TOME II
369 de longue date comme ami et comme ennemi, il savait plus d'un bon tour à leur opposer, comme on l'avait déjà vu à Novare. Il recourut encore au parlementa^equi lui réussit pleinement grélce à la générosité fallacieuse de ses promesses et h d'opportuns cadeaux à quelques chefe peu dignes de leur mandat. La paix fut ainsi conclue en vingt-quatre heures (13 septembre) malgré les protestations des conseillers impériaux et du duc de Wurtemberg ; quoique les deux contractants, La Trémouille d'une part et Jaques de Wattenwyll de l'autre, fussent sans pouvoirs réguliers, cette paix n'eut pas moins la prétention de régler les intérêts de tous les belligérants : le roi de France déclara renoncer au concile de Pise et à ses droits sur les Etats de l'Italie, en abandonnant aux confédérés (pour le duc Sforza) le duché de Milan, Crémone et Âsti ; il promettait en outre 400 mille couronnes aux confédérés et 10 mille à leurs alliés impériaux, et de ne plus enrôler de mercenaires suisses sans le consentement des autorités. Au moment de la signature le traité faillit échouer par l'impossibilité de La Trémouille de fournir sur-le-champ les sommes promises. Il donna enhn un à-compte de 20 mille couronnes et des otages pour le reste ; sur quoi les Suisses firent leur retraite vers le Jura. Le désir de revoir leurs pénates était si grand que la retraite fut presque une fuite et que l'artillerie impériale resta seule gravement exposée aux coups des Français.
Quant bi La Trémouille, heureux d'avoir tiré son pays de ce mauvais pas, il alla sans crainte affronter les colères de Louis XII pour le traité qu'il avait conclu en son nom et à son insu. D'abord fort irrité de cette humiliation, le roi flnit par se radoucir. Il reprit les négociations pour une paix trénérale, espérant retirer le plus possible des concessions (!f Dijon; en attendant, il calma les justes impatiences des Sui:>ses par d'autres belles promesses et par un second àcompte de 50 mille couronnes.
Ces négociations se poursuivaient assez favorablement, mais au milieu de préparatife d'une nouvelle expédition française sur le Milanais, quand Louis XII mourut, le !«»■ janvier 15i5, laissant la réputation d'un excellent administrateur, d'un adroit politique, plutôt que d'un général, et le nom de Père du peuple. Il fut remplacé par son cousin et gendre François I»r, jeune et brillant chevalier, dont le premier sentiment fut d'obtenir une revanche de la journée de Novare et de reprendre les préparatifs de son prédécesseur sur l'Italie; à son couronnement déjà il se donna le titre de duc de Milan.
Un de ses premiers soins fut de chercher à reconquérir l'alliance des Suisses, dont environ 2 mille étaient rentrés individuellement l'année précédente au service du féq roi. Il envoya des délégués à la Diète de Zurich dans ce but, mais il ne put rien obtenir en dehors de cette réponse : exécutez d'abord le traité de Dijon. Il se tourna du côté de l'Italie, où il eut plus de succès ; non-seulement il put s'y raccoler çà et là des partisans, mais il conclut un traité formel avec Venise et rendit le Pape Léon X hésitant dans sa ligne de conduite.
Néanmoins celui-ci, qui venait de renouveler son aUiance avec les cantons suisses pour cinq autres années, redoutait beaucoup au fond la prépondérance française et s'efforçait de lui susciter des obstacles. Il obtint de la Diète suisse un premier contingent de 4 mille hommes destiné à combattre les mouvements révolutionnaires provoqués par la France dans la Haute-Italie, particulièrement à Gênes. Cette avantgarde, renforcée d'à peu près autant de volontaires, se rassembla vers la fin de mai 1545 à Novare. Elle ne fit que précipiter les événements qu'elle devait conjurer : une révolution éclata à Gênes et cette place passa aux mains de la France, qui de nouveau eut un pied sur territoire italien.
Les adversaires des prétentions de François I^f redoublèrent d'efforts pour recevoir le choc qui s'annonçait. La Diète suisse ordonna une seconde mise sur pied de 14,000 hommes qui.
dès le mois de juin, descendit en Italie avec la mission d'occuper tous les passages des Alpes par où les Français pouvaient entrer en Italie, de tenir aussi les citadelles de Milan, Crémone et Novare et de faire promptement rapport sur tous les incidents qui surviendraient.
