ces dispositions achevées, l'attaque recommença aux environs de midi.
Les alliés furent favorisés au centre par les dernières mesures de Villars, qui s'y était dégarni pour renforcer sa gauche. Les troupes de première ligne, seulement quatre bataillons d'Alsaciens et deux de Laonnais commandés par Steckemberg, eurent encore la mauvaise chance devoir tuer leur général dès le commencement de l'action. Elles ne tardèrent pas à plier devant la vigoureuse attaque des alliés. Orkney et Auvergne, appuyés par une batterie de 40 canons, continuèrent à s'avancer résolument jusqu'aux retranchements ; l'infanterie les enleva, s'y établit et laissa déboucher devant elle les escadrons d'Auvergne. Ceux-ci ne purent aller bien loin ; décimés par les tirailleurs embusqués, puis chargés par les escadrons français, ils furent refoulés en désordre derrière leur infanterie ; deux autres charges du prince d'Auvergne aboutirent au même résultat ; de son côté la cavalerie française ne put déloger l'infanterie alliée des postes conquis et le premier résultat ne fut pas modifié.
En revanche les ailes portèrent des coups plus décisif. Le prince Eugène ne fit que des progrès très-lents, tant
qu'il fut réduit à sa seule infanterie. L'artillerie ayant pu le seconder activement, vers deux heures après-midi il pressa plus vivement le flanc gauche des Français et se mettant lui-même à la tête d'une colonne allemande il les empêcha de jeter leurs masses sur le prince d'Auvergne et sur Orkney, comme Boufflers en avait eu quelques sages velléités.
A l'aile opposée le prince de Nassau avait renouvelé son attaque du matin. — Quoique agissant avec plus de prudence il n'obtint pas d'abord de plus grands Succès. Après avoir occupé les premières lignes de retranchements il s'en vit chassé, puis refoulé avec de fortes pertes par de belles charges des grenadiers à cheval.
L'infatigable Boufflers voulut faire mieux encore. Voyant les chaudes actions qui se passaient à sa gauche où l'ennemi était en progrès, il y envoya une portion de sa cavalerie et s'y lança lui-même avec quelques escadrons de la gardé du roi. Le vide laissé par ces troupes fut remarqué du prince de Hesse, qui eut la bon'ne inspiration d'y jeter 21 escadrons de cavalerie qui cherchaient de l'emploi et une issue. Cette colonne, pénétrant hardiment jusqu'à Malplaquet et au bois de Jansart, prit à revers la droite française souffrant déjà de la mort de deux de ses généraux, Palavicini et Chemerault, et du transfert de Boufflers vers le centre. Le changement de front nécessité par , la nouvelle attaque augmenta le désordre et ne permit plus de contenir l'infanterie du prince de Nassau, qui reprit l'offensive et fit de rapides progrès.
Sur ces incidents fâcheux Boufflers ordonna partout la retraite, qui s'effectua confusément et chèrement vu l'exiguïté du terrain, mais lentement et toujours en combattant. La gauche, échuef au général de Légal, séparée du reste de l'armée, se replia sur Valenciennes avec toute la cavalerie de cette aile et une cinquantaine de bataillons. Le gros s'ar-
réta d'abord derrière le ruisseau d'Hogneau et le ravin de Taisnières, se rallia et fit si bonne contenance, sous une arrière-garde de cavalerie dirigée par Boufflers en personne, que les alliés, épuisés d'ailleurs par cette action si prolongée et ne pouvant agir sur les flancs, n'essayèrent pas d'une nouvelle affaire de front. Ils avaient gagné les trois quarts du champ de bataille, capturé une douzaine de canons et autant de drapeaux; ils pouvaient s'attribuer la victoire, mais très-stricte et sans les trophées que les soldats de Marlborough avaient l'habitude de recueillir. Puis la disproportion des pertes leur faisait payer trop cher le peu de terrain conquis pour qu'ils osassent s'en enorgueillir. Les alliés, attaquant des troupes retranchées, eurent beaucoup plus à souffrir que ces dernières. Ils ne comptèrent pas moins de 23 mille hommes hors de combat, dont 15 mille dans la seule aile du prince de Nassau, tandis que les Français ne perdirent que 12 mille homme tant tués que blessés et quelques centaines de prisonniers.
A la suite de la bataille de Malplaquet les coalisés prirent Mons le 21 octobre, puis au printemps suivant (1710) toutes les places de la Scarpe et de la Lys, ne s'arrêtant que devant Arras couverte par Villars.