La Sainte-Ligue fut renouée et signée le 17 juillet entre le Pape, l'Empereur, l'Espagne, le duc de Milan, Florence et les Suisses. Le plan de campagne fut aussi élaboré d'une manière générale et les rôles distribués. L'Empereur se chargeait d'inquiéter la France sur sa frontière orientale et de tenir tête aux Vénitiens. Les Suisses devaient former le gros des forces contre l'armée française et être secondés directement par les autres alliés, qui fourniraient entr'autres la cavalerie, l'artillerie et la solde.
La première colonne de l'armée suisse, sous l'avoyer bernois Albert de Stein, s'établit, dès la fin de juin, dans la région de Suze et de Saluce pour garder les débouchés du Mont-Genis et du Genèvre, routes ordinaires des expéditions à travers les Alpes. Sur leur gauche, les volontaires lombards de Prosper Golonna veillaient aux difficiles défilés de Goni et de l'Argentière.
La seconde colonne suisse, après avoir franchi la frontière, ne voulut pas joindre la première et préféra marcher sur Milan , pour y recevoir d'abord la solde promise. Après de pénibles pourparlers la jonction eut enfin heu, le 24 juillet, à Moncaheri. Mais à peine est-elle effectuée que la discorde éclate entre les chefs, et spécialement entre les Bernois, d'un côté, et les Schwytzois de l'autre. Stein faillit être tué dans une émeute , et des mutineries déplorables s'ensuivent dans les rangs des troupes, dont une portion, les derniers arrivés, n'avaient point reçu de solde ni plus rien trouvé à butiner, tandis que les premiers avaient eu de bonn:es aubaines. Les seconds reprochaient aussi aux partisans de Stein d'être moins hostiles à la France que ne devait le comporter la
situation présente ; des velléités d'arrangement s'étaient en eifet manifestées, à plusieurs reprises, parmi les conseillers et les chefs de Berne, tandis que les cantons forestiers se montraient toujours. très passionnés contre tout arrangement.
Dans ces entrefaites , l'armée de François !«»" s'approchait. C'était la plus belle qu'eût encore créée la France. Elle ne comptait pas moins d'une soixantaine déraille hommes, avec 87 bouches à feu, soit trois mille lances, 4500 chevau-légers, 20 mille lansquenets allemands, 20 mille autres fantassins français et basques sous Pierre Navarre, passé depuis peu au service de France. Outre cet habile tacticien, le roi François I®*" était accompagné des célèbres vétérans Trivulce et La Trémouille, de Lautrec, puis du duc de Gueldre et du comte de la Marck, commandant les lansquenets et leurs fameuses bandes noires; La Palisse, le duc de Bourbon, le chevalier Bayard y figuraient aussi.
Le- passage des Alpes fut remarquable au point de vue des difficultés techniques vaincues et même de la stratégie. A Grenoble et à Briançon François pr réunit des conseils de guerre qui pesèrent minutieusement les projets divers d'opérations en perspective. Des reconnaissances ayant appris que. les deux grandes voies ordinaires étaient trop bien gardées pour y déboucher aisément, Trivulce entreprit de faire passer le gros de l'armée plus au sud, ,par le col escarpé de l'Argentière. Tandis que des démonstrations furent faites par de faibles corps sur tous les autres passages et par la mer, du Mont- Cenis à Gènes, le gros des troupes déboucha sur Coni, par les vallées de laDurance, de la Maira et de la Stura. D'innombrables obstacles durent être surmontés, et ils le furent si heureusement que l'avant-garde surprit complètement, à Villefranche , les cavaliers lombards et captura leur chef Prosper Colonna, après une courte escarmouche (12 août 1545). Les Suisses du voisinage accoururent à l'aide , mais trop tard; ils vengèrent cruellement cet échec sur les habi-
tants de la ville, complices de la surprise, mais ne purent empêcher l'armée française de déboucher tranquillement dans le Piémont.
Ce débouché fut encore facilité par le parlementage habituel, jeu presque toujours plus fatal aux Suisses que celui des armes. Comme ils étaient encore indécis sur le point réel de passage des masses françaises, arriva à leur quartier-général un délégué du duc de Savoie, porteur de lettres de François l^^ et de son maître , proposant une conférence à Vercelli pour traiter de la paix sur des bases pécuniaires assez avantageuses. Le roi offrait non-seulement de payer la somme stipulée à Dijon, mais de se charger des obligations du duc de Milan et de prendre à sa solde 4 mille hommes.
Ces ouvertures renouvelèrent les dissentiments des confédérés entr'eux. Tandis que Wattenwyll et les chefs bernois penchaient pour l'acceptation , le cardinal Schinner, arrivé depuis quelques jours au camp, s'y opposa très vivement. Les premiers firent ressortir le fâcheux état de l'armée, ayant maintenant perdu sa cavalerie et laissée sans solde ni secours par ses alliés , malgré les promesses faites ; on ne pouvait exiger que les Suisses se sacrifiassent toujours pour d'autres, et ici pour des ingrats. — Ces étroits sentiments, la cupidité et la discorde aidant, eurent le dessus ; il fut résolu de se replier sur Vercelli où aurait heu la conférence proposée.
Après que toute l'armée eut été réunie à Rivoli, près Turin, la marche se fit en deux colonnes sur Vercelli, constamment escortées de cavaliers ennemis caracoUant autour d'elles et sabrant les nombreux traînards et maraudeurs. Cela n'empêcha pas que les petites villes de Septima et de Chivasso ne fussent pillées et incendiées en représailles de mauvais traitements contre des Suisses isolés. Ivrée fut moins malmené malgré une halte de trois jours. Mais le dissentiment avait grandi en route. A Vercelli il imposa une séparation et provoqua même la débandade d'une partie des troupes. Berne,
Fribourg et Soîeure marchèrent sur Arona pour rentrer en Suisse ; les autres se dirigèrent sur Milan. L'indifférence et le relâchement étaient arrivés à un tel degré, dit notre historien national, d'après les meilleures sources (*), qu'ils abandonnèrent à Novare les beaux et lourds canons transportés jusqu'alors avec tant de peine, et qu'il eût été facile de conduire jusqu'à Bellinzone.
Quant à la conférence de Vercelli elle ne rappela que trop les perfidies du traité de Dijon. Les délégués français y parlèrent pompeusement de l'amitié de leur roi pour les Confédérés et de son sincère désir de conclure avec eux une paix perpétuelle ; mais leurs propositions étaient déjà tout autres que celles de l'ambassade de Savoie. Ils voulaient bien payer la somme convenue à Dijon, mais sans rien entendre aux obligations concernant le duché de Milan. Les négociations se prolongèrent, tandis que le reste de l'armée française s'installait à son aise en Italie. Enfin par les soins actifs du duc de Savoie, agissant au nom du roi de France son neveu, un arrangement fut signé à Galerata, le 8 septembre, par lequel les fisses rétrocédaient au roi le duché de Milan et ses dépendances, à l'exception du seul comté de Bellinzone ; en compensation ils recevaient une somme de un million de couronnes y compris la somme du traité de Dijon , plus trois cent mille couronnes pour les provinces détachées de Milan (Lugano , etc.) et pour frais de guerre. Le duc Maximilien Sforza était dédommagé par le duché de Nemours aveo une pension annuelle de 12 mille francs et la main d'une princesse de la famille royale. Quelques autres avantages de détail étaient stipulés pour les Suisses qui réservaient aussi les droits de tous leurs alliés, l'Espagne exceptée.
Pendant que s'élaborait ce traité, les autorités de la Suisse, en proie aux mêmes tiraillements que l'armée , discutaient
(1) Jean de Mûller, continué par Gloutz. Hiêtoirt deê Suisse». Traduction de VoUiemin et Monnard ; vol. 9, ebap. 4.
violemment la question de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix, et s'arrêtaient à de dangereux moyenstermes. Une nouvelle mise sur pied fut ordonnée le 20 août pour renforcer les troupes aux prises avec l'ennemi , mais sans fixer de contingents et en laissant à chaque canton le soin de fournir des forces suivant son pouvoir et son honneur. Le vague de cette décision ainsi que le choix de l'itinéraire des troupes fit perdre du temps sans rétablir l'union désirable. Désireux de butiner en Savoie les Bernois voulaient passer à toute force par Chambéry; à la fin la plupart franchirent le St-Gothard, mais les Bernois, les Fribourgeois et les Soleurois s'acheminèrent par le Simplon. A Dorao ceux-ci furent ralliés par les dissidents de Vercelli , -tandis que les autres colonnes se groupaient à Varese et à Monza. On hésitait toujours, en Italie et en Suisse, sur la valeur des négociations en cours et des arrangements à moitié conclus.