En même temps l'Espagne était vivement disputée. Philippe V, battu à Sarragosse, le 20 août 1710, fut rejeté vers la Navarre, et son rival put faire une seconde entrée triomphale à Madrid. Il n'y tint cependant pas plus que la première fois. L'hostilité déclarée des populations et l'arrivée de Vendôme avec des renforts le forcèrent à évacuer la capitale. A son tour Vendôme serra de près les coalisés de Stahremberg etStanhope, en retraite surl'Aragon, les battit en plusieurs rencontres, notamment à Brihuega et à Villa- Viciosa, et les refoula sur la Catalogne.
Ce succès soutint la grande âme de Louis XTV, à dure
épreuve à ce moment. Des négociations de paix, entreprises à Gertruydenberg, venaient d'aboutir, sous l'influence de Heinsius , à des conditions plus humiliantes encore pour la France. Malgré sa situation de plus en plus critique, le roi les repoussa fièrement et préféra reprendre la lutte. L'année 1711 ne lui apporta pas de consolations ; en revanche rien de plus décisif ne s'y produisit. Les coalisés prirent bien encore l'importante place de Bouchain ; mais ils ne purent aller au-delà, et de part et d'autre les généraux en chef, pa«ralysés par les pourparlers diplomatiques qui se continuaient, évitèrent la bataille.
D'ailleurs la politique offrait des chances de revirement qui pouvaient devenir fécondes. L'Angleterre ne voyait pas sans une anxieuse jalousie la prépondérance toujours croissante de l'Autriche, qui venait de dompter la Hongrie et de mettre à ses pieds toute l'Italie. Puis l'empereur Joseph V-^ était mort, âgé de 32 ans seulement, en avril 1711 , et son successeur était son frère, le prétendant espagnol Charles IIL La perspective de cette quasi-résurrection du formidable empire de Charles-Quint pouvait réveiller en Europe et particulièrement en Angleterre, dont la puissance maritime prenait un très grand essor, de légitimes appréhensions. Par suite de cet état de choses et du jeu incessant des partis pohtiques à Londres, le pouvoir était passé des whigs à leurs adversaires; Marlborough, un des chefs du parti whig et de la guerre implacable, précédemment omni potent, fut réduit au rôle strict et de plus en plus limité de commandant de l'armée en campagne dans les Pays-Bas.
Les autres théâtres de guerre subirent plus fortement encore les mêmes causes d'inaction. Rien de marquant ne s'y passa.
En 1712, le roi Louis XIV fit un suprême effort. Quoique accablé par Tâge et par des deuils répétés creusant une
morne solitude autour de lui, son caractère ne faiblit pas. Avec de nobles paroles il envoya à Tarmée Villars, chargé de son dernier espoir; il s'agissait littéralement de vaincre ou de mourir. La fortune lui garda un reste de faveur. Le maréchal vainquit et sauva la France de l'invasion, quoiqu'on en ait voulu dire pour rabattre sa gloire (*).
Le 24 juillet, à Denain, Villars battit Eugène, qui visait à s'emparer de Landrecies, mais qui n'avait plus Marlborough avec lui, car les Anglais venaient de faire trêve. Mettant rapidement à profit ses avantages, le vainqueur livra une suite de combats, du 24 au 30 juillet, qui coûtèrent aux alliés une quinzaine de mille hommes et tous leurs approvisionnements, sans qu'il perdît plus d'un millier de soldats. 11 reprit ensuite toutes les places frontières, entr'autres Marchiennes et Quesnoy avec un matériel considérable.
Sur le Rhin la guerre avait été nulle, et en Italie le duc de Savoie, détaché des alliés, avait aussi fait chômer les hostilités. D'autre part les négociations entre Londres et Paris s'avancèrent, et le 11 avril 1713 la paix fut conclue à Utrecht entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Prusse, le Portugal et la Savoie.