Le groupe des Bernois, de plus en plus mécontent, mit fin à ses hésitations en déclarant accepter le traité de Galerata ; sur quoi il se retira définitivement du théâtre de la guerre , par le Simplon, avec^ les Fribourgeois, les Soleurois et les Valaisans. Le reste, à la voix énergique de Schinner, secondée de ducats espagnols et renforcée de celle du Zuricois Marc Roist, rompit avec les négociateurs français, se concentra aux environs de Monza et alla occuper Milan.
Déjà cette capitale était envahie par les coureurs de Tri vulce ; déjà, pendant ce temps, François 1«'' avait pris possession d'Asti,. de Tortone, d'Alexandrie, de Novare et de l'artillerie suisse, de Vigevano, de Pavie même et de beaucoup d'autres points importants des bassins du Pô et du Tessin. Le gros de ses forces, après s'être massé à Pavie, s'avança sur Milan par Marignan.
Ce mouvement de l'armée française était fort bien entendu. Maître de cette dernière région , François I®"" pouvait donner
la main à ses alliés de Venise tout en séparant les Suisses de leurs alliés italiens et espagnols.
Ces derniers, sous le vice-roi Gardona, avaient attendu vainement à Vérone les troupes auxiliaires promises par Tempereur ; se bornant à observer les Vénitiens, ils s'étaient enfin portés, au nombre de 8 mille hommes, sur les bords du Pô, aux environs de Plaisance. L'armée papale, 6 mille hommes sous Laurent de Médicis, restée longtemps inactive à Parme, s'avança aussi vers Plaisance, mais lentement, car quoique Léon X pressât les confédérés d'agir, lui-même, se défiant de la fortune, cherchait secrètement à s'assurer des chances de faveur auprès de François l«^ Les Espagnols ayant intercepté un de ses messages au roi, découvrirent cette duplicité; bientôt la discorde éclata entre ces deux armées.
Néanmoins les Suisses s'étant portés dans leur direction, elles parurent se mettre d'accord pour agir de leur côté et se réunir à eux en refoulant les Vénitiens. Ceux-ci, environ 45 mille hommes sous Alviano , s'étaient avancés jusqu'à Crémone, et il était temps de leur opposer de la résistance, car des opérations promises par l'empereur contre cet adversaire, on n'avait encore vu aucune trace.
Le vice-roi et Laurent de Médicis décidèrent donc de franchir le Pô et de s'emparer deLodi, d'où ils se rallieraient aux Suiîjses vers Milan. Le passage du Pô était à peine commencé qu'on apprit que cent lances françaises venaient de les prévenir à Lodi ; sur cela ces deux chefs, sans aucune confiance l'un dans l'autre et doutant de l'issue des événements, saisirent l'occasion de se mettre à l'écart et de se replier derrière le fleuve, dans leurs précédents quartiers. Dès le lendemain Alviano occupa Lodi, d'où il put donner la main aux Français qui se portèrent de Marignan à St-Donato et St-Brigitte. Les Suisses étant encore à Milan, séparés de leurs alliés, un premier et important succès était ainsi obtenu par François Ie^
Pour réparer cet échec il eût fallu aux Suisses quelques
marches rapides et bien combinées. Malheureusement ce n'était pas là leur fort , et en ce moment moins que jamais. Le désaccord régnait toujours parmi eux et, par suite, un immobilisme aggravant de plus en plus leur situation, dont jusque-là, il est vrai, la principale faute remontait à leurs alliés. Tout en escarmouchant journellement avec les coureurs ennemis, aux environs de Milan, les délibérations et les conseils de guerre se multipliaient sans résultat; le cardinal de Sion et les chefs des Waldstsetten poussaient vainement à rolTensive, tandis que les autres penchaient pour la paix. Le 13 septembre la majorité se prononça pour le traité de Galerata, après d'orageux débats ; aussitôt une paitie des troupes se prépara au départ et sortit de la ville.
A ce moment survint une des escarmouches habituelles; Schinner, appréciant promptement le précieux secours de cet incident, fit sonner le tocsin et entretenir le combat engagé. Tout le monde prit les armes et suivit le bouillant cardinal qui, revêtu de sa pourpre, s'était jeté à la poursuite de l'ennemi à la t^te de quelques centaines de cavaliers. Bientôt toute l'armée suisse, moins une garnison de 1500 hommes laissée à Milan ^ se trouva en présence des Français. Elle comptait 24 mille hommes, tous fantassins, avec huit pièces de campagne.
Forte de plus du double, avec une belle cavalerie et une nombreuse artillerie, l'armée française était en outre établie sur une position très favorable, la droite au petit cours d'eau du Lambro, la gauche s'étendant dans la prairie couverte par de nombreux fossés et des cassines entourées de vergers. L'avant-garde, sous le duc de Bourbon, occupait quelques maisons et postes avantageux sur la grande route, avec une dizaine de mille hommes et du canon; plus en arrière, les abords du camp étaient défendus par 64 canons derrière des parapets et des abatis entourés de fossés. Sur quelques points, des boucliers fixés en terre et liés par des cordes et des
pieux, formaient d'autres remparts pour les archers. Les masses d'infanterie se tenaient derrière un grand fossé, avec les archers et de l'artillerie sur les deux ailes, et plus en arrière, aussi sur les deux ailes, la cavalerie.
Quoique instruits par des prisonniers et par des reconnaissances de la supériorité de l'armée française, les confédérés, après une courte délibération , se décidèrent à l'attaque immédiate, car le soleil était déjà vers son déclin. Ils s'avancèrent dans la plaine en trois corps massifs, leur artillerie au centre, surla grande route.
Les bannières d'Uri, sous les landammans Imhof et Puntiner ; de Scbwytz , sous Ksetzi et Fleckle ; d'Unterwalden , sousFluenz; de Zug, sous Schwarzmourer ; de Glaris, sous Tschudi ; des Grisons, sous les deux Salis, formèrent la colonne du centre ou le corps de bataille ; Zurich, sous le bourgmestre Roist; Schafïhouse, sous Ziegler, formèrent l'aile droite; Luceme, sous l'âvoyer Hertenstein; Bâle, sous les conseillers Offenburg et Meltinger, l'aile gauche. Des bandes de volontaires, sous Werner-Stein, de Zug, formèrent l'avantgarde.
Marchant en échelons réguliers sur un front peu étendu, ces masses refoulèrent tout devant elles. Ni les trouées faites dans leurs rangs par une formidable canonnade, ni les traits des archers, ni quelques charges de cavalerie ne purent les arrêter; il est vrai que les chefs français étaient pris au dépourvu et que le roi allait se mettre à table avec ses généraux lorsqu'on lui annonça l'attaque. Tous coururent aux armes, et grâce au secours de la puissante artillerie et de leur solide avant-garde , ainsi que de l'activité des chefs, de Pierre de Navarre surtout, les troupes furent bientôt à leur poste. Alors se portent de part et d'autre des coups furieux; une mêlée acharnée s'engage sur toute la ligne. Les confédérés sont rudement assaillis à leur tour par une sortie des lansquenets; ils redoublent d'efforts contre ces rivaux méprisés,
les refoulent dans le fossé qu'ils avaient imprudemment franchi et pénètrent sur leurs cadavres au milieu des batteries. Dix canons et plusieurs drapeaux enlevés furent la récompense de cette courageuse offensive; beaucoup de gentilshommes français mordirent la poussière, Trivulce fut blessé, le valeureux Bayard mis en fuite , le roi lui-même frappé de nombreux coups de lances et de dagues, mais qui ghssèrent sur sa forte cuirasse. La nuit mit fin à cet horrible combat, où de part et d'autre les pertes étaient à peu près égales sans résultat positif pour aucune des parties. Les Suisses n'avaient pas été repoussés, ils tenaient le terrain de leurs adversaires sans les en avoir chassés. Amis et ennemis gisaient pêle-mêle dans l'obscurité , harassés de fatigue , obligés d'attendre la clarté du jour pour se reconnaître et pour reprendre une lutte qui devait trancher le sort de la campagne et de graîides destinées.