La guerre se poursuivit encore en 1713 entre la France et l'Autriche. Villars eut quelques succès en Allemagne, qui amenèrent enfin la paix générale signée à Rastadt le 7 mai 1714, l'Autriche adhérant à la paix d'Utrecht. * Par ces traités le prétendant français Philippe V fut reconnu roi d'Espagne et des colonies, avec la réserve que les deux couronnes d'Espagne et de France ne seraient jamais réunies. L'Autriche obtint les Pays-Bas espagnols (Belgique),
(1 1 Voir dans les Causeries ffome XHI, 2* édition) et dans les Nouveaux lundis (T. VI et XI), chapitres Villars et Maurice de Saxe, d'éloquentes considérations de Sainte-Beuve sur l'importance de la journée de Denain pour la France, qui nous paraissent réfuter pleinement l'opinion de quelques éminents historiens sur la prétendue inutilité de cette victoire française.
appelés dès lors Pays-Bas autrichiens, et en outre le royaume de Naples, le Milanais et la Sardaigne ; la Hollande une bonne frontière ou barrière militaire avec droit de garnison dans les principales places des Pays-Bas autrichiens ; l'Angleterre de vastes possessions dans l'Amérique du nord, Terre-Neuve, la baie d'Hudson, TAcadie, et dans la Méditerranée Gibraltar et Minorque, ce qui lui donnait le sceptre des mers, qu'elle ne lâcha plus ; le duc de Savoie , outre les acquisitions mentionnées précédemment, reçut la Sicile avec le titre de roi. La dignité royale fut aussi reconnue à l'électeur de Brandebourg, portant déjà de son propre fait le titre de roi de Prusse, avec la principauté de Neuchâtel qu'il avait reçue des Etats neuch âtelois en 1707.
Peu de temps après la conclusion de la paix, c'est-à-dire en 1715, Louis XIV mourut, laissant le trône de France à son arrière petit-fils, âgé de cinq ans.
La mort de ce grand roi et l'ère de paix qu'elle ouvrit pendant bon nombre d'années terminent naturellement la période militaire que nous avons cru pouvoir placer sous son nom , et illustrée surtout par Turenne, Gondé, Yauban, Montecuculi, le prince Eugène et Marlborough.
Pour être complet et parfaitement équitable, il conviendrait aussi de rattacher à cette période les guerres qui se produisirent simultanément dans le nord de l'Europe, et où deux hommes de génie, deux éminents et vaillants souverains, Pierre-le-Grand de Russie et Charles XII de Suède, se trouvèrent aux prises. Il faudrait raconter les grandioses aventures de ce dernier capitaine en Suède, en Danemark, en Russie, en Turquie, notamment sa défaite à Pultawa, en 1709. Mais ces récits nous entraîneraient trop loin, sans nous faire découvrir de nouveaux éléments, dans le développement de l'art militaire, autres que ceux propres aux pays
et aux peuples engagés dans la lutte. On aurait à y mentionner surtout d'importantes et vastes opérations de cavalerie régulière et irrégulière ; mais pour le reste, rien, dans l'action des masses, qui diffère sensiblement de ce que nous avons déjà pu remarquer sur les théâtres de guerre de TEurope centrale et occidentale. D'ailleurs nous aurons plus tard une meilleure occasion de revenir sur Tétat militaire des puissances du nord, quand elles seront mêlées directement aux grandes guerres européennes de la fin du XVIII<^ et du commencement du XIX^* siècle.
Il nous reste, pour remplir notre programme, à compléter nos indications historiques sur les temps de Louis XIV par un exposé plus spécial des institutions militaires et des progrès d'art militaire qui caractérisèrent cette période , exposé que nous avons cru devoir réserver pour un chapitre séparé et finale afm de ne pas trop compliquer l'esquisse des faits, déjà fort complexe par elle-même.
Des institutions militaires et des progrès de Tart militaire pendant les gnerres du siècle de Louis ZIV.
Cette période est assurément l^ plus riche en progrès militaires qu'offre l'histoire du monde. Elle comprend, entr'autres, trois faits de premier ordre, à savoir :
La création de grandes armées régulières et permanentes, avec une juste proportion des trois armes et avec des subdivisions de corps et de hiérarchie encore en usage maintenant ;
La substitution successive et complète, dans ces armées, des armes à feu à celles antérieures à l'invention de la poudre à canon;
Enfin, à la suite des nouvelles bouches à feu, un perfectionnement de la fortification et de l'art de l'attaque et de la défense des places, qui n'a pas encore été surpassé en ses parties essentielles.
Sous ces divers rapports , le siècle de Louis XIV a pu laisser de la marge à des améliorations ultérieures; il a pu aussi tomber dans des excès et des abus qui faussèrent les innovations produites et diminuèrent leur bénéfice; mais en chacun de ces domaines toute une révolution féconde se réalisa et posa des bases sur lesquelles l'art actuel, quoique fort supérieur en maints détails, repose encore avec solidité.