En de tels moments la supériorité de la discipline et de l'autorité du commandement pèse d'un grand poids dans la balance des armes; cet avantage était tout entier du côté des Français commandés par un roi aussi vaillant qu'aimé et respecté de son entourage. A la fois il donnait le bon exemple et provoquait le dévouement. Après quelques instants d'alarme et de confusion ses trompettes réunies sonnèrent un puissant rappel; les troupes furent ralliées, restaurées et resserrées dans de meilleures positions autour de l'artillerie. Sur cela seulement François I®"* prit un peu de repos en se couchant sur un canon d'avant-garde.
Les Suisses passèrent une nuit plus pénible. Venus, dans la journée, de 4 à 6 lieues de distance, les vivres leur manquaient ; ils souffrirent de la faim et de la soif sans parler du froid et de la fatigue; le soin des blessés dut aussi en occuper un grand nombre, et, assaillants, le désordre avait dû être plus grand de leur côté, le ralliement fut difficile ; enfin la déception venait comme toujours raviver les haines
assoupies. Un grand conseil de guerre, rassemblé par le cardinal de Sion autour d'un feu de bivouac, donna essor à maintes récriminations. Cette fois l'homme d'église avait assez de l'offensive ; il opina pour se replier sur Milan où l'on attendrait des renforts. C'était bien ce qu'il y avait de mieux à faire ; mais cette sagesse tardive rencontrait ses difficultés ordinaires ; à leur tour les antagonistes de Schinner, surexcités par la résistance, ne voulurent point entendre parler d'une retraite qui leur paraissait honteuse et ils rangèrent la majorité à leur avis passionné et téméraire. Des mesures furent prises pour recommencer l'attaque et pour faire venir des vivres de Milan.
Dès le lever du soleil le son du cor et le bruit des armes retentirent de tous côtés. Formés de nouveau sur les trois colonnes usuelles, avec l'artillerie au centre et les bannières d'Uri et de Zurich en tête, les confédérés marchèrent droit sur le centre de l'armée française. C'était prendre le taureau par les cornes ; ils le voulaient ainsi, comptant surtout sur leur vaillance et sur leur cohésion^ L'artillerie laboura leurs bataillons sans arrêter leur marche; semant leur route de cadavres foulés au pied, ils arrivèrent sur les lignes des lansquenets, qu'ils rompirent ; les charges de la cavalerie sur leurs flancs ne réussirent pas davantage à les ébranler ; mais les projectiles, y compris les flèches des archers, leur faisaient subir de graves pertes. La mêlée, promptement générale, se poursuivit avec rage pendant plusieurs heures. Partout au premier rang François P"* combattait comme un vaillant soldat, disputant le terrain pouce à pouce et faisant tenir héroïquement son corps de bataille contre les assauts redoublés des hallebardiers suisses. En revanche ses deux ailes avaient dû céder et se pelotonnaient derrière lui de manière à ne former plus qu'une seule et redoutable masse, d'où sortaient de vigoureuses charges de cavalerie au milieu de la fumée meurtrière de l'artillerie.
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précédente campagne leur avait justement procuré en Italie, et qui les avait mis un instant en voie de devenir une des grandes puissances européennes. Leur réputation militaire ne déchut sans doute pas aux yeux des connaisseurs, bien au contraire ; mais elle ne devait plus servir qu'à leur procurer des avantages personnels comme auxiliaires et mercenaires, à la place des succès pour la nation qu'ils eussent été en droit d'espérer.
François I«»' ne crut pas pouvoir s'octroyer une plus grande récompense de sa victoire qu'en se faisant créer chevalier sur le champ de bataille par le célèbre Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Comme le dauphin après Saint- Jacques, il était personnellement renseigné sur la valeur de tels adversaires, et il redoubla d'efforts pour les ramener à son alliance.
Cela ne lui fut pas difficile. Aucun motif sérieux ne commandait aux Suisses de s'acharner à une cause qui était plutôt celle d'alliés peu sûrs que la leur propre. On les avait, dans cette campagne, laissés seuls à la tâche, car il était évident que si l'empereur ou les Espagnols avaient seulement pu paralyser les Vénitiens, part bien minime, les choses auraient pris une tout autre tournure.
Aussi, dès le 45 septembre, ils se réunirent sur la place du château de Milan, demandèrent impérieusement la solde, et ne la recevant pas ils prirent la route de la Léventine, en maudissant le cardinal de Sion, l'auteur de leurs misères ; celui-ci avait prudemment esquivé ces malédictions en allant soUiciter des secours auprès de l'empereur.
Le même mécontentement régnait au sein de la Confédération helvétique où d'ailleurs un fort parti, Berne en tête, n'avait pas voulu participer à la guerre. Les négociations furent reprises ; elles se poursuivirent péniblement et avec maintes péripéties, dont une nouvelle expédition dans le Milanais par l'Empereur, avec l'aide de 15 mille Suisses sous
Jaques Stapfer, de Zurich, tandis que 10 mille Suisses sous Stein se rendirent dans le camp français. Les Suisses n'ayant pas voulu se battre les uns contre les autres, l'offensive de l'Empereur échoua devant Milan, après avoir sérieusement menacé cette ville. Cet échec hâta le succès des négociations entreprises par François r»* ; bientôt elles aboutirent au traité de Fribourg du 29 novembre 4516, qui proclama la paix perpétuelle et qui fut en effet, jusqu'à nos jours, la base de toutes les conventions entre la Suisse et la France. Par cet acte François I®"^ payait aux Suisses 500 mille couronnes pour les frais des expéditions de Dijon et d'Italie, outre les sommes déjà versées, promettait une contribution annuelle de deux mille francs à chacun des 13 cantons et au Valais et une de deux mille francs aux autres alliés ensemble. Bellinzone fut restitué aux Waldstîetten et aux autres cantons ensemble Locarno, Lugano, Mendrisio, Valmaggia, la Valteline et Ghiavenne, ou à leur choix une somme de 300 mille couronnes. Domo, qui avait été rendu prématurément aux Français par Louis de Diesbach, leur resta. Les franchises de relations furent maintenues ; le roi de France eut la promesse de pouvoir recruter en Suisse chaque fois qu'il le demanderait et moyennant certaines réserves de quelques cantons.
D'autre part, Pierre Navarre s'était emparé du château de Milan après un siège peu disputé, et le « triomphateur des Helvétiens » comme on appelait pompeusement François P"^, régna sans conteste sur le Milanais. Maximilien Sforza reçut une terre et une pension en France avec la flatteuse perspective d'un chapeau de cardinal.
Dans cette même année 1516 des traités furent aussi conclus par François !«' avec l'Empereur, avec le nouveau roi d'Espagne Charles d'Autriche et avec le Pape Léon X, ce qui rétablit la paix générale en Europe, sous le haut arbitre de la France.
Ce n'était pas pour longtemps : des luttes plus grandioses
allaient éclater entre deux célèbres rivaux, entre François I«»', le brillant vainqueur d'Italie, et le jeune Charles d'Autriche, son protégé d'abord, mais devenu peu à peu le trop puissant Charles-Quint, régnant sur les Etats autrichiens y compris les Pays-Bas et la Franche-Comté, sur l'Espagne, les Deux-Siciles et élu en 1519 empereur d'Allemagne, c'est-à-dire régnant sur presque tout le centre de l'Europe.
Cette formidable fortune de Charles-Quint, due à d'avantageuses combinaisons d'alliances matrimoniales et de suc- /cessions testamentaires — tu felix Austria nub^l — ne pouvait manquer d'éveiller de légitimes défiances parmi les autres souverains du continent. François I®"^ s'en fit le champion, rôle naturel à un prince qui devait surtout à sa vaillante épée son grand et juste renom.
Il n'avait pas attendu que son rival fût à l'apogée de la puissance pour chercher à le contrecarrer; il s'était mis sur les rangs contre lui pour la couronne impériale, élective, on le sait ; mais il avait échoué devant les séductions du prince autrichien et les sentiments ultra-teutoniques de quelques électeurs.
La brouille, puis les préparatifs de guerre suivirent de près l'élection. En 4521 éclatèrent les hostilités.
François I®»" n'avait avec lui que les Vénitiens et les Suisses. Environ 20 mille Suisses s'étaient mis à sa solde en suite d'un traité conclu en mai 1521 avec tous les cantons sauf Zurich qui, au contraire, fournit 5 à 6 mille hommes au Pape alors allié de la France, mais devenu maintenant un de se5 adversaires.
L'Empereur Charles-Quint rattachait à sa cause le roi d'Angleterre Henri VIII et le Pape avec ses adhérents, c'està-dire Florence, une très-faible portion des Suisses et les mécontents du Milanais qu'on excitait à la révolte